‹ Aux temps héroïques; poèmesChapitre 16 sur 23 · DE FRONTENAC ET KONDIARONR · texte numérisé non relu

DE FRONTENAC ET KONDIARONR

— « Aux mois fleuris, je n'ai que mon kalakarté. « Au retour de l'hiver, sans lui faire d'injure,

« J'endosse ma tunique et garde un peu d'été. . . « Le Sauvage est enfant et la nature est mère, « Et je trouve le froid moins sévère aux haillons « Entr 'ouverts sur la peau rubiconde et peu fière, « Que le soleil aux chairs méprisant ses rayons. »

— « Est-ce que votre mère, enfants de la nature, « Vous donne l'eau-de-feu, comme celle du lac ? »

— « Elle reçoit du ciel et nous verse l'eau pure « Ta malice est cruelle, ô noble Frontenac »...

« Qui nous a fait présent de cette eau délétère

« Qui d'un homme amical fait un être inhumain 5

« Et quelle soif, ici. vient-elle satisfaire,

« En nous sacrifiant, sinon celle du gain ?

« Ce funeste poison qu'aime trop le Sauvage,

« Avec lequel, ô Blancs, vous voulez nous tuer,

« Quelque mauvais esprit vous le donne, et j'en rage »

- « Ce poison, l'eau du ciel pourrait le diluer « Avec un arc, on chasse, on se tue,on s'amuse; « L'usage qu'on en fait en change la valeur. « Tl n'est rien de mauvais que ce dont on abuse. »

— « Soit, mais cette eau n'a rien de bon que sa saveur. « Eh quoi! plus on en boit, moins on se désaltère.

* Tel qui n'userait pas d'un sabre ou d'un couteau

* Pour se crever les yeux, s'en enivre et. par terre. « Roule, perd la raison. »

— « Bah ! vous en buvez trop. »

— « Vendez-en moins, surtout n'y cachez pas le glaive « Qui frappe en même temps et le corps et l'esprit. »

Le comte a, sur le front, l'ombre d'un mauvais rêve : Des victimes son cœur vient d'entendre le cri.

Ce lumt et le Sorcier

d'après une lettre du père Marest, S..J.

Courage, Echo: c'est jour de fête. .

Grâce aux muses des Mascoutens.

Tu vas essuyer la tempête Des gosiers et des instruments

En démuselant leur musique Chichikoués, dogues, tambourins Font ce qu'exige la rubrique Des obsèques et des festins.

234 AUX TEMPS HÉROiyUES

Feu, chaudières, hommes, tout fume.

Tandis qu'on sert la venaison Par terre, selon la coutume, Sur un souvenir de gazon.

On se mettra deux par écuelle Voici l'heure d'associer Les convives : le chef appelle La robe noire et le sorcier.

Assis sur des nattes voisines, Ils n'auront qu'un plat pour eux deux Les gaîtés sont parfois malines . . .

On voit des rires dans les yeux.

Mais le jongleur et le bon père, Sereins comme si rien n'était, De s'asseoir ensemble par terre La faim parle et l'écho se tait.

Sous les ombrages l'Ouabache, En passant, sourit aux cailloux.; Et le père, dans sa moustache, Au truchement des manitous.

Le rusé matois à l'oeil fourbe, Dont grimace un peu le sourcil Du nez continuant la courbe.

S'efforce de sourire aussi.

Car l'aurore, en jetant ses roses Au front lugubre de la nuit, Lui fait perdre ses airs moroses Et les trois quarts de son ennui.

« Sorcier, je t'ai vu moins tranquille « Que tu ne l'es en ce moment; « C'était l'heure où l'étoile file « Et tombe du noir firmament . »

« Voici le jour, la confidence,

« Comme lui, met de bonne humeur •

En parlant, le jésuite lai

lrn droit regard au fin jongleur.

" L'autre soir, en ta loge obscure, (( Tu hurlais comme trente loups :

M Y souffrais-tu quelque torture ? »

" Çà. j'invoquais les manitous. »

— « Ils n'ont donc pas l'oreille fine, « A moins qu'ils ne courent trop loin « Poussés par la faim, j'imagine . .

" De quoi, pour vivre, ont -ils besoin ? »

« Souvent je me suis laissé dire (( Qu'il s'en rencontre un peu partout, w Et qu'une simple fourche à frire « Pourrait bien être un manitou »

" Il en est de plus d'une sorte « Les uns folâtrent sur les eaux ; « D'autres que la brise transporte, « Sont plus errants que les oiseaux »

« Certains hantent de préférence

K Les plus sombres vais des forêts, H D'autres les rochers, et leur danse « Réjouit les chauves sommets »

« La grotte en loge en ses alcôves ; « Il s'en cache dans les buissons, « Dans les nids, les terriers des fauves « Et les plis des colimaçons. »

<( La fleur en a dans sa corolle, « Et dans ses fentes le rocher ; « Sur la libellule qui vole « Ils se plaisent à chevaucher. »

« Plusieurs suivent jusqu'aux nuages.

« Les oiseaux objets de leurs soins.

« D'autres hantent les marécages « Et protègent les maringouins. n

« Des étoiles plusieurs arrivent.

« Transparents, vifs et radieux; « Mais les esprits taupes qui vivent « Dans la terre ont perdu les yeux. »

« Tous ont des tonnes dont ils changent . « Mais ces immortels manitous, « Allez deviner ce qu'ils mangent. »

— « Es-tu certain qu'ils mangent tous

— « Je ne sais; mais, les uns terribles, « D'autres doux, par enchantement " Ils savent se rendre invisibles

* Comme la parole et le vent »

« Les bons, aux Sauvages propicv

* Les défendent des malfaisants

* Remplis de tours, de maléfio

« Xon moins qu'avides de présenu

M Le totem reproduit la forme « D'un esprit qu'on nomme gardien « Et tout mortel, qu'il veille ou dontu* ' Est sauvegardé par le sien »

" Le tien vaut-il mieux que les autres ? « Lorsque je vois qu'en l'appelant.

« Tu grimaces, hurles, te vautres, " Je le trouve un peu nonchalant. »

" Le bon manitou que je prie « A le col haut, le front COUrb « Et court dans l'immense prairie « Par delà le Meschacébé, »

LE JESUITE ET LE SORCIbK 239

- « Pour te dire ce que j'en pense, « Il ressemble tant aux bisons,

« Qu'il préfère lester sa panse « A savoir ce que nous faisons. »

— - « Dans nos discussions futures, « Robe-noire, qu'il soit compris (( Que par les noms des créatures « On nomme aussi bien leurs esprit s

- « A ton désir je me conforme. . .

" Dis, les esprits des animaux

M Différents de taille et de forme, « Sont-ils en qualités égaux ? »

- « Non, chacun d'eux ayant les sieniv « L'esprit chouette voit mieux la nuit,

« Celui des loups court monts et plaini « Celui des lièvres tremble et fuit. »

« Un rayon peut servir d'échelle u Aux esprits qui peuplent les air^ (< Et se moquent de l'hirondelle, ,{ Lorsqu'ils enfourchent les éclairs. »

« Ceux du froid sifflent dans la bise. « On peut entendre ceux des eaux « Mugir dans le flot qui se brise

* Ou gazouiller dans les ruisseaux. *

(( Vois: la pierre, se faisant tendre.

« Donne le couvert aux fourmis; (< Les nymphes montent se suspendre (< Aux brins des arbrisseaux amis. »

* Le fourré tient les faons à l'ombre, <( La nichée à l'abri du vent ;

« L'écureuil, dans sa cave sombre, w Met ses noix pour l'hiver suivant. »

« Les lichens appliquent leurs bouches

« A l'écorce qui les nourrit;

w Aux frelons comme aux oiseaux-mouches

« Qui la pillent , la rieur sourit. »

u Bêtes, éléments, est-ce à croin

« Sans comprendre, n'en font que mieux

« Ne vois-tu pas, ô robe-noire,

* Que des esprits pensent pour eux

« Or, les bêtes de grande taille « Ont de robustes protecteurs :

« Qu'un bison livre une bataille, « Et tout tremble de ses fureurs. »

" Mon esprit loge dans la terre « Et gouverne tous les bisons. »

— « Il n'aime donc pas la lumière

« Ou craint la rigueur des saisons, »

« Sans compter qu'il doit être aveugle, « Sourd comme son antre. Dès lors « Il n'entend rien si l'on ne beugl<- • Assez pour réveiller les morts. »

— « Le principal est qu'il m'entende « Dans ma case il rompt mes liens ;

« Et lorsqu'une santé s'amende.

« Je n'ai pas crié pour des riens. »

— « Les ours que tes frères invoquent « Ont-ils un esprit protecteur ': »

— «Oui » — «Puis les hommes quiVen moquenl « N'auraient-ils pas aussi le leur ? »

— « Oui certes. » — « Hein ? puisque nous sommes

« Aux bêtes en tout supérieurs,

« Si tu servais l'Esprit des hommes,

« Tu te moquerais des jongleurs. »

Et le sorcier, gêné pour répondre au Jésuite:

« Bah' laisse-moi manger, et nous verrons ensuite.»

Et le sorcier, gêné pour répondre au jésuite:

« Bah! laisse-moi manger et nous verrons ensuite. »

Là Grande Plate du mississipi

Car seuls, des nuages opaques A rendre jaloux les volcans,

Peuvent nous soustraire aux attaque:

De ces vampires voltigeants.

Page 1