Aux vieux pays
Arrivée a Rome — Rome, mardi, 3 novembre 1891. — Il faisait nuit lorsque nous sommes arrivés à Rome. Comme il était trop tard pour aller frapper au Collège canadien, je me rendis avec mon compagnon de voyage, M. l'abbé J. J. Kirouac, à la pension Lavigne. La maison est bien connue des Canadiens. L'hôtesse, une française, reçoit ses cousins d'outre-mer avec une cordialité parfaite.
Ce matin, il s'agissait d'abord de se rendre au Collège canadien. Nous envoyons quérir une voiture ; le commissionnaire, après avoir tardé à revenir, nous annonce qu'il n'a pu en trouver une seule. De nouvelles perquisitions restent inutiles ; pas l'ombre d'un cocher sur les places publiques ou sur les rues. Nous étions victimes d'une grève. Qu'avions-nous donc fait à messieurs les cochers de Rome, pour mériter qu'ils s'éclipsassent ainsi le jour même de notre arrivée ? Il fallait pourtant prendre une décision. La conséquence fut qu'on put voir deux ecclésiastiques étrangers partir pédestrement de la rue del Tritone dans la direction des Quatre-Fontaines, tandis que les accompagnait, en trottinant au milieu de la rue, un chien traînant une voiture chargée de malles. C'était à faire songer aux cométiques du Labrador.
Au Collège canadien nous attendait M. le Supérieur Palin d'Abonville qui nous reçut à bras ouverts. L'année scolaire
ri
était commencée de la veille. Nous étions le dernier contingent attendu ; la famille canadienne était maintenant au complet.
- Au Collège Canadien — 6 novembre. — Depuis plusieurs jours déjà je suis les cours de dogme à la Minerve, et ceux de morale chez les RR. PP. Jésuites.
Je ne puis me défendre de temps en temps d'un sentiment d'étonnement de me voir, à l'âge de trente-six ans et après dix années de ministère paroissial, assis sur les bancs de l'école. Mais l'étude est de tous les âges, et, en avançant dans la vie, on comprend toujours mieux le besoin de l'étude. D'ailleurs, je ne regrette pas de m'être éloigné temporairement du théâtre de mes travaux. Au milieu de tous les soucis que nécessite l'administration d'une paroisse nouvelle, l'esprit se dégage difficilement du tracas des affaires, et se laisse prendre malgré lui à des intérêts qui lui enlèvent de sa tranquillité. Sur le seuil d'une retraite lointaine et paisible viennent expirer tous les bruits du monde, et l'âme peut se renouveler plus facilement dans l'esprit de sa vocation.
La vie réglée et studieuse du Collège canadien, c'est une aimable oasis au milieu des sables arides du ministère ou de l'enseignement.
"•"Étudiants — On ne reste pas longtemps à Rome sans se sentir dans le centre de la catholicité, et sans y remarquer le caractère d'universalité que revêt notre sainte religion.
Un mot seulement des étudiants de la Ville Eternelle. Voyez ceux qui entrent au Collège romain ; ils arrivent par toutes les rues, car les collèges des différentes nations sont distribués dans tous les quartiers de la ville. Leurs costumes sont des plus variés et de toutes les couleurs, depuis le blanc de la robe dominicaine jusqu'au rouge écarlate de la soutane allemande. Après s'être arrêtés quelques instants à la chapelle, les voilà qui envahissent la grande salle des cours. Bientôt s'avance avec modestie un professeur que tous saluent avec respect en se levant sur son passage. Un profond silence se fait soudain et tous les regards se tournent vers l'homme de la doctrine. Le spectacle qu'offre cette assemblée est unique. Il y a là des élèves de toutes les langues qui se coudoient
sans se comprendre. Que va-t-il donc se passer ? Dieu vat-il renouveler le don des langues en faveur de cet homme qui s'apprête à adresser la parole à un auditoire aussi disparate ? Non ; l'Église, une par sa doctrine, ses sacrements et son chef, l'est aussi par sa langue et elle peut réunir autour d'une même chaire des auditeurs venus de tous les pays. Une voix s'élève et tous l'entendent ; car elle s'exprime dans cette belle langue latine qui est celle de l'Église par toute la terre.
Bientôt tous ces jeunes gens réunis un instant sur le chemin de la vie, se sépareront et iront sur toutes les plages distribuer la semence de l'Évangile, arroser de leurs sueurs la portion de la vigne que le maître du champ leur aura assignée, en attendant qu'ils reçoivent le salaire de la journée. Ils espèrent se réunir de nouveau, cette fois pour toujours, dans la possession de Dieu connu dans son essence.
En attendant, Rome avec le Pape est, au monde des âmes, ce qu'est pour le globe terrestre le soleil qui nous éclaire. Que celui-ci disparaisse, et les ténèbres se répandent dans tout l'univers ; de Rome partent les purs rayons de la vérité qui guident tout homme venant en ce monde.
, Le peuple romain — Le peuple romain a produit sur moi une impression favorable. Dans les églises, on trouve partout des fidèles en prière, donnant toutes les marques d'une piété sincère ; et les nommes y sont en grand nombre.
Quelle différence avec la France ! Il règne, en effet, dans notre malheureuse mère-patrie un air de froide indifférence qui glace le cœur. Que de personnes n'assistent plus aux offices de l'église, ou n'y viennent que pour la forme, s'y tenant debout, et se contentant d'incliner légèrement la tête aux moments les plus solennels du saint Sacrifice ! A Rome, la foi est plus expansive. Le climat y est peut-être pour quelque chose ; dans les pays chauds, les peuples sont plus démonstratifs. N'importe, cette piété qui se manifeste au dehors fait du bien à l'âme, et réjouit le cœur d'un enfant de l'Église.
A la vérité, la franc-maçonnerie à couvert tous les pays de l'Europe comme d'un immense manteau d'indifférence et d'incrédulité. Un catholique a peine à respirer en pareil milieu, il s'y sent mal à Taise ; il étouffe. On peut bien quelquefois assister à des scènes qui rappellent les plus beaux temps du
christianisme, mais on s'aperçoit bientôt qu'on vit dans une atmosphère viciée par les émanations malsaines de l'impiété. Le mal semble triompher et vouloir envahir le vieux continent.
o Mais Dieu a ses moments ; sachons les attendre, et hâtons de nos prières cette heure bénie où le bras du Seigneur, qui n'est pas raccourci, terrassera les ennemis de son saint Nom, et calmera les flots de la tempête révolutionnaire.
— Basilique de Saint-Pierre — Jeudi, 12 novembre. — J'ai vu ou plutôt entrevu la basilique de Saint-Pierre, le chef-d'œuvre de tous les monuments anciens et nouveaux, sacrés et profanes. On nous dit souvent qu'on éprouve, lorsqu'on y entre pour la première fois, un sentiment de désenchantement ; j'en ai fait l'expérience personnelle. On s'attend, en effet, à quelque chose de si extraordinaire ; l'imagination se surprend à se figurer des contrastes frappants, des effets étranges, inconnus. Il n'en est rien ; les proportions y sont si admirablement observées qu'on ne se croit pas en présence d'une œuvre aussi merveilleuse. C'est une toile représentant un monument, mais diminué et sans profondeur ; pour faire ressortir le relief et donner aux objets leurs véritables proportions, prenez un stéréoscope et examinez de près. De même, il faut l'étude, l'application de l'esprit et des visites réitérées pour comprendre la basilique Vaticane, en saisir tout le relief, et lui trouver son cachet de grandeur unique au monde. D'ailleurs, le génie d'un Bramante ou d'un Michel-Ange serait nécessaire pour juger à son mérite l'œuvre qu'ils ont conçue et que les siècles ont accomplie.
L'édifice est immense. On a construit dans Rome, à l'intersection des rues du Quirinal et dts Quatre-Fontaines, une église de la grandeur de l'un des quatre piliers qui soutiennent le dôme. Et cependant ces quatre piliers, qui pourraient à peine tenir dans une cathédrale, nous apparaissent comme des colonnes ordinaires.
Quant à la richesse des ornements, c'est quelque chose d'inouï. On rencontre des églises, comme celles de l'Annonciation à Gênes, de Notre-Dame-Des-Victoires à Rome, qu'on s'est plu à embellir avec une magnificence qui éblouit les regards, mais elles sont relativement petites. Dans Saint- Pierre les ornements sont prodigués avec non moins de profusion, de sorte qu'il n'y a coin ou recoin qui n'ait été l'objet d'une
attention toute particulière, et l'on ne sait qu'admirer le plus, de l'immensité de l'édifice, ou de la richesse des ornements, ou du fini artistique des moindres détails.
Les abords de Saint-Pierre sont protégés par une magnifique place qu'entoure une quadruple rangée de colonnes espacées de manière à laisser entre chacune d'elles un large chemin carrossable. Elles sont disposées en forme d'ellipse, de sorte qu'en se plaçant dans la cour, au foyer, on ne voit plus qu'une seule rangée de colonnes.
Si la basilique Vaticane représente l'Église de Jésus-Christ, ne pourrait-on pas comparer les colonnes de la cour d'enceinte aux cérémonies du culte extérieur ? Elles apparaissent nombreuses et de différente nature, si on les examine séparément ; mais elles présentent un ensemble merveilleux si on les considère au point de vue du culte que nous devons rendre à Dieu et à ses saints.
Une lettre — Mes paroissiens — Ma chambre — Cette semaine, j'ai reçu une lettre de ma famille ; c'est la première depuis mon départ de Québec, jugez si elle était attendue avec impatience ! Quel monde de souvenirs elle a réveillés en moi ! Il y a dans l'âme humaine de ces fibres qu'on ne peut toucher sans les remuer profondément. En reconnaissant l'écriture d'une sœur, en lisant cette lettre, écrite à la maison, qui m'a poursuivi si longtemps pour m'apporter des nouvelles du pays, je sentis l'émotion me gagner.
Je suis donc bien loin des miens, et bien des mois s'écouleront avant que je puisse les revoir ; d'ici là, il me faudra vivre séparé d'eux par un océan et tout un continent. J'ai laissé là-bas un père dont les années et les travaux ont blanchi les cheveux et diminué les forces ; et, si la mort vient le frapper, je ne pourrai me transporter à son chevet pour recevoir une dernière bénédiction et son dernier soupir. Mais rien n'arrive sans la permission de la Providence ; remettons entre ses mains le soin de notre sort. Toutefois, lorsque l'heure du retour aura sonné, je sens qu'elle marquera l'une des époques les plus heureuses de ma vie.
Il y a une autre famille dont le souvenir me suit partout : c'est celle de mes paroissiens. Sans cesse au milieu d'eux, j'avais appris à les connaître ; leurs joies étaient devenues les miennes ; les liens de l'amitié et de la religion m'unissaient à
eux tous, et j'ai compris en cette circonstance combien ils étaient forts. Lorsque, après une messe chantée pour m'obtenir un heureux voyage, ils vinrent témoigner de leur attachement à leur pasteur, je sentis l'émotion me gagner profondément. Heureux sommes-nous au Canada d'avoir des fidèles foncièrement catholiques, des paroisses où les prêtres sont aimés et respectés, où curé et paroissiens ne font qu'une âme ! Ce bonheur, on l'apprécie davantage lorsqu'on a voyagé dans des contrées où le peuple abusé s'éloigne de ses meilleurs amis et s'en défie. Le malaise règne partout, et le bonheur nulle part.
Cette nuit, dans mes rêves, j'ai revu mon monde d'Alma. J'assistais à une soirée dramatique, comme on avait coutume d'en donner quelquefois. Les mêmes acteurs se présentaient sur la scène, et tous remplissaient leur rôle à merveille. J'étais fier du succès, lorsque la cloche du collège vint dissiper mes illusions, et me laissa seul dans ma chambre, au troisième piano (étage) du Collège canadien.
Ma chambre..., elle est petite, modeste, mais je l'aime. Elle ne renferme que quelques meubles, mais on s'attache à ces objets qu'on retrouve toujours aux mêmes endroits, et qui deviennent comme des compagnons. Leur vue est une jouissance, et il s'établit entre eux et nous comme un commerce intime. J'aime à entendre le tic tac de la pendule qui pend au mur ; il me semble alors que je suis moins seul. Sur ma table de travail est un crucifix, c'est l'ornement indispensable de toute demeure chrétienne, la boussole qui peut seule orienter nos actions. La garde-robe renferme l'habit séculier que j'ai dû adopter pour le voyage. J'ai repris avec bonheur la soutane ; elle nous prêche la mortification et la séparation du monde, et nous conserve dans l'esprit de notre état. Le prêtre revêtu du costume ecclésiastique qui veut se mêler au monde, s'aperçoit bien vite qu'il n'y est pas à sa place et qu'on s'éloigne de lui par respect ou par aversion ; le vide qui se fait autour de sa personne lui inspire des réflexions salutaires, et l'oblige à rechercher cette heureuse solitude où Dieu parle à l'âme. C'est avec raison que le bon prêtre aime sa soutane, et ne s'en revêt qu'après l'avoir baisée pieusement.
Mgr Satolli — Les RR. PP. Bucceroni et Lepidi — 13 novembre. — C'est aujourd'hui congé au Collège romain, à 2 505 b
l'occasion de la fête de saint Stanislas Kostka. J'en ai profité pour aller à la Propagande entendre Mgr Satolli, le plus célèbre professeur de Rome et sans doute du monde entier.
Comme tous les hommes de vrai mérite Mgr Satolli a un extérieur modeste, et c'est sans affectation qu'il se rend à la tribune. Il commence lentement l'exposé de sa thèse ; puis, sa parole s'anime, sa figure prend une expression nouvelle, son geste une ampleur inaccoutumée. On sent qu'il entre dans son sujet, ou plutôt que son sujet le pénètre ; et, dans un langage digne de Cicéron, avec une précision qu'il tient de son maître saint Thomas d'Aquin, il développe les questions les plus abstraites du dogme. Ce sont précisément celles-là qui ont le don de l'émouvoir ; il lui plaît de se prendre corps à corps avec la difficulté et de la vaincre. Aigle de la pensée théologique, il s'élève jusqu'à des hauteurs sublimes ; et là, plus près de la vérité, il la saisit dans les serres puissantes de son raisonnement, et l'apporte à ses auditeurs pour la mettre à la portée de leur intelligence.
L'homme paraît inspiré, et son front s'illumine des éclairs du génie. Rien, dans le geste et dans le jeu de la physionomie, qui ne laisse échapper quelque chose de la vérité qu'il voit, et qu'il veut faire connaître. Dans la nature, le soleil éclaire tout ce que ses rayons peuvent atteindre ; c'est la marque d'un esprit supérieur de rendre évidentes les vérités qu'il démontre.
On est heureux d'assister à pareil spectacle. Il est de ceux qui donnent la plus haute idée de l'âme créée à l'image de Dieu, et toujours avide de pénétrer plus avant dans le sanctuaire du beau, du bon et du vrai.
Mes professeurs ordinaires sont les RR. PP. Bucceroni et Lepidi. Le premier enseigne la théologie morale chez les Jésuites. Sa qualité principale est la sûreté de doctrine. Nous avons pour manuel le cours qu'il est à publier, et qu'on nous distribue par fascicules à mesure qu'ils sortent de l'imprimerie.
Le Père Lepidi enseigne le dogme à la Minerve, dans le texte même de saint Thomas. Il prend un article du Maître, l'examine en tous sens afin d'en détacher l'idée principale et de nous la montrer sous toutes ses faces ; c'est en cela que brille cette puissance de dialectique qui en fait l'un des professeurs les plus en vue de Rome. Il aime à interroger ses élèves ; il leur demande s'ils comprennent, et, aussi longtemps que le doute se trahit sur la figure de l'un d'eux, il recommence ses démonstrations.
Saint-André-Du-Quirinal — Depuis mon arrivée à Rome, je dis la messe à Sainte-Marie-Majeure, l'église par excellence de la Sainte Vierge, l'une des plus riches, des plus vénérables et des plus remplies de souvenirs du monde entier. Mais la distance du Collège canadien à la basilique est trop grande à parcourir pour le peu de temps que nous avons à notre disposition depuis la méditation jusqu'au déjeuner de communauté. Heureusement, j'ai obtenu la permission de célébrer à Saint- Andrédu-Quirinal. Cette église n'est séparée du Quirinal que par la largeur de la rue. Le prince Pamfili la fit bâtir au XVIIe siècle sur les dessins du Bernin, pour l'usage des Pères de la Compagnie de Jésus qui avaient là leur noviciat. Quant au monastère, le Gouvernement achève de le démolir contre toute justice. On a pu cependant conserver la pieuse cellule qu'habita saint Stanislas Kostka pendant les dix-huit mois de son noviciat, en transportant près de l'église la partie de l'édifice qui la contenait. A l'endroit où le saint novice rendit le dernier soupir on voit une statue, sculptée par Le Gros, qui le représente sur son lit de mort. C'est un chef-d'œuvre de grâce et d'expression. La figure respire quelque chose de céleste ; elle est un peu penchée, et ses yeux sont amoureusement tournés vers un crucifix placé sur le bras droit ; la main gauche tient une image de la Sainte Vierge, et la droite, un chapelet.
Cette chambre, témoin de tant de vertus, est transformée en chapelle ; mais elle ne possède pas le corps du saint qui l'a sanctifiée. Ce trésor est conservé dans une urne précieuse à l'autel des Reliques, dans l'église de Saint-André-du-Quirinal.
L'aimable Stanislas, comme une tendre fleur, s'est épanoui au printemps de la vie. En nos jours où le ver rongeur de l'indifférence s'attaque au cœur de l'homme au sortir de l'enfance, puisse ce grand saint protéger la jeunesse chrétienne, lui qui en est le patron et le plus parfait modèle !
Saint-Paul-Hors-Les-Murs — Lundi, 16 novembre. — A deux heures de l'après-midi, je partais avec plusieurs confrères à Saint-Paul-hors-les-Murs. A la place Bocca délia Verita nous prenons le tramway. Nous sortons bientôt de Rome par la porte d'Ostie, aujourd'hui porte Saint-Paul en souvenir de l'apôtre qui la traversa pour aller au dernier supplice. Nous saluons en passant la petite chapelle de la Séparation qui mar-
que l'endroit où saint Pierre se sépara du compagnon de ses travaux et de sa captivité, pour se rendre au lieu du crucifiement. Quant à saint Paul, que sa qualité de citoyen romain empêchait d'être mis en croix, on le conduisit jusqu'aux Eaux Salviennes où il eut la tête tranchée. L'église des Trois-Fontaines rappelle ce mémorable souvenir. Le corps de l'apôtre fut enseveli à une demi-lieue en deçà, sur la propriété de la noble Lucine. Sur son tombeau on éleva une confession ou autel; plus tard, Constantin y construisit une église qui fut achevée sous Honorius. Le feu la détruisit en l'an 1823, dans les derniers jours du pontificat de Pie VII. Léon XII, son successeur, fit appel à la chrétienté tout entière pour la reconstruction de la basilique Ostienne, et en quelques années elle sortit de ses ruines plus grande et plus belle. Ce fut le lendemain de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception que Pie IX en fit la consécration solennelle, en présence de tous les Pères du Concile.
Saint-Paul a quatre cents pieds de longueur ; le pavé est un marbre uni comme une glace, une mer aux eaux bleuâtres et transparentes dans lesquelles viennent se mirer les quatrevingts colonnes qui partagent le temple en cinq nefs ; le plafond est à caissons avec ornements d'or sur fond d'argent.
Mais pourquoi de si vastes proportions et tant de richesses pour un édifice qui s'élève solitaire au milieu de la Campagne romaine, à deux milles de Rome, dans un lieu rendu inhabitable une grande partie de l'année par la présence de la malaria ? Ces simples mots, écrits sur l'urne en marbre qui renferme le corps de l'apôtre, nous en donnent le secret : Sanctus Paulus apostolus et martyr.
Sur les restes du glorieux apôtre et martyr se trouve l'autel papal. Il est difficile de se faire une idée de sa magnificence sans l'avoir vu. Il est surmonté d'un double baldaquin : le premier, supporté par quatre colonnes de porphyre rouge ; le second, par des colonnes d'albâtre oriental veiné qui rappelle la peau des tigres d'Afrique. Celles-ci reposent sur des bases de malachite, don royal de Nicolas I, empereur de toutes les Russies.
Les différents traits de la vie de saint Paul sont reproduits sur trente-six peintures à fresque, placées au-dessus de l'entablement ; et les frises sont ornées des portraits des deux cent cinquante-neuf papes qui ont occupé le Siège apostolique. .
Au premier abord l'aspect de l'intérieur de Saint-Paul frappe d'étonnement : c'est un éblouissement. Cependant, on n'y
trouve pas la variété artistique et la grandeur d'ensemble qui distinguent la basilique Vaticane, et l'esprit peut en embrasser facilement toutes les parties ; tandis qu'à Saint-Pierre la pensée se perd dans l'immensité de l'ensemble, et dans la contemplation des beautés de détail qu'elle ne cesse de découvrir ; l'admiration ne s'épuise pas, et devant elle s'ouvrent toujours des horizons nouveaux.
La pensée du pays — 19 novembre. — Le jeudi n'est pas un jour ordinaire dans notre collège : c'est celui du courrier canadien. Ce matin donc, l'un de nous était au piano et nous étions à chanter des chansons du pays, lorsque arriva le porteur galonné. A l'instant toute musique cesse, et nous entourons celui de nous qui s'improvise distributeur du courrier. Chaque fois qu'un nom est prononcé, on voit un sourire rayonner sur sa figure. Pour moi je reçois en tremblant d'émotion plusieurs lettres, et je vais me renfermer dans ma chambre pour jouir tout à mon aise.
La matinée s'est passée à dépouiller ma correspondance et à écrire. L'avouerai-je ? par instants je sentis des larmes humecter mes paupières ; elles sont les douces compagnes des sentiments de l'âme. Vraiment je deviens par trop sensible. Mais quand il s'agit des siens, on reste toujours quelque peu enfant.
La véritable patrie de tout homme est ce petit coin de terre qui l'a vu naître, et où s'est écoulée son enfance. C'est celui qui tient le plus à sa nature, et qui s'imprime le plus profondément dans toutes les facultés de son âme à mesure qu'elles se développent . Pour détruire en nous le sentiment du lieu natal, il faudrait changer notre être. L'habitant des montagnes aimera toujours les terrains accidentés, tandis que celui de la plaine se plaît dans les contrées où la vue peut s'étendre. Dans l'intérieur des terres le riverain ressent un malaise dont il ne se rend pas compte quelquefois, mais qui existe ; et l'homme qui a grandi dans la solitude d'une campagne silencieuse, se fatiguera vite du bruit d'une rivière qui se précipite en cascades.
De même, la modeste église du village ne s'oublie jamais. Petit enfant, comme on est impatient d'y accompagner ses parents ! Le prêtre à l'autel, les cérémonies avec leur caractère de nouveauté et de grandeur, le peuple si nombreux dans la nef: tout, à cet âge, produit une impression durable. On pourra
plus tard habiter des grands centres, être témoin des pompeuses cérémonies de nos cathédrales, mais lorsqu'on reviendra au pays, on sera toujours heureux d'assister aux offices de la paroisse. Les souvenirs se presseront dans l'esprit, et produiront une émotion inconnue partout ailleurs.
Seul le son de voix d'un vénérable curé qui guida nos premiers pas dans la vie, suffira pour nous attendrir. Ce saint prêtre a béni le mariage de nos parents, versé sur notre front l'eau sainte du baptême : c'est lui qui présida à notre première communion, lui peut-être qui assista à la mort un père vénéré ou une mère chérie.
Oui, j'aime la Malbaie avec sa paisible vallée qui s'enfonce dans les Laurentides ; je l'aime avec ses renforts de montagnes, son sol tourmenté, et ses nombreux mamelons qui donnent à son aspect tant d'originalité et d'agrément ; j'aime la rivière qui la traverse en la fécondant, j'aime le grand fleuve et le mouvement périodique de ses eaux ; la marée, c'est la variété, c'est la vie. Lorsque les eaux du fleuve envahissent la baie, c'est alors que les barques légères la sillonnent en tous sens, et que les goélettes partent pour des voyages de long cours ou en reviennent. Les rivages sablonneux de la pointe au Pic, à l'ouest : à l'est, les rochers delà pointe à Gaze, de la Baleine et du Heu ; les panoramas incomparables qui se déroulent du haut du cap Fortin et du cap à l'Aigle forment un ensemble de beautés qu'on rencontre rarement ailleurs.
Mon cœur est attaché à la Malbaie, car c'est là que repose sous le gazon du cimetière ma tendre mère. Quel souvenir ! Je ne puis l'évoquer en vain. La mort de ces personnes qui tiennent au plus intime de notre être laisse un vide que rien ne comble plus. La vie cesse d'être ce qu'elle était ; il en coûte moins après cela de mourir, car une partie de nous-même est déjà rendue de l'autre côté; et l'on comprend mieux le besoin d'une patrie où les liens brisés ici-bas se forment de nouveau pour ne plus se dénouer.
Les Catacombes — La coutume presque générale des peuples païens était de brûler les cadavres ; les chrétiens respectaient trop ces corps, dont Dieu fait sa demeure et qui doivent ressusciter, pour les réduire en cendres. C'est ainsi qu'ils furent amenés à creuser de vastes hypogées, pour recevoir les restes mortels de leurs frères. C'étaient d'abord des sépultures de famille ; mais l'Église ne tarda pas à en prendre l'adminis-
tration. Connus pendant bien des siècles sous le nom de cimetières ou lieux de repos, ils prirent plus tard celui de catacombes (cavités en dessous), de la dénomination de l'un d'eux : Saint-Sébastien ad catacumbas. On nommait ainsi ce cimetière, parce qu'il était situé autour des chambres souterraines où furent déposés pendant quelque temps, suivant la tradition, les corps des apôtres Pierre et Paul. Il est le seul qui resta toujours ouvert, et insensiblement on s'accoutuma à appeler de son nom tous ceux qu'on découvrit dans la suite.
En s'érigeant en sociétés de funérailles, les premiers chrétiens purent facilement mettre ces lieux consacrés aux enterrements sous la protection des lois. On sait tout le culte des Romains pour les tombeaux. Plus tard, les persécutions devinrent tellement violentes et générales qu'on dut songer à chercher un refuge dans ces nécropoles afin d'y tenir les assemblées et d'y vaquer aux cérémonies du culte ; mais, malgré toutes les précautions dont on s'entourait, il arriva souvent que les chrétiens y furent surpris par des soldats que conduisaient de faux frères, et massacrés dans le lieu même de leur sépulture.
L'Église n'est vraiment sortie des Catacombes, pour apparaître au grand jour, qu'après la victoire du pont Milvius, en 312, alors qu'un empereur romain adora le Christ, et arbora l'étendard de la Croix, le Labarum. C'est peut-être le plus grand acte de foi de l'histoire, et celui qui l'accomplit mérite la reconnaissance et l'admiration éternelles des peuples. Constantin le Grand a fait là œuvre de chrétien sincère et d'homme de génie. Il manque aujourd'hui, à la tête des sociétés chrétiennes, un nouveau Constantin qui ait le courage de ses convictions. Le roi Humbert désirerait bien se rapprocher du Pape, mais ses mains sont liées par une puissance occulte, et sa faiblesse coupable accepte l'esclavage royal qu'on lui impose. Il faut qu'il vive excommunié, dans un palais qui n'est pas le sien, méprisé de tous, pas même salué par la partie la plus respectable de la population dans cette ville de Rome où il n'est que sujet. Ah ! il serait lui-même surpris de l'appui qu'il rencontrerait, pour seconder ses nobles desseins, s'il voulait rendre à l'église la liberté nécessaire à son indépendance et au bon fonctionnement de son gouvernement. Mais non, la pusillanimité enchaîne sa faible volonté, et il glisse sans cesse de la crainte servile à des concessions nouvelles. Tandis que Constantin, le successeur des tyrans et des persécuteurs, lit sortir les chrétiens des entrailles de la terre, le descendant d'une famille qui compte des saints parmi ses ancêtres les laisse dépouiller et per-
sécuter injustement. De même en France ; la lâche et facile politique des concessions et de l'acceptation du fait accompli est en voie de claquemurer les prêtres dans leurs presbytères devenus de nouvelles catacombes, et de déraciner la religion d'un sol fécond jadis en dévouements de toutes sortes.
Après l'édit de Milan qui rendit la liberté à l'Église, on se remit à fréquenter publiquement les Catacombes, et on se plut à les réparer et à les orner. Des escaliers plus larges y furent construits, et des soupiraux nombreux laissèrent pénétrer l'air et la lumière. On cessa d'y faire les sépultures, mais elles n'en continuèrent pas moins d'être l'objet de la dévotion des fidèles et le but de pieux pèlerinages.
Vint ensuite l'époque des invasions. Les barbares, avec l'avidité des chercheurs d'or, fouillèrent ces nécropoles vénérables pour en retirer les ossements des saints martyrs, et faire le trafic des reliques. Ce fut pour mettre fin à de pareilles profanations que les Papes firent transporter ces précieux trésors dans les basiliques intérieures de Rome. Par suite, les Catacombes n'offrirent plus le même attrait ; on négligea de les entretenir, et le voile de l'oubli s'étendit bientôt sur ces monuments de la foi.
Au XVIe siècle, des ouvriers découvrirent l'un de ces cimetières chrétiens des premiers siècles ; ce fut le signal de nouvelles explorations scientifiques, et de cette époque date l'étude de la Rome souterraine. Antoine Bosio de Malte y consacra trente années de sa vie ; il a été surnommé à juste titre le Colomb des Catacombes. De nos jours, le Père Marchi, S. J. a continué son œuvre ; son plus grand mérite est peut-être d'avoir encouragé les débuts du plus grand archéologue des temps modernes, le chevalier Jean-Baptiste de Rossi. A force de patientes études et de laborieux calculs, ce dernier est parvenu à reconstruire la topographie des Catacombes, dont le secret s'était perdu dans la suite des âges. La Rome souterraine est une mine d'érudition qui nous montre encore toute vivante, au moyen d'inscriptions, de sculptures et de peintures, la vie intime de l'Église primitive.
Les Catacombes entourent Rome d'un immense labyrinthe souterrain. La longueur totale de ces corridors sans fin formerait une ligne droite de près de deux cents lieues.
Les Catacombes se composent de galeries superposées qui ont jusqu'à cinq étages ; les plus profondes sont à soixante-dix pieds sous terre, et les plus élevées, à vingt-cinq.
Les parois de ces galeries sont garnies, quelquefois sur sept rangs de hauteur, de niches plus ou moins grandes qui ont reçu les corps des chrétiens pendant trois siècles. Les voûtes taillées en arceaux nous font connaître la sépulture des personnes plus riches. On y trouve encore des chambres sépulcrales à l'usage des familles de distinction, et des salles destinées à la célébration des saints Mystères.
Les Catacombes sont une espèce de musée sacré, bien que les décorations en soient d'une extrême simplicité. Sur des plaques en marbre, qui fermaient les niches, on lit le nom du défunt qu'on y a déposé, ou simplement in pace, quelquefois le mot martyr, et alors on voit suspendue tout auprès, et retenue par du ciment, une petite ampoule qui contient le sang du confesseur de la foi. On remarque souvent une palme ; elle rappelle la couronne qui attend le chrétien dans une vie meilleure.
Des peintures décorent les parois des arceaux, les voûtes et les murs des cryptes, et les galeries elles-mêmes. Tout ici rappelle un souvenir, proclame une vérité, renferme une espérance. On retrouve souvent la parabole du Bon Pasteur ramenant sur ses épaules la brebis égarée, le dogme de la Résurrection sous diverses formes, les emblèmes des sacrements. Mais le plus célèbre de ces symboles est celui du poisson, dont les cinq lettres en grec (icthus) sont les initiales des mots : Jésus-Christ, Fits (de) Dieu, Sauveur.
Lundi, 23 novembre. — A deux milles de Rome, le long de la voie Appienne, on lit au-dessus d'une porte pratiquée dans le mur ces simples mots : Cœmeterium Caltixti. C'est là qu'en compagnie de M. l'abbé Dozois, curé de la Pointe-aux-Trembles (Montréal), je m'étais rendu en ce jour de la fête de sainte Cécile. Nous descendons dans les Catacombes par un escalier en pierre d'une trentaine de marches. Nous sommes vite plongés dans une obscurité qui eut été complète sans les pâles lueurs de quelques lampes attachées à la muraille ; elles nous rappellent les lampes en terre cuite, faites en forme symbolique de nacelle, autrefois suspendues à la voûte par une chaînette.
Au bas des degrés un étroit passage nous conduit à la crypte de Sainte-Cécile. La niche qui conserva pendant plusieurs siècles ses restes vénérables, est tapissée de fleurs et tout illuminée ; à l'endroit précis où la sainte fut trouvée, une statue la représente dans la posture qu'elle avait alors. Tout à côté est dressé l'autel portatif ; au-dessous on distingue sur la pierre du mur les traces d'anciennes peintures quelque peu détério-
rées. Dans l'encadrement domine le portrait de sainte Cécile. Elle est richement vêtue, chargée de bracelets et de colliers, comme en portaient alors les très nobles et très opulentes dames romaines. C'est à cet autel même que j'ai eu le bonheur de célébrer la sainte messe.
La circonstance, le lieu, le souvenir des premiers siècles de l'Église, la douce mémoire de sainte Cécile : tout élève l'âme et émeut le cœur. Ce sol a été foulé par nos pères dans la foi ; ce petit espace où nous sommes leur a servi de temple. Eux, dont le monde n'était pas digne, étaient condamnés à errer dans les cavernes de la terre (Hebr., XI, 38). Les païens les appelaient « Race taupinière ennemie du grand jour », et, suivant le langage d'une inscription du Ve siècle, ils habitaient la Jérusalem des martyrs du Seigneur. Ces balayures du monde sont devenues les astres de l'Église. Des pensées plus émouvantes peuvent-elles remuer le cœur d'un chrétien ? Aussi, voit-on prêtres et fidèles iedoubler de ferveur et chercher à imiter la piété des premiers chrétiens.
A dix heures a lieu la messe solennelle. La foule remplit littéralement la crypte de Sainte-Cécile et la chambre des Papes qui n'en est séparée que par la largeur d'un mur et ce n'est qu'en se frayant difficilement un passage à travers la foule que le célébrant peut se rendre à l'autel. Cependant l'harmonium donne les premières notes de l'introït et le sacrifice commence au milieu d'un religieux silence. L'assistance est tellement massée qu'il est impossible de se mettre à genoux, mais le recueillement n'en est pas moins profond. Chacun absorbé dans ses pieuses méditations, s'unit au prêtre qui offre la même victime qu'offraient les premiers chrétiens. Voilà que l'encensoir se balance entre les mains du pontife, et la fumée de l'encens s'élève en nuages épais. Bientôt la voix du prêtre fait entendre le cri de l'éternité : Per omnia sœcula sxculorum. Quinze cents ans après l'ère des martyrs, des pèlerins de toutes les parties du monde sont venus adorer le même Christ que Cécile adora, qu'elle choisit pour époux et pour lequel elle est morte. Élevons nos âmes : Sursum corda. Nous ne sommes pas faits pour la terre et pour les choses d'ici-bas ; nous ne faisons que passer, et il importe peu que nous habitions des cavernes sous le Capitole ou les palais qui le surmontent. Plus hautes sont nos destinées, puisque nous aspirons à la véritable patrie des enfants de Dieu. Cécile a méprisé les joies et les vanités du siècle, mais son âme s'est envolée au ciel, et son chaste corps a mérité de recevoir les plus grands honneurs.
Après la messe, M. le chevalier de Rossi donna une conférence. Il se tenait dans la crypte voisine de la nôtre, dans la chambre des Papes, là même où le pontife Sixte II fut martyrisé pendant qu'il offrait le saint sacrifice avec tous les fidèles qui entouraient leur premier pasteur. L'intéressant conférencier ne fut pas long, pas assez au gré de nos désirs. Fatigué lui-même, il prit en pitié son auditoire ; nous manquions, en effet, d'espace ; et l'air, qui n'arrivait que par un étroit soupirail, devenait rare. Instinctivement je songeais à ces chrétiens que les païens ensevelirent tout vivants dans la terre, en bouchant toutes les issues des Catacombes où ils se livraient comme nous à la prière.
C'était l'heure du dîner. Nous le prîmes dans le monastère des révérends Pères Trappistes qui ont la garde des catacombes de Saint-Calixte. Ils exploitent en même temps, comme locataires, un terrain que Pie IX acheta dans le but de favoriser la découverte des Catacombes et les travaux de déblaiement.
On avait organisé pour la circonstance des agapes. Ce mot en grec signifie amitié, et c'est bien le nom qui convenait à ces repas que nos ancêtres dans la foi faisaient précéder de la manducation eucharistique. Ce fut M. de Rossi qui présida les agapes auxquelles nous prîmes part. Cet illustre savant joint aux connaissances de l'érudit les qualités aimables de l'homme du monde et les vertus du chrétien : le tout rehaussé d'une modestie charmante.
Il est difficile, dans nos climats, de se faire une idée de l'animation qui règne dans une réunion d'Italiens, lorsqu'ils font tant que de mettre de côté la gravité romaine pour se livrer à l'expansion de leur franche gaîté. C'était vraiment plaisir de voir l'entrain général et la bonne humeur de chacun. A la fin du repas, le dieu de la poésie s'empara de l'assemblée. A tour de rôle, des poètes improvisés se levaient et lisaient des vers de circonstance, composés suivant l'inspiration du moment ; et chaque fois un concert d'applaudissements venait encourager ces éclosions littéraires et religieuses. On se sentait en famille. Ces agapes m'ont rappelé les fêtes intimes de collège, si pleines d'abandon et de cordialité.
A quatre heures la crypte de Sainte-Cécile était de nouveau envahie par une foule impatiente d'assister à la procession. On entonne les litanies des saints, et tout le monde s'engage dans les défilés des Catacombes. Ils sont si bas et si étroits qu'il faut souvent se baisser ou marcher l'un devant l'autre. Les
voix des chantres, d'abord fortes et sonores, deviennent plus sourdes et plus lointaines à mesure que la procession se déploie, et cessent de se faire entendre ; par intervalles seulement, au détour d'une ruelle, des échos affaiblis parviennent jusqu'à nos oreilles. C'est quelque chose de lugubre et de tou hant que cette procession silencieuse à travers les dédales obscurs de cette cité des morts. On croirait assister à la sépulture d'un fidèle des premiers siècles. La foi généreuse de ces temps héroïques du christianisme se déroule devant nous. Notre imagination se plaît à repeupler ces déserts, ces tombes vides, autrefois la demeure des corps des saints ; les torches que tiennent plusieurs d'entre nous, permettent de distinguer encore des ossements et de la poussière dans les niches qui bordent la voie : reliques précieuses que protège l'excommunication portée contre quiconque oserait emporter en dehors des Catacombes quelque chose de ce qu'elles renferment.
Nous marchons longtemps dans ces corridors qui se croisent en tous sens, et se perdent en mille replis tortueux. Les étrangers s'y seraient vite égarés, et bien téméraire celui qui s'aventurerait sans guide dans un semblable dédale. Enfin, des lumières confuses se laissent apercevoir dans le lointain. Nous revenions à la crypte de Sainte-Cécile où la cérémonie se termina.
Je retournai de nuit au Collège canadien après en être parti avant le jour. Toute la journée s'était passée dans les Catacombes : journée pleine d'émotions et de souvenirs, qui ne s'effacera pas de ma mémoire.
L'Église de Saint-Clément — A Rome, les fêtes se succèdent sans interruption. La chose se conçoit facilement, puisque le nombre des églises égale celui des jours de l'année. Hier, la population se portait en foule aux Catacombes ; aujourd'hui, nous la retrouvons encore sous terre, parcourant les nefs de l'église « basse » de Saint-Clément.
Remontons aux temps apostoliques. Clément, noble romain converti par saint Paul, devint le fidèle collaborateur de l'apôtre, et sa maison servait de retraite aux chrétiens ; on y érigea un oratoire que Constantin transforma, trois cents ans plus tard, en une basilique qui fut détruite lors du sac de Rome par Robert Guiscard. Les décombres s'amoncelèrent tout autour au point que le niveau du sol s'éleva, et qu'un siècle après on posa les fondations d'un nouveau temple sur les ruines de
l'ancien. Le souvenir du premier édifice se perdit même dans la suite des âges, et le second passa à la postérité comme étant la basilique Constantinienne. Aussi, grand fut l'étonnement général lorsque les Pères Dominicains irlandais, en réparant le couvent de Saint-Clément dont ils ont la desserte, découvrirent, en dessous,(enf ouie dans la terre, une troisième église. Grâce à la générosité de Pie IX et à la persévérance du R. P. Mullooly, on réussit à déblayer le terrain, et à vider l'édifice rempli de décombres. L'église primitive, après quinze cents ans d'enfouissement, reparut au grand jour, encore tout embaumée du souvenir des temps héroïques du christianisme. C'est elle qui
ROME. L'Eglise de Saint-Clement
maintenant attire le Ilot des visiteurs, bien que l'église « supérieure » soit l'une des plus anciennes de Rome, et des plus remarquables par le cachet d'antiquité qui la distingue et les peintures qu'elle possède. Mais comment résister aux attraits d'un oratoire qui a vu s'agenouiller sur ses dalles saint Pierre et saint Paul, Clément et sa famille, et toute cette chrétienté que l'Apôtre enfanta dans les liens de Jésus-Christ !
Kn ce jour de la fête de saint Clément, ces excavations vénérables sont éclairées par des flambeaux, et les bons Pères desservants sont là pour donner des renseignements. On a peine à croire leur témoignage, lorsqu'ils font remarquer des murs
qu'ils disent remonter à Tarquin le Superbe. De combien d'événements ces lieux n'ont-ils pas été les témoins !
Les reliques les plus précieuses de l'église sont les corps de saint Clément et de saint Ignace d'Antioche, martyr, qui reposent sous le maître-autel.
Saint Clément, envoyé en exil par Trajan, mourut sur les bords de la mer Noire où son corps demeura oublié jusqu'au VIIIe siècle. Ce furent les frères Cyrille et Méthode qui l'apportèrent à Rome, sur l'ordre du Pape. Eux-mêmes, en récompense de leur zèle apostolique au milieu des peuples de la Bulgarie, reçurent l'onction épiscopale.
Cyrille ne voulut plus se séparer de son trésor, et se fixa dans la Ville Eternelle où il mourut; quant à Méthode, il retourna dans son pays pour continuer l'évangélisation des peuples de l'Orient. Le pape Léon XIII a canonisé les deux apôtres des Slaves ; et, leur a fait construire dans l'église « basse » de Saint- Clément, en souvenir de la translation des restes de saint Clément, une chapelle magnifique, toute ruisselante d'or et renfermant des tableaux de prix.
Les peintures les mieux conservées ont trait à l'histoire de saint Alexis dont le père, le sénateur Euphémien, demeurait sur le mont Cœlius, non loin de la demeure du patricien Clément. On voit le saint étendu mort sous l'escalier qui lui servit de refuge pendant qu'il demeura inconnu dans la maison paternelle ; l'évêque tient dans sa main le billet qui atteste sa naissance. Plus loin la pauvre mère couvre de baisers l'enfant qu'elle vient de reconnaître, trop tard, hélas ! pour la terre,
Les mendiants — En sortant de l'église de Saint-Clément, je retrouve tous les pauvres que j'avais déjà remarqués en entrant ; il y en a partout : en arrière de l'église, sous le portique, à tous les coins et à toutes les embrasures ; puis vient cette longue procession d'infirmes qui s'étend au dehors de la porte d'entrée. Tous font entendre les supplications les plus touchantes. On prie, on pleure sur les tons les plus lamentables. C'est un bruit confus et indescriptible de voix qui s'élèvent ou s'abaissent, suivant que les passants sont plus ou moins nombreux. Quelquefois le tout se confond dans une étrange complainte qu'agrémente encore le tintement des sous qu'on agite dans la sébile.
Ce jour-là, je remarquai surtout un malheureux aveugle dans, la soixantaine, à genoux sur la terre nue, priant, les bras en
croix et les yeux au ciel ; à ses côtés une femme implorait la charité. Je l'examinai longtemps ; il ne bougea pas ; je me retirai lentement ; j'étais déjà loin et je le voyais encore, toujours les bras tendus vers les passants.
Qui ne sentirait son cœur ému à la vue de tant de misères ? Ces infortunés, en effet, sont nos frères ; ils sont les membres souffrants de Jésus-Christ et ses représentants sur la terre ; et ils ne cessent de prier pour leurs bienfaiteurs inconnus ; je me rappelle qu'après une faible aumône faite à un pauvre, je voulus lui demander un renseignement je ne pus en obtenir pour toute réponse que des Pater et des Ave.
De tout temps la mendicité a été tolérée à Rome. Jamais les Papes n'ont cru de leur devoir d'enlever du regard des hommes le spectacle des misères humaines comme tend à le faire le progrès moderne dans sa politique antichrétienne qui engendre le paupérisme, cette plaie des nations modernes, tandis que la pauvreté est bénie de Dieu, et attire ses faveurs. Mais en même temps, les pontifes-rois prenaient les moyens de réprimer les abus et de venir au secours des malheureux ; ils fondaient des hospices et des hôpitaux, procuraient de l'ouvrage à ceux qui pouvaient travailler, et ordonnaient de larges distributions d'aumônes.
Sous le nouveau régime, on ne s'occupe guère de cette classe de citoyens ; aussi le nombre en augmente-t-il rapidement dans la ville usurpée.
C'est surtout en hiver qu'il y a afiluence de pauvres à Rome. C'est le temps des étrangers, et on vient jusque des pays voisins pour avoir sa part de cette manne qui passe. Il se forme alors une population flottante de mendiants qui va partout où se porte le flot des pèlerins, comme ces oiseaux de mer qui suivent un navire dans l'espoir d'attraper quelque nourriture. Ils connaissent toutes les fêtes qui se célèbrent chaque jour : ils sont un calendrier vivant. Ils s'installent là où doit avoir lieu une exposition de reliques, ou bien l'ouverture des Quarante- Heures, ou encore les premières vêpres d'un saint patron. Les pèlerins qui se rendent à ces endroits où les mendiants les ont précédés, sont d'abord surpris de reconnaître, le soir, les mêmes pauvres qu'ils ont rencontrés le matin à une autre extrémité de la ville. Puis, ils finissent par se familiariser avec ces figures qu'ils retrouvent partout, et par constater que les mendiants ne sont pas vraiment aussi nombreux qu'ils le paraissaient d'abord. La mendicité est pour un grand nombre un art de vie. Tel excelle à tourner dans leurs orbites de grands
yeux égarés, tel sait devenir boiteux au besoin, et même manchot ou vieillard courbé par les ans. On commence si jeune à pratiquer la profession ! Petits garçons et petites filles vous arrêtent déjà dans les rues et vous poursuivent jusque dans les églises pour vous demander uno soldo. Ils savent déjà à cet âge tous les secrets du métier. On voit même des bébés, dans les bras de leurs mères, tendre la main et se composer une physionomie suppliante. Jugez si pareille vocation, reçue en héritage des parents et pratiquée au sortir de l'enfance, obtiendra son parfait développement.
Il y a donc des abus, mais où n'y en a-t-il pas ? D'ailleurs si votre bonne foi peut être surprise, le mérite de votre bonne œuvre n'en peut être diminué : Celui qui donne aux pauvres, prête à Dieu ; et Dieu rend au centuple le verre d'eau donné
en son nom.
Le Corso — La place du Peuple est située au nord de Rome, non loin de l'endroit où le Tibre entre dans la Ville Éternelle. De là partent trois rues qui sont comme les artères du quartier le plus populeux de la capitale : celle de droite, la via di Ripetta, longe le fleuve ; à gauche, la via del Babuino se rend à la place d'Espagne et se prolonge jusqu'au Quirinal ; le Corso s'avance au milieu, et aboutit à la place de Venise.
Cette partie de la ville comprend l'ancien Champ de Mars, vaste plaine où la jeunesse s'exerçait jadis au maniement des armes et aux rudes travaux de la guerre. La voie Flaminienne le traversait sous le nom de Via lata ; elle a été remplacée par le Corso, ainsi appelé à cause des courses de chevaux qui s'y faisaient.
Le Corso, cette grande rue du moyen-âge, paraît bien petit auprès des boulevards modernes, et il est beaucoup trop étroit pour les flots de la multitude qui s'y presse. Sur les deux heures avant Y Ave Maria, ses trottoirs sont encombrés par une multitude tellement compacte qu'elle doit se répandre au milieu de la rue pour pouvoir circuler. En même temps les brillants carrosses de l'aristocratie romaine l'envahissent ; car, à cette heure, tous les descendants de la vieille noblesse et les aspirants de la nouvelle font le tour du Pincio, et traversent le Corso dans de brillants équipages. Ce défilé des représentants des plus illustres familles du pays offre un beau spectacle. On admire leurs manières distinguées ; les matrones romaines sur-
tout se font remarquer par un air de grandeur sans affectation qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.
Sans doute, il se trouve quelques-uns de ces personnages qui s'imaginent être de noble lignée, parce qu'ils peuvent se payer le luxe de cette promenade à la mode sous les regards du premier peuple de l'univers !
J'oubliais un détail qui a son importance à Rome ; c'est celui du chien de compagnie. Il paraît j ouer un rôle d'honneur dans le monde fashionable. Vous le voyez partout, même au milieu de la famille dans les voitures de gala. Sur la rue, souvent l'enfant est dans les bras de la nourrice qui précède la mère, et celle-ci a soin du gentil animal qu'elle tient en laisse ; on avance, on recule, on arrête suivant les caprices du gracieux quadrupède. Les hommes, de même, qu'on pourrait croire pressés s'ils n'étaient Romains, s'en font les esclaves.
Si l'on entre dans une église, il faut attacher l'animal à la porte. Ce n'est pas toujours facile ; les Romains, qui se montrent toujours d'une grande familiarité avec le bon Dieu, simplifient l'affaire : ils l'amènent avec eux dans le lieu saint. C'est ainsi que, priant un jour dans une église, je fus fort surpris d'entendre des bruits de chaînes derrière moi ; je me retournai et j'aperçus un individu de la race canine que Monsieur retenait tout en priant, et qui, moins recueilli, tournait au bout de sa chaîne et était la cause de ce son étrange qui m'avait d'abord étonné. Le maître n'en avait cure. Sans doute, on serait bien souvent privé de l'avantage de faire une fervente oraison, s'il fallait s'arrêter à tous ces détails !
La Prison Mamertine — Dimanche, 28 novembre. — Le dimanche, le temps du déjeuner se prolonge jusqu'après huit heures. J'en profite pour aller dire la messe dans quelque sanctuaire plus éloigné ; c'est ainsi que ce matin je me suis rendu à la prison Mamertine.
Imaginez, à douze pieds sous terre, un cachot sans portes ni fenêtres : c'est la prison Mamertine, ainsi nommée d'Ancus Martius qui l'a fait construire. Pénétrez encore plus avant dans le roc, et descendez dans un souterrain étroit et ténébreux qui n'a de communication avec l'extérieur que par une ouverture pratiquée dans la voûte, et vous avez une idée du cachot Tullien qui remonte de même à l'époque de la Royauté. Dans ce trou obscur et infect, on jetait les grands criminels, les coupables de lèse-majesté, les rois vaincus. On y faisait quelque* 3 505 B
fois des exécutions capitales. Quel spectacle plus affreux que celui de bourreaux immolant sans pitié, au milieu des gémissements des victimes et à la lueur de torches fumeuses, les malheureux condamnés à mort ! Jugurtha, laissé sans nourriture, y mourut dans les tourments de la faim et de la soif ; l'héroïque défenseur des Gaules, Vercingétorix, y fut étranglé par ordre de César son vainqueur.
Que ce lieu a vu de sanglantes tragédies !
Un jour, deux prisonniers d'un nouveau genre descendirent sous ces sombres voûtes. Tout leur crime était d'enseigner que les dieux des nations sont de vaines idoles, d'annoncer une religion nouvelle toute de charité et opposée aux idées reçues jusqu'alors. Dans les fers ils continuèrent leurs prédications, convertirent les geôliers et un grand nombre de leurs compagnons de captivité. Ils y demeurèrent plusieurs mois prisonniers de Néron; et ce réduit obscur, objet d'horreur jusqu'alors, est devenu un sanctuaire vénéré, le plus ancien monument de la Rome chrétienne, qui attire les pèlerins de toutes les parties du monde, comme la croix, cet arbre d'ignominie, est un instrument d'honneur depuis la mort du divin Crucifié.
Je repassais ces pensées dans mon esprit, en descendant la rue Nationale et m'engageant dans les ruelles qui avoisinent le Forum romain, lorsque j'arrivai à l'église de saint- Josephdes-Menuisiers bâtie au-dessus de la prison Mamertine. Dans la crypte je trouvai, agenouillée dans la chapelle de aint-Pierre in Carcere, une foule nombreuse et recueillie. Je continue dans une espèce de sacristie où je revêts les ornements sacerdotaux à la lueur des flambeaux ; puis, par deux escaliers, dont l'un de construction récente, je descends jusqu'à la prison Mamertine et au cachot Tullien. L'autel qui sert au saint sacrifice est bien tout ce qu'il y a de plus simple ; le souterrain luimême n'a que vingt pieds sur dix, et de ma tête je crains de frapper la voûte de pierre brute lorsque je veux me redresser. Mais, ici même, furent enchaînés le Chef des apôtres et l'Apôtre des gentils, et, à côté de moi, je vois la colonne de granit à la quelle leurs chaînes furent rivées, et, tout auprès, la source qui jaillit miraculeusement pour le baptême des geôliers convertis !
Lorsque je revins à la lumière du jour, je m'arrêtai quelques instants à réfléchir. J'avais devant moi le Forum romain. Que de fois, pensai-je, le peuple-roi s'est réuni sur cette place fameuse, pour discuter les intérêts du monde ! Là, bien souvent, les flots tumultueux de la foule, comme les eaux de la
mer, se sont soulevés au souffre puissant des passions populaires. Cicéron y débita ses immortelles harangues. La voie Triomphale la traversait sous le nom de voie Sacrée, et c'est par ici que les triomphateurs romains arrivaient avec un déploiement inouï de faste et de richesses. Au pied du Capitole, les rois captifs étaient détachés du cortège et conduits à la prison Mamertine pendant que le superbe vainqueur montait au temple offrir un sacrifice d'action de grâces à Jupiter Capitolin. Il n'en sortait qu'au moment où l'on venait lui annoncer par ces mots restés célèbres : Adwn est, c'est fait, que ses ennemis avaient été immolés.
Telles étaient les mœurs païennes. La loi du plus fort pesait sur l'humanité. On égorgeait les hommes comme on tue les animaux. Mais ces siècles sont passés : un monde nouveau a succédé à l'ancien ; la croix du Christ a remplacé la statue de Jupiter. Dans cette grande lutte de la force brutale contre le droit, la victoire est restée à la divine faiblesse. Les vaincus ont été les empereurs romains ; les vrais triomphateurs, les victimes des persécutions, les condamnés de Néron. Et les peuples de la terre ont fait entendre un cri de reconnaissance au Christ qui les a délivrés de l'esclavage du démon et des hommes, et les a faits enfants de Dieu et de l'Église.
Saint-André délie Fratte. — 30 novembre. — C'est aujourd'hui la fête de saint André. Trois églises lui sont consacrées dans Rome : Saint-André-du-Quirinal, Saint-André délia Valle, sur le corso Victor-Emmanuel, et Saint-André délie Fratte, non loin de la Propagande, à jamais célèbre par la conversion miraculeuse du juif Ratisbonne. Celui-ci naquit à Strasbourg, d'une famille distinguée. Doué de grands talents, il avait devant lui un brillant avenir. Plein de zèle pour la religion mosaïque, il voulut faire le voyage d'Orient dans l'intérêt de ses coreligionnaires. La Providence le conduisit à Rome ; il y rencontra le baron de Bussière qui entreprit sa conversion. Pour lui faire plaisir, Ratisbonne consentit à porter la médaille miraculeuse de l'Immaculée -Conception, et à réciter le Mémorare.
C'était le 20 janvier 1842. Les deux amis passaient devant Saint-André délie Fratte. Le baron entre quelques instants dans l'église régler quelque affaire avec les religieux qui la desservent. Ratisbonne le suit sans but arrêté, par curiosité. Le baron s'absente moins d'un quart d'heure, laissant dans la
nef l'Israélite, froid et plein de mépris pour tout ce qui l'entoure. A son retour, il n'aperçoit plus celui qu'il vient de quitter ; il le cherche, et le découvre bientôt dans une chapelle latérale dédiée à saint Michel, le visage baigné de larmes, et en extase. Lorsqu'il a repris ses sens, Ratisbonne s'écrie dans un premier moment d'émotion tendre et profonde : « Que Dieu est bon ! Que ceux qui ne le connaissent pas sont à plaindre » ! Cependant il ne veut rien dire de ce qui s'est passé. Ce n'est qu'à un prêtre, et à genoux, qu'il veut révéler sa vision. Tenant sa médaille miraculeuse dans ses mains : « Je l'ai vue ! ! ! dit-il, telle qu'elle est dépeinte sur cette médaille ; je l'ai vue ! ! ! Elle ne m'a pas parlé, mais j'ai tout compris ». Le Juif, si ardent dans son prosélytisme religieux, tourne maintenant tout son zèle du côté de la religion chrétienne. Il devient prêtre, missionnaire, fondateur d'Ordres, et, pendant tout le cours d'une vie laborieuse, ne cesse de travailler à répandre le culte de la Vierge Marie.
Dans la chapelle en face, du côté droit de la nef, est placé un marbre funéraire en l'honneur du grand chrétien que fut Louis Veuillot. Dans une pièce sublime de simplicité et de foi, il avait écrit :
Après ma dernière prière, Sur ma fosse plantez la croix ; Et si l'on me donne une pierre, Gravez dessus : j'ai cru, je vois.
J'espère en Jésus ; sur la terre, Je n'ai pas rougi de sa foi :
Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi.
Aujourd'hui un tombeau s'élève à la mémoire de Louis Veuillot dans le cimetière de Montparnasse à Paris, où repose sa dépouille mortelle, mais surtout il a son monument dans le centre de la catholicité, avec une inscription qui rappelle son dévoûment et ses combats pour l'Église.
J'admire dans Louis Veuillot l'auteur éminent qui connut tous les secrets de l'art d'écrire, le premier écrivain du siècle peut-être, le polémiste infatigable au service de l'Église, le chrétien aux convictions profondes qui sut toujours mettre sa conduite et ses écrits d'accord avec sa foi et ses principes. La science de cet homme me jette dans l'étonnement ; lui, né de parents incroyants, que la seule force du génie guida dans l'étude des questions théologiques, comment a-t-il pu acquérir une
telle sûreté de doctrine ? Sa correspondance est venue nous révéler l'homme intime ; on est agréablement charmé de trouver tant de tendresse et de délicatesse de sentiment dans ce terrible athlète de la plume. Mais ce qui fait surtout le mérite de Louis Veuillot et sa gloire, c'est son attachement inébranlable à la Chaire de Saint-Pierre. Cette Chaire était le phare lumineux qui éclairait ses pas au milieu des ténèbres des erreurs et des faux principes du siècle. Sa plume pourra être tour à tour royaliste et impérialiste, puis passer de l'empire à la république, sans qu'on puisse l'accuser d'inconstance. Sa politique est au-dessus des oscillations des politiques humaines, car sa boussole est la parole infaillible du Pape.
Oui, un monument dans Rome convenait bien au défenseur des causes de la Papauté.
Une audience du Pape — Jeudi, 3 décembre 1891. — Le jour où l'on voit le Pape pour la première fois est un grand jour; on le désire comme celui de la première communion. Le Pape, en effet, est un autre Jésus-Christ sur la terre ; le voir, l'entendre, lui parler, est l'un des plus grands bonheurs auxquels on puisse aspirer. Mais, tandis que Jésus ressuscité se multiplie entre les mains de ses ministres pour se donner à tous, le Pape, absorbé par ses immenses travaux, doit rester confiné dans Rome, sa capitale. Aussi, le Père commun des fidèles ne peutil se donner à ses enfants comme il le désirerait, et bien peu de personnes ont le bonheur de l'approcher.
C'est grâce à Mgr Antoine Racine, évêque de Sherbrooke, que j'ai eu le bonheur de voir le Pape. Nous étions cinq prêtres du Collège canadien à l'audience : MM. les abbés Lefebvre, de Sherbrooke, Auclair, de Montréal, Plaisance, de Québec, Lapointe et moi-même, de Chicoutimi ; et trois séminaristes du même collège : MM. Lortie et Kirouac, de Québec, et Saint- Amour, de Saint-Hyacinthe.
A midi nous faisions antichambre dans la salle des Audiences lorsque Monseigneur arriva, accompagné de M. l'abbé Proulx, vice-recteur de l'Université Laval de Montréal. Sa Grandeur est aussitôt introduite auprès du Saint-Père. Enfin notre tour est arrivé, et nous pouvons pénétrer dans l'appartement privé de Sa Sainteté. Quelle n'est pas notre émotion lorsque nous apercevons, au fond d'une pièce étroite, assis dans un fauteuil adossé au mur, la personne vénérable de Léon XIII, un vieillard maigre, décharné, à la peau couleur de cire I Avec
quel respect nous baisons sa mule, son anneau, sa soutane blanche ! Nous y tenons nos lèvres attachées, afin de mieux satisfaire notre piété filiale.
Nous sommes tous à genoux et confondus aux pieds du Souverain Pontife, comme des enfants autour de leur père.
Monseigneur présente d'abord M. le vice-Recteur. « Québec ! Montréal ! dit le Pape, il y a longtemps qu'on en parle. Lorsque je suis monté sur ce trône, il en était question alors. Même, cela m'a causé quelque ennui. Bientôt, je l'espère, je pourrai, avec le secours du ciel, rétablir la paix. Il faut que là-bas on donne à la jeunesse une instruction solide ».
Lorsque vient le tour des élèves du Collège canadien : « Je suis heureux, dit-il, de vous voir. Un séminaire canadien à Rome, c'est une bonne idée. Vous vous y trouvez bien, n'estce pas » ? Entendant prononcer le nom de Chicoutimi : « Kicoutimi ! Le cardinal Taschereau a demandé pour coadjuteur l'évêque de Kicoutimi ».
A la demande que nous lui faisons de nous bénir, nous, nos parents, nos amis : « Ah oui ! je vous bénis, vous, vos familles, vos amis, et les objets de piété que vous avez apportés, suivant toutes vos intentions ».
Nous faisons ensuite appliquer les indulgences loties quoties aux crucifix que nous tenons dans nos mains.
« Les familles canadiennes, continue le Saint-Père, sont de bonnes familles. Il y a de la foi dans votre pays, et, lorsque le Saint-Siège a eu besoin de défenseurs, il en a trouvés au Canada. — Encore aujourd'hui, reprend Mgr Racine, les Canadiens seraient prêts à venir au secours du Pape, si c'était nécessaire. — Malheureusement, ajoute Léon XIII de sa voix lente, forte et majestueuse, les temps sont bien changés. Vous restez à Rome, vous ; vous savez quelle pression on fait subir au Saint- Siège. On veut l'opprimer ».
Et la figure du Pape avait pris une expression de grande tristesse, et des larmes étaient dans sa voix. « Mais, ajouta-t-il en levant les yeux et la main vers le ciel, — ils ne comptent pas avec Dieu »...
Le vénérable octogénaire paraissait fatigué. Depuis plusieurs heures il donnait des audiences à des évêques pour traiter avec eux des intérêts de l'Église universelle. Nous baisons une dernière fois ses pieds, ses mains et ses habits, et nous nous retirons en faisant de nouveau trois génuflexions, et marchant à reculons.
Nous sommes heureux, mais notre joie n'est pas sans mélan-
ge. Nous sentons bien que nous venons de visiter un captif dans le palais qui lui sert de prison.
Depuis son élection, Léon XIII n'a pas franchi le seuil de sa demeure, et sa réclusion volontaire est une protestation continuelle contre l'ordre de choses établi. Il ne pourrait d'ailleurs, sans s'exposer à des insultes, se montrer dans cette ville que la Papauté a faite et a toujours comblée de. ses bienfaits, tandis que le premier venu a droit d'y circuler en liberté. Le travail évident des franc-maçons haut gradés a pour but de rendre la position du Pape insoutenable dans Rome, et de le forcer à prendre le chemin de l'exil. Les sectaires ne sauraient voir sans dépit le spectacle de l'auguste Victime du Vatican attirant à elle les sympathies et l'admiration du monde entier.
Mais en vain l'enfer et le monde s'unissent pour déchaîner les flots des passions humaines ; la barque de Pierre porte le divin Pilote à son bord et ne peut périr.
Sainte-Marie in via lata — Dimanche, 6 décembre. — Depuis trois semaines, je commence la journée du dimanche par un pèlerinage souterrain. Le 22 novembre, je parcourais les étroits et sombres corridors des Catacombes ; dimanche dernier, je descendais dans les profondeurs de la prison Mamertine ; aujourd'hui, j'ai visité la prison de saint Paul, placée sous l'église de Sainte-Marie in Via lala.
Le converti de Damas avait été arrêté en haine de la religion qu'il prêchait. Le gouverneur Félix, par la crainte des Juifs, le laissa languir pendant deux ans en prison ; son successeur Festus reconnut l'innocence de son prisonnier, mais celui-ci, en ayant appelé à César, à titre de citoyen romain, fut envoyé à Rome pour y subir un nouveau procès. Son voyage fut une longue marche triomphale. On venait de toutes parts pour le voir et l'entendre. Parti de la Judée à la fin de l'été de l'an 60, il arriva à Rome au printemps suivant. „ Il entra dans la ville escorté de nombreux fidèles qui avaient fait plus de quinze lieues pour aller à sa rencontre.
On lui assigna pour prison la demeure de son gardien Martial, et il lui fut permis de sortir, en restant toutefois attaché par le bras droit au bras gauche de son geôlier au moyen d'une chaîne. Il profita de cette demi-liberté pour prêcher Jésus- Christ. Mais les Juifs, au lieu de l'écouter avec docilité, se mirent à disputer entre eux. « Eh bien I leur dit l'apôtre, sachez que la nouvelle que vous repoussez sera envoyée aux Na-
tions ». Il tourna alors tout son zèle du côté des Romains, et les conversions se multiplièrent sous le souffle de sa parole ardente. Elles s'étendirent dans les premières familles, et jusque sur les marches du trône. Paul lui-même, dans son épître à Philémon, présente à son disciple des saluts de la part de ceux « qui sont de la maison de César ».
N'était-ce pas la Providence qui avait amené de si loin dans la capitale du monde l'Apôtre des gentils, afin qu'il pût répandre au cœur du paganisme la semence féconde de l'Évangile ?
C'est de sa prison que, rempli de sollicitude pour les églises qu'il avait fondées, il envoya ses admirables lettres aux chrétiens d'Éphèse, de Philippes, de Colosse et de la Judée, ainsi qu'à Philémon et à Timothée. C'est encore durant le temps de sa captivité qu'il dicta à saint Luc, son disciple, les Actes des Apôtres.
La prison de saint Paul est aujourd'hui divisée en deux pièces. Dans l'une est l'autel orné d'un bas-relief représentant les apôtres Pierre et Paul, saint Luc et le geôlier Martial. Dans l'autre on voit encore la colonne à laquelle Martial, avant sa conversion, attachait son prisonnier. Elle est surmontée d'un vase sur lequel sont écrits ces mots : Verbum Dei non est alligatum, la parole de Dieu n'est pas enchaînée. Tout auprès est la source qui jaillit miraculeusement pour le baptême de Martial et de plusieurs catéchumènes.
C'est dans ce lieu à jamais mémorable, témoin des souffrances et des travaux apostoliques de saint Paul, où se réunirent tant de fois les premiers chrétiens, que j'ai eu le bonheur de célébrer ce matin les saints Mystères.
Nous sommes au niveau de la Rome ancienne, à une douzaine de pieds au dessous de la Rome actuelle. On entend le bruit des chevaux qui battent le pavé du Corso au-dessus de nos têtes, et par d'étroites croisées on a vue sur la rue. On peut presque apercevoir la place Colonna où s'élève la célèbre colonne que surmontait autrefois la statue de Marc-Aurèle, et qu'a remplacée celle de saint Paul.
Le prisonnier de Martial, l'homme méprisé, a détrôné, auprès du théâtre même de ses humiliations l'orgueilleux philosophe, le puissant empereur. Empruntons le langage de l'Apôtre, pour nous écrier : Infirma mundi eligit Deus, ut confundat fortia, Dieu a choisi ce qui est faible selon le monde, pour confondre ce qui est fort.
Une promenade — Dimanche soir. — Petit à petit je fais connaissance avec la Ville Éternelle. D'abord je me familiarisai avec les environs du Collège canadien, et avec les quartiers de la Minerve et du Collège romain où je me rends pour les cours de théologie ; puis j'agrandis le champ de mes excursions, non cependant sans m'égarer parfois dans les rues tortueuses de la vieille cité. Il n'est pas rare dans ces courses d'arriver tout à coup au Tibre ; c'est une bonne fortune, car il nous fournit des points de repère pour nous remettre sur la bonne voie.
Cet après-midi j'ai voulu faire une promenade sans but déterminé. Laissant derrière moi Sainte-Marie-Majeure, je gravis la montée du Quirinal. C'est au sommet, à l'intersection des rues des Quatre-Fontaines et du Vingt-Septembre, que sont placées les quatre célèbres fontaines qui donnent leur nom à la rue. A cet endroit, on a le palais du Quirinal à sa droite ; à gauche, on aperçoit au loin la porte Pie, par où les troupes de Victor-Emmanuel entrèrent dans Rome le 20 septembre 1870 ; j'ai été de ce côté la semaine dernière ; j'ai vu l'endroit où la brèche a été pratiquée ; j'ai lu les noms des Garibaldiens morts en combattant contre les zouaves pontificaux, et l'inscription qui le proclame, et j'ai détourné les yeux des couronnes de laurier attachées à la muraille. Un jour pourtant on fera disparaître ces marques, hélas ! trop évidentes, du triomphe passager des loges maçonniques.
Je descends le versant nord-ouest du Quirinal ; j'admire, en passant, la façad' du palais Barberini ; je traverse la place de ce nom, et j'entre dans la rue Sixtine qui est le prolongement de celle des Quatre-Fontaines. Arrivé à l'église de la Trinitédes-Monts, au lieu de continuer au Pincio, je descends par le vaste et imposant escalier d'Espagne jusqu'à la place désormais célèbre par la colonne de l' Immaculée-Conception qu'inaugura Pie IX, le 8 décembre 1857.
Je me dirige enfin vers l'église de Saint-Joseph a Capo le Case. C'est à peine si je puis y pénétrer, tellement nombreuse est la foule qui se presse pour entrer et sortir. On y célèbre, en effet, le troisième centenaire de la mort de saint Jean de la Croix, réformateur de l'Ordre des Carmes : ces religieux desservent cette église ainsi que celle de Notre-Dame-dcs-Victoires. Un prédicateur était dans la tribune et la parcourait en tous sens en faisant force gesticulations. L'auditoire paraissait
prêter grande attention au discours ; pour moi je ne pouvais suivre l'orateur qui parlait en italien. Mais que cette déclamation me parut théâtrale ! Comme l'homme apparaissait avec l'ambition de produire de l'effet, et combien peu l'on sentait le prêtre simple et sans prétention qui ne cherche que le bien des âmes et la gloire de Dieu ! Il faut avouer que le caractère italien se prête volontiers à ce genre d'éloquence qui peut nous sembler quelque peu exagéré.
Je m'en retournais au Collège lorsque je vis venir un homme qui attira mon attention ; sa démarche et tout son maintien me rappelèrent un de mes paroissiens, et soudain je me trouvai transporté par la pensée au milieu de mes ouailles. En pays étranger, l'imagination est si facilement mise en éveil pour raviver le souvenir des choses du pays ! L'illusion ne dura qu'un instant, la réalité la remplaça bientôt et me laissa seul, coudoyant des étrangers que je ne connaissais pas et qui ne parlaient pas la langue que j'ai apprise de ma mère.
Le plain-ghant — 8 décembre. — Je ne suis pas musicien, et je ne puis sentir toutes les beautés d'une œuvre de maître. Ce que j'aime, ce qui m'émeut, c'est le chant grégorien. Est-il rien de plus solennel que la messe royale ou celle du second ton ? Il y a tel introït, telle antienne qui vous ravissent. Le chant des psaumes respire une simplicité pleine de grandeur qui fait passer dans nos âmes les sentiments qui animèrent le saint roi David ; on soupire avec lui au souvenir de son crime ; avec lui on se laisse entraîner aux élans de la reconnaissante à la pensée des bienfaits du Seigneur, et l'on se réjouit du bonheur qu'on éprouve à son serviec.
Le chant grégorien ressemble aux cloches qui ont le privilège de faire vibrer nos âmes à leur unisson. Quelquefois elles rendent un son triste comme la mort, qu'adoucit cependant une note d'espérance : ce sont les glas. L'Église compte-t-elle un enfant de plus, c'est alors un cri d'allégresse que jettent à tous les échos les joyeuses volées du carillon.
Le plain-chant, les cloches, sont, avec les orgues, les trois grandes voix de l'Église qui suffisent à tout et que rien ne peut remplacer.
Aux jours de réjouissances publiques, vous avez entendu retentir sous les voûtes de nos temples le chant sublime du Te Deum, alors que l'orgue de ses puissants accords soutient la masse des voix, et que les cloches portent jusqu'au ciel les
vœux de la reconnaissance. Dites-moi, y a-t-il rien de plus propre à élever les esprits et 1< s cœurs ?
Voilà un bien long préambule pour arriver à dire ma joie ce matin, en entendant, pour la première fois depuis mon départ de Québec, une messe en plain-chant dans notre petite chapelle du Collège. Mon émotion a été d'autant plus grande que tout y était canadien : c'était le même chant de l'épître, de l'évangile, et des oraisons, les mêmes cérémonies qu'au pays.
Je compris en cette circonstance combien l'attache des 0rientaux pour leurs traditions a des racines profondes dans la nature, et comme l'Église agit sagement à leur égard. Dans ses efforts pour les ramener à l'unité, elle s'applique à les convaincre qu'il n'est nullement question de changer leurs cérémonies pour y substituer celles de Rome. L'Église, dans la conquête pacifique des nations, ne cherche pas à détruire les nationalités ; au contraire, elle s'identifie avec elles, et, autant qu' îlle le peut, sans nuire à l'intégrité de la foi, elle tolère la langue, la loi et les usages de chacun d< s peuples qu'elle range sous sa bannière.
En Occident, c'est différent ; les souverains pontifes ont toujours travaillé à établir l'unité liturgique là où la chose peut s'obtenir facilement. Il est de fait que ces innovations dans le culte, qui tendent sans cesse à s'introduire chez les peuples, nuisent à l'harmonie universelle, et souvent préparent les voies pour l'établissement d'églises nationales.
Urbi el orbi — Après le souper, je sortis faire une promenade. Je fus attiré du côté du Quirinal par les sons d'une fanfare. Une foule peu considérable et sans enthousiasme était attroupée sur la place, pour voir le roi Humbert qui devait se montrer quelques instants au balcon de son palais.
Quelle différence, disions-nous, mon compagnon et moi, avec ce qui devait se passer, lorsque Rome appartenait à son légitime possesseur ! Toute la place était alors encombrée par une foule avide d'acclamer son Pontife et Roi, et lorsqu'il apparaissait à la loge papale, revêtu des insignes de sa double souveraineté, les cris d'enthousiasme éclataient de toutes parts. Le silence se rétablissait au milieu de cette foule frémissant sous le souffle de la religion et du patriotisme, et la main du successeur de saint Pierre se levait sur toutes ces têtes courbées, et donnait d'abord la bénédiction à son peuple bien-aimé de Rome, son peuple-sujet, puis à tous les chrétiens répandus dans
l'univers : Urbi et orbi. Avec les derniers accents de la voix pontificale éclatait le carillon des centaines de cloches de la ville, et, du château Saint- Ange les coups répétés du canon portaient au loin la bonne nouvelle de la bénédiction du Saint- Père, en même temps que des vivats s'échappaient de toutes les poitrines, mêlés aux applaudissements de la foule électrisée.
Espérons que cet heureux temps viendra encore réjouir l'Église.
Pour le moment, la situation se tend de plus en plus. Il faut une solution à la crise actuelle. Les insultes du 2 octobre sur la place de la Minerve, la conduite injuste et impolitique du Gouvernement français à l'égard des catholiques et surtout à l'égard des évêques peut l'amener. Déjà la question du pouvoir temporel a été soulevée. Les partisans de l'unité italienne ne sont pas sans appréhension. Et le Vieillard du Vatican, du fond de sa retraite, ne cesse de protester au nom de la justice et de la religion, et de montrer au monde les entraves que l'on met à l'exercice de son ministère.
Unissons toutes nos prières à celles du Vicaire de Jésus- Christ afin de hâter le jour de la délivrance.
Sainte-Marie-des-Anges — Mardi, 15 décembre. — Le lendemain de mon arrivée à Rome, je célébrais la messe dans notre chapelle du collège ; je la dis ensuite à Sainte-Marie- Majeure jusqu'à la fête de saint Stanislas Kostka ; j'adoptai alors Saint- André-du-Quirinal ; depuis la fête de l' Immaculée- Conception je vais à Sainte-Marie-des-Anges.
L'église de Sainte-Marie-des-Anges, l'une des plus remarquables de Rome, a été construite à même les thermes de Dioelétien. Les thermes étaient les bains publics des anciens. Ils existaient dans toutes les villes et bourgs un peu importants, et contenaient, outre les salles de bains froids, chauds ou à vapeur, des salons, des bibliothèques, des promenades, des portiques et tout ce qui peut procurer le délassement du corps et de l'esprit. Les thermes de Dioclétien étaient les plus considérâmes ; leur enceinte mesurait un mille de circonférence, et trois mille personnes pouvaient s'y baigner à l'aise.
Pour construire cet immense édifice, on n'employa pas moins de quarante mille chrétiens qui travaillèrent comme forçats, et furent ensuite immolés par milliers, lorsqu'on n'eut plus besoin de leurs services.
Comment se fait-il que ce monument, témoin de tant de dé-
bauches, ait été transformé en un lieu de prières, et que sur ce sol, arrosé par les sueurs et le sang des chrétiens, s'élève aujourd'hui un temple au vrai Dieu ?
Antonio del Duca vivait au XVIe siècle. C'était un homme de bien. Se sentant inspiré de bâtir une église en l'honneur des saints anges, il vint à Rome. Un jour il fut transporté dans une vision aux thermes de Dioclétien, et il entendit une voix qui lui disait : ici doit être votre église. Il se mit tout de suite à l'œuvre, et, quoique dénué de ressources et sans influence, il réussit, après bien des déboires et des persécutions, à assurer la réalisation de l'œuvre de sa vie.
Le 15 août 1550 eut lieu la bénédiction solennelle des thermes, et Michel-Ange fut chargé de la construction du nouveau temple. Se promenant au milieu des ruines, l'artiste avait remarqué une vaste salle dont les murailles étaient encore solides, et la voûte soutenue par huit colonnes de granit d'un seul bloc. Le plan de Michel-Ange fut vite conçu ; il résolut d'en faire la nef principale du monument qu'il méditait.
Sainte-Marie-des-Anges a la forme d'une croix grecque. On y pénètre par une porte basse et étroite ; le vestibule est une ancienne salle des thermes appelée laconicum (étuve). Les murs de l'église ornés de tableaux des grands maîtres, la plupart venant de la basilique du Vatican où ils ont été remplacés par des copies en mosaïque. On remarque aussi un grand nombre de statues, entre autres celle de saint Bruno. « Il parlerait, disait un jour le pape Clément XIV, si la règle de son Ordre ne le lui défendait », tellement le ciseau du statuaire a su répandre le souffle de vie sur le marbre.
Prononciation du Latin — Le latin est une langue morte ; elle n'est donc plus soumise aux variations, et c'est pour cela que l'Église l'a choisie pour en faire sa propre langue. Seule la prononciation est sujette à changer ; ainsi le Français, qui prononce Vu fermé, dira tuus ; l'Anglais donne à cette lettre le son de notre voyelle ou et lira par conséquent tou-ousse.
De même que Paris doit donner le ton pour la prononciation du français, Londres, pour celle de l'anglais ; de même aussi, à Rome appartient l'honneur de fixer celle du latin. Le latin était autrefois la langue du peuple-roi, et l'italien d'aujourd'hui est encore l'idiome qui s'en rapproche le plus ; c'est d'ailleurs la langue de l'Église universelle qui m son chef à Rome, si l'on devait un jour adopter une prononciation uniforme, c'
dans la ville des Papes qu'on devrait aller la cherccher. Cette question pourrait bien devenir actuelle, maintenant que, par suite de la facilité des communications, les séminaristes et les prêtres viennent de partout, et en si grand nombre, perfectionner leurs études philosophiques et théologiques au centre de la catholicité. Ces étudiants tout d'abord doivent se faire l'oreille à une prononciation toute nouvelle peur eux, quitte à l'abandonner de retour au pays. Viendra un temps où les élèves — devenus professeurs, — garderont la prononciation qu'ils ont apprise à Rome, et la feront passer dans les mœurs.
Donnons ici quelques explications qui aident à faire connaître la manière de prononcer le latin comme en Italie.
Prononcez :
11 comme ou — sèou (seu) ;
c comme tch — tchètehidèrount (ceciderunt), si le c est suivi de
e , de i, ou de la diphtongue œ ; ch comme k — kèroubim (cherubim) ;
grt — est toujours doux et mouillé — a-gno (comme
agneau en français) ; h comme k — miki (mihi), si h est suivi de i dans le corps
d'un mot ; f comme i — iamdoudoum (jamdudum) :
m et n n'ont jamais le son nasal ; il faut les prononcer avec force, en les faisant raisonner : inn prinntchipio (in principio).
Vous aurez soin de ne jamais faire entendre de son nasal, car il n'existe pas en latin, pas plus que l'unique émission de voix des diphtongues.
Maintenant, s'il vous plaît, nous allons réciter ensemble le Pater :
Patèr noster, qoui es inn tchèlis, sanctifitchètour nomenn tououm, adveniat regnoum tououm,fiat volountas toua,sicout inn tchèlo et inn terra.
Il suffît, n'est-ce pas ?
Qui sait si dans un temps plutôt rapproché, la prononciation romaine du latin ne sera pas devenue la prononciation de toute l'Église. Et alors on s'étonnera de l'ancienne prononciation, alors qu'on parlait français en latin. Et l'on citera le Pater pour montrer la prononciation mesquine de ce temps passé.
J'avoue en toute sincérité que je ne compris guère les premières leçons des professeurs ; les sifflements des ous et les ronflements des oum me remplissaient les oreilles. Je m'y habi-
tuai cependant, et je résolus d'adopter la prononciation du pays dans la récitation du bréviaire et la célébration de la messe. Dans les commencements l'effet fut des plus étranges. Les mots, en effet, tendent à se confondre avec l'idée qu'ils expriment ; l'on sait tout l'attrait du nom de Jésus pour les âmes pieuses ; changez-en la prononciation, et vous lui enlevez une partie de sa saveur. Aussi, je ne tardai pas à mettre de côté les ous et les oum pour revenir à nos... us et coutumes. J'admets cependant que notre prononciation du latin est locale et défectueuse ; des Français, pour être conséquents, en sont venus à dire : Per Dominon nostron... Et pourquoi pas ? Pour l'habitant des bords du Tibre, Dominomme ne vaut pas mieux que Dominon. Cependant, il faut avoir égard au génie de notre langue, et, si vous prononcez toujours u comme ou, il vous arrivera dans un moment de distraction de dire, par exemple : Tou fou oune... au lieu de : Tu fus une...
Ma résolution cependant était plus patriotique que praticable. Je me sentis bientôt envahir de toutes parts par la prononciation ambiante. Elle pénétrait chez moi par tous les sens, ces sens presque sans défense contre les impressions du dehors. Que ne peut l'habitude ? Au coin des rues de Rome, vous voyez sur la braise chaude des marrons. Approchezles de vos lèvres ; vous les trouverez fades et amers. Continuez à les goûter ; croyez -m'en, votre palais s'y accoutumera, et les galli deviendront pour vous un mets favori. Entre tous, l'oreille est esclave de l'habitude ; elle se fait à tous les sons, et les noms les plus étranges lui deviennent familiers ; c'est ainsi qu'à force d'entendre la prononciation italienne, je me familiarisai avec elle.
Heureusement, les premières impressions sont les plus fortes, et il me sera facile en temps et lieu de reprendre la prononciation « canadienne » du latin.
Consistoire — Encore un beau jour que celui du 17 décembre, un jour de grandes et douces émotions, de ces émotions qu'on n'éprouve qu'à Rome. C'est qu'aujourd'hui j'ai eu le bonheur insigne de revoir Notre Saint-Père le Pape.
A dix heures j'étais rendu dans la cour de Saint-Damase, et je prenais l'escalier qui conduit à la salle Ducale que le Pape doit traverser pour se rendre au Consistoire. Elle était remplie, et je dus prendre place parmi les personnes qui attendaient déjà à la porte.
Bientôt de l'intérieur parvinrent jusqu'à nous des applaudissements avec les cris de : Evviva il Papa !... Evviva il Papa- Re /... Vive le Pape !... Vive le Pape-Roi !... C'était Léon XIII qui faisait son entrée solennelle à l'autre extrémité de la salle. Les acclamations s'élevaient sur son passage, et, comme une marée montante, s'avançaient de notre côté ; elles devinrent plus distinctes lorsque le Pape passa devant nous ; nos cœurs battirent plus fort ; puis les voix s'éloignèrent et cessèrent tout à fait. Le Souverain Pontife avait pénétré dans la salle Royale où devait avoir lieu la collation de la barrette à deux cardinaux, dont l'un est archevêque de Vienne.
En ce moment la porte de la salle Ducale s'ouvrit, et la foule qui la remplissait s'écoula pour céder la place aux arrivés de la dernière heure.
On ne peut assister à un Consistoire que sur présentation d'une carte d'admission ; elle est jaune pour la salle Ducale, et bleue pour la salle Royale.
Aussi, tous les invités doivent être vêtus suivant l'étiquette du Vatican. Les hommes ont le frac avec la cravate blanche ; les dames portent une robe noire, et sur la tête un voile de même couleur qui couvre le front et descend sur les épaules ; les ecclésiastiques sont tenus au manteau romain.
De temps en temps nous voyons se détacher des rangs des gardes aux brillantes armures ou de hauts personnages. J'ai remarqué surtout un ministre plénipotentiaire avec son épouse et ses deux petites filles habillées comme au jour de la première communion.
Cependant la cérémonie du Consistoire est terminée, et la procession, composée des chanoines de Saint-Pierre, des chargés d'affaires des nations catholiques, de la cour pontificale, des évêques et des cardinaux, défile depuis quelque temps, lorsque tout à coup les applaudissements éclatent : le Pape vient de faire son apparition du côté où tous les regards sont tournés.
Qui pourrait rester froid devant pareil spectacle ? Qui pourrait retenir les élans de son cœur et les accents de sa voix ? Il y a dans la personne de Léon X.III un cachet de grandeur qui le distingue ; sa peau comme transparente, le sourira plein d'intelligence qui illumine ses traits amaigris, ce regard perçant qui va jusqu'au fond du cœur, sa vieillesse elle-même : tout se réunit pour l'entourer d'un caractère surnaturel qui semble faire du Pape un esprit céleste. Il s'avance porté sur la Sedia gesiatoria, tandis que des serviteurs l'accompagnent tenant élevés au-dessus de sa tête des flabelli, énormes plumes d'autruche qui
se déploient en éventail. Il va lentement, et sa main tremblante bénit la foule prosternée. Nous le voyons qui s'éloigne avec son cortège royal. Au fond de la salle, la Sedia s'abaisse, le Pape en descend et se dérobe à la foule qui lui fait une dernière ovation.
Oui, celui qui compte des sujets dans toutes les parties du monde est vraiment roi, et le pontife devant qui se courbent tous les fronts est vraiment le chef de l'Église universelle. La puissance du Pape est encore la première dans le monde, et ses triomphes sont les plus beaux. La crainte ni l'intérêt y ont part ; tout est spontané et vient du cœur. Le captif du Vatican attire dans sa royale prison les peuples de la terre et les princes des nations, tandis que le roi Humbert tremble dans son palais usurpé, ne jouit pas de la liberté, et ne possède ni l'affection ni la confiance de ses sujets ; jamais il ne sera l'objet de démonstrations comme celles dont le Vatican est si souvent le théâtre.
La première fois que je vis Léon XIII, c'était, pour ainsi dire, dans l'intimité. Il était dans son cabinet de travail ; nous étions à ses genoux, baisant ses pieds, ses mains et ses habits ; nous lui parlions, et lui nous répondait avec la bonté d'un père pour ses enfants. Aujourd'hui le vieillard, si modeste dans sa vie privée, est devenu le monarque que tous acclament. En ces deux circonstances, les impressions qu'on éprouve sont de celles qui ne s'effacent pas. La vérité est au-dessus de l'idéal. On ne nous avait pas dit tout ce qui en était, et nous-mêmes nous ne pourrons le décrire aux autres.
** Église de Saint-Alphonse-de-Liguori — Dimanche, 20 décembre. — Ce matin j'ai dit la messe dans l'église de Saint- Alphonse de Liguori, appelée aussi l'église du Très-Saint-Rédempteur ou de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, à cause de la célèbre image de ce nom que l'on conserve au maître autel. Elle a été construite en 1855, et elle est tout entière en style gothique ; c'est la seule de ce genre à Rome. Attenants à cette église, les Révérends Pères Rédemptoristes y possèdent leur couvent et leur noviciat.
Une première Messe — De l'église de Saint-Alphonse, je me rendis à Sainte-Marie-Majeure. Un confrère du Collège canadien devait dire sa première messe dans la crypte même de
la Confession, là où l'on conserve les cinq planches qui servirent de berceau à l'enfant Jésus. Est-il à Rome endroit mieux choisi pour faire naître une première fois sur l'autel celui qui naquit miraculeusement de la Vierge Marie et fut déposé dans la crèche !
M. Labrosse est un ecclésiastique rempli de vertus et de science. On conçoit son recueillement, sa piété angélique en semblable lieu et à pareil moment. Sa voix tremble, des larmes viennent mouiller ses paupières attendries. En le voyant, on se rappelle le refrain du cantique :
Est-ce un Dieu qui vient sur la terre ? Est-ce un mortel qui monte aux cieux ?
Cependant il manque quelque chose à cette touchante et imposante cérémonie. Je suis le seul à y assister avec un confrère. Où donc est le père qui a donné ce prêtre à l'Église ? Où est la pieuse mère qui a développé le germe de la vocation dans cette âme privilégiée ? Où sont les frères, les sœurs et tous les amis ? On sent un vide autour de l'autel.
Vous avez assisté à la première messe d'un prêtre dans sa paroisse natale. Vous vous souvenez de l'assistance nombreuse et sympathique accourue pour la circonstance. Au premier rang sont les parents du nouvel élu ; ils ont la première place, quelle que soit celle qu'ils occupent dans le monde : ils sont les privilégiés du jour. Leur vue seule suffît pour produire dans l'âme du célébrant des émotions qu'il ne peut contenir. Et n'est-ce pas dans cette église qu'il a été apporté au jour de son baptême, et qu'il est venu depuis s'agenouiller tant de fois ? A la communion, l'attendrissement redouble lorsqu'il aperçoit à la Table sainte son père, sa mère et tous les membres de sa famille ; son cœur déborde, et à peine peut-il, de ses lèvres encore teintes du sang de son Dieu, prononcer les paroles de la liturgie.
A la sacristie, nouvelle scène. Tous les parents et intimes s'y sont donné rendez-vous. Contemplez au milieu d'eux ce père dont les travaux, encore plus que les années, ont blanchi la tête, et, auprès de lui, l'heureuse mère, les mains jointes et comme ravie dans son bonheur. Le nouveau prêtre lève les yeux et les mains au ciel, trace le signe du salut et appelle les bénédictions de Dieu sur ce petit peuple qui lui est si cher.
Puis, tous baisent la main qui vient d'offrir l'Hostie sainte, et les cœurs se rencontrent dans un même élan d'amour et de reconnaissance ; et, tout le jour, les joies du Seigneur se conti-
nuent dans le cercle intime de la famille. Ne sont-ce pas là des heures ravies au bonheur des élus ? Les parents y trouvent la compensation des sacrifices qu'ils se sont imposés pour leur enfant, et celui-ci est heureux des instants de douce félicité qu'il procure aux auteurs de ses jours.
Dites-moi, l'avantage, de dire sa première messe dans l'un des sanctuaires de Rome l'emporte-t-il sur le bonheur qu'on goûte en ce jour dans l'église de son village ? Dans le premier cas, il y a plus pour la foi ; dans le second, le cœur jouit davantage.
L'hiver — 23 décembre. — Avec la fin de décembre nous arririve l'hiver. Son approche sous le ciel d'Italie, n'a rien de bien redoutable pour un enfant du Canada. Cependant je ne suis pas sans appréhension ; les voyageurs nous disent si souvent qu'ils n'ont jamais tant souffert du froid qu'à Rome ou à Paris. Dans nos pays les aquilons soufflent avec violence, mais de puissants appareils de chauffage en neutralisent les rigueurs, tandis que, par ici, nous n'avons que nos vêtements et la chaleur de notre haleine pour nous protéger contre la rigueur des saisons ; ceux-là sont privilégiés qui peuvent se donner le luxe de quelques morceaux de bois brûlant lentement dans l'âtre du foyer. Il est vrai de dire que le soleil n'abandonne jamais ses droits sur la température, et ne permet pas à la terre de revêtir ce froid manteau de neige qui glace l'air ; il garde le point du maître. En été on le fuit, car il est trop ardent, et, selon le proverbe romain : « Il n'y a que les chiens et les étrangers qui vont au soleil ». En hiver on le recherche, car selon un autre proverbe du pays : Doue non va il sole, va il medica, là où ne va pas le soleil, va le médecin. Sur la rue, on tient le côté où donnent ses rayons ; s'il s'agit de choisir un logement, on s'occupe de l'exposition du soleil. De fait, dans ces atmosphères surchauffées, il y a en permanence de nombreux germes de maladies ; l'énervant Sirocco surtout les apporte des bords de l'Afrique sur ses ailes de feu. Le remède contre la débilité générale qui envahit tous les membres, est dans la chaleur bienfaisante du soleil.
La Voie Appienne — Depuis une couple de jours, j'ai l'avantage de jouir de la société de mon cousin, le juge Ernest Cimon. Le 27 octobre il épousait à Québec Mademoiselle
Stella Langevin, fille de Sir Hector Langevin, et partait immédiatement pour un voyage de noces. Les nouveaux mariés visitent présentement Rome et ses monuments, et je me fais un plaisir de les accompagner dans quelques-unes de leurs courses. Hier nous avons fait une excursion dans la campagne.
La voie Appienne, la reine des routes romaines a été construite par le censeur Appius Claudius, ce rigide romain qui, sur la fin de sa vie, se fit porter au sénat par ses fils, afin de combattre les propositions de paix de Pyrrhus. Les Pères conscrits commençaient à faiblir, lorsque la mâle énergie du vieillard réveilla leur patriotisme, et leur fit adopter une résolution digne de Rome. De retour dans son pays le ministre du roi d'Épire dit à son maître que le sénat lui avait paru une assemblée de demi-dieux, et Rome, un temple digne de les recevoir.
Pourrait-on rendre le même témoignage des assemblées parlementaires de nos jours où l'on tend à s'affranchir de tout décorum ? Les hommes de caractère s'y font rares, et l'austère vertu des anciens Romains se trouverait parfois à l'étroit dans ces enceintes, témoins des sourdes menées de l'ambition et des lâches concessions de la diplomatie.
Appius construisit la voie qui porte son nom jusqu'à Capoue; plus tard on la prolongea jusqu'à Brindes, en Calabre, et on en fit une route militaire de premier ordre, reliant la Méditerranée à l'Adriatique. C'est une œuvre gigantesque que les siècles ont respectée. Pour en comprendre toute l'importance, on doit songer aux travaux immenses qu'ont nécessités le déblaiement, le nivellement et le pavage, en gros blocs de pierre, de cette route de cent vingt-cinq lieues.
La voie Appienne date du quatrième siècle avant Jésus- Christ ; elle compte donc plus de deux mille ans d'existence. Que de fois n'a-t-elle pas vu passer les légions romaines, partant pleines de confiance pour des guerres lointaines, ou revenant triomphantes, chargées de dépouilles et ramenant captifs les ennemis vaincus !
Aujourd'hui une double rangéet de monuments sépulcraux, sur un parcours de plus de cinq lieues, en fait le principal intérêt. C'était autrefois le cimetière de l'aristocratie romaine. On y remarque surtout la pyramide de Caius Cestius et la tour de Cecilia Metella, femme du triumvir Crassus ; les murs de ce mausolée mesurent trente-cinq pieds d'épaisseur.
C'est aussi dans cette campagne que se déroule à plus de trente pieds sous terre, avec ses rues tortueuses, la cité des mar-
tyrs. Les catacombes de Saint-Calixte et celles de Saint-Sébastien sont surtout célèbres. Nous avons donc ici les deux Rome anciennes : la Rome païenne avec ses monuments vides et froids comme la pierre du tombeau, la Rome chrétienne avec ses reliques des saints et le parfum des vertus qui s'en exhale. Les morts illustres de l'antiquité sont encore dans la mémoire des hommes, mais leur souvenir ne parle pas au cœur ; et qui songe à leur rendre un culte ? Les premiers chrétiens ont vécu ignorés, souvent l'objet du mépris des hommes, mais ils étaient connus de Dieu. Leurs dépouilles mortelles ont été déposées dans les profondeurs des Catacombes, mais elles n'y sont pas restées ; on est venu les y chercher pour les placer sur les autels du monde catholique.
-Oratoire du Domine, quo vadis? — A dix minutes de marche de la porte Saint-Sébastien, on rencontre la petite église du Domine, quo vadis ?
A cet endroit Jésus apparut à saint Pierre qui fuyait la persécution de Néron. Le Sauveur portait sa croix sur les épaules et se dirigeait vers la ville. L'apôtre le reconnaît aussitôt et s'écrie : Domine, quo vadis ? Seigneur, où allez -vous ? — Je vais à Rome pour y être crucifié de nouveau», répond Jésus, et il disparaît. Pierre a tout compris : il est le disciple aux résolutions promptes et généreuses ; une parole a suffi jadis pour l'arracher à ses filets ; un regard fit jaillir de ses yeux les larmes du repentir ; et cette fois encore un reproche voilé de son Maître le ramène à Rome pour y subir le martyre.
Le Sauveur laissa l'empreinte de ses pieds sur une dalle du chemin. On conserve cette pierre dans la basilique de Saint- Sébastien.
"Basilique de Saint-Sébastien — Saint Sébastien est l'un des saints les plus populaires de Rome.
Il était d'origine gauloise ; encore jeune il embrassa la carrière des armes, afin de soutenir ses frères dans la foi au milieu des persécutions. Que de chrétiens, ébranlés par les larmes et les prières de parents encore infidèles, ou par les menaces des persécuteurs et les tortures des bourreaux, il arrêta sur la pente de l'apostasie ! Que de conversions n'opéra-t-il pas ! Il présenta un jour plus de soixante néophytes au baptême.
Dioclétien avait remarqué sa bravoure et la distinction de ses
manières. Il le nomma capitaine de ses armées pour le rapprocher de sa personne. Cependant les persécutions redoublaient de violence. Ce fut au tour de Sébastien d'être arrêté. Traduit devant l'empereur il fut condamné, livré à des archers qui le percèrent de flèches, et le laissèrent gisant à l'endroit où s'élève auj ourd'hui sur le mont Palatin l'église de Saint-Sébastien alla Polveriena. Mais une pieuse dame, nommée Irénée, venue pour l'ensevelir, s'aperçut, après l'avoir transporté dans sa maison, qu'il respirait encore. Elle lui prodigua les soins les plus assidus et ramena à la vie le soldat du Christ tout triste de n'avoir pu recueillir la palme du martyre. Dans l'ardeur de son zèle, il va se placer sur le passage de l'empereur qui se rendait au temple, et il lui reproche en face ses crimes et ses persécutions. Dioclétien apercevant celui qu'il croyait parmi les morts, s'irrite contre le téméraire qui ose le braver, et ordonne à ses satellites de l'assommer à coups de bâton : ce qui fut fait le 20 janvier 288. Pour dérober son cadavre à la vénération des fidèles, on le jeta dans le grand Cloaque. Mais une femme chrétienne, nommée Lucine, le fit enlever secrètement pour lui rendre les derniers devoirs. On conserve ses restes précieux dans la basilique de Saint-Sébastien, avec une flèche qui servit à le transpercer lors de son premier martyre, et la colonne à laquelle il était attaché pendant sa flagellation.
C'est aussi dans le cimetière de Saint-Sébastien que repose la généreuse Lucine, cette Romaine de noble famille qui soulageait les pauvres de ses deniers, et, au risque de sa vie, ensevelissait de ses mains les confesseurs de la foi.
Ces catacombes sont encore célèbres pour avoir possédé quelque temps les corps de saint Pierre et de saint Paul. Les Orientaux, prétextant que les deux apôtres leur appartenaient à titre de compatriotes, avaient décidé de les enlever, et, pour les empêcher de mettre à exécution leur pieux projet de larcin, on dut cacher temporairement ce trésor dans le cimetière de Saint- Sébastien.
Le cimetière de Saint-Sébastien était probablement le seul fréquenté au moyen-âge. Parmi les pèlerins qui lui ont témoigné la plus grande vénération, on remarque surtout saint Philippe de Néri ; l'inscription suivante en conserve le pieux souvenir : « Ce lieu ténébreux, illustré par le sang des martyrs qui en coule encore, est devenu plus célèbre par le séjour de saint Philippe de Néri pendant dix années. Lorsqu'il s'y trouvait, il était si enivré de l'abondance des douceurs célestes que, transporté par la violence de cet amour et incapable de sup-
porter la joie dont il était inondé, il demandait avec des cris que l'ardeur de semblables délices cessât, parce qu'il était impossible à un cœur humain de les supporter ».
Si nous avions la foi vive des saints, nous connaîtrions peutêtre quelque chose de leurs transports enflammés !
Au retour, nous prenons la route des Sept-Églises qui va de la voie Appienne à la voie d'Ostie, distance d'une lieue, et la rejoint un peu au-dessus de la basilique de Saint-Paul-hors-les- Murs.
—«•La voie d'Ostie — La voie d'Ostie longe la rive gauche du Tibre. Elle aboutissait autrefois à un port célèbre qui a perdu son importance à cause des alluvions du fleuve ramassées à son embouchure. Aujourd'hui, à la place d'une ville d'une centaine de mille âmes, on ne voit plus qu'un misérable village d'une centaine d'habitants. C'est là, en face de l'immensité de la mer qui se confond au loin avec le bleu du firmament, que s'est éteint le modèle des mères chrétiennes, sainte Monique, entre les bras de son Augustin converti.
«*Saint-Paul-aux-Trois-Fontaines. — A Saint-Paul-horsles-Murs, la voie d'Ostie, venant de Rome, se bifurque. La nouvelle voie Ardéatine s'éloigne du Tibre ; c'est sur son parcours, à quatre milles de Rome, qu'elle est traversée par les Eaux-Salviennes qui donnent leur nom à l'endroit où fut décapité saint Paul. D'après la tradition, la fête de l'apôtre, en tombant, fit trois bonds, et chaque fois fit jaillir une source miraculeuse. On a construit une église qui renferme dans ses murs les trois fontaines, et sur chacune s'élève un petit monument en forme d'autel. Pas un pèlerin ne passe sans venir boire à la source miraculeuse. Tout auprès est la colonne en marbre qui servit de billot pendant la décollation.
C'est donc ici que se sont arrêtés les pieds de l'apôtre infatigable qui ne cessa de courir à la recherche des âmes ; lorsqu'il présenta son cou à la hache du licteur, quel saint frémissement dut parcourir ses membres I Son dernier soupir fut sans doute une dernière aspiration d'amour vers son Dieu et Sauveur.
—Sainte-Marie Scala Cœli. — Deux siècles plus tard, dix
mille deux cent trois soldats étaient conduits avec leur chef, le tribun Zenon, aux Eaux-Salviennes où ils arrivaient exténués de coups et de fatigues. Tout leur crime était d'être chrétiens ; pour l'expier, ils avaient travaillé comme esclaves aux thermes de Dioclétien, et, maintenant que les travaux étaient terminés, on les immolait sans pitié comme un vil troupeau.
Cette terre que nous foulons a été arrosée de leur sang, et leurs corps reposent sous nos pieds.
Sur le cimetière des martyrs a été bâtie une église sous l'invocation de Sainte-Marie-Échelle-du-Ciel, en souvenir d'une vision de saint Bernard qui aperçut, pendant qu'il célébrait le saint sacrifice de la messe, une échelle allant de la terre au ciel, et un grand nombre d'âmes des fidèles trépassés qui en montaient et descendaient les degrés.
Saints-Vincent-et-Anastase — C'est la troisième et aussi la plus grande des églises aux Tre Fontane. Le Pape Honorius I la fit construire pour recevoir le chef de saint Anastase, moine d'Orient, martyr ; on y transporta plus tard la plus grande partie du corps du glorieux Vincent, diacre d'Espagne. Elle servit longtemps d'église conventuelle aux religieux de Cîteaux. Saint Bernard, l'illustre fondateur de l'abbaye de Saint-Anastase, vint souvent s'agenouiller sur les dalles de son sanctuaire. On montre encore l'endroit où se tenait l'homme à la parole ardente, lorsqu'il exalta avec tant d'enthousiasme le bonheur des saints dans le ciel.
Depuis des siècles, le monastère était inhabité à cause de la malaria qui sévit dans cette partie de la Campagne romaine ; de rares pèlerins venaient seuls troubler la solitude de ces lieux. Comment se fait-il que la vie et l'activité régnent aujourd'hui dans ce domaine du silence et de la mort, et qu'une plaine fertile ait succédé à la stérilité du désert ?
C'était en 1868. Un pauvre Trappiste, au teint hâlé par le soleil d'Afrique, se présentait devant Pie IX. C'était l'humble Père François-Régis, le même que le Gouvernement français avait décoré de la croix de la Légion d'honneur. Il venait rendre compte de ses travaux au chef de l'Église, et lui parlait avec animation de sa fondation de Staouëli en Algérie, lorsque le Pape s'écria avec émotion : « Et pourquoi ne feriez -vous pas un Staouëli dans la Campagne romaine ? — Saint Père, répondit le religieux, commandez et vous serez obéi ».
La fondation de l'abbaye des Trois-Fontaines était décidée.
Une colonie de religieux ne tarda pas à venir s'installer dans le vieux couvent en ruine. La première année, tous, à l'exception du Père Abbé, succombèrent aux atteintes de la terrible malaria ; mais peu à peu les conditions d'insalubrité de l'endroit cédèrent devant les travaux d'assainissement qu'on poursuivait avec ardeur. Le drainage fut pratiqué sur une grande échelle ; on planta des forêts d'eucalyptus, arbre des Indes qui a la propriété de purifier l'air. Aujourd'hui on vit aux Eaux-Salviennes, grâce à Dieu et au dévouement opiniâtre des révérends Pères Trappistes.
Lorsque nous y allâmes, les religieux travaillaient en silence à émonder les arbres d'un joli bocage situé sur la pente d'un coteau. Nous n'eûmes que le temps de jeter un coup d'œil sur les alentours; tout nous parut admirable d'ordre et de propreté.
Voilà l'œuvre des moines. Eux seuls étaient capables d'opérer une pareille transformation. Ils ont été les grands défricheurs du royaume de France, et ils continuent encore leur œuvre patriotique partout où les gouvernements leur laissent seulement la liberté de se dévouer.
Au Canada, les RR. PP. Trappistes ont fondé la Trappe d'Oka, près du lac des Deux-Montagnes, et ces lieux, hier encore arides et inhabitables, ont déjà changé d'aspect. Encourageons leurs efforts persévérants, si nous avons à cœur les intérêts de Dieu et de notre pays.
Chapelles de la Séparation et du Sauveur. — Il se faisait tard ; nous dûmes revenir à la ville. Nous parcourons au retour la même route que suivit saint Paul allant au supplice, mais en sens inverse. Nous avons dépassé Saint-Paul-horsles-Murs, et nous voici en face d'une petite église : c'est la chapelle de la Séparation. De Rome jusqu'à cet endroit les deux saints vieillards Pierre et Paul avaient marché péniblement, il est vrai, les mains chargées de chaînes comme des criminels, épuisés d'ailleurs par les mauvais traitements d'une longue captivité dans la prison Mamertine, mais au moins ils pouvaient s'encourager mutuellement. Et combien leur conversation pendant le trajet dut être sainte et touchante ! Le bonheur de mourir pour Jésus-Christ, les progrès de la religion dans le monde, l'espérance que leur mort serait une semence de chrétiens : tels furent sans doute les sujets dont ils s'entretinrent. Mais ici devait avoir lieu la séparation ; saint Pierre sera ramené du côté du Vatican pour y subir le supplice de la croix ;
saint Paul continuera jusqu'aux Eaux-Salviennes. Ils se donnèrent un dernier baiser fraternel avec une parole suprême d'encouragement, et se quittèrent heureux à la pensée qu'un double martyre les réunirait bientôt auprès de leur Maître dans le ciel.
Non loin de là, à quelques minutes des murs de la ville, est la chapelle du Sauveur. Les deux apôtres partaient de Rome, lorsqu'ils aperçurent la noble matrone Plautille qui pleurait en les regardant passer ; saint Paul se tourne vers elle et lui emprunte son voile pour s'en couvrir la tête pendant la décollation, promettant de le lui remettre. La tradition ajoute que la promesse fut fidèlement remplie. "
Le jour commençait à baisser lorsque nous rentrâmes dans Rome par l'ancienne porte d'Ostie, aujourd'hui porte Saint- Paul. Tous les jours grand nombre de pèlerins la franchissent pour parcourir cette voie que tant de pieux souvenirs recommandent à l'âme chrétienne. Plusieurs sans doute y ont trouvé leur chemin de Damas ; les écailles de l'indifférence et de la tiédeur sont tombées de leurs yeux, et ils se sont écrié d'un cœur converti, comme autrefois Saul : « Seigneur, que voulezvous que je fasse »?
Le Dôme de Saint-Pierre — De tous les édifices religieux que nous a légués l'antiquité romaine, le Panthéon est le plus artistique et le plus imposant. Cette immense coupole de cent quarante pieds de diamètre, reposant sur des murs de vingt pieds d'épaisseur, commande encore, après dix-neuf siècles, le respect et l'admiration.
Le Bramante, et après lui Michel- Ange, firent le projet hardi d'élever dans les airs un panthéon chrétien, en tout semblable au monument païen. Il devait être le couronnement et le centre d'un temple en forme de croix grecque. Un portique surbaissé, dans le genre de celui du Panthéon, concourrait à l'effet généal en faisant ressortir davantage la gigantesque rotonde.
Malheureusement ce plan d'une majestueuse simplicité ne fut pas réalisé ; on s'en éloigna au moment de construire le portique, cent ans après la pose de la première pierre de l'édifice. Une rallonge de cent cinquante pieds, faite à la nef principale, rejeta la coupole trop loin du portail, et une façade, haute de cent soixante pieds, en masqua le tambour. Voilà pourqoui Saint-Pierre ne fait pas tout d'abord jeter un cri d'admiration à l'étranger qui l'aperçoit pour la première fois.
Telle qu'elle est cependant, la basilique Vaticane n'en reste pas moins le monument par excellence. C'est le temple le plus vaste du monde ; il couvre une superficie de quatre arpents et demi carrés, et occupe un espace deux fois plus considérable que la cathédrale de Milan ou Saint-Paul de Londres. La nef a six cents pieds de longueur dans œuvre, et près de sept cents avec le portique. Elle se prête merveilleusement au déploiement des pompes religieuses, et aux grandes démonstrations de la foi catholique, puisque son enceinte permet à plus de soixante mille personnes d'y trouver place.
On jouit d'une vue unique de la coupole près de la Confes-
Le Dôme de Saint-Pierre
sion. En la voyant s'arrondir à trois cents pieds au-dessus de nos têtes, pareille à un firmament, on éprouve comme une sensation de l'immensité, et l'on comprend la parole d'un philosophe impie du siècle dernier: «Je crois sous le dôme de Saint-Pierre».
Mais pour se faire une idée plus exacte des proportions hors ligne du monument, il faut en faire l'ascension.
Un escalier en colimaçon de cent quarante-deux degrés conduit sur le toit. Chaque marche forme un plan légèrement incliné, et la rampe est tellement douce et large qu'on pourrait la gravir en carosse. Sur le haut, on découvre les dômes des
chapelles latérales, et quantité de petites constructions habitées par des gardiens et des ouvriers. Sur le toit on dirait un village suspendu, et dans les combles vivent plusieurs centaines de personnes chargées du soin de la basilique. On conçoit, après cela, que les frais d'entretien de la basilique s'élèvent à la somme énorme de trente-six mille piastres par année.
La façade est surmontée d'une attique que couronnent les statues colossales du Sauveur et des douze apôtres. Elles sont taillées dans des blocs de marbre de vingt pieds de hauteur.
La vue est déjà belle à cette hauteur ; le regard plonge sur Rome et ses monuments. Mais ce qui captive le regard, c'est le dôme que nous apercevons près de nous et qui émerge encore de trois cents pieds-au-dessus du toit. A cent cinquante pieds du pavé du temple il s'appuie sur des pilliers carrés, en maçonnerie pleine, de cinquante pieds de côté. Le Bramante commença ces piliers ; Michel-Ange banda les arcs qui devaient supporter le dôme.
Nous commençons l'ascension en parcourant les corridors pratiqués dans le soubassement de la construction aérienne. A la naissance de la coupole, les escaliers conduisent à une première galerie intérieure d'où l'œil contemple avec stupéfaction l'espace qui s'ouvre comme un abîme devant lui. Le baldaquin de la Confession, qui a cent pieds de hauteur, nous apparaît à peine dans le lointain ; les quatre-vingt-neuf lampes d'or qui brûlent sans cesse sur le tombeau des glorieux apôtres Pierre et Paul semblent être des points lumineux, et nous voyons des formes humaines errer çà et là dans la vaste nef, tandis qu'au-dessus de nos têtes la voûte étend son brillant pavillon de mosaïque comme une tente immense.
Sur la frise de l'établement on lit le texte de l'Évangile qui proclame les divines prérogatives du chef de l'Église sur la terre : Ta es Petrus et super hanc petrarn œdificabo ecclesiam. meam. Les lettres en mosaïque ont cinq pieds et demi de hauteur ; la surface en est rugueuse et il y a des joints d'une ligne entre les pierrettes. D'en bas, le tout paraît cT un travail achevé. Saint Pierre, dans ses moindres détails, est un modèle de proportion.
La coupole est enveloppée dans une espèce de calotte, et c'est entre ces deux murailles qu'on monte jusqu'à la lanterne. L'ascension est longue et pénible : toujours se présente devant nous les degrés sans fin de cet escalier en spirale.
Une galerie intérieure fait le tour de la voûte de la lanterne.
Nous sortons sur la balustrade extérieure, d'où nous jouissons d'un panorama incomparable. La Campagne romaine
s'étend devant nous à perte de vue, depuis les monts Albains et les montagnes de la Sabine jusqu'à la Méditerranée.
Il ne reste plus qu'à pénétrer dans ce globe de cuivre qui surmonte le faîte de tout l'édifice. Il a sept pieds de diamètre et peut contenir seize personnes. C'est une chambre noire, sans fenêtre ni porte. On y parvient au moyen d'une échelle étroite et verticale.
Je continue mon ascension, et bientôt après le suis installé avec une douzaine de compagnons dans cette boule qui d'en bas nous avait paru avoir un pied et demi de diamètre. Cependant on ne se rend pas compte de la hauteur où l'on se trouve, tellement tout est solide sous nos pieds et autour de nous.
Dans ce globe, image du monde, une croix enfonce ses racines puissantes pour supporter entre le ciel et la terre un morceau de l'arbre sacré du Calvaire. Le signe de notre Rédemption domine de quatre cent cinquante pieds cette colline du Vatican qui vit mourir sur une croix le successeur du divin Crucifié. C'est le digne couronnement du temple qui renferme sous ses dalles vénérables les corps du Chef des apôtres et de l'Apôtre des gentils, ces deux colonnes de l'Église naissante.
«^.Noël, la crèche de Bethléem — 25 décembre. — Noël ! Messe de minuit ! Enfant Jésus ! Que de souvenirs rappellent ces trois mots, et comment les prononcer sans attendrissement ? Ils nous reportent aux années de notre plus tendre enfance, à cette époque où les impressions se gravaient si profondément. Vous souvient-il lorsqu'on vous annonça pour la première fois que vous assisteriez à la messe de minuit ? Quelle ne fut pas votre joie ! Vous n'osiez croire à votre bonheur. Dans votre défiance instinctive, vous alliez jusqu'à douter de la parole maternelle, et, dans la crainte qu'on ne partît pour l'église sans vous emmener, vous n'osiez clore l'œil.
Dans le lieu saint l'enfant de cinq ans est tout oreilles et tout yeux. Tout ce qu'il voit ou entend l'émerveille. L'autel lui apparaît tout en feu ; la musique lui semble venir du ciel. Devant la crèche surtout, il reste en extase. Pour lui, c'est l'enfant Jésus en personne qu'il contemple. Comme il est beau, ravissant avec ses cheveux blonds, ses joues roses, ses lèvres souriantes, et ses bras tendus vers vous ! Mais il doit souffrir du froid, son vêtement est si léger, et la saison est bien rigoureuse !
A Rome, il n'y a pas de messe de minuit solennelle, excepté
toutefois dans quelques églises, et encore faut-il présenter une carte pour y être admis.
Sur les quatre heures du matin, commence le carillon des cloches annonçant la joyeuse fête. Il me réveilla. Je voulus faire la sourde oreille, mais en vain. Ne pouvant m'assoupir, je résolus de sortir ; heureusement, car à Sainte-Marie-Majeure, où la Providence conduisit mes pas, j'obtins la permission de dire les trois messes de Noël à l'autel de la Crèche. C'est en effet dans cette basilique que l'on conserve le berceau du Sauveur. Ce sont cinq planches, noircies par les siècles, de trois pieds de longueur sur huit pouces de largeur. Au IVe siècle, l'impératrice Hélène avait fait revêtir de lames d'argent la Crèche de Bethléem ; au VIIIe, l'invasion des hordes musulmanes força les chrétiens de la transporter à Rome, et elle devint la propriété de Sainte-Marie-Majeure. Pie IX fit construire, pour la recevoir, une superbe confession avec baldaquin ; on y descend par deux escaliers au bas desquels est la statue de Pie IX en prière. Au-dessus de l'autel, dans une niche pratiquée dans le mur, l'on conserve, réunies en faisceau dans une châsse vitrée, les cinq planches qui reçurent le corps de l'Enfant-Dieu à son entrée dans le monde. Elles sont exposées à la vénération des fidèles depuis les premières vêpres de Noël jusqu'aux deuxièmes du lendemain. On les remet alors à leur place, après avoir dressé un procès-verbal de leur identité ; puis on appose les scellés qui ne seront rompus que l'année suivante à pareille date.
Je fus heureux de célébrer dans cette crypte privilégiée. Les chanoines récitaient alors les heures canoniales ; la psalmodie lente et grave, mêlée au bruit confus des pas de la foule sur le parquet et au murmure des prières, produisait dans mon âme une émotion, un charme que je ne puis définir. Lorsque je terminai la dernière messe, on entonnait le Te Dewn au chœur. C'était le moment de la translation de la Crèche de la sacristie à l'autel du Saint-Sacrement. La relique, portée sur un brancard, dominait la foule ; et la vaste nef de la basilique était tellement remplie que la procession se frayait difficilement un passage à travers cette masse compacte.
La grand'messe fut chantée par un cardinal.
L'avouerai-je ? Les cérémonies et le chant ne m'émurent guère. On n'y respire pas cet arôme de douce piété et de filial abandon qui embaume notre messe de minuit au Canada ; c'est plus imposant, mais moins touchant. Rien ne remplace ces airs de Noël qui résonnent à nos oreilles comme un écho du
cantique des anges au-dessus des collines de Bethléem. Aux chœurs exécutant leurs savantes compositions, je préfère ces voix fraîches et pures d'enfants qui chantent « la nouvelle agréable d'un Dieu Sauveur né dans une étable, la naïve confiance des bergers laissant leurs troupeaux errer à l'aventure pour venir voir cet enfant si doux dans les bras de Marie, de Marie qui chante pour endormir Jésus ».
Puis, en cette nuit de Noël, les communions sont si nombreuses dans notre pays de foi. Les habitants des villes et des campagnes se donnent rendez -vous à la Table sainte pour recevoir le Dieu de la Crèche. A Sainte-Marie-Majeure, il y eut cependant bon nombre de communions, et un clerc, accompagnant le prêtre, distribua une image de Noël à tous ceux qui reçurent la sainte Eucharistie.
, T f. Santissimo Bambino de L'Ara Cœli. — Dans l'aprèsmidi, après une courte visite à l'église de la vierge Anastasie qui mourut martyre le jour de Noël, et seule a l'honneur d'une mémoire à la messe de cette fête, je me rendis à Sainte-Mariem Ara Cœli pour y vénérer le Bambino.
La tradition rapporte qu'Auguste, désirant connaître son successeur, consulta les dieux. Comme il montait les degrés du temple de Jupiter Capitolin, une femme d'une grande beauté lui apparut et lui dit en montrant un gracieux enfant qu'elle tenait dans ses bras : « C'est lui qui bientôt régnera ». Les dieux invoqués répondirent de même qu'un « enfant hébreux, descendu du ciel et conçu sans tache, régnerait sui le monde». En souvenir de ces prodiges, Auguste fit ériger à l'endroit même de l'apparition un magnifique autel avec cette épigraphe : Hœc est ara Primogeniti Dei, ceci est l'autel du Fils aîné de Dieu. Lorsque les idoles furent renversées, on éleva sur le Capitole une église qui prit le nom de Sainte-Marie in Ara Cœli (autel du ciel).
Elle est surtout célèbre à cause des restes de sainte Hélène qu'elle possède et de la statue de l'enfant Jésus. Voici l'histoire de cette statuette, telle que la tradition la rapporte.
Au XVIe siècle vivait à Jérusalem un pauvre religieux convers de l'ordre de saint François, habile à sculpter des images pieuses. Un jour, le Ciel lui fit découvrir un morceau d'olivier du jardin de Gethsémani qui avait été imprégné du sang du Sauveur. Il y tailla une figure de l'enfant Jésus, que les anges terminèrent pendant son sommeil. Comme il avait promis
d'en faire don à l'une des églises de Rome, il se mit en route pour accomplir son vœu. Tout à coup le navire qu'il montait est assailli par une violente tempête, et jeté sur les côtes de Livourne où il se brise. Le lendemain, parmi les débris et les épaves du vaisseau, apparaît la cassette renfermant la précieuse effigie. On veut la sauver, mais elle fuit ; le religieux franciscain se présente, elle va vers lui comme portée par les vagues. Ce nouveau prodige redouble la confiance de tous envers la statue miraculeuse ; elle fut reçue à Rome au milieu des cris d'allégresse, et installée au couvent de l'Ara Cœli. Au siècle suivant s'établit l'édifiante coutume de la porter aux mourants ; un riche carrosse lui était affecté à cet effet ; un Père Franciscain s'y installait avec le Bambino sur les genoux ; il laissait pendre par la portière un coin de son étole, pour faire connaître la présence de la statue miraculeuse ; et sur son passage le peuple se découvrait et se signait pieusement.
En 1798, lorsque les Français proclamèrent la république sur les bords du Tibre, ils pillèrent l'église de Y Ara Cœli et dépouillèrent le Bambino de ses richesses ; ils allaient même le jeter dans les flammes, lorsqu'un riche Italien l'acheta pour le dérober à la profanation des nouveaux maîtres de Rome.
De Noël à l'Epiphanie il est exposé dans une chapelle splendidement illuminée, et tout le peuple vient le vénérer.
La statuette a deux pieds de hauteur ; son vêtement de soie blanche est couvert de diamants et de pierres précieuses. Elle représente un enfant de cinq à six mois aux yeux vifs, aux traits saillants, reposant sur un peu de paille.
Les personnages de la Crèche sont de grandeur naturelle. C'est d'abord Marie et Joseph contemplant dans une muette extase l'enfant nouveau-né. Auprès d'eux est un berger, les mains jointes, la tête un peu penchée en avant, dans la posture d'un homme qui veut regarder de plus près et n'ose par respect ; il est à demi caché derrière un rocher. Son compagnon apporte des fruits à l'heureuse mère. Une corbeille remplie de raisins, de pommes et d'oranges esbdéposée auprès du berceau.
En arrière paraissent des patriarches et des prophètes qui viennent adorer le Fils de la Vierge ; au-dessus d'eux et suspendu dans les airs, un ange tient une banderolle sur laquelle sont écrits ces mots : Gloria in excelsis Deo. Puis le ciel s'entr'ouvre et laisse apercevoir les anges qui pincent des harpes et des guitares, et chantent la « bonne nouvelle ». De toutes parts accourent des esprits célestes.
Tout au fond de la scène, se tiennent Dieu le Père et Dieu le
Saint-Esprit entourés d'une brillante auréole dont les derniers reflets arrivent jusqu'à la grotte.
Une coutume des plus intéressantes s'est conservée à Y Ara Cœli. Tous les jours, depuis Noël jusqu'à l'Epiphanie, des enfants viennent réciter des petits discours devant la Crèche de l'enfant Jésus. Ils les ont appris de leurs mères, des dévouées religieuses ou de leurs institutrices. Ces orateurs d'un nouveau genre sont installés sur une large estrade placée en face de l'exposition.
C'est un spectacle aussi gentil que nouveau.
Saint-Étienne-le-rond — 26 décembre. — L'église de Saint-Étienne-le-Rond est trop petite pour la foule qui s'y presse. C'est qu'aujourd'hui est la fête de son patron, l'une des rares circonstances où ses portes s'ouvrent au public ; et tous veulent profiter de l'occasion pour contempler les peintures murales qui lui donnent tout son prix.
Saint-Étienne-le-Rond, ancien temple païen, fut dédié au premier des diacres dès le Ve siècle. C'est une rotonde de cent trente-trois pieds de diamètre, surmontée d'une coupole. Elle a deux enceintes, et c'est sur les murs du pourtour intérieur que se déroulent, dans une longue série de peintures à fresque d'un impressionnant réalisme, l'histoire des martyrs des premiers siècles de l'Église.
Le spectacle que nous avons sous les yeux surprend même à Rome. Chevalets, haches, tenailles, ongles de fer, roues, torches ardentes, tous les instruments de supplice sont représentés dans toute leur horreur. On ne voit que chairs meurtries, membres disloqués, os brisés. Le feu pétille et dévore ses victimes ; les bêtes féroces s'élancent furieuses sur leur proie et s'acharnent à les déchirer. Ici, saint Pierre est crucifié la tête en bas, et saint Jean plongé dans la bouilloire ardente ; là, saint Clément, pape, est jeté à la mer ; plus loin on retourne saint Laurent sur son gril.
Un pareil spectacle rappelle la parole de Pascal : « On croit volontiers des témoins qui se laissent égorger ».
On comprend l'empressement des enfants dont l'imagination est frappée par tous ces tableaux vivants. C'est donc encore leur fête aujourd'hui comme hier. Hier, tout leur parlait du petit Jésus ; aujourd'hui, ce sont les disciples du divin Enfant qui viennent lui témoigner leur foi et leur amour en rougissant de leur sang l'arène du Colisée. Aussi l'histoire des perse" 5 505 b
cutions est-elle populaire à Rome. Les enfants la voient d'une manière frappante à Saint-Étienne-le-Rond, et ils continuent à la lire sur les monuments qui les entourent.
Lorsque j'entrai dans l'église de Saint-Étienne, je me trouvai tout de suite engagé dans le mouvement de la foule qui faisait le tour du temple en examinant les peintures. En passant devant un autel retiré, je vis plusieurs personnes mettre un genou en terre : nous passions devant le saint Sacrement. Je ne pus moi-même m'arrêter que quelques instants pour faire un acte d'adoration, et je continuai à suivre le courant. Bientôt nous arrivons à la chapelle principale . Le chœur était rempli par les élèves du Collège germanique venus, suivant la coutume, pour chanter les vêpres solennelles du jour.
Ils exécutent le chant grégorien avec une grande perfection. Afin d'obtenir un ensemble plus parfait, le maître de chapelle bat la mesure, même pendant le chant des psaumes. Une pareille psalmodie est vraiment une élévation de l'âme vers Dieu.
A la sortie de l'église, je retrouvai la foule des mendiants toujours fidèle à se porter aux endroits où a lieu la station du jour. Vient ensuite le marché improvisé pour les enfants ; on y voit des joujoux de toutes sortes et surtout des clochettes grosses et petites ; elles y sont nombreuses, et chacun de les agiter à qui mieux mieux, afin d'attirer l'attention des passants. Imaginez d'ici le tintamarre.
Les deux Rome — Dimanche, 27 décembre. — C'est un grand bonheur assurément que d'assister à la messe du Pape, et de communier de sa main. Je le vis ce matin à l'émotion que je remarquai chez le juge et Madame C. qui venaient d'avoir cette faveur. De plus Léon XIII, se retirant après son action de grâces, les a bénis et leur a adressé quelques paroles.
« Je ne sais, dit Madame C, si le Pape se rend compte de toute la joie qu'il nous cause, lorsqu'il nous permet d'approcher de sa personne ».
Le juge n'est pas moins ému, mais cherche davantage à se rendre compte de ses sentiments.
« Au premier abord, dit-il, Rome n'a pas produit sur moi tout l'effet que j'en attendais. J'ai vu deux villes que je ne pouvais bien distinguer : la cité ancienne avec ses rues étroites et ses monuments d'un autre âge, et la nouvelle capitale avec ses boulevards modernes et ses quartiers neufs : la ville du Pape et celle du roi. Le contraste produisait un effet étrange sur
mon esprit. Puis je commençai à me rendre mieux compte de tout ce que je voyais. Aujourd'hui, la vérité m' apparaît dans toute sa clarté, il me semble. Le roi des âmes est chez lui dans Rome, le maître des corps n'y est pas à sa place. Victor-Emmanuel, l'intrus usurpateur des biens pontificaux, profane de sa dépouille excommuniée le Panthéon, tandis que, sous les dalles de la basilique où reposent ses reliques vénérées, le premier des Papes attire les hommages de tout l'univers. La brèche de la porte Pie rappelle la plus injuste des usurpations perpétrée avec la lâche complicité des nations, tandis que l'arène des amphithéâtres proclame la noble fermeté de ces chrétiens qui préférèrent la mort à la trahison de leur devoir.
ROME. Panthéon.
« Et ainsi la ville des Grégoire, des Innocent, des Pie et des Léon se dégage de toutes les scories qu'on a jetées sur son manteau, et apparaît belle et rayonnante aux yeux de la foi. Tout s'explique, tout nous parle du christianisme, de son berceau ensanglanté, de son développement merveilleux dans les siècles. L'air que nous foulons, les œuvres d'art que nous visitons, tout est imprégné du plus pur esprit du christianisme.
» Celui qui n'a pas vu le Pape n'a pas vu Rome. Le Pape est la grande figure qui plane au-dessus des choses humaines.
» Lorsque les ombres du matin enveloppent encore la nature, tout paraît confondu dans la plaine ; mais, à mesure qu'elles se dissipent, la forme des objets se dessine plus nettement ; et lorsque le soleil perce le voile, il donne à tout une splendeur et un éclat nouveaux. « Le Pape est l'astre de l'Église ; celui que » n'éclairent pas ses rayons reste enveloppé dans les ténèbres, » ne comprend rien au plan de la Providence dans la conduite » du monde. Autour de lui gravitent, comme autour d'un » point central, les peuples et les empires, et ce centre d'attrac- » tion donne la véritable orientation à tous les événements ».
» Les personnes de tous les pays, occupant une position importante dans la société, devraient faire le pèlerinage de la Ville Éternelle. Ils y puiseraient des idées plus nettes sur tous les grands problèmes qui agitent les hommes, et se mettraient en état de faire plus de bien dans le sphère d'action où s'exerce leur influence ».
Le souvenir de ma mère — 30 décembre. — Cette époque de l'année me rappelle un bien triste souvenir. C'est le 27 décembre 1889 que ma mère quittait la terre pour un monde meilleur. Deux ans se sont écoulés depuis, et la plaie faite au cœur est encore aussi profonde qu'au premier jour. La pensée de ma mère me suit partout. Je vis en sa compagnie ; et, comme de son vivant, j'aime à lui conter mes joies et mes peines. Oui, elle me voit encore ; elle m'entend ; elle connaît les détails de ma vie. Elle prenait tant d'intérêt à tout ce qui me concernait ; il est impossible qu'il en puisse être autrement aujourd'hui. La tombe ne doit pas épuiser ce fonds de dévouement et d'inépuisable tendresse du cœur de la mère, de ce cœur qui se prodigue sans cesse, et se conserve tout entier pour se prodiguer encore. Les manques de correspondance, les mauvais traitements, les ingratitudes n'y peuvent rien ; la mère se rend maîtresse des cœurs les plus rebelles à force de se donner elle-même. Elle aime, c'est sa vie ; si vous voulez qu'elle cesse de se dépenser pour l'objet de son amour, enlevezlui le cœur, car il ne peut battre sans développer le dévouement et le sacrifice. Tant qu'un souffle de vie soulève sa poitrine, il est pour sa famille ; là se concentre son généreux égoïsme.
Aussi comment exprimer l'état où vous laisse la mort d'une mère ? Comment décrire le vide qu'elle creuse en nous, autour de nous, partout : tant notre mère occupait de place dans notre existence. La vie n'est plus la même ; car une partie de
nous-même l'a suivie dans la tombe, et nous ne tenons plus à la vie que par l'autre partie. Plus de joie entière, plus de bonheur sans mélange : plus de douceur sans amertume. Il y a des épanchements intimes de l'âme que nous ne goûterons plus. Il en coûte moins, après cela, de mourir, puisque c'est l'unique moyen qui nous reste de nous réunir à notre mère.
Après la mort de nos parents, on comprend que Dieu ne nous a pas créés seulement pour vivre quelques années sur la terre au milieu de bien des épreuves, et mourir ensuite tout entiers ; non, ce n'est pas en vain que Dieu a placé au plus intime de notre être des aspirations que rien ne peut satisfaire ici-bas ; son œuvre serait inachevée, s'il n'avait destiné l'homme à une autre vie où les liens du cœur se renoueront dans l'essence divine. Autrement, la famille avec ses pures affections est un hors-d'œuvre. Pourquoi Dieu aurait-il attaché aux entrailles de l'humanité des sentiments si vivaces, pour les en arracher violemment après quelques années ? La nature proclame hautement l'existence d'une autre vie. C'est l'espoir des orphelins.
Séparé du foyer paternel par un océan et tout un continent, je me sens aussi près de ma mère que de mes parents du Canada. Pourtant, que j'éprouverais de bonheur à lui écrire et à recevoir ses lettres hebdomadaires !
Le premier jour de l'an — Je suis à l'hôtel de la Minerve où je fais mes notes en attendant le retour du juge et de Madame C. sortis pour une dernière visite à Saint-Pierre. Arrivés hier de Naples ils doivent partir aujourd'hui même pour le Canada uia Florence, Venise, Milan, Paris et le Havre. Nous allons prendre le dîner ensemble, et je remercie la Providence qui nous a ménagé cette rencontre. S'il est un jour, en effet, où les parents aiment à se trouver réunis, c'est bien celui qui commence une année. Chez la plupart des peuples chrétiens la coutume distribue les joies du nouvel an sur toute l'octave de Noël ; au Canada, le premier jour de l'an nouveau les concentre toutes. Aussi quelle expression de joie sur les figures pendant ces vingt-quatre heures ! Car pour un grand nombre c'est un jour sans nuit que celui-là. Tout le monde est heureux. Les soucis de l'existence sont pour la veille et le lendemain. Quels flots de souhaits débordent de tous les cœurs ! Les paroles bienveillantes sont dans l'air ; elles volent de bouche en bouche : c'est un feu roulant. Elles se terminent par le vœu populaire et si chrétien qui résume nos désirs : « Et le
paradis à la fin de vos jours ». Il y a des gens qui cherchent à se forger un paradis sur la terre : ce n'est pas celui-là qu'on doit souhaiter à ses amis, mais bien celui de la vie future.
Que les événements ont marché depuis le premier de l'an dernier ! J'étais alors au milieu de mes ouailles. Une paroisse vraiment chrétienne est une grande famille dont le curé est le père ; on le voit bien à la joie confiante avec laquelle chacun vient lui souhaiter la bonne année. En chaire, le pasteur se livre aux épanchements de son cœur paternel. « La Providence, dit-il, a réuni nos destinées ; ensemble nous devons travailler à gagner le ciel. Peut-être l'avenir nous séparerat-il . Quels que soient les sentiers par où nous conduise la main de Dieu, donnons-nous rendez-vous au Paradis, et que personne n'y manque ». En ce moment tous les fronts s'inclinent, pour recevoir une bénédiction remplie des vœux de l'an nouveau.
Au Collège canadien nous sommes une vingtaine de confrères. Hier encore nous étions étrangers les uns aux autres ; aujourd'hui une amitié sincère nous unit déjà étroitement ; mais ce n'est pas l'abandon, l'intimité qui régnent parmi les membres d'une même famille ou entre de vieilles connaissances.
Notre-Dame-du-Lis ou Mater Admirabilis. — C'était en mai 1844. Les Dames françaises du Sacré-Cœur du couvent de la Trinité-des-Monts étaient réunies pour la récréation. Tout en s'occupant à des travaux utiles, elles s'entretenaient de la dévotion des Romains pour les madones des rues. En ce moment la Supérieure est appelée au parloir, et laisse libre la place de la présidente. A cette vue, une religieuse s'écrie : « Si la Sainte Vierge venait prendre la place de notre Supérieure ! — Voulez -vous que je la fasse venir ? reprend alors tout naïvement une novice récemment arrivée de France pour étudier le dessin. — Oui, oui, s'écrièrent toutes les autres ». La jeune artiste avait obéi à un premier mouvement ; elle voulut protester, mais en vain ; elle dut se mettre à l'œuvre. La fresque tracée par son pinceau sur le mur du passage où la communauté était alors réunie, est un chef-d'œuvre de grâce et de naturel. La Sainte Vierge y est représentée telle qu'elle était dans le temple, sous la figure d'une jeune fille de quinze ans. Près d'elle, placée sur une colonnette, est une quenouille chargée de lin. Marie est occupée à filer ; mais ses doigts retiennent à peine le fil pendant que son esprit paraît absorbé dans une douce contemplation, et que son cœur prie. A gauche un lis
penche vers la céleste fileuse sa fleur virginale ; à terre est une corbeille de travail ; au-dessus des fuseaux on voit un livre entr'ouvert. Tout cela constitue un tableau d'une simplicité parfaite, mais d'un charme divin.
Depuis, les religieuses de la Trinité-des-Monts ont au milieu d'elles pour présider à leurs récréations ordinaires Notre-Damedu-Lis.
Pie IX, visitant un jour la communauté, remarqua la Madone ; il loua l'idée de représenter la Sainte Vierge à l'âge où les jeunes filles vont dans les couvents se former à la vertu et au travail : « C'est une pieuse pensée, dit-il, d'avoir représenté la Vierge à un âge où elle semblait oubliée ». Le Pape permit d'honorer la Madone sous le titre de Mater Admirabilis, et enrichit de nombreuses indulgences le sanctuaire, ou plutôt le corridor, car c'est vraiment un corridor qu'on transforme en chapelle pour les offices en le fermant avec des arches. La Madone devint célèbre ; elle attira les pèlerins qui aimaient à venir prier entre les lis, symbole de la pureté, et la quenouille, symbole du travail. Moi-même, je voulus aller passer les premières heures du nouvel an dans une communauté française ; il me semblait être plus près de la terre du Canada.
La fondation du couvent de la Trinité-des-Monts remonte au XVe siècle. Il fut bâti par Charles VIII sur les instances de saint François de Paule, et la garde en fut confiée à des religieux de l'Ordre des Minimes que le saint ermite venait de fonder. Il fut abandonné plus tard. Sous Louis XVIII, on en fit un pensionnat de jeunes filles sous la direction des Dames du Sacré-Cœur ; mais à la condition qu'il restât toujours desservi par des religieuses françaises.
De tous les couvents de Rome, c'est celui qui donne l'éducation la plus distinguée.
La première cure — 2 janvier. — J'éprouve quelquefois des sentiments de tristesse et d'ennui. On ne peut, en effet, rompre impunément avec son genre de vie habituelle, et un curé ne peut brusquement renoncer à tous les travaux du ministère actif sans qu'il se produise une réaction et qu'il y ait brisement de cœur. Accoutumé de vivre au milieu de paroissiens qui lui témoignent confiance entière, il finit par s'identifier avec eux, et à vivre quelque peu de leur vie. Les confidences qu'il reçoit, les conseils qu'il donne, les instructions qu'il distribue du haut de la chaire, les malades, les affligés qu'il
visite et console : tout l'attache à cette population au milieu de laquelle il est appelé à vivre. Vient un temps où c'est un besoin de travailler pour elle ; s'il cesse son labeur, son cœur saignera de ne pouvoir plus se dépenser.
Ici, plus de ministère ; nous sommes devenus de simples étudiants ; et nous devons refouler au dedans de nous-mêmes ces élans généreux que le commerce des âmes a fait naître. Et ainsi se forme un vide dans le cœur du prêtre qui a connu le ministère paroissial. Il semble quelquefois qu'on est en dehors de sa voie, et que la vie est devenue inutile.
Saint-Joseph d'Alma est ma première cure ; on dit souvent que c'est celle à laquelle on s'attache davantage. La chose se conçoit facilement. Le prêtre en prend possession avec une certaine crainte, mais avec toute l'ardeur du jeune âge, et la ferveur du grand séminaire. Disposé à n'épargner ni ses pas ni ses peines, il se met à l'œuvre avec confiance ; la vie déborde de son cœur, il la dépense en faveur de ce peuple confié à sa sollicitude. La misère ou le travail n'a rien qui puisse l'effrayer. Si la paroisse est nouvelle, bien des améliorations s'imposent à son zèle, telles que construction de presbytère, de salle publique, ou d'église. Il s'y donne de tout cœur ; car il veut non seulement l'avancement spirituel de ses ouailles, mais encore le progrès matériel de la paroisse. Quelque chose d'humain pourra se mêler à cette activité des premières années ; ce zèle débordant pourra quelquefois dépasser les strictes limites de la prudence ; mais, mon Dieu ! quel est celui dont les motifs sont toujours purs de tout alliage ? Il vaut mieux pécher par excès de zèle que par apathie, et qui ne s'est jamais trompé ? La vie se passe à se proposer de faire mieux, à profiter des leçons du passé. L'expérience s'acquiert dans le commerce des hommes, et ordinairement à ses dépens ; c'est une marchandise qu'on ne se procure pas à crédit. Et il reste toujours une expérience qu'on ne possède pas' et qu'on ne soupçonne pas ; la conscience que l'on a de son inexpérience peut seul en tenir lieu.
Lorsqu'on jette un regard sur la vie passée, force nous est de dire : si j'avais connu ce que je sais maintenant, j'aurais agi autrement que je l'ai fait en bien des circonstances. Et probablement que plus tard nous tiendrons le même langage sur notre conduite présente.
C'est cette bonne foi du jeune homme qui se dévoue ; c'est cette formation de l'homme mûr ; c'est cette acquisition lente et pénible de l'expérience des personnes et des choses ; c'est cet apprentissage laborieux de la conduite des âmes ; c'est cette al-
ternative de joies et de chagrins dans l'exercice du ministère paroissial ; c'est ce déploiement du premier zèle ecclésiastique ; c'est surtout cette communication intime des âmes entre le pasteur et les ouailles ; c'est tout cela et bien d'autres choses qui donnent tant de charmes et attachent pour la vie à la premièie cure.
Dois-je l'avouer ? Ce qu'il m a coûté le plus de laisser en quittant le Canada, ce ne sont pas mes parents, mais mes paroissiens. D'où vient cette apparente contradiction ? C'est que le prêtre, en recevant l'onction sacerdotale, renonce à sa famille pour embrasser celle du Christ, et se donner à l'Église de Dieu. La paroisse que l'évêque lui confie devient son épouse d'adoption, et Dieu met dans son cœur les sentiments qui doivent l'animer à l'égard de ses paroissiens, ses enfants spirituels.
Et c'est pour cela que le curé tient tant à ce petit coin de terre, théâtre de son premier zèle sacerdotal, et s'attache à chacune des personnes qui l'habitent, par le plus intime de son être.
Dans ma retraite du Collège canadien ma pensée me reporte souvent vers Aima et je me retrouve au milieu de mes paroissiens. Après le bonheur de revoir mes parents, il n'en est pas qui me sera plus sensible que celui de me retrouver au milieu d'eux, de leur presser la main et de leur parler.
Sainte-Sabine — Dimanche, 3 janvier. — Sainte-Sabine, noble dame romaine, fut convertie par sa servante Sérapie : preuve des prévenances de la Providence qui a bien des moyens de faire arriver le salut aux personnes de bonne volonté, et se sert quelquefois des instruments les plus intimes pour accomplir les vues de sa miséricorde, preuve encore du pieux prosélytisme qui animait les premiers chrétiens anxieux d'opérer de nouvelles conversions. Ici, c'est une servante ignorée qui se fait apôtre et convertit sa maîtresse par ses paroles, ses exemples et ses prières.
Sabine ne tarda pas à être arrêtée comme chrétienne : «N'estce pas vous, lui dit le juge, qui êtes Sabine, illustre par votre naissance et votre mariage ? — Oui, c'est moi, mais je rends grâces à Jésus-Christ qui, par le moyen de sa servante Sérapie, m'a délivrée de l'esclavage du démon ». La nouvelle convertie confessa généreusement sa foi. Elle eut la tête tranchée dans la maison paternelle, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui une église en son honneur.
L'église de Sainte-Sabine avec le couvent adjacent sont restés célèbres dans les annales dominicaines. C'est là, en effet, qu'est le berceau de l'Ordre. Le pape Honorius III en fit don au glorieux fondateur qui laissa Saint-Sixte pour aller s'établir sur le mont Aventin. On montre encore l'étroite cellule où Dominique revêtit l'habit des Frères-Prêcheurs, là où il passait de si longues heures en prière avec saint François d'Assise ; on voit aussi la pierre sur laquelle il s'agenouillait des nuits entières. Tout auprès est la cellule qu'habita Pie V avant d'être élu Pape.
Dans le jardin du couvent existe un oranger six fois séculaire que planta le bienheureux fondateur. C'est en parlant de cet arbre que saint François de Sales écrivait à Madame de Chantai : « J'ai vu un arbre planté par le bienheureux saint Dominique à Rome ; chacun le va voir et le chérit pour l'amour du planteur ; c'est pourquoi ayant vu en vous l'arbre du désir de la sainteté que Notre-Seigneur a planté en votre âme, je le chéris tendrement, et prends plaisir à le considérer. Je vous exhorte d'en faire de même, et de dire avec moi : Dieu vous croisse, ô bel arbre planté ! divine semence céleste, Dieu vous veuille faire produire votre fruit à maturité » !
Au commencement de notre siècle l'oranger historique, que son écorce ne protégeait plus, allait dépérissant, lorsqu'il donna naissance à un rejeton plein de vie. C'était le temps où Lacordaire commençait son noviciat à Sainte-Sabine même ? N'était-ce pas une gracieuse et frappante image de la restauration de l'Ordre en France par le novice de Sainte-Sabine. Nous avons cueilli, pour le conserver en souvenir, un fruit de l'arbre deux fois célèbre.
Lorsqu'on visite l'église, on reste étonné de trouver dans une chapelle retirée un tableau qui nous frappe par l'expression et le relief des figures ; on s'arrête pour le contempler. Nous avons devant nos yeux le chef-d'œuvre de Sassol'errato ; il représente saint Dominique recevant le saint Rosaire des mains de la Sainte Vierge en présence de sainte Catherine.
En vertu des lois injustes de l'Italie une, les Dominicains ont été chassés de leur monastère. On a bien voulu seulement laisser quelques religieux et tolérer qu'ils prennent soin des chambres plus célèbres que les pèlerins peuvent visiter.
Crèche de Noël chez les chers frères des Écoles chrétiennes — 4 janvier. — Sur l'invitation des Chers Frè-
res nous avons été voir leur Crèche de Noël dans leur couvent situé non loin du Colisée Depuis deux ans l'un des Frères y travaille assidûment, et il ne fait que de la terminer. La mise en mouvement du mécanisme exige beaucoup de soin ; aussi nous avait-on priés de nous y rendre tous ensemble.
L'Exposition occupe une chambre d'une vingtaine de pieds carrés.
Dans le lointain, tout au fond d'une riante campagne, des montagnes bornent la vue. A leur pied un lac étend ses eaux tranquilles et reflète dans ses ondes l'azur des cieux. Plusieurs bateaux voiliers y sont à l'ancre ; quelquefois l'un d'eux se détache du rivage, traverse le lac, et disparaît derrière un rocher. C'est une mer intérieure que des vaisseaux parcourent en tous sens.
De l'autre côté, la scène change d'aspect. On voit une place publique où règne une grande activité. Ici, une personne s'avance à pas pressés ; là une voiture de charge est traînée péniblement par un lourd cheval ; plus loin, au milieu des rochers, un homme traverse seul des pays déserts.
A la décharge du lac plusieurs manufactures en activité font reconnaître une petite ville commerciale. On aperçoit un moulin à farine dont les grosses roues tournent lentement en déchargeant leurs lourdes palettes.
Tout auprès une ferme champêtre réjouit l'œil et varie le spectacle. Le maître de céans s'est même payé le luxe d'un jet d'eau qui lance un mince filet d'onde argenté. A ce moment des canards prennent leuis ébats dans l'étang voisin.
Mais le principal tableau est sur l'avant-scène. Il représente un enfant reposant au fond d'une cavité creusée dans le rocher. Auprès de lui son père et sa mère se tiennent dans l'attitude de l'admiration. Un peu plus loin est une bergère ; elle porte des fruits qu'elle vient déposer aux pieds du nouveauné ; un berger est là qui n'ose approcher, mais regarde avec stupéfaction et cherche à découvrir ce que signifie tout ce qu'il voit. Le front de l'enfant est teint d'une brillante auréole de lumière d'où s'échappent sans cesse des rayons dorés qui tour à tour montent et s'abaissent, et semblent se perdre pour reparaître encore avec plus d'éclat.
Ainsi nous apparaissent l'enfant Jésus et tous les personnages de cette première scène du drame de notre Rédemption.
* Anniversaire de la mort de Victor-Emmanuel — 7 jan-
vier. — On voit en plusieurs endroits des pavillons en berne ; c'est qu'aujourd'hui est l'anniversaire de la mort de Victor- Emmanuel. Ce roi du Piémont avait une carrure hardie, une allure martiale, de fortes moustaches avec une impériale formidable, mais sous ces dehors farouches la volonté manquait. Il ne sut pas faire ce qu'il voulait ; il ne fut entre les mains de la révolution qu'un mannequin politique que les francs-maçons firent jouer au bout de la trame de leurs menées ténébreuses. Il aurait voulu être chrétien sincère, et il a persécuté l'Église ; respecter Rome, et ses troupes ont tiré le canon sur la ville des Papes et l'ont enlevée à son maître ; il aurait accompli volontiers ses devoirs religieux, et les dernières années de sa vie se sont passées sous le coup de l'excommunication ; au lieu de gouverner il a fait la volonté des ennemis de l'Église qui préférèrent garder sa personne en laisse pour mettre la royauté au service de leurs desseins pervers. Sur le point de mourir il demanda un prêtre, dit-on ; malheureusement le ministre du Seigneur ne trouva plus qu'un cadavre. Espérons qu'un regard plein de repentir levé vers le Dieu qui pardonne même aux traîtres et aux lâches, lui aura ouvert les portes du ciel. Aujourd'hui son corps repose dans le Panthéon qu'il pollue, en attendant qu'on le transporte dans le monument qu'on lui élève à grands frais sur le Capitole, si toutefois le triomphe des méchants dure assez longtemps pour leur laisser le temps de l'achever.
Tous les ans on chante un service sur le corps du roi du Piémont, usurpateur du Pouvoir temporel du Pape ; l'Église, à cause du malheur des temps, tolère ce qu'elle ne peut empêcher. Le roi, la reine, les ministres forment l'élite de l'assistance. C'est un service diplomatique. Le clergé y recevrait des places d'honneur, mais il n'a garde d'y assister.
On peut ici toucher du doigt la différence qui existe entre les Italiens et les Français. A Rome, on n'est pas impie dans l'âme ; on se trouve, pour ainsi dire, rejeté en dehors de l'Église par la position fausse créée dans le cœur de la catholicité. Comme dans le paradis terrestre le serpent, celui du libéralisme, a dit aux gouvernants : « Prenez Rome, faites-en la capitale de l'Italie une ; tous vos maux cesseront, et l'Église finira par accepter le fait accompli ». Et voilà que le Pape prisonnier ne cesse de protester en face de l'Europe entière contre l'injuste usurpation. Et les sectaires trop avancés n'ont pas le courage de revenir sur leurs pas ; ils se laissent glisser sur une pente fatale ; ils se trouvent forcément séparés de l'Église ; ils vivent
excommuniés et ils meurent de même. Tel fut le cas pour le notoire Victor-Emmanuel. Le libéralisme a ceci' de particulier qu'il présente de faux miroitements de bonne foi et de conciliation ; on ne s'aperçoit que trop tard des ravages qu'il sème sur ses pas. Des méchants ourdissent les complots dans l'ombre, ne laissent voir que ce qui peut tromper l'œil, et se font suivre d'hommes faibles et crédules.
En France les chefs du gouvernement sont pour la plupart impies; on y est formellement opposé à l'Église, et l'on travaille sciemment à sa ruine ; on vit dans l'irréligion complète et l'on veut mourir ainsi. Loin de demander la prière d'un homme de Dieu à sa dernière heure, on déclare à l'avance nul et de nul effet tout désir de voir le prêtre à ce moment ; on le déclare arraché par les souffrances ou enlevé à la faiblesse de leur volonté ; par testament on exige que son corps soit mis en terre profane à la manière des animaux, ou réduit en cendre, comme pour faire profession de foi dans le néant. Le Français pousse ses faux principes jusqu'à leurs dernières conséquences ; il n'est pas bon ou mauvais à moitié ; il ne s'arrête pas sur le bord pe l'abîme ; du côté qu'il penche, il y tombe.
Le Collège canadien — 9 janvier. — L'origine des Collèges nationaux dans la Ville Éternelle remonte au XVIe siècle. Un souffle de révolte anti-religieuse passait alors sur l'Europe et jetait le trouble dans les intelligences. Pour rétablir le calme et faire la lumière, les Papes encouragèrent l'établissement de collèges nationaux dans le centre de la catholicité, où l'on pût sûrement puiser la doctrine intégrale, se former à la discipline ecclésiastique, et prendre le véritable esprit ecclésiastique.
Ignace de Loyola, l'homme-lige du Christ, fonda dès lors le Collège romain qui compte encore aujourd'hui plus de douze cents élèves dont sept cents dans les Humanités, trois cents en Philosophie et deux cent cinquante en Théologie.
Au commencement du XVIIe siècle le pape Grégoire XVI fonda le Collège de la Propagande destiné à former des missionnaires pour toutes les parties du monde. Plus de six cents élèves, de mœurs et de langues différentes comme les pays d'où ils viennent, y reçoivent l'instruction gratuite dans toutes les branches de l'enseignement, grâce à la libéralité des Papes et à des legs pieux. On les reconnaît facilement parmi les autres
étudiants aux boutons rouges de leurs soutanes et à la ceinture de même couleur. Avec les sciences ecclésiastiques ils puisent auprès du tombeau des saints apôtres Pierre et Paul l'amour de Jésus-Christ et la soif de l'apostolat.
Dans la suite, presque toutes les grandes nations ont établi des collèges à Rome. Il y a des collèges allemand, français, belge, polonais, irlandais, écossais, anglais, arménien et d'autres encore. C'est aux Messieurs de Saint-Sulpice que nous devons d'avoir le nôtre depuis 1888. Et, en le fondant, ils ont fait les choses royalement. Ils ont choisi pour le placer, l'un des quartiers les plus salubres de Rome, non loin du Quirinal. C'est l'un des plus beaux palais de la ville ; il est en pierre, à quatre étages, avec un corps de logis flanqué de deux ailes ; le portique est imposant ; une cour intérieure, par où l'on descend au moyen d'un large escalier en marbre, le précède ; les étages sont hauts, bien aérés et bien éclairés ; sur le toit règne une loggia ou plate-forme ouverte d'où la vue s'étend au loin.
Le mouvement des études romaines s'est accentué d'une manière extraordinaire de nos jours, surtout depuis que Léon XIII a rendu obligatoire la Somme de saint Thomas ; ce sera peut-être là la grande œuvre du règne si étonnant de Léon XI II, et le service le plus éminent qu'il aura rendu à l'Église de Dieu. Saint Thomas, l'homme de la raison au service de la foi, tuera le rationalisme et le matérialisme, l'erreur de la raison au service des sens. La théologie a cessé de se tenir sur la défensive ; elle va en plein camp des adversaires combattre l'ennemi avec ses propres armes et lui porter des coups mortels.
Les collèges nationaux établis à Rome sont de simples pensionnats où les élèves d'un pays trouvent couvert et logis sous le même toit. Deux fois par jour ces maisons se vident, et les étudiants se partagent entre les quatre grandes universités de Rome : le Collège romain, l'Apollinaire, la Propagande et la Minerve. Dans toutes ces institutions la science se distribue gratuitement. Assiste qui veut aux cours ; même des laïques se mêlent aux ecclésiastiques au pied des chaires romaines ; pas de distinction entre le pauvre et le riche, entre le fils de famille ou l'enfant du pauvre, entre l'indigène ou l'étranger : voilà du véritable socialisme chrétien.
Le Collège canadien est dirigé depuis sa fondation par trois dignes prêtres de Saint-Sulpice : MM. les abbés Palin d'Abonville, supérieur, G. Leclerc, assistant-supérieur, et A. Vacher, Procureur. Tous ceux qui ont passé par le Collège ont pu apprécier leur dévouement et leur affabilité, admirer les excel-
lents rapports qu'ils entretiennent avec les étudiants, et l'esprit de fraternité qu'ils savent faire régner parmi les élèves.
Lors de l'inauguration du nouveau collège, le 11 novembre 1888, année jubilaire de Léon XIII à qui on offrit la nouvelle institution en cadeau de noces, il n'y avait que douze élèves dont plusieurs avaient passé quelque temps au Séminaire français. Maintenant, nous sommes vingt-quatre pensionnaires dont cinq sont encore séminaristes. Voici la liste des prêtres :
Du diocèse de Montréal : MM. les abbés André Corcoran, Ls-Nap. Préville, Arthur Jasmin, John Brophy et Elie Auclair ; du diocèse d'Ottawa : M. l'abbé Eugène Labrosse ; du diocèse de Saint-Hyacinthe : MM. les abbés Ludger Guertin et R. Lamoureux ; du diocèse de Sherbrooke : M. l'abbé P.-J. A. Lefebvre ; du diocèse de Nicolet : M. l'abbé J.-S.-H. Brunault ; du diocèse des Trois-Rivières : M. l'abbé Léon Arcand ; du diocèse de Québec : MM. les abbés Er. Nadeau, W. Plaisance, Arist. Magnan, Tél. Lachance, Célestin Lemieux, et Alph.-Ed. Bourassa ; du diocèse de Chicoutimi : MM. les abbés Eug. Lapointe et Henri Cimon.
Les séminaristes sont MM. Alfred Lortie et Jules Kirouac, de Québec, J.-H.-S. Rosconi et J.-A. Saint-Amour, de Saint- Hyacinthe, et James Tracy, de Toronto.
Notre estimé doyen est le Père Corcoran de la Congrégation des Clercs Saint-Viateur de Joliette. Plusieurs d'entre nous ont suspendu, pour venir ici, leurs fonctions de directeurs ou de professeurs de séminaire, et même de curés de paroisse.
Quel règlement imposer à tous les élèves ? pas trop étroit pour les prêtres, ni trop large pour des séminaristes en voie de formation cléricale. Les MM. vde Saint-Sulpice ont résolu le problème. Qu'on en juge par le règlement de la maison que je vais avoir l'indiscrétion d'exposer aux regards profanes :
5 heures. Lever. — Une grosse cloche l'annonce. Chacun de nous, à son tour, va sonner l'alarme dans tous les étages pendant une semaine ;
5 1/2 h. Méditation. — Elle se fait à la chapelle. Comme dans les églises de Rome, il n'y a pas de bancs, mais nous avons tous un prie-Dieu et une chaise. C'est aussi le temps des confessions. MM. les Directeurs se tiennent à leurs places pour les entendre ; aucun de nous n'a juridiction. A Rome d'ailleurs on est très sévère sur ce point ; il faut des raisons graves ; il y a des formalités à remplir ; et on soumet à des examens ri-
goureux les prêtres qui désirent obtenir cette permission.
6 h. Messe. — Une heure et demie est consacrée à la célébration des messes. Sept prêtres la disent à la fois dans la chapelle du Collège ; des confrères la servent, et leur succèdent à l'autel, tandis que les premiers leur rendent le même service. Les autres prêtres se dispersent dans les églises les plus rapprochées. Pour moi, je célèbre à Saint-Denis depuis Noël. Cette église est à quelques pas du Collège, mais on peut bien demeurer un an à Rome sans la remarquer, tellement elle se distingue peu des bâtisses environnantes. A Rome, une église est souvent perdue au milieu d'un pâté de maisons. Vous la reconnaissez ordinairement par la porte, qui consiste en une espèce de portière épaisse. Vous entrez en hésitant, et vous restez quelquefois surpris à la vue des richesses dont elle est ornée, des objets d'art et des reliques insignes qu'elle renferme. C'est ainsi qu'à Saint-Denis, M. Labrosse, mon compagnon et moi, nous disons la messe devant une image miraculeuse de la Vierge qui a appartenu à saint Grégoire le Grand ; quantité d'ex-voto sont appendus au mur et témoignent de la confiance qu'inspire la Madone miraculeuse. En outre, à cette chapelle est attenant un couvent d'élèves pensionnaires qui assistent tous les jours, derrière les grilles du chœur, à la messe que vient leur dire un Père Trinitaire espagnol.
Déjeuner. — Les choses se passent bien uniment. Sur une table sont disposés café, sucre et lait. Les premiers arrivés, se servent, et chacun vient à son tour s'approvisionner. On peut causer pendant le repas, et libre à chacun de partir quand il lui plaît.
7 1/2 h. Cours. — De huit à dix heures, c'est le temps des cours. Les rues se remplissent pendant quelques instants d'éèves ecclésiastiques qui se hâtent vers les Universités, et envahissent les salles des cours. Au Collège romain, ils prennent le temps d'entrer, faire une courte prière devant le Saint-Sacrement en passant devant la chapelle.
12 1/4 h. Examen particulier. — Nous nous réunissons à la chapelle. Chacun parcourt en particulier un chapitre du Nouveau Testament ; puis M. le Supérieur lit un examen particulier de Tronson.
12 1/2 h. Dîner. — Le dîner et aussi le souper se prennent en silence. Les étudiants font la lecture. Afin que personne ne soit retardé pour les cours, il n'y a pas qu'un seul lecteur attitré pour tout le repas. Nous lisons de notre place pendant quelques minutes et nous passons à notre voisin le livre qui change 6 505 b
ainsi sept ou huit fois de main pendant un repas. Quelques mois après le commencement de l'année la lecture se fait en italien. Les Directeurs de la maison et les prêtres de passage sont sur une table à part. Quant à nous, nous sommes rangés le long de quatre grandes tables par ordre d'ancienneté dans la maison, de sorte qu'un séminariste, reçu prêtre dans le cours de l'année, devient le doyen de ses aînés dans le sacerdoce arrivés après lui au Collège.
Le service de la table se fait à la manière française, un peu différemment de ce qui se pratique chez nous qui avons la mode anglaise. Le plat de résistance est apporté devant chacun des convives qui se sert suivant son goût et son appétit ; ainsi en est-il pour le menu du repas. On change maintes fois les assiettes, mais on laisse les mêmes couteaux et fourchettes. Le pain seul est de tous les mets, et aussi le vin. Car c'est un oiseau rare qu'un homme qui n'use pas du jus de la vigne ; les gens du pays ne paraissent pas soupçonner qu'il existe. Ils croient difficilement que l'eau ou le thé soient de mise le midi ou le soir, en un mot qu'on puisse vivre dans un pays où il n'y a pas de vin. Au dessert, il n'est guère question de poudingue ou de pâte quelconque, de confitures ou autres friandises semblables ; généralement des fruits en nature en font tous les frais.
1 h. Récréation. — Elle se prend dans la salle commune ; mais il est permis de la passer dans sa chambre, et le fumeur peut y tirer une touche en songeant au pays. Il faut considérer qu'il y a nombre d'élèves chez qui l'habitude de la pipe est invétérée.
1 1/2 h. Cours et promenade. — A cette heure hâtive commence déjà les cours à la Propagande dans les jours les moins longs de l'année. Heureusement qu'il n'en est pas longtemps ainsi. A mesure que le soleil monte à l'horizon, les cours retardent ; à l'Epiphanie ils auront retardé d'un quart d'heure. Le point capital, c'est qu'on respecte le temps sacré de la sieste et que les cours soient terminés une heure et demie avant le coucher du soleil, afin de permettre aux professeurs et aux élèves la promenade réglementaire que tout bon Romain doit faire avant l'heure de l'Ave Maria qui varie avec les saisons.
7 h. Lecture pieuse. — Elle se fait en communauté et dure une demi heure.
7 1/2 h. Souper. — Des Canadiens trouvent que c'est l'heure de souper ou jamais.
8 h. Récréation. — Elle se prend dans la salle commune.
Quelques-uns jouent au billard ; d'autres prennent la partie de domino ; la plupart préfèrent marcher en causant. Quelquefois nous faisons du chant ; un piano est à notre disposition.
8 1/2 h. Prière du soir à la chapelle.
9 h. Le temps du grand silence est commencé.
Saint-André délia Y aile ; l'enfant Jésus des Rois — Messe du Rite arménien — L'église de Saint-André délia Valle est l'une des plus belles et des plus célèbres de Rome. Elle est à croix latine, et n'a qu'une seule nef avec des chapelles profondes qui communiquent entre elles. La coupole est de Lanfranc ; elle lui coûta quatre années de travail ; c'est la première qui représenta une gloire avec grande splendeur. Dans la chapelle de la Madone on vénère une image de la Vierge sous le vocable de la Pureté. On attribue à la dévotion des Romains envers cette statue la cessation de la peste en 1648. Elle a été couronnée par le Chapitre de Saint-Pierre en 1678. La chapelle de Saint-Sébastien est construite à l'endroit même du cloaque où fut jeté le corps du courageux martyr ; on le croyait mort, mais une femme dévouée, venue pour l'ensevelir, s'aperçut avec bonheur qu'il respirait encore.
Saint-André délia Valle attire la population de Rome pendant l'octave de l'Epiphanie; on y vient contempler l'Exposition de l'enfant Jésus et assister aux cérémonies de la messe qui se célèbre tous les jours dans des rites différents.
L'enfant Jésus n'est pas représenté à Rome comme au Canada. Chez nous il n'a, pour le couvrir, qu'une légère chemise qui ne semble pas protéger ses membres délicats contre les rigueurs de la saison ; on le prend volontiers en pitié ; ici, comme le célèbre Bambino de l'Ara Cœli, il est emmailloté, et on ne voit que sa figure rose sortir de ses Janges dorés. Il est ordinairement placé sur un autel, et debout. Le jour de la fête des saints Innocents on le couvre d'un voile en signe de deuil. Le premier jour de l'an l'enfant Jésus nous apparaît assis et nous tendant ses petits bras.
Chez nous l'enfant Jésus continue d'être exposé jusqu'à la Chandeleur, sans doute par privilège, à cause de l'éloignement d'un si grand nombre de fidèles qui ne pourraient satisfaire leur dévotion auprès de la Crèche. A Rome, tout est terminé le jour de l'Epiphanie ; dans quelques églises cependant on remplace l'enfant Jésus des bergers par celui des Mages. C'est à Saint-André délia Valle surtout qu'on va voir l'exposition des
Rois-Mages. Au-dessus du maître-autel s'élève un baldaquin dont les draperies se déploient au fond de l'abside, laissant libre le théâtre de la représentation de la scène des Rois, à la hauteur même de la table d'autel dont elle paraît être la continuation. Au milieu d'une salle est la Sainte Vierge, le front couronné d'un nimbe d'or ; sur ses genoux repose l'enfant Jésus ; saint Joseph est debout à sa droite, tenant dans la main un lis. Les rois Mages sont vêtus de riches draperies, et un esclave porte la longue traîne de leurs robes. Le plus âgé est presque chauve ; il présente à l'enfant Jésus les dons qu'il apporte de son pays lointain ; les deux autres, dont l'un est complètement noir, attendent leur tour pour offrir leurs présents. L'étoile de l'Orient brille au fond du théâtre, et éclaire toute la scène qu'elle enveloppe d'un demi-jour mystérieux.
Quand j'arrivai à l'église de Saint-André, la messe, suivant le rite arménien, commençait.
Le célébrant est un vieillard dont la barbe blanche recouvre la poitrine. Il est revêtu d'une ample chape, et sa tête est ornée de la tiare. Une trentaine de chantres sont placés sur deux rangs et en demi-cercle autour de l'autel ; ils portent des soutanes dont le bas est bordé d'une frange dorée.
Les servants sont nombreux ; les deux principaux, qui paraissent remplir les fonctions de nos diacre et sous-diacre, se distinguent par une large bandelette formant sur la poitrine un pli destiné à recevoir la main droite lorsqu'elle n'est pas occupée, et tombant en écharpe jusqu'au bas de la soutane. Deux servants, habillés de bleu, portent les cierges ; deux autres remplissent la fonction de nos cérémoniaire et thuriféraire ; ils restent debout de chaque côté de l'autel ; ils ont à la main un disque en forme de soleil, et, de temps en temps, secouent légèrement cette espèce d'éventail qui fait entendre un léger bruit.
Dès le début de la messe commence le chant ; il se continue tout le temps, et ne se termine pas avec la messe, puisqu'on retourne à la sacristie en chantant. Ordinairement tous chantent à l'unisson ; mais souvent une voix se fait entendre, partant tantôt d'un endroit, tantôt de l'autre. Les principaux chantres sont les quatre servants qui se tiennent sur les marches de l'autel, laissant presque toujours l'officiant seul au milieu. Celui-ci mêle sa voix à celle des assistants ; il y a correspondance entre tous, d'autant plus que les chants se font dans la langue du pays. C'est une suite de dialogues, une conversation chantée ; il paraît régner une noble émulation pour louer Dieu et le remercier de ses bienfaits. Le ton est quelque
peu monotone ; il respire cependant une certaine dignité.
A l'évangile, on va en procession chercher sur la crédence le missel enveloppé dans une étoffe précieuse. Le diacre le porte à la hauteur des yeux ; devant lui marchent les deux servants agitant leurs sonnettes, tandis que le sous-diacre présente l'encens. La même cérémonie se renouvelle lorsqu'on apporte le calice couvert de son voile.
Plusieurs fois ont lieu des encensements. Le sous-diacre, debout sur le premier degré du côté de l'épître, tient toujours l'encensoir fumant, et ne le laisse que rarement pour accomplir quelque cérémonie.
Le célébrant, tout le temps que le Saint-Sacrement n'est pas exposé, ne se sépare pas d'un crucifix qu'il tient dans la main, et souvent, tout en continuant de chanter, un peu sur le ton de la conversation, il se tourne vers le peuple et donne une grande bénédiction avec le crucifix. Au sanctus, il étend les bras en croix, et prie longtemps dans cette posture. A la consécration, il ôte la tiare, et on relève un large collet qui lui cache tout le cou ; on voit qu'il veut se distraire plus complètement des choses de la terre pour se plonger dans la profondeur des augustes mystères qui commencent. Les paroles de la consécration se chantent. L'élévation n'a pas lieu immédiatement, mais seulement avant la communion. Le célébrant, de la main droite, tenant le calice élevé au-dessus de l'autel, et l'hostie, de la gauche, offre à Dieu, en chantant, la sainte victime, et, se tournant vers le peuple prosterné, il donne une longue bénédiction.
L'officiant ne laisse pas le milieu de l'autel, et c'est là qu'il lit le dernier évangile, la tiare sur la tête, tourné vers le peuple, et entouré de ses ministres.
La procession se forme, et tous se dirigent vers la sacristie en chantant.
En ce moment il se fait un mouvement dans l'église ; c'est l'heure du sermon, et chacun s'approche, en emportant son siège, d'une tribune où se trouvent une table et une chaise.
Le prédicateur porte un manteau qui tombe sur les épaules ; il marche en le déployant, ou s'arrête et le ramène autour de lui. Après l'exorde, il prit le temps de s'asseoir tranquillement pour se reposer.
Mais voilà qu'une partie des assistants se dirige vers une véritable chaire ; c'est là qu'apparaît bientôt Mgr Puyol, ancien Supérieur du Séminaire français, qui a eu l'honneur de quelque persécution de la part du Gouvernement de la France.
Il nous a entretenus de l'esprit de dévoûment et de l'amour
des âmes, en face d'un grand crucifix fixé à la chaire dont il est le plus bel ornement.
Pendant que les Français écoutaient un prédicateur de leur nation, les Italiens assistaient à une messe dite pour eux. A Rome on reconnaît partout l'Église universelle, et les plus beaux spectacles y sont de tous les jours.
Dans l'aprés-midi, j'allai réciter mon bréviaire du côté du Pincio dans l'église de Saint-Isidore que desservent les Observantins irlandais. J'étais seul dans la nef à dire mon office lorsque je vis arriver un Père encore jeune qui ne remarqua pas ma présence ; il parcourut les quatorze stations du chemin de la croix en baisant à chaque station le pavé du temple ; il se rendit ensuite à l'autel de la Vierge, où il récita tout son chapelet, les bras étendus en croix. Que de dévouement dans les cloîtres qui n'ont pour témoins que Dieu et ses saints !
Dévotion des Romains — Dimanche, 9 janvier, 1892. — On ne demeure pas longtemps à Rome sans s'apercevoir qu'on s'y trouve au centre de la catholicité, et que les Romains ont vraiment le sens catholique. Tout d'abord, il est vrai, la tenue des fidèles dans les églises pourrait nous mal édifier. Le va-et-vient continuel, le chuchotement des voix qu'on y remarque, nous choquent, accoutumés que nous sommes au religieux silence qui règne même dans nos sacristies. Mais ce désordre est plus apparent que réel. Rome est remplie d'étrangers de toutes les nations et de toutes religions. Ils envahissent surtout les temples qui sont pour la plupart des monuments d'architecture, renferment des œuvres d'art et des originaux de grands maîtres ; les amis s'y rencontrent, et se font part de leurs connaissances et impressions, et ainsi la maison du Seigneur va jusqu'à ressembler quelquefois à une place publique.
Examinez moins superficiellement.
Voici une douzaine de religieux, d'ecclésiastiques ou de jeunes gens qui entrent dans le lieu saint ; voyez-les : sans s'occuper de tout ce monde, sans même détourner la tête, ils vont droit devant eux jusqu'à l'autel où l'on sait que se conserve la sainte Eucharistie ; la foule passe et repasse auprès d'eux sans qu'ils paraissent s'en apercevoir ; puis, la visite terminée, tous se retirent avec le même recueillement. D'autres s'agenouillent dans la nef sur le parquet au milieu de cette foule mouvante, et prient ainsi, tournés vers la chapelle du Saint-Sacrement ;
et puis, ces touristes même qui fouillent tous les coins du vaste édifice, leur guide à la main, ont pour la plupart commencé leur tournée par une fervente prière.
Voulez -vous juger de la dévotion des Romains ? Venez avec moi à Saint-Claude. Là, pas de chef-d'œuvre de sculpture ou de peinture ; un seul objet attire les regards du peuple chrétien, c'est l'autel que domine l'ostensoir entouré de fleurs naturelles et de mille lumières. Nous sommes dans le sanctuaire des Prêtres-Adorateurs ; il est trop petit pour le nombre des fidèles qui s'y pressent. Dans la foule on remarque la plus haute noblesse de Rome ; la distinction des traits et des manières, la richesse des équipages de gala, qui stationnent à la porte, en font foi. Dans l'humble église où trône le Dieu caché de l'Eucharistie, les grands de la terre se confondent avec les délaissés de la fortune.
Rien de plus édifiant que le spectacle de ferveur et de tendre piété que nous donnent les fidèles de la Ville des Papes.
L'église où se fait l'exposition perpétuelle du Saint-Sacrement est plus particulièrement remplie de la présence de notre Dieu.
Le sentiment de cette présence vous pénètre. On prie, on médite mieux que partout ailleurs. C'est un lieu de repos pour l'âme, un paradis terrestre au milieu de la corruption des Babylones modernes : c'est le ciel sur la terre.
Contraste frappant. Au dehors, c'est le bruit et l'agitation ; l'orgueil s'étale dans toute sa suffisance ; la préoccupation des affaires tient les esprits et les cœurs. Nous sommes, en effet, à deux pas de la fameuse place Colonna que traverse la rue fashionnable du Corso, et qu'entourent des établissements de banques et des magasins importants. C'est le monde avec son activité fébrile.
Ici, dans cette modeste église, vous trouvez le calme, le recueillement de la prière, et vous respirez un air vivifiant dans une atmosphère purifiée. Et les rayons du brillant ostensoir sont la figure des jets de lumière dont la divine hostie inonde l'âme chrétienne.
Jour et nuit les Pères du Saint-Sacrement y viennent à tour de rôle monter la garde devant l'arche du Nouveau Testament. Souvent aussi, ils se réunissent tous ensemble autour des divins tabernacles pour immoler l'Agneau sans tache, et faire entendre la voix de la supplication et de la reconnaissance. Heureux le prêtre qui voue son existence au culte eucharistique ! Heureux celui qui termine une vie dépensée dans le ministère actif en présence du Dieu de nos autels !
i-^. AUX ItlllUX PAYS
fondation, dans riotre siècle, de la Congrégation des Pères
^acrement et de la Spciété des Prêtres-Adorateurs a été prov^Éregfci^le»- Elle^st|>'venue à son heure réagir contre lMnrlifTrrrnr?h^i4rilurJ^i^Trii1rr des hommes de nos jours.
Continuons notre route du côté de la place d'Espagne ; entrez avec moi à Saint- André délie Fratte. On y commence justement l'office du soir. Un prêtre préside ; deux servants à ses côtés récitent le chapelet d'un ton élevé et un peu chantant, et l'on répond de partout avec entrain. Car les Italiens ont une piété expansive ; ils prient avec âme et conviction ; leur dévotion n'a rien de guindé, elle est de bon aloi. Dans le lieu saint, ils sont chez eux, dans la maison de leur père ; et on le voit bien. Ils s'entretiennent familièrement avec Dieu. Comme me l'écrivait mon évêque : « Le catholicisme est partout ; mais, à Rome, il a comme sa présence réelle ; en cette ville qui est comme la patrie de nos ancêtres dans la foi, les saints y sont plus qu'ailleurs de la famille de chaque fidèle ».
La récitation du chapelet est suivie du chant des litanies ; toute l'assistance répond et en alternant avec les servants.
Le Tantum ergo termine l'office.
Mort du cardinal Siméoni — 15 janvier. — La mort du cardinal Siméoni, Préfet de la Propagande, a causé une surprise générale. Ce matin, je voulus le voir sur son lit de parade. Avec de la persévérance et un peu de hardiesse, je parvins jusqu'à la chambre où il est exposé. Un notaire était à lire un document latin qui résume les principaux traits de la vie de l'illustre défunt. On déposa ensuite le cardinal dans son cercueil, et le parchemin mis, dans un étui scellé, fut placé à ses pieds. Je voyais alors pour la première fois cet homme dont j'avais entendu si souvent parler. Bientôt une simple planche le dérobera pour toujours à nos regards et le fixera à jamais dans sa demeure dernière. Il est donc vrai que la mort n'épargne personne ! Elle frappe le prince de l'Église sous la pourpre romaine, comme le malheureux que recouvrent de misérables haillons. Les œuvres seules nous suivent au delà de la tombe.
Dans l'après-midi eut lieu la translation des restes du cardinal à la chapelle de la Propagande, où devait avoir lieu la sépulture. La cérémonie se fit sans grande pompe. Le cercueil
était déposé à terre ; un drap mortuaire le recouvrait, et alentour brûlaient quatre cierges. On le porta en procession au chant du De profundis et du Benedidus. L'officiant, deux servant et une dizaine de clercs composaient tout le cortège. Arrivé à la chapelle, on descendit la bière dans le tombeau : tout était fini.
Messe a Saint-Vit — Dimanche, 17 janvier. — Pour la première fois depuis mon départ de Québec, j'ai pris un repas dans un presbytère. J'avais été invité à dire la messe à Saint- Vit. Cette église paroissiale de l'un des quartiers importants de Rome est bien petite et bien pauvre. Je célébrai à l'autel de Saint-Vit. La table est tellement étroite qu'on peut à peine y placer le porte-missel ; le marchepied n'a qu'un seul degré. L'apparence générale de l'église me faisait l'effet d'une chapelle de mission. Seulement le sacristain use plus que nos bedeaux des privilèges que l'Église peut conférer à de simples laïques. Ainsi c'est lui qui prépara le calice et alla le porter sur l'autel, où il vint le chercher après les dernières ablutions.
Ubi missa ibi mensa, dit le proverbe. Après mon action de grâces, M. le curé m'offrit de prendre le café. C'est bien le mot. Ici, comme en France, on ne songe guère à couvrir la table de mets pour le repas du matin. Une tasse de café ou de chocolat avec un morceau de pain ou de gâteau en font tous les frais.
Couronnement de l'image de l'apparition a Saint- André délie Fratte. — De Saint-Vit je me rendis à Saint- André délie Fratte, pour assister au couronnement de l'image qui représente l'apparition de la Sainte Vierge à Ratisbonne.
L'église a revêtu pour la circonstance sa plus belle parure. De larges et riches tentures la traversent en tous sens ; le chœur et toute la nef sont illuminés par quantité de lustres qui parsèment l'espace de leurs brillantes constellations.
Les chanoines du Chapitre de Saint-Pierre occupent les stalles, et l'un d'eux préside à l'autel. Après la messe solennelle eut lieu la cérémonie du couronnement. Ce fut un spectacle édifiant devoir le vénérable chanoine monter d'un pas mal assuré et en s'appuyant sur les bras des deux prêtres assistants, d'abord sur l'autel, puis sur un escabeau, afin d'aller attacher de ses propres mains la couronne d'or sur la tête de la Vierge miraculeuse.
Saint-Pierre — Demain est la dédicace de la cathédrale de Saint-Pierre. Je voulus assister aux premières vêpres de la fête dans la basilique elle-même. En traversant la cour qui la précède, je saluai en passant la relique de la vraie Croix qui surmonte l'obélisque, et ma pensée se reporta au jour mémorable où fut érigé le monolithe. Depuis quinze siècles, le monument égyptien subissait les injures du temps à l'endroit où s'élève la sacristie actuelle ; il se voyait envahir par les ruines amoncelées qui le couvraient déjà jusqu'au quart de sa hauteur, lorsque le pape Sixte-Quint résolut de le sortir de terre et de l'élever au milieu de la place Saint-Pierre. Le 10 septembre de l'année 1586, avait été choisi pour cette opération. Ce matin-là l'architecte chargé de la direction des travaux et ses huit cents hommes reçurent la sainte communion, et, avant de se mettre à l'œuvre, implorèrent à genoux la protection du ciel.
L'entreprise, en effet, était des plus dangereuses. L'obélisque avait été transporté à l'endroit qu'il devait occuper ; il s'agissait de dresser cette pierre quadrangulaire, haute de quatre-vingt-cinq pieds, pesant près d'un million de livres, n'ayant que sept pieds de côté à la base, et se terminant en pointe.
Toute la population romaine se presse en dehors des barrières qu'on a mises pour réserver la place nécessaire au jeu des machines. Un silence absolu règne dans la foule afin de permettre à l'architecte Fontana de^transmettre ses ordres. Peine de mort a été portée contre celui qui rompra le silence. Les yeux et les esprits sont rivés à la pyramide sur laquelle se penchent quarante grues munies de cordes que tirent cent quarante chevaux ; elle se soulève enfin de terre et commence sa pénible ascension. Tout a été calculé avec une précision mathématique, et la masse énorme se balançant dans les airs va prendre la position verticale, lorsqu'on la voit hésiter et rester suspendue. Les cordes, en effet, devenues sèches, menacent de se rompre. L'anxiété est à son comble, et l'on craint une catastrophe ; mais un cri s'est échappé de la foule : Acqua aile furie, de l'eau aux cordes ! Et les cordes mouillées à l'instant se raccourcissent et tirent l'obélisque qui se pose sans effort sur le piédestal qu'on lui a préparé. De toutes parts éclatent, comme un tonnerre, d'applaudissements, et l'heureux Fontana est porté en triomphe.
Quant au jeune homme dont l'idée géniale a assuré la réussite de l'entreprise, on ne songea pas à le punir de son heureuse
hardiesse. Présenté devant Sixte-Quint, il demanda comme unique récompense le privilège pour sa famille de lui fournir, ainsi qu'à ses successeurs, les palmes du jour des Rameaux. Encore aujourd'hui Léon XIII les achète des descendants du marin génois Bresca.
Je traverse bientôt le portique de Saint-Pierre, portique aux proportions si gigantesques qu'on vit des pèlerins s'y prosterner pieusement, se croyant déjà dans la basilique ; je soulève les lourds paillassons qui tiennent lieu de portes pendant le jour, et je puis apercevoir à plus de cinq cents pieds, tout au fond de l'abside du chœur, la chaire de Saint-Pierre.
Dans la première chapelle, à gauche, on administrait le sacrement de baptême. Tout auprès un grand nombre de petits garçons chantaient à genoux, trois d'entre eux alternant avec les autres. Ils me parurent faire une profession de foi. La présence des étrangers qui les entouraient ne les intimidait nullement, mais ils continuaient leur dialogue chanté, le sourire sur les lèvres.
Cependant plusieurs des enfants se mettent à regarder dans la même direction, et tous se tournent bientôt de ce côté ; quelques-uns se lèvent à demi, et, penchés en avant, se traînent sur leurs genoux ; soudain, ils partent en courant, se frayant un passage à travers la foule étonnée, et vont se placer le long de bancs disposés en quadrilatère où des catéchistes se dispersent parmi eux.
Tout à coup une cloche se fait entendre, et voilà tous les enfants debout sur les bancs. Ils récitent maintenant des prières. De temps en temps l'un d'eux sort des rangs, et va à la table du président qui lui donne quelques sous.
Un autre groupe est tout différent. Il se compose de vieillards impotents et infirmes, et, en apparence, très pauvres. Ils écoutent avec la plus grande attention l'instruction religieuse. Après quelque temps arrive un chanoine tenant une bourse ; il en tire des pièces de monnaie et en fait une distribution générale à ces vieillards.
Dans la chapelle du Chœur où sont réunis les chanoines du Chapitre, on chante les vêpres solennelles. C'est là que se portent les spectateurs ; ils stationnent aux abords et s'y tiennent massés ; les plus hardis seuls peuvent s'ouvrir un passage jusqu'au chœur. Je passe sans m'arrêter et continue de faire le tour de la basilique, le seul monument qui ne lasse jamais l'admiration.
Je n'avais pas encore remarqué un rideau formant une large enceinte derrière laquelle était tout un petit peuple. Des femmes entouraient un prédicateur qui leur parlait de la dévotion à la Madone ; plus loin un grand nombre de petites filles, disposées aussi par groupes, écoutaient des explications sur le catéchisme que leur donnaient des institutrices. Je ne fus pas témoin d'une distribution d'argent. Est-ce à dire que les femmes sont moins sensibles que les hommes aux attraits de ce vil métal ? Peut-être aussi la manne était-elle tombée avant mon arrivée.
Le 20 janvier 1892 — C'est aujourd'hui le cinquantième anniversaire de l'apparition de la Sainte Vierge à Ratisbonne. Il y a une semaine, j'avais obtenu du Père Recteur de Saint- André délie Fratte, l'assurance que je pourrais dire la messe ce jour-là à l'autel de l'Apparition. J'avais été assez naïf pour croire à pareille promesse. Au jour fixé j'arrivai à l'heure dite, mais la place était prise et retenue par plusieurs. Le Père sacristain m'assura cependant que je pourrais célébrer subito. Il répugne aux Italiens de refuser carrément ; ils ne veulent pas décourager les gens. Aussi, en langage de sacristain, le mot subito (tout de suite) n'a pas le sens qu'on lui donne en français. Il signifie tout simplement : « Attendez votre tour ». C'est bien légitime ; mais s'il ne doit arriver qu'à l'heure du midi, pour eux c'est encore subito.
Je me trouvai trop heureux de pouvoir célébrer au grand autel où l'image de l'Apparition est exposée.
Je distribuai la sainte Eucharistie à une trentaine de personnes. Au milieu d'elles se présentèrent des religieuses confondues dans la foule. Les hommes étaient en aussi grand nombre que les femmes.
Le saciistain me suivait au balustre et donnait à chacun des communiants des images-souvenir du 20 janvier 1892.
Sainte-Agnès — 21 janvier. — Rome a ses saints privilégiés, et pour ainsi dire urbains ; et parce que Rome est le centre de la catholicité, ils sont devenus le patrimoine de toute l'Église. Parmi tous brille d'une auréole toute particulière une enfant de treize ans, vierge et martyre, l'aimable sainte Agnès. Noble de naissance, plus noble encore par le baptême qui la marqua du sceau du Christ, elle méprisa les honneurs et les ri-
chesses pour s'attacher aux biens surnaturels. Les premiers partis de Rome recherchèrent son alliance, mais elle ne se laissa pas éblouir par le séduisant mirage que le monde fit passer devant elle. Le préfet de Rome demanda sa main pour son fils ; elle répondit qu'elle avait choisi un époux plus illustre que tous ceux qu'on pourrait lui offrir. Le préfet irrité la cita devant son tribunal comme chrétienne. Promesses flatteuses, offres de richesses, perspectives des supplices : rien ne put ébranler son courage. On a vu des hommes trembler en face des tourments, quelquefois apostasier, parce qu'ils comptaient trop sur eux-mêmes, je ne sais pas de faibles vierges qui aient faibli devant la barbarie des bourreaux, et n'aient trouvé dans la conscience de leur faiblesse une force invincible.
L'église de Sainte-Agnès, place Navone, s'élève sur le lieu même du martyre ; aussi s'en échappe-t-il un parfum d'innocence et de pureté qui embaume l'âme et la fortifie. Un escalier nous conduit à la crypte. Dans la chambre souterraine où la noble romaine fut exposée aux outrages, on voit la statue qui la représente couverte de sa chevelure miraculeuse. Le repaire du vice est devenu l'asile de la prière, et la Victime très pure s'offre en expiation dans le lieu même où se multiplièrent les infamies païennes.
Agnès fut ensevelie le long de la voie Nomentane, à deux milles de la porte Pie, dans un cimetière appartenant à la famille. Huit jours après, comme les parents veillaient auprès de ses restes mortels, une lumière surnaturelle brilla sur son tombeau ; en même temps, des vierges revêtues de longues robes d'or apparurent, et, au milieu, Agnès, la joie sur le front et des paroles de consolation sur les lèvres. Près d'elle était un agneau plus blanc que la neige. C'est cette dernière circonstance qui a donné lieu à la touchante cérémonie de la bénédiction des agneaux dans la basilique de Saint-Agnès-hors-les- Murs. J'ai eu le bonheur d'y assister ce matin.
Après la messe solennelle, les agneaux furent apportés en procession, et placés, l'un, du côté de l'épître, et l'autre, du côté de l'évangile, sur le maître-autel où reposent les corps de sainte Agnès et de sainte Émérentienne, sa sœur de lait. L'Abbé de Saint-Pierre-aux-Liens, revêtu de la chape, la mitre en tête et la crosse à la main, assisté d'un diacre et d'un sous-diacre, bénit les tendres holocaustes et les encensa. Puis un maître des cérémonies les emporta au dehors, où les attendait un carosse traîné par deux chevaux. Sur son passage les rangs s'ouvraient
et se refermaient à mesure. Tous voulaient voir de près les tendres agnelets qui venaient de recevoir les bénédictions de l'Église. Et l'on voyait des jeunes filles les embrasser affectueusement. Ils sont charmants, en effet, dans le plateau d'argent, couchés sur des coussins de damas rouge, ornés de franges d'or, à demi cachés sous les guirlandes de fleurs et les rubans à travers lesquels apparaissent la blancheur immaculée de leur laine.
Ces agneaux sont portés au Saint-Père qui leur donne sa bénédiction, puis confiés à des religieuses qui en ont soin.
C'est avec leur toison qu'on confectionne les palliums. Dans l'origine le pallium était un manteau royal. Aujourd'hui c'est une bande de laine blanche, semée de croix noires, qui descend sur les épaules et la poitrine.
Les empereurs accordèrent cette distinction aux Patriarches et aux Papes : ceux-ci retendirent à d'autres prélats ; plus tard elle devint la marque distinctive des Archevêques.
La basilique de Sainte-Agnès-hors-les-Murs a conservé un caractère d'antiquité qui la fait aimer. Elle est construite complètement dans la terre, et on y descend par un large escalier de quarante-cinq marches. Elle a trois nefs ; les bas-côtés ont deux rangées de colonnes superposées ; la galerie supérieure formait le gynécée où les femmes assistaient aux offices.
Dans la basilique une porte donne entrée sur les catacombes de Sainte-Agnès.
Funérailles du R. P. Anderledy et Messe de Requiem pour le repos de l'ame du gardinal Manning — Aujourd'hui a été chanté dans l'église de Saint-Ignace le service du R. P. Anderledy, Général des Jésuites. L'Église était ornée de draperies funéraires ; un baldaquin surmontait l'autel, et le catafalque, placé à plus de quinze pieds de hauteur et entouré de six grands cierges, attirait d'abord les regards. Tout autour s'étendait un espace réservé aux membres du clergé et aux personnages de distinction ; une balustrade les protégeait contre les empiétements de la foule. La communauté des Pères Dominicains occupait le chœur. Ces religieux firent tous les frais des cérémonies. C'est une tradition, en effet, chez les Dominicains et les Jésuites, qu'à la mort du Général de l'un de ces deux Ordres, l'autre Général chante le service, assisté de prêtres et de clercs de sa communauté.
Cette pieuse tradition fait éclater aux yeux de tous la tou-
chante confraternité qui unit les institutions monastiques. Elles peuvent bien sembler différer suivant les circonstances de temps et de climat, surtout à cause des fins diverses qu'elles se proposent, mais ce n'est qu'apparemment. Elles sont les filles soumises de l'Église, et elles ont à Rome leur point d'appui et leur centre d'action. Car Rome est le cœur du catholicisme : ses pulsations envoient dans tous les membres de l'Église le sang qui vivifie et ne cesse d'y revenir chercher de nouveaux germes de vie.
Les Ordres Religieux nous apparaissent comme des arbres puissants qui étendent de tous côtés la ramification de leurs branches ; mais en réalité, ils ne sont que des rameaux entés sur l'arbre de l'Église d'où ils tirent la sève qui les nourrit.
Cette semaine a été chantée une messe pour le repos de l'âme du cardinal Manning. Notre titre de sujets anglais nous valut une invitation spéciale. Un chœur, formé par des élèves des collèges anglais, écossais, irlandais et canadien, exécuta une messe suivant la nouvelle méthode dite de Pustet. Le maître de chapelle dans un exercice préliminaire s'appliqua surtout à nous enseigner la manière de conformer la voix au sens des paroles.
La cérémonie eut lieu dans l'église de Saint-Silvestre in Capite, le temple national des Anglais à Rome, près de la place Colonna.
Lord et Lady Dufferin assistaient au service, ainsi que beaucoup d'autres Anglais dont plusieurs protestants comme l'illustre ambassadeur.
Le cardinal Manning a été l'un des plus éminents personnages de l'Église anglicane, et les démonstrations à l'occasion de sa mort ont pris un caractère national vraiment extraordinaire. Cet ancien ministre du culte sous l'obédience de la reine Victoria a conservé l'estime même des partisans de l'erreur qu'il a abandonnée et combattue de toutes ses forces. On n'a pu ne pas croire à la sincérité de sa conversion, et, de son côté, le cardinal a toujours eu des égards pour les personnes, tout en combattant les erreurs. Il a été l'homme de son temps.
Nous vivons dans une ère de progrès réel, mais à côté du progrès s'insinue une fausse civilisation. Si l'Église infaillible marche en sûreté dans les sentiers inexplorés du siècle, il présente un grand danger pour les individus : celui de l'illusion. Il est si facile de se laisser séduire par l'amour du nouveau et le désir de plaire ; les apparences de la vérité attirent et trom-
pent les hommes. Que d'âmes, remplies de généreux sentiments, mais pas assez en garde, ont versé dans une fausse philanthropie ! Que d'esprits subtils, que ne guidait pas assez la foi, se sont perdus dans leurs pensées et sont tombés dans l'erreur pour avoir voulu la côtoyer de trop près !
Sur ce terrain glissant, il faut, pour se tenir hors des atteintes de l'erreur, un grand sens pratique, et une inébranlable soumission à l'Église. Pour peu que l'on manque de ces dispositions, on est bien exposé à être mordu par le serpent du libéralisme qui se cache sous les fleurs des libertés et des revendications modernes.
On a voulu, en certains quartiers, faire du cardinal Manning un évêque libéral, parce qu'il s'est mis dans le mouvement du siècle pour le diriger. Étrange prétention ! Comme si l'Église ne pouvait comprendre les aspirations nobles de l'humanité et les satisfaire, comme si la véritable intelligence du progrès était l'apanage exclusif de ces esprits aventureux que le sentiment, plus que la raison, guide dans la recherche de la vérité ! L'Église, tout en restant toujours semblable à ellemême, se plie aux exigences légitimes des époques qu'elle traverse; elle sait distinguer entre les beautés sévères du bien et les dehors trompeurs du mal, et elle enlève ce manteau trompeur, fait de prétendues doctrines humanitaires, qui dissimule trop souvent les haillons des faux principes ou des théories risquées.
Oui, le cardinal Manning eubdes idées larges et généreuses, mais c'étaient celles de l'Église. Comme ses illustres contemporains Newman et Wiseman, il tendit la main à ses compatriotes anglais, mais en se tenant toujours fortement attaché à la barque de Pierre. Tous trois ont tracé dans le sol de leur pays un sillon profond qui renferme les espérances de l'avenir dans l'île des saints.
Heureux événement — Lundi, 1er février 1892. — Bien souvent, lorsque j'étais à Aima, j'ai désiré voir le beau pays de France et le ciel bleu de l'Italie ; bien souvent, dans mes rêves, je me suis vu sur la mer, voguant heureux vers des rives lointaines ; mais le réveil dissipait mes chères illusions. Un jour vint cependant où mes vœux se réalisèrent. J'ai vu Rome et je jouis encore de me trouver dans la Ville Éternelle.
Un nouvel horizon s'ouvre aujourd'hui à mes aspirations. Rendu sur les bords du Tibre, j'ai rêvé d'un pèlerinage aux rives du Jourdain.