HECTOR GARNEAU
Octobre 1906.
A MES AMIS
EL MES AMIS
Sans éveiller d'écho sonore
J'ai haussé ma voix faible encore.
(Le dernier chant.) V. H.
Parce que Etes. mains.
Jadis, imprudentes encor,
En toucll&iiïtTtui: corjàes di\
Ont fàki^oiurun vague
tmes
Amis, avec un doux sourire,
Vous dites: "Crains notre courroux.
" Si déjà tu suspends ta lyre;
" Garde-la, mais chante pour nous."
Non, non, qu'elle reste muette Je briserais ce luth sacré.
Si j'ai dit que j'étais poète, Muse, tu m'avais enivré !
Ah! chanter, chanter. . . Dieu que n'ai-je L'ivresse du cygne un moment; Il chante, et tout son corps de ueige Résonne sur l'eau doucement.
A MES AMIS
Ou que n'ai- je, don plus céleste.
L'aile et la voix du rossignol.
Je suivrais au vallon agreste Vos pas en chantant dans mon vol.
Oui, — barde ailé de la nature - La nuit, dans le calme des bois Tout pénétrés de lune pure.
Je voudrais élever la voix.
Tantôt molle, enchantant l'oreille Comme une flûte de métal.
Ou tantôt bruyante et pareille A des flots roulants de cristal.
Elle flotterait sur la plaine Et les ondes et les coteaux.
Mêlée à la nocturne haleine Des feuilles vertes et des eaux.
Et votre groupe errant dans l'ombre Dirait : " Avançons, avançons " Sans bruit sous le bocage sombre.
" Ah ! quelle âme exhale ces sons ! "
Soudain, chassant la branche inerte Sous ses pieds, et gonflant son col En se dressant, l'aile entr'ouverte, Comme pour reprendre son vol,
A MES AMIS
Le noble oiseau^, hors de lui-même.
Poussant jusqu'aux cieux allumés Sa voix, chanterait ce qu'il aime:
Mes amis, ce que vous aimez.
Toi, d'ahord. ô mer de feuillages, Mer glauque aux fraîches profondeurs, Forêt, forêt que les orages Jettent dans de blanches fureurs.
Comme il fait beau sous tes grands arbres Quand l'été brûle les halliers; Tes bouleaux, aux longs fûts de marbre, A l'aube ont l'odeur des rosiers.
Puis le lac, que rasent folâtres Mille oiseaux, légers tourbillons ; Le lac, vaste urne aux bords bleuâtres Tout semés d'incrustations ;
Le lac peint de mirages calmes, Que l'on va voir le long des eaux, Le soir, en écartant les palmes Des fougères, — ou les roseaux.
La cascade croulante écume Que voile une pâle vapeur.
Un rayon luit, elle s'allume.
Quel prisme égale sa splendeur ?
A MES AMIS
Et les fleurs sans nombre : les unes Rougissant l'herbe des vallons ; D'autres jonchant les mares brunes, Ou les ruisseaux, de blancs flocons;
Celles dont le feu des étoiles, La rosée, un souffle moelleux.
Peuvent la nuit ouvrir les voiles.
Pleins alors d'un parfum mielleux.
Et la fleur que j'ai rencontrée
Dans nos monts: beau lotus changeant,
Clos, c'est une boule dorée.
Ouvert, une rose d'argent . . .
Ainsi, souverain virtuose, Enivrant l'âme de chacun De quelque merveilleuse chose :
Forme, son, couleur ou parfum.
De la nature gracieuse Célébrant par un chant nouveau La théorie harmonieuse, Je vous dirais l'hymne du Beau.
^ifais. ])ardon, pardon, ce vain rêve, Amis, m'a fait tout oublier.
Comme une hirondelle de grève, Ma pensée est prompte à jouer.
A MES AMIS. 11
Ah! pourquoi dans mes doigts la lyre Est-elle sans vibration ?
Et ma lèvre, où le souffle expire, Pourquoi ne rend-elle aucun son ?
Pourquoi sur sa rive infinie La mer, qui pourtant sent frémir En elle une étrange harmonie.
Ne sait-elle encor que gémir ?
Pourquoi l'enfant qui balbutie Vers l'archet d'or tend-il les bras ?
Sa langue à peine se délie. Il gazouille, il ne chante pas ;
Seigneur — puisque mon âme est telle Si quelque luth vient à vibrer.
Pourquoi se passionne-t-elle ?
Et le chant me fait-il pleurer ?
En vain je brise à ma pensée Les ailes, sitôt que le vent Soupire, la pauvre blessée Volète et crie en s'élevant.
Elle fuit alors loin de terre.
Triste, de soleils en soleils, Et baigne sa blessure amère A tous ces océans vermeils.
A KES AMIS. 13
La fière hirondelle qui pose Son nid aux murs de nos maisons, Est comme elle, souvent elle ose Courir aussi dans les rayons.
On s'écrie : " 0 la voyageuse " Et l'on aime à la regarder Fendre l'air d'une aile joyeuse.
Lui demande-t-on de chanter ?
Amis, je suis cette hirondelle Qui s'est attachée à vos toits :
Voyez, je voltige, j'ai l'aile ; Mais, hélas je n'ai pas la voix.
Mon insomnie a vu naître les clartés grises. Le vent contre ma vitre, où cette aurore luit. Souffle les flèches d'eau d'un orage qui fuit. Un glas encor sand<^tte aux lointaines églises,
La nue est envolée, et le vent, et le bruit. L'astre commence à poindre, et ce sont des surprises De rayons; les moineaux alignés sur les frises, Descendent dans la rue oiî flotte un peu de nuit. . .
Ils se sont tus, les glas qui jetaient tout à l'heure Le grand pleur de l'airain jusque sur ma demeura 0 soleil, maintenant tu ris au trépassé !
Soudain, ma pensée entre aux dormants cimetières.
Et j'ai la vision, douce à mon cœur lassé,
De leurs gîtes fleuris aux croix hospitalières . . .
Est-il une âme triste et lasse de la vie, — 0 les soucis trop lourds à notre humanité Qui ne se sente pas pour un moment ravie Par cette nuit si l^elle en sa sérénité !
A perte de regard je suis avec envie Un grand oiseau montant dans l'espace enchanté Devers la blanche voie, et par tant d'yeux suivie. Qui traverse le ciel de «a i)âlo clarté. . .
Pour cette heure d'oubli, douce comme une trêve, Pour cet apaisement de l'âme qui se lève Comme l'oiseau muet attiré dans l'azur ;
Pour cette nuit brillante au triple diadème, Dont chaque étoile semble un diamant plus pur. 0 Dieu bon, je vous aime.