ÉLÉGIE SUR LES BRAVES
Vous avez, devançant la prudente vieillesse, De l'âge le plus beau sacrifié l'ivresse Au profit d'une joie et d'un amour plus purs- Loin des bords où fleurit un bonheur illusoire, Vous avez dépassé, dans un essor de gloire, Les sphères, les azurs.
Ah ! que ce jour fatal fera couler de larmes ! Mais qu'il a vu de gloire auréoler nos armes Et tous vos jeunes fronts par le fer sillonnés ! Pour longtemps l'Iroquois préférera qu'on taise Ses projets démolis par votre ire française, Sous ses yeux consternés.
Chacun de ces héros avec sa panoplie,
Tomba, muet témoin de son œuvre accomplie,
Sur un monceau de morts. Puis deux cent cinquante ans
Ont changé leur poussière en sève. Le printemps,
Elle revit avec la fleur, l'herbe et la feuille.
C'est tout.
Le paysan qui par hasard recueuille Une pointe de flèche au rebord d'un sillon, Rêve d'un grand combat et n'en sait pas plus long :
158 AUX TEMPS HÊREIQUES
Oui pense à ces héros ? Qui redit leur histoire ? Montréal, qu'as-tu fait pour sauver la mémoire De tes sauveurs ' ?
Au champ qui les a vus mourir Pousse l'herbe d'oubli, sans fleurs de souvenir. Oui, l'œil y cherche en vain le monument, la pierre, Rappelant que l'endroit est une sainte terre : Ils gisent, oubliés, dans le sol ténébreux. L'éternel firmament laisse tomber sur eux La pluie et le serein, ces larmes de l'espace; Mais rien ne dit leurs noms à l'étranger qui passe ; Et ces nobles vaincus, restés là sans tombeaux, Semblent mêler leur plainte au murmure des eaux.
1 Cette élégie fut composée avant qu'on eût entrepris de glorifier les braves du Long-Sault. Il a semblé préférable de n'y rien changer, bien que l'oubli reproché à Montréal soit maintenant réparé.
Canberi 0o$$e
LAMBERT CLOSSE
« Je ne suis venu ici qu'afin d'y mourir pour Dieu, en le servant dans la pro fession des armes. »
Doixier de Casson
Lambert Closse veut qu'on l'ignore, Mais fait de si beaux coups parfois.
Qu'en se vantant, le matamore S'arrête â de moindres exploits.
11 semble fait pour la bataille Comme l'épée ou le mousquet.
Et court vers l'hostile broussailU Comme un autre court au banquet
162 AUX TEMPS HÉROigUKS
Son assurance surhumaine Rend merveilleuse sa valeur.
L'Espérance le suit, sereine, Car devant lui marche la Peur
Ce qu'il incarne de courage D'adresse et d'intrépidité, Fait demeurer, comme en otaj^ La Victoire de son côté.
L'écueil n'est pas plus immuable Au milieu des flots et des vents Qu'une redoute est imprenable Lorsque Lambert Closse est de-1
D'humeur enthousiaste cl douce , Aucun danger ne l'assombrit; Et l'inspiration le pousse En laissant calme son esprit
Vhus ce qui rend irrésistible L'ardeur secrète qui le meut Est sa conviction terrible Qu'il porte le glaive de Dieu
LAMBERT CLOSSE
n C'étoit un homme dont la piété ne cédoit en rien à la vaillance, et qui avoir une présence d'esprit tout à fait rare dans la chaleur des combats. »
Relation de 1662
Closse est l'homme pieux, aux gestes d'époptv Qui, brûlant de l'amour austère du devoir. Allume à ce beau feu l'éclair de son épée, Et se montre sublime un peu sans le savoir
Ce qu'il a. ce qu'il est, sont à Ville-Marie. Prodigue de lui-même, avare de son temps. Lorsqu'il ne se bat point sans craindre pour sa vie Il abat la forêt ou cultive les champs.
La défaite., à ses yeux, vaut mieux que la faiblesse Quand le salut des siens est au prix d'un exploit. Son courage s'enflamme et va jusqu'à l'ivresse. Comme son dévoirment. jusqu'à l'oubli de soi
11 voit déjà du fort sortir les maisonnettes Avec, pleins de reflets, leurs grands yeux de cristal Et d'enfants blonds déjà plusieurs sont guillerettes : C'est lui qui tes défend d'un ennemi brutal
Ces foyers hardis, nés d'un élan de foi vive. Ces murs, ces pauvres toits, dressés vers l'idéal. Il veut que cela croisse, il veut que cela vive. Car une étoile brille au front de Montréal
A le suivre un est prêt, dès lors qu'il crie: Aux amies' Et l'on connaît si bien sa présence d'esprit.. Que. debout sur le seuil environné d'alarm En le voyant partir, son épouse sourit .
Ce modeste héros, tous ses compagnons L'aiment,
Car de Ville-Marie il est le bouclier :
Il garde les colons, qu'ils fauchent ou qu'ils sèment
L'froquois. le voyant, ne sort pas du hallier.
Pour ce Peau-Rouge il est le diable Manche
Dont l'épée a le truc et les balles des yeux; Avec ses gars il tombe, ainsi qu'une avalanche. Sur l'embuscade, aimant les combats périlleux.
A deux Cents ennemi- SÛTS de vaincre il tait pu1 Avec vingt pionniers, braves prêts à mourir
11 est pour la patrie un titre de nobles-
l'n semeur de vertu féconde en avenir.
Pour protéger Ville-Marie 1! valait tout un escadron,
LAMBERT CLOSSE 1*65
On dira dans cent ans ; Ce brave nous étonne, Sa grande âme est restée au pied du mont Royal. Son nom, comme un appel, dans le passé résonne Pour faire s'élancer les cœurs vers ] 'idéal.
« Il mourut en brave soldat de Jésus Christ, » Dollier de Casson
« Montréal lui doit la vie. *
Rki.atiov de 1662.
Las ! il est tombé Lambert Closse Sous les balles des Iroquois Ils ont abattu ce colosse Qui les a vaincus tant de t'ois
fl se montrait si redoutable A ces démons en mocassins.
Qu'ils le craignaient comme le diable Craint Michel -archange et les saints
Pour protéger Ville-Marie Il valait tout un escadron .
Devant sa sainte crânerie Le brave se sentait poltron.
iôtj MX T1ÎMPS HÉROÏQUES
On cache sa mon par prudence .
Sinon, le scalpeur menaçant, Que refrénait tant de vaillance.
Serait dix fois plus insolent.
Encor gardé par les faits d'arme- De ce bon chevalier sans peur.
Tout Montréal verse des larme Car il a perdu son sauveur.
Au pied d'une croix lamentabh Sous un tertre, ce héros dort ; Mais son ombre, encor secourable.
Se promène à l'en tour du fort.
Dans l'embrun qu'est la poudra lorsqu'on pense voir son profil, On court aux armes et l'on prie.
IT le village est en péril.
Sa chienne, Pilote, le pleure .
Elle hurle au soleil levant , Car elle partait à cette heure, Sur son ordre, le nez au vent
LAMBERT CLOSSP. 167
Et lorsqu'elle avait, dans sa ronde.
Flairé quelque part l'Iroquois.
Elle revenait, furibonde.
Et conduisait son maître au bois.
Alors, c'étaient des coups d'audace Qu'auraient chantés les ménestrels, Tant ils illustraient une race F'^t paraissaient surnaturels.
Las! il est tombé Lambert Closse Sous les balles des Iroquois Ils ont abattu ce colosse Qui les a vaincus tant de fois.
Mais sa mémoire vit et sa gloire rayonne . Sa grande ombre est restée au pied du mont Ro Son nom, comme un appel, dans le passé résonne Pour faire s'élancer les cœurs vers l'idéal
ru
Du Zèle qui um un Mu
La fi irêl \ nilx »lique a px iur elle des charmes.
DU ZÈLE QUI VAUT DES AILES Un myage de la vénérable Marguerite Bourgeoys,
« Elle se mit en chemin àfpied,1 dan* le cœur de l'hiver, obligée souvent de se traîner à genoux, tantôt dans les neiges, tantôt sur les glaces, et quelquefois dans l'eau. » Mongolfier
A l'époque où du ciel le fleuve est la peinture Entre Montréal et Québec
\ai trajet peut sourire au coureur d'aventure ;
Mais l'hiver et ses loups que le jeûne torture, Tiendraient un Sauvage en éch
7? MX TEMPS HÉROÏQUES
D'entreprendre en avril, à pied, l'affreux voyage,
Qui donc a la témérité ?
Quelque récollet ; — Non: une femme. - Son âge ? Soixante-neuf. - - Légère ? — Oh non ! pieuse et sage
— Serait-ce une fatalité ?
Sou évêque la mande, et la voilà partit-.
Sacoche au dos. Par quels chemins A travers la forêt par la neige envahie Solitude où la chair frissonne et se défie
Oe l'ombre qui dort sous les pins
A quoi donc oses-tu mesurer ton auda<
Pâle émule des Iroquois ?
Regarde: hors l'ajour sur la nue et l'espace, Sur le fleuve tout blanc, morne désert de glace,
Partout des bois, des bois, des bois'
Vois-tu dans cc> réduits de fauves où tu couches Des gîtes accueillants et su;
Songes-tu qu'endormis, les bois sont plus farouches;
leur ombri veux, leur silence «les bouclu-s
Leur ame des obscurs '
Même quand le matin l'enjolive et le dore,
Le vieux chêne aux membres tordus
Ecrit parfois des mots lugubres sur l'aurore;
Le taillis est sournois, la pinière dévore Les rayons qui s'y sont perdus.
Pourtant, l'ombre que fait ta coiffure en souffrance
Est seule à te voiler le front.
() fille, explique-nous cette étrange assurance ? Est-ce une crânerie ? est-ce une pénitence
Que les anges approuveront ;
N'objectez pas à cette femme Que les grands bois sont décevant^ On n'intimide pas la flamme ; C)n n'inquiète pas les vents!
Une ardeur céleste l'embrase Que vos raisons n'éteindront pas; Elle a les ailes de l'extase.
Et la Vierge guide ses pas.
174 Al \ TEMPS HÉROIQ1 B6
Ne dites pas sa tombe est prête Au détour de quelque ravin:
Ce n'est pas ainsi qu'on arrête ( >ux que pousse le doi(g^ divin
La Vierge traversa les monts de Samarte Marguerite, imitant sa Visitation, Prit Jésus dans son âme et, loin de sa patrie Vint sur nos bords passer sa vie en mission
Ki La Mère de Dieu se fait sa providence Pour qu'elle ose braver les hasards et le froid Et parcourir les bois de la Nouvelle-France, Sans boussole ni chien, et même sans effroi
Elle y voyage comme l'onde Qui chemine en toute saison De son zèle, ni ce qui grand Xi ce qui hurle, n'a raison
Par la forêt toi m ne elle vierge, Drapée aussi d'obscurito
S'en vont sou noir manteau de serg< Et sa douce intrépidi
DU ZÈLE QUI VAUT DKS AILKS 175
A travers chablis et décombres, Elle passe, on ne sait comment Telle une ombre, parmi les ombre- Elle avance légèrement.
Et sa main ne porte pas d'arme, Ni de raquettes ses souliers.
A Ville-Marie on s'alarme.
Fci regimbent les halliers
Les branches lui fouettent la lace.
Et le spectre recopié De la détresse au front de glace.
En cercle autour d'elle s'assied
Comment gravit-elle une écore ?
Comment franchit-elle un torrent ?
— Qu'on le demande au bois sonore, Au vallon sombre, au flot courant
Qu'une rivière large et creuse- Lui dise, ironique: Passons . .
Marguerite attend, la peureuse' Qu'il se fasse un gué de glaçons
Mais sans contrôle est la débâcle La glace tout droit peut passer ; Alors, par le pont du miracle.
Elle se risque à traverser.
Sous l'ogive de sa cornette.
Son âme pure a son portrait.
Comme un ciel d'été se reflète Dans un étang de la forêt.
Elle comtemple en elle-même Une mystique vision.
L'aurore a cette paix suprême Avec moins de précision.
Et sur sa personne morale.
Imposante de fermeté, Flotte une gaze virginale IV calme et de douce bonté
Si quelque loup passant la flaire :
« Va, dit-elle, pour m'étrangler, « Attends la fin de ma prière « Au Dieu qui te laisse hurler. »
Mais la prière continue ; Le fauve n'en voit pas la fin.
La pèlerine de la nue Apaiserait plus tôt sa faim.
Le soir, dans la neige, elle creuse Son lit, et loge aux quatre vents, Sous des pins dont l'ombre oublieuse Ressemble à celle des couvents.
Dans l'azur que jamais n'efface Le toit disjoint de sa maison, Elle prend à l'astre qui passe De quoi nourrir son oraison .
Ses yeux, ravis, quittant la terre Alors que tout s'y rembrunit, Vont s'égarer dans le mystère Des cieux ouverts sur l'infini.
La voûte sombre est le portique Par où l'on entre dans le vrai :
L'azur profond n'est pas sceptiqm- Ni le nuage contrefait.
Dans ies hauteurs maccessii; De l'insondable firmament, La nuit de clartés invisibles Allume le scintillement :
Et la vierge, âme qui s'exhale En sainte ardeur, du fond des bot* Dit à l'étoile virginale :
« A tes rayons j'unis ma voix i
La fofét symbolique a pour elle des eharn •
Les noirs sapins ont l'air pieux, L'eau «lu ciel, cette grâce, alimente leurs larm< l )c leurs manteaux givrés couverts, ainsi des carmes,
\\< méditent . eus
Le rameau, de verglas étincelant, retombe
Comme s'il pleurait en songeant A l'arbre mort, couché sous la neige, sa tombe
En l'air, le blanc flocon imite une colombe Ou mieux une âme voltigeant.
L'églantier garde encor ses fruits et ses épines;
Les nids sont gais bien que déserts; Les bourgeons au soleil tendent leurs lèvres fines . Et l'espoir se trahit jusque dans les racines
Saillant des rochers entr'ouverts
La lumière s'incruste aux branches dépouillées:
Au morne suaire étendu Sur l'étang, la clarière; aux herbes désolées; A chaque diamant qu'aux buissons les gelées,
Pendant les nuits, ont suspendu.
La terre et ses vertus ne se sont qu'engourdies
A la froideur des aquilons.
Le taillis se réveille aux aubades amies Du pinson qui revient, aux claires sonne]
Qu'égrène le bris clés glaçon-
Le vent, plus doux, entonne un hymne de louanges Sur sa guitare de rameaux.
Ses accords font rêver au chœur lointain des anges, Quand, percés par le timbre argentin des mésanges. Ils n'éveillent pas les échos
Le symbole est partout Marguerite contemple Les forêts, nefs aux longs piliers,
Aux arceaux pleins de ciel où le Maître du temple Suspend les lustres par milliers
Elle chante en son coeur: (< (> Sagesse ineffable.
« Je vous bénis pour les forêts; K Il n'y manque au bonheur que votre sainte table «Ah! la création n'a rien de comparable
« A ce que j'y trouve d'attraits. »
« Comme l'arbre privé de soleil, de rosée
« Le serait de fleurs et de fruits, « Sans vous, par le fardeau de la vie écrasée, i< Je perdrais toul courage. e1 mon âme, blaa « Serait plus morne que les nuits »
DU ZÈLE QUI VAUT DES AILES l8l
« On pourrait m 'enlever ma place dans ce monde
« Et rendre mutiles mes jours ; * Mais nul ne m'ôtera la charité féconde, « Car elle a sa racine en mon cœur plus protonde
« Qu'en terre la base des tours. »
Par les monts, les vaux et les plaines. Avec ses soixante-neuf ans, Elle chemine trois semaines, Passant partout comme les vents.
La nuit, mouillée, à la diète.
Comment n'a-t-elle pas gelé ?
— Si tu le sais, forêt discrète, Tes échos n'en ont pas parlé.
En chemin, fille charitable
Dont le grand cœur prend les devants,
Elle rêve d'une autre étable
Dont l'ombre se peuple d'enfants.
Bile pense à Marie instruisant, dans le temple. Ses compagnes aux yeux de lumière et d'azur, < >u bien édifiant Nazareth par l'exemple Des plus humbles vertus dans le cœur le plus pur
Jeune aussi, Marguerite imita ce modèle Son plus doux rêve était d'ébaucher l 'avenu f£n façonnant l'enfance, et son coeur est fidèle A ce vœu que la Vierge a promis de bénir
A sa vocation divine, Vieille, elle sacrifie encor n existence qui décline,
it refois ses rêves d '<>'
lu c'est la même hardiesse Frayant la voie au dévoûment, ' «jintuc aussi la même jeunesse D'enthousiaste entraînement.
Son âme pure qu'ont laissée D'innocentes illusions.
Joint à l'essor de la pen La force des décisions
Mais l'on ne prendrait l'envergure De son esprit modeste et droit.
Qu'en allant chercher la mesure Dans les profondeurs de sa foi .
Et la voici, sacoche vidt Et depuis quand ? le pied peu sec, Le cœur léger, le front sans ride, Entrant, un beau soir, à Québec.
La glace au pied du cap se brise.
Tous les chemins en sont pavés Elle seule n'est pas surprise Que des canots soient arrivés , . .
Mais, sur le cap, la sentinelle,
En la voyant venir de loin,
S'est dit : « Quelle est cette hirondelle
« Que le zéphyr n'annonçait point 5 »
€adt«ix
fs Coureur de bois.
{ adieux est un ainant des noires solitudes.
Et c'est dans les grands bois qu'il a fait ses études
Ijcàvl des maîtres pensifs qui pèsent le soleil
il vit au jour le jour, libre, et ne prend conseil,
Dans les déserts où Dieu plus qu'ailleurs se dévoile
Que de sa foi , son cœur et. sa mobile étoile
C'est un brave, un démon dans le sens iroquois. Trappeur de son métier, truchement quelquefois. Coureur de bois, poète ou chansonnier rustique. Il se moque des loups comme de la critique. Vrai luron plein d'entrain, plus prince que sujet . De sabots enchantés il vous chausse un projet, vSe fait de l'existence une longue aventun Aime que le vent passe à travers la toiture Et que parfois la nef crève sous le talon.
Pauvre comme le vent, presque aussi vagabond, Il couche sur la neige et plaisante l'orage. Us Algonquins disent de lui: « C'est un Sauvage Qui doit sa longue barbe à quelque manitou d
Poète, il met un peu de son âme partout
Il en prête au feuillage échafaudant ses voûtes; Au val dédaléen dont s'écartent les routes. ( hi sanglote un ruisseau de son cours incertain : Il en prête au rayon qui s'égare, s'éteint. S'endort avec la nuit, sous les bois; aux délu D'inconnu, de silence; aux éternels refugi D'enchantements divins; au mystère planant Sur ies arbres caducs et le placide étang. Sur les rochers bourrus envahis par [es plan;.
Ce frère vous l'aimez, ô prûches somnolentes; Pins où les sons du vent invitent à songer ; Durs granits que le temps a fini par ronger. Tant se reportent loin vos luttes primitives ; Saules qui vous tordez sur le calme des rives ; Arbres déracinés, la tête sous les eaux, Qui livrez aux poissons le palais des oiseaux ; Lac où fleurit la moire, où plongent les écores ; Cascades improvisant dans les gorges sonores ; Grotte masquée, hostile au jour, enfoncement Si noir qu'il en pourrait sortir un hurlement ; Futaie où des oiseaux invisibles s'appellent ; Tremblant feuillage où l'ombre et l'éclat se querellent.. Vous chérissez l'amant dont vous êtes chéris
Oui, la forêt mêlant la nichée aux débris,
Pour l'arbre vermoulu faisant broder la mousse
La forêt qui gémit, chante, meurt et repousse,
Où le chaos se fait un trône des chablis.
Où le désordre semble avoir fait des oublis
En laissant l'aigle aux monts et la bécasse aux xri-
La charmeuse forêt nourricière de rêves.
A son ami, Cadieux, chuchote ses secrets
Ht lui, candidement épris de ses attraits,
Se chante, à son insu, le poème des branches Qui retombent du cèdre en vertes avalanches. Et plafonnent les bois de leurs réseaux mouvants. Remplis d'ajours, de nids logés aux quatre vents. De frisselis, de chants et de battements d'ailes La sauvage forêt s'est peinte en ses prunelles, Désirant, elle aussi, l'avoir pour truchement.
L'eau qui, sur les cailloux, se brise étourdinient . La source qui fait boire un rayon dans son urne : La bise ébouriffant le rocher taciturne. Lourd de siècles, d'épreuve et de morosité; Le tronc d'arbre croisant l'anfractuosité Comme un doigt étendu faisant taire une bouche; L'aurore souriant à la lune qui louche. Le soir jetant sur tout son voile aérien , Le jour dont le pinceau ne se refuse à rien, Et dore l'oeil du monstre envasé dans l'abînv Tve bouleau rachitique éploré sur la cime; L'étang qui sous les fleurs et les tiges reluit . Jardin pavé de ciel, conversent avec lui.
El «i bois peuplés d'inquiétants mensonges
Par l'Algonquin crédule et créateur de songes.
Il aime à démolir les châteaux de la peur. Comme le vent du nord dissipe la vapeur D'où jaillissent les traits sinistres de la foudre.
L'aile d'un papillon laisse aux doigts plus de poudre, Un seul jonc fait plus d'ombre au milieu d'un marais. Qu'une année en son cœur, n'imprime de regrets : Privilège d'une âme enthousiaste et neuve.
Dans le pli d'une feuille un roitelet s'abreuve, Une abeille s'enfonce au milieu d'une fleur. Avec plus de soucis que cet âpre marcheur Ne s'assied au banquet que sert la Providence.
La grotte où sont cloîtrés la nuit et le silence. Où la chauve-souris dort en paix, lui préparc . Avec l'aide du vent qui rafale et s'égare Sous son toit fantastique, un lit de feuilles sèches.
• V palais du sommeil s'éclaire des flammèches De cent mouches à feu dès que tombe le vent Et que la nuit se hisse aux sommets qui, levant Leurs fronts vertigineux, dérobent sans scrupule Lu gaze bleue au ciel et l'or au crépuscule.
ATX TEMPS HÉROÏQUES
0 trappeur, l'aigle, lier sur le roc haut et sûr, Et nous montrant son ventre encadré dans l'azur, Est moins libre que toi dans la nature immense : Tu changes de hasard au lieu qu'il recommence Le même vol, captif des airs et du sommet. L'autan rentrait dans l'outre où le dieu renfermait; Toi, les pieds dans la boue et l'esprit dans les nues, Tu cherches sans repos des rives inconnues.
En vain pour te régler, solitudes, saisons, Veulent, par des rigueurs, t'imposer leurs raisons Çàî la bise ne fait que corser l'aventure, Le frimas que poudrer la barbe et la chaussure, Que pomponner la branche occupée à dormir. Si le verglas se venge et sait faire gémir L'élan qui fuit, la bise aux plaintes étouffées Ton haleine s'envole en joyeuses bouffées. Tu voltiges, ayant une aile à chaque pied. Et le castor par toi sous la glace épié, Du séjour blafard où sa vision s'abrège, Voit à travers son ciel de cristal et de neige, Dune longue raquette enjamber le réseau. l'un chien galopant fureter Le museau.
Que de gouffres, au cours de ta ronde annuelle,
Dénient sous le fond roulant de ta nacelle'
La rivière le sait; et vous savez, autans,
Que ce perce-forêt use, par tous les temps,
Ses mains à la pagaie, aux grèves ses semelles.
La chouette sait aussi qu'en sortant ses jumelles
De la fente où le jour l'envoya se cacher,
Elle le voit dormant au pied de son clocher,
L'ceil clos, le front caché sous son casque en fourrure.
Tranquille comme l'eau d'une vague en peinture.
Dès que le point du jour réveille le grillon ,
Appuyé sur sa rame ( ainsi l'émérillon
Dès l'aube se confie à son aile légère ) ,
Il repart ( Au revoir, caverne hospitalière ) ,
Et demande aux ormeaux les pronostics du vent
Qui les tient du nuage.
A sa muse souvent Il se livre ( le pin chante au gré de la brise), Alors son cœur s'envole au toit d'écorce grise, Où l'attend, comme il dit, sa. fée en mocassins Avec deux anges roux jouant sur des oursins. Son épouse, Anisane, à la figure fine, Ingénue à ravir, une pure Algonquine, Est fauve, ainsi le ru sortant du bois profond, Contente de son sort et de celles qui font S'égayer le désert autour de la nâgane.
194 AUX TEMPS EIÉROIQUBS
Dans i'Outaouais passant se mire une cabane, ' )ù le Machinitou qu'appréhende le Cri Rage en apercevant la croix de Jésus-Christ ; Et dans ton labyrinthe, ô forêt captieuse, S'égarent les refrains qu'y chante une berceuse Eu offrant au sommeil le fruit de ses amours. Alors que le génie aux ailes de velours. Lève, cherchant les fronts, son marteau miniseule '
Quand L'immense dais sombre éteint le crépuscule,
I ,'uand tout semble envahi par Je calme des cieux Fixant sur ce qui dort la foule de leurs yeux.
II s'élève parfois une bise farouche.
Bourdonnant dans les bois, telle une énorme mouche; Le loup rôde, le duc se réveille et poursuit
Son innocente proie en criant dans la nuit.
Mais le démon de l'ombre et les Souleurs qu'il traîne,
S'inquiètent, voyant Anisane sereine;
Et dans cet être unique, idéal et réel,
Ils se demandent si le caprice du Ciel
N'aurait pas d'une étoile incarné le génie,
Ignorant, qu'alliée a la sauvagerie,
La foi lit ce chef-d'œuvre exprès \nnu- le chasseur
Selon les Algonquins, k génie du sommet! est un dieu mou che armé d'un minuscule marteau dont il frappe les fronts
ftf
Ri
fi
CE
Afin que ses enfants, mains jointes, frère et sœur, Apprissent à prier la divine Tendresse De ne pas les laisser connaître la détresse. Bile qui près du nid fait éclore le ver.
Quand le soleil au pôle a repoussé l'hiver.
Prenant épouse, enfants, Cadieux, plus fier qu'un prince,
Sur les reflets du ciel mène son canot mince.
Dans l'île du Grand-Calumet.
(Jn printemps, le gaillard campe au Grand-Calumet Lourde faute; il n'a pu l'empêcher: il se met. Au gré des Algonquins qu'il a pour camarades. Dans l'île sans issue, au milieu des cascades C'est là qu'on attendra des lacs les Amikoués, Pour les suivre à la traite, et que les chiehikoues Vont battre la mesure au grondement des chutes
Cela se passe aux temps héroïques luti.
Oh! la hache iroquoise est rouge et ne don point,
El la paix naît, s'en va, comme la fleur du foin
,yÛ AUX TEMPS HÉROÏQUES
Les tomahawks, heureux, et les piques, joyeuses. Font dans l'obscurité des rondes fructueuses Et reviennent grisés; et le hallier serein, S'il bâille, d'un Mokawk montre le front d'airain
On chôme à contre-cœur, à cinq jours de la ville. La fourrure empilée attend au bout de l'île. Et le fleuve s'arrache à l'hibernal sommeil : Il est temps de partir.
Chauffé par le soleil, Le mont jette au ruisseau sa redingote blanche. Et l'avide torrent dont avril seul étanche La soif, mis en humeur, gronde, ainsi l'aquilon. Kt refait de la neige en écumant le long De sa course orageuse, et les grandes rivières S'amusent à briser leurs glaces sur les pierres: Et gare aux Iroquois. Où sont-ils ? — On ne sait Lorsqu'ils firent des coups, personne n'y pensait Emules odieux de la gent empluméu.
ils peuvent, dès que l'heure assombrit la ramée, Mêler leur cri de guerre au chant des passereaux, A l'ombre leurs regards, le panache aux rameaux La flottille amikouée à venir est très lente : Nos trapeurs, inquiets, languissent dans l'attente. Et le jour est. pour eux, trop rapide ou trop lent.
Selon qu'interrogeant le sud ou l'occident. L'un est noir de danger, l'autre d'espoir s'irise. Ils sont calmes. Pourtant, un chien flairant la brise Leur donne le frisson, et plus tôt qu'on ne croit L'égorgeur peut venir, et le danger s'accroit.
Déjà, par le lin bout, les rameaux se retroussent;
Le bourgeon rit de voir les ailes qui lui poussent ;
La branche est le bâti d'un nuage, et de fleurs
S'embaume; et de parfums les vents se font pilleurs.
L'ombrage s'obscurcit; lestement les érables
Se lancent l'écureuil; tout respire; les sables
Sont chauds, l'air enivrant. Frôlé par des poissons.
Le roseau rêche et fauve oscille, et les pinsons
Chantent moins doux qu'au vent sa tête en mousseline
La libellule va mirant sa patte fine,
Son aile, ses zigzags, dans le poli des eaux.
De l'ombre des terriers sortent de bruns museaux
Avant de décocher à l'eau son trait perfide. Le vire vent, nimbé de son aile rapide, Dessine un cadran bleu dans les airs suspendu Pour regagner le temps sous les neiges perdu, Le marais fait crier jour et nuit ses rainettes. Il vole des grains d'or: moucherolles. fauvettes.
198 Al X TEMPS HÉROÏQUES
Voltigent pour les prendre, et mille gazouillis Sortent du pêle-mêle aveuglant des taillis.
Polies brises, rayons, premières hirondelles Chatouillant l'onde avec la pointe de leurs ailes. Sur la face du gouffre impriment la gaîté Et bénissent le Dieu qui ramène l'été.
< Mi pense voir surgir de folâtres génies
A cheveux de lichen ; de vagues symphonies Résonnent, invitant les cœurs à palpiter; La racine veut boire et la sève monter; L'allégresse envahit l'âme de la nature. Et la vie, à Tassant . attache une ceinture i >e feuillage à la taille inflexible du mont. Les torrents ont calmé leur ire de démon; Mai- plus sont enivrants le aéphire et l'arôme, Plus PIroquois, sortant de sou vague fantôme, S'incarne et peut surgir de quelque ombre, vivant Que \ t-il se passer ?
Ciel ' un drame énu>u\
fil
Surprise.
0 chutes, rugissez et protégez la tente De Cadieux. Il revient d'inspecter chaque sente Et. l'oeil au guet, s'assoit près du Petit-Rocher. D'insouciants bambins s'amusent à pêcher, Et leurs sœurs à jouer aux portes des cabanes. Des bégaîments joyeux s'élèvent des nâganes.
vSous la noire marmite où cuit la venaison, La flamme danse et fume à l'entour du tison . Et. parmi la vapeur qui prend ses envolées, On voit aller, venir, quelques formes voilées De femmes préparant 1e repas du matin.
La tabogane chauffe au soleil son patin Dont le frêne, usé. dit : L'hiver n'est pas un rêve. La barque veut sa rame et languit sur la grève.
Amikoués, Eroquois, se sont-ils mis d'accord ?
Les canots attendus ne viennent pas encor.
Et l'on ne voit, sur l'eau, flotter que des étoiles.
La brume du matin s'envole à pleines voiles. Les sous-bois, de rayons criblés, se laissent voir; La fée en mocassins, plus rêveuse qu'un soir, La main en abat-jour, y darde ses regards.
Tout à coup: Nattoué! le cri d'un jeune gars. Nattoué: L'ennemi! Plusieurs échos répètent : Nattoué! Nattoué!
Quinze mousquets s'apprêtent.
« Du calme, dit Cadieux, délibérons avant. »
- Nattoué! Nattoué! crie encore l'enfant, Courant, tel un chevreuir, à côté des Sept-Chutes. Vers la pointe de l'île où fument les cahutes.
Un délibère : Où sont les chances d'échapper ? Faut-il monter, descendre, ou rester et frapper ' Trop de jeunes enfants pour tenter l'embuscade. Mort partout: dans les bois, ici, dans la cascade. Cadieux, resté muet, songeur, les bras croisés. Regarde tour à tour les courants embrasés Par les feux du matin, secouant leurs crinières De nacre étincelante, et les cimes altièn Quand ils ont tous parlé: « Çà, je ne comprends rien. « Dit-il, ou d'écha pper il nous reste un moyen:
« Il faut fuir, mes amis, en sautant les Sept-Chutes, « Pendant qu'un d'entre nous attirera ces brutes, « En fuyant et tirant à propos du mousquet, « Vers ces monts qui, là-bas, soulèvent la forêt , « Afin que les bandits ne puissent voir, des rives, « Au milieu des courants, nos barques fugitives. »
Alors, prenant à part Wabi, jeune Algonquin,
Il lui parle à l'oreille et dit à tous: « C'est bien;
« Tenez vos canots prêts à sauter les rapides.
« Je vais jouer le tour ( bah ! ces gens sont candides ).
« Et voici la consigne: au premier coup de feu,
« Détachez vous du bord, puis attendez un peu
« Que nous tirions plus loin, J'emmène ce jeune homme.
« Nous nous tirerons bien de cette affaire en somme
« Adieu. »
Le brave s'arme et vite disparaît Avec son compagnon dans l'épaisse forêt.
Que vont-ils faire là, seuls avec leur courage ?
— Opposer le sang-froid aux transports de la rage ; Egarer le tueur dupé, distrait, aigri.
Dans un dédale fait de présence d'esprit ; Et. se perdant au fond des mornes solitudes,
Dépister L'Iroquois, non les inquiétudes.
Ni les tyrans que sont les mouches et la faim ;
Comme derniers bourreaux trouver, sous quelque pic .
La lièvre- et l'insomnie aux bouches de sangsue,
Et la désespérance à figure déçue
N'osant parer la fauta du spectre aveugle et sourd.
Braves, y songez-vous ?
- Non: le temps est trop court Mais le sort peut trahir, l'espérance se taire: Oadieux saura payer son tribut à la terre Avant de consentir à quelque lâcheté.
Une heure passe.
Un coup <k' feu répei Par les monts.
Puis deux coups.
i^iis une fusillade ^hu s'éloigne sous bois du bord de la cascade. A travers les vallons, les massifs, les ruchers
Dans tes Rapides
Cependant la flottille, avec ses bruns nochers. S'est livrée au courant, flotte, ainsi de la plume. Frôle de noirs cailloux et nage dans l'écume Dont le réseau brodé s'adapte aux tourbillons. Aux flots s'entre-choquant, aux liquides sillons. A la vague qui rampe ou se tourne en volute. Qui se cabre ou se brise aux roches qu'elle lutte, Puis refait son panache et son dos ondulé. Dans ce désordre auquel l'enfer semble attelé. Les nefs, en bondissant, de dévorer les pentes Et de trancher les eaux. Des hydres transpare] r< S'acharnent à leurs flancs, et, d'un front irrité, Heurtent l'obstacle au lieu de passer à côté De gouffre en gouffre allant, parmi de grosses pierre; Avec des vents siffleurs pendus à leurs crinières. Ces monstres indomptés, rebelles aux fardeaux, S'ils ne font pas tourner bout pour bout les canots, Se les jettent entre eux à force coups d'épault
La descente es1 tragique . . .
l 'ne touffe de saule.
204 AUX TEMPS HÉROIQl
Sous le fouet de l'orage, a moins d'affolement Que les exquifs jouets de ce trémoussement. Rames et bras nerveux volent de chute en chute, Et les doigts du berger qui dansent sur sa flûte, Sont moins capricieux et moins mouvementés Que leurs coups de palette aux courants irrités.
Puis l'eau se radoucit, la joie en éclairs brille Dans tous les yeux . . . Qui donc a sauvé la flotille ? Les rameurs ? — Non : devant, parmi les roses d'eau, Les roches, les bouillons, une femme en manteau Eclatant de blancheur, plus lustré que la soie, Aux fugitives nefs montra la bonne voie. Légère, elle courait sur l'abîme orageux; Mais seule la voyait l'épouse de Cadieux
Dans les finis.
Les canotiers ont mis derrière eux un méandre Ainsi qu'un grand rideau de feuillettes vert tendre, Et la poudre crépite encore au fond des bois ; Mais la rive est déserte et pas un Iroquois Ne devine qu'on fuit en avant des rapide-
Déjà loin, les canots, traînant deux longues rides, Filent entre l'eau calme et le ciel radieux.
Or, ce que dans les bois accomplissait Cadieux. Tient aussi du prodige.
Oh ! La belle campagne Que ce brave rit seul, perdu dans la montagne Pleine d'enfoncements à l'air sombre et discret ! Vous n'avez pu, grands bois, en garder le secret'
Avec son compagnon, tapi dans un hallier,
D'où, sans être aperçu, l'on découvre un sentier,
( Le Sauvage plus haut et le Français plus bas )
11 guette l'ennemi.
Cadieux ne tire pas ( C'est entre eux convenu) sur l'éclaireur qui passe,
Sur le porteur non plus qui monte à jambe lasse,
Ployant sous le fardeau, vers le jeune Indien.
Celui-ci tirera le premier.
Tout va bien.
Voici les Iroquois aux faces endurcies
Que tigre le soleil dont, par les éclaircies,
Entre les rameaux noirs, passent les longs pinceaux,
Les voici, panachés de dépouilles d'oiseaux.
■s mitasses à frange et leurs jaunes tuniques Et leurs bras tatoués de monstres héraldiques. S'étalent sur la grève. Ils montent. Les voici Le massacre, avec eux. tombe à bras raccourci Sur la femme impuissante et sur l'enfant qui don Ils sont les fournisseurs à vil prix de la mort : Pour quelques tours de bras des grillades immondes Des cris de désespoir et des calottes blondes: C'est payé. Les voici, le glaive dans les veux
Ce sonl des assassins braves et courageux
l'n coup de feu là-haut; une voix déchirante. . «' A mon tour ». dit Cadieux. qui presse la détente « Va pour un Iroquois »
Surpris, les maraudeurs Fonl halte, examinant les halliers receleurs.
Sous les arbres, quelqu'un d'une hauteur dévalle
Culbutant C'est Wabi transpercé (l'une balle
La bande, se croyant prise par les deux bouts S'inquiète, et plusieurs, ainsi des caribous, S'esquivent, plantant là canots, rames, bagage; Mais reviennent bientôt pour traquer avec rage
Le tireur invisible et plus qu'audacieux
Sur la Piste de Cadieux.
Durant trois jours on suit les traces de Cadieux Oui fuit, tel un oiseau protégeant sa couvée.
Sa piste est maintes fois perdue et retrouvée
On l'approche, le voit, tire dessus, l'attend
Dans le creux d'un ravin, dans les joncs d'un étang,
Le mousqueton bandé, l'œil perçant . . . Il s'échappe
Le brave s est-il fait de verdure une chape ' Des monts infréquentés, sait-il tous les détours ? On le voit, on le cerne. . . Il s'éclipse toujours Tandis qu'il est traqué de ravine en ravine, Il tire à feu plongeant du haut d'une colline Il met derrière lui cinquante mauvais pas. On le voit sur un mont, on ne l'y trouve pas Tenace comme un Blanc, plus souple qu'un Sauvage Il s'efface, apparaît, subtil : c'est un nuage Que le rayon traverse et qu'emporte le vent.
La racine imitant les courbes du serpent, Le roc à fleur de terre, oublié par la mous
Les galets submergés, la cime où rien ne pousse, Interrompent sa piste. Aux branches des ormeaux Il se suspend et fait de prodigieux sauts. L'épinette le met sous sa barbe verdâtre. Le passe au pin, au cèdre. Ainsi font, pour le pâtre, Les nuages pendant sur la croupe des monts ; Ainsi fait le marais, dans ses glauques limons Dérobant aux regards sa fille favorite.
Mais l'inlassable faim le suit de gîte en gite,
A son fiévreux sommeil, le froid vient l'arracher:
Le frisson le secoue et l'oblige à marcher
Dans la nuit si troublante, unie aux solitudes.
Pâle d'épuisements, rongé d'inquiétudes,
il sait le tomahawk dirigé par le flair,
A travers l'ombre, et sent le qui-vive dans l'air.
C ADIEUX i09
C adieux et la Mort.
La horde aux pieds légers se lasse de poursuivre.
Le brave a fui trois jours et chancelle comme ivre ;
Il entend résonner dans sa tête des glas :
Une froide sueur mouille ses membres las ;
Mais, pour l'amour des siens rappelant son courage,
Il traîne lourdement ses pieds vers le rivage,
Anxieux de savoir . . .
Il pense, halluciné, Voir toute herbe flétrie et le sol calciné. Et, dans l'ombre trouant les bois labyrinthiques. Dans les rayons tombés sous leurs arceaux gothiques, Flamboyer des regards, se froncer des sourcils. Des haches miroiter. A ses yeux obscurcis. Le merisier trapu, monté sur une roche. Brandit un assommoir. Aux ronces il s'accroche. Au chicot se déchire. Il s'égare, revient Aux sentiers parcourus et dont il se souvient.
Il va, la jambe molle et la tête pendante, Insensible au vampire ailé qui le tourmente Il voit l'arbre passer, ainsi le parasol
2ïi) AUX TEMPS HÉKOly:
î )'in visibles marcheurs. I )\\ pied cherchant le -
Il va, lourdement tombe, alors que sa pens
Suit, parmi les hasards, sa famille lais-
tëntre le corps-à-corps des roches et des eaux
Et l'ombre où le supplice érigeait ses poteaux
11 se demande, axant des visions affreu
D'enfants rôtis, mangés, de hordes furieuses
Maniant le 1er rouge et les couteaux sanglants,
< roquant des doigts, ainsi que les pourceaux mds
Si quelque noir destin ^e fait ainsi connaître ?
Est-il plus malheureux qu'il ne pense ? Peut-êl
Sa femme, ses enfants, les a-t-il envoy •
Au salut ; au trépas ? sont-ils vivants ? noyé
( » ciel, dites-le-lui ! Pour eux il voudrait vivre;
S'ils sont morts, il voudrait dans la tombe les suivre
Mai qui donc l'avertit qu'il ne les verra plus
11 tâche d'éloigner ces pensers superflus,
Dit pour ses orphelins futurs une prière,
Et va clopin-clopant. 11 cherche à se distraire
Par de gais souvenirs, mais ne peut s'arracher
Aux spectres attendris qui le viennenl chercher,
Et lui font voir, dans un désastre imaginaire. Le lamentable effet de son plan téméraire.
De l'endroit où la mort lui donne rendez-vous, tl approche, et voici qu'il choit sur ses genoux. En voyant sa cabane à demi consumée.
Ses yeux cherchent en vain sur l'île une fumée Rien ; la rive est déserte et les feux amortis. Les appels sans réponse et les canots partis Plus une voix d'enfant; le silence tragique.
D'infects relents mêles à l'odeur balsamique; Des lieux abandonnés, peuplés de souvenirs, Et de cèdres massifs aux profils de menhirs, Taciturnes témoins du drame des rapides. Immobiles, veillant sur les gouffres livides Comme sur des tombeaux.
lions anges qui savez . . .
Ah ! que ne dites-vous au brave: Ils sont sa.tr
il reste là. malade, et se nourrit d'écorce, Etl épuisant le peu qui lui reste de f< >r< v A creuser près de l'eau sa fosse.
Il m- repenl .
( hrvre son âme à Dieu, s'oublie et se répand En plaintes que sa foi convertit en prières.
Il tient son fusil coi. se cache, et, sur les pierres Que la tripe-de-roche incruste, il va cueillir De quoi tromper sa faim.
Il se sent défaillir.
Nocher dont la tempête a déchiré les voiles, Auquel un brouillard dense a caché les étoiles 11 voit l'ombre sans astre effacer l'avenir. Alors que le passé, comme pour le punir De l'avoir trop aimé, lui revient en images. Dans un livre doré dont il tourne les pages. Un jour, il s'en revient vers son gîte, traînant pieds meurtris. Il a l'aspect d'un revenant Peint dans le clair-obscur d'une vieille légende. Mais que voit-il tout près, coupant la double bande Que forment le rapide et son rivage bleu ?
L'n ruban de fumée. ïl pense: Bst-ce le feu I tes Agniej
Il approche .
A ^cs yeux se déploie Le bout de l'île, et la, qu'aperçoit-il ? O joie' Trois visages français!
Ah ' perfide bonheur'
if*
Il reste là, malade, e1 se nourrit d'écorce, En épuisant le peu qui lui reste <U' force A creuser près de l'eau sa fosse
Pourquoi creuser la plaie ouverte de son cœur ? L'infortuné te voit ; tu frappes à sa porte; Tu semblés le chercher et vers toi se transporte Son âme : il tend les bras. Quelle ivresse! il te tient, T'embrasse!
Illusion: c'est la mort qu'il étreint.
Saisi de joie, il veut courir : son pied refuse ; Il appelle : sa voix reste éteinte, confuse ; Et voici qu'à travers ses larmes il doit voir Ses amis repartir et s'envoler l'espoir, Et qu'il s'évanouit sous le coup de massue D'une espérance morte aussitôt que conçue.
Puis il revient à lui, cherchant encor des yeux Sa chère vision. « Amis, que mes adieux « Vous accompagnent . . , Mais, aurais-je fait ce rêve « Doux et cruel ? » Son œil se mouille . . .
Il se relè^ i Contre lui-même se raidit, veut être fort. L'instant d'après le voit faisant son chant de mort Qu'il grave avec un os sur une large écorce.
Ce lugubre crayon sur l'oreille, il amorce
Son bon fusil de chasse. Il apostrophe un loup:
« Passe au large, sinon je mets ta veste au clou »
Il chicane un corbeau: « Gobeur rie chair humaine,
" N'espère pas si tôt te soûler de la mienne;
« J'ai mis pour toi la table à l'ombre de ces bois
" Va plonger ton bec noir dans un ventre iroquois ».
Il rime à sa façon et tait chanter la lyre
De son âme héroïque. Il se hâte d'écrire;
Il se résume enfin dans un dernier couplet
Et s'affaisse épuisé. Le silence complel
Livrerait au sommeil ses paupières lassées
Sans l'agitation d'un monde de pensées
Que la fièvre aiguillonne en son cerveau brûlant.
Sans le spectre Demain, voilé d'ombre et troublant
Puis mille souvenirs, ce feuillage d'automne
Qui nous charme surtout quand l'arbre l'abandonne.
Lui reviennent : lambeaux enchanteurs du passé.
Même ce qu'il croyait par le temps effacé,
Il le revoit, touchant Des fantômes en foule.
Plus changeant qu'un reflet sur une onde qui roule.
Mais connus et chéris, soudain apparaissant,
D'un sourire attriste l'appellent en passant,
Dr se embrassements échappent a l'étreinte,
Et s'effacent. Puis tien pas même leur empreinte
Sur l'abîme <n\ s'en vont les (lots pressés du temp^.
Revenez, revenez, ô fugitifs instants,
O jours délicieux passés dans la chaumière
Dont un souvenir doux consacre chaque pierre !
Devant passait le fleuve aux vagues d'éméraude. Le bouleau des esquifs mirait sa couleur chaude Dans les mobiles plis filigranes d'argent ; Et les coques tanguaient à la file nageant. L'eau riait aux baisers des agiles pagaies. L'Indien descendant sur les rives très gaies. A la broche cuisait sa brune venaison . Cadieux, enfant, assis au seuil de la maison, Questionnait de l'œil ce fils de la nature. Superbe, loqueteux, à longue chevelure, Terrible à voir.
D'où venait-il ? < >n ne savait ; Mais de très loin. Son chien étique le suivait. Et le rêve naissait des visions sauvages Eldorado sans or, aventures, voyages.
« O rêve du passé' Qui me rendra les bois
« Pleins de décombres, vus pour la première fois
i( Mon premier soir au bord de la rivière Creuse « Si sombre, où les bouleaux d'attitude pleureuse, « Se penchent sur le gouffre; et mes courses là-bas. « Au grand lac Nipissing, fameux par les sabbats « Que les sorciers y font aux pâles clairs de lune, « Par la danse au soleil qui, radieux, pétune " Au gré des calumets de plumes couronnés ? <' J'allais jusqu'aux tribus qui se percent le nez, « Aux Sauteux. aux Yendats dont les hures hirsutes « Font envie aux bisons »
« Oh ! comme, dans les chutes, « Je sautais et plongeais, grisé d'émotion, 1 De hasard, retenant ma respiration! »
" i > mes illusions' Je meurs: elles renaissent,
« Et, ne pouvant plus vivre, aussitôt disparaissent
( I fantômes chéris, adieu, laissez -moi seul. " Laissez-moi m 'enfoncer dans l'ombre du linceul. " Je te quitte, nature, ô belle indifférente. <( Que suis-je pour la terre, où le ruisseau serpente, " ( >ù la forêt végète
• Eh ! je suis à L'autour • A la corneille, au loup. »
M 1a^ blanc nuage court.
« Les bois songent, les flots murmurent, s'entrelacent « Sans faire attention aux mouches qui trépassent « Et sans s'inquiéter d'un chasseur moribond. »
Que votre volonté soit faite, ô Dieu très bon ! »
« Vieux arbres dont le vent tire ses harmonies, « Vous couvrirez mon corps de vos feuilles jaunies.
« Solitude où j'errais plein de juste fierté,
« Altéré de hasards, ivre de liberté ;
« Monts veillant sur la plaine, ainsi des sentinelle
« Flots d'opale, captifs de rives solennelles;
« Azur plein de rochers, gouffres pleins de ciel bleu ;
« Mes vieilles amitiés, je vous salue, adieu. »
« Ma nef que rudoya, sans la briser, ta rage. « O fleuve, va pourrir sur ton calme rivage. « Je ne goûterai plus les charmes du péril . »
« Mai couronné de fleurs, sort des neiges d'avril. « L'herbe met le manteau dont l'arbre se dénude: « Puisse, au bonheur des miens,ma mort être un prélu-
Le brave sent ses pieds envahis par le froid ; 11 a le cœur saisi comme d'un vague effroi ;
218 MX TEMPS HEROÏQUES
Le vide autour de lui s'étend, et, délaissée Avec son corps mourant, sa vivante pensée Inquiète, regarde, au fond des vastes cieux. Le mystère qui vient grandir, silencieux.
« Je me confesse à Dieu tout-puissant, à Mark
'< La Sainte Vierge, aux saints que tous les jours je prie
« Miséricorde, ô Ciel, car la mort m'a touché:
" J'ai le souffle plus court, le palais déséclié;
" Plus une ombre d'espoir en mon âme déserte. »
Il parle ainsi tout bas, près de sa fosse ouvert Puis, aux rayons dorés qui percent les rameaux. 11 relit sa chanson qui suit en d'autres mots:
" ( Cessez, petits oiseaux, d'exciter mon envie « Ah' cesa hanter vos hymnes à la vie
« Pendez plutôt les airs sereins.
Allez trouver Là-bas ceux pour qui je soupire « Je veux leur exprimer ce que l'heure m'inspire
«« Par VOS délicieux refrains »
<■ Epouse, entants chéris, vieux amis que je laiss< o J'ai, pon'- votre salut, bataillé sans faible
« Et vous tais mes derniers adieux.
« Si je l'ai mérité, que dans vos cœurs se grave « Mon humble souvenir, et, si je meurs en brave,
« Priez pour le pauvre Cadieux. »
« Bientôt mon cœur sera le foyer sans la flamme; « Un décret adorable aura brisé la trame
« Que je tissais ambitieux.
« Sainte Vierge, portez là-haut, vers la Patrie, « Dans vos très chastes mains, ma pauvre âme éblouie
" Après m 'avoir fermé les yeux. »
Il invoqua trois fois sa Mère bien-aimée Du ciel. Ensuite il prit de la verte ramée. La jeta dans sa fosse et se coucha dessus , En prononçant le nom consolant de Jésus Sur sa poitrine il mit sa chanson mortuaire. Croisa ses rudes mains et resta dans la terre
C'était l'heure pensive où la foret s'endorl Où, sur le fleuve orne de fausses lames d'or, Le crépuscule hésite à jeter tons ses voiles
De sa tombe il voyait les première- étoile
Une larme apparut, ainsi qu'un diamant, Au bord de sa paupière et coula lentement . La lune l'éclaira, sereine, large et rousse; Mais ses yeux ,sans attraits pour la vision douer. Oscillèrent, sombrant dans une mer d'ennui, Puis restèrent fixés sur l'insondable nuit
C'est là qu'on le trouva, couvert jusqu'à la taille De feuillage, amaigri, les cheveux en broussaille, Son chant sur la poitrine et raidi par la mort. Là, ses vieux compagnons déplorèrent son sort, Le couvrirent de terre et laissèrent, plantée, Une hmnble croix de bois sur la rive attristée.
S<.n ombre a vu depuis bien des vagues pass< En jetant leur clameur, et dans l'air s'enlacer Aux rameaux desséchés bien des. tiges nouvelles Et des lichens pousser aux pierres éternelles En mèches d'un vert mat que le vent fait frémir. Et l'œil ardent du jour bien «les soir s'endormir.
Quelquefois un air triste et lointain se dégage Des bruits indéfinis du vent sur le rivage, De l'eau fuyant comme aux abois:
< )n reconnaît les vers du poète rustique,
Les émouvants adieux de son cœur héroïque : Un passant lui prête sa voix.
O barde, que ta bouche est depuis longtemps close ! Que'd'hivers ont jeté sur toi leur drap morose !
Le trappeur et le bûcheron Ont appris des aïeux ton aventure sainte; On ne sait depuis quand ils chantent ta complainte
En s'accordant de l'aviron.
Ce fleuve de ta vie est le touchant symbole, Ne cessant, comme toi, malgré sa course folle,
De lefléter un coin des cieux.
Sur la pente fatale, en se brisant, il tombe : Avec le même entrain tu courus vers la tombe.
Hélas î intrépide Cadieux.
L'héroïsme et la foi baignent, mystiques roses, De parfums enivrants le site où tu reposes
Dans le sol creusé par ta main.
On y voit s'ébaucher ton geste légendaire Dans les bras étendus de ta croix funéraire
Montrant le sublime chemin.
De f romenac et Hoitdiaronk