‹ Aux vieux pays (volume 2)Chapitre 2 sur 13 · ROME | J P · texte numérisé non relu

ROME | J P

En décembre dernier, j'écrivais à mon évêque à ce sujet, afin d'être prêt à toute évantualité. Or, une réponse favorable m'arrive au moment où Mgr Têtu, du palais cardinalice de Québec et M. son frère Alphonse, professeur au Collège de Sainte-Anne, MM. les abbés Raymond Casgrain, écrivain, F. M. T. Sauriol, du collège de Sainte-Thérèse, Faguy, curé de Québec, mon confrère de classe, se préparent à partir pour les Lieux Saints, maintenant que la quarantaine, établie en Syrie, vient d'être levée.

Se peut-il présenter une plus belle occasion ? La Providence, semble-t-il, m'invite à partir, et l'Orient m'apparaît avec le trésor de ses mystérieuses antiquités. Mon voyage est décidé ; jeudi je me mettrai en route pour la Terre Sainte, en compagnie de la caravane québecquoise.

Je vais donc avoir le bonheur de visiter la patrie terrestre de mon Sauveur, de suivre ces mêmes routes qu'il a parcourues tant de fois durant sa vie mortelle ; il me sera donné de méditer le mystère de l'Incarnation du Verbe dans la grotte de Bethléem, de sa vie cachée à Nazareth, de sa vie publique à Capharnaùm et dans toute la Terre Sainte, de toucher de mon front et de mes lèvres le rocher du Calvaire, de franchir le seuil du saint Sépulcre.

Puissé-je ne pas me montrer indigne d'une faveur si grande, et en user pour la gloire de Dieu et le salut de mon âme !

Saint Benoît-Joseph Labre — 4 février. — Non loin du Colisée est une maison à jamais célèbre, parce qu'un pauvre mendiant y rendit le dernier soupir.

C'est le 16 avril 1783, un mercredi saint, que le boucher Zaccarelli emmenait dans sa modeste demeure, en le soutenant, un homme du peuple qu'on venait de ramasser sans connaissance sur les degrés de l'église de Sainte-Marie-des-Monts. Il mourut le même jour et on se disposait à lui donner la sépulture des pauvres. Mais Dieu ne voulut pas tarder davantage à glorifier son serviteur. Voilà que la foule, comme mue par un instinct supérieur, accourt auprès de sa dépouille mortelle, et le cadavre à peine refroidi commence à opérer des miracles.

Que les voies de Dieu sont admirables ! Hier encore, le pauvre d'Amettes était le jouet/ et la risée des enfants et de la populace ; aujourd'hui il est l'objet de la vénération de toute une ville ; il allait pieds nus, couvert de haillons, de vermine et de plaies, se nourrissant des aumônes qu'on lui offrait ou des

débris ramassés sur les places publiques ; aujourd'hui son corps est porté en triomphe à travers les rues de Rome et on lui fait des obsèques solennelles.

Ce fut une existence bien extraordinaire que celle de saint Benoît- Joseph Labre. Elle se passa à faire des pèlerinages de Rome à Lorette, de Lorette à Assise, au Mont-Cassin, à Einsielden en Suisse, et jusqu'en Espagne à Saint-Jacques-de- Compostelle. Il revenait toujours à Rome et finit par s'y fixer. Il se tenait dans les ruines du Colisée où il parcourait les stations du chemin de la Croix. Il reposait quelques heures sur la terre ; tout le reste de ses jours et de ses nuits était consacré à la prière. Il affectionnait surtout l'église de Saint- Marie-des-Monts, qui s'élève tout auprès du Colisée et l'image miraculeuse qu'elle possède. Cette Madone appartenait à des Clarisses qui s'établirent ici même du vivant de leur bienheureux fondateur. Le couvent fut changé en un grenier à foin, mais l'image se conserva, et au XVIe siècle Dieu la rendit célèbre. Les pèlerins accoururent pour la vénérer, et leurs aumônes permirent de bâtir une église et de doter le clergé de la desserte.

C'est à ses pieds que Benoît-Joseph aimait à venir prier, et c'est en la quittant, après une longue oraison, qu'il alla tomber sans connaissance sur la porte du sanctuaire, exténué par une vie de privations, de veilles et de mortifications de toutes sortes.

Voilà une vie qu'il est plus facile d'admirer que d'imiter. Cependant il était nécessaire de la mettre en évidence dans notre siècle avide de jouissances matérielles, où les hommes redoutent tout ce qui sent la contrainte ou la fatigue. C'est au milieu de cette effervescence malsaine des passions que le grand pape Léon XIII, qui traite d'égal à égal avec les rois de la terre et leur est supérieur, dont le génie éclaire de ses vifs reflets les problèmes les plus difficiles de notre époque tourmentée, des hauteurs de ses sublimes enseignements se pencha vers le pauvre d'Amettes, couronna son front de l'auréole de la sainteté, et le proposa pour modèle et protecteur à tout l'univers.

Quand se sont vérifiées plus à la lettre les paroles de l'Écriture : « Il tire l'indigent du fumier pour lui donner un trône de gloire ; de stercore élevât paupererri, ut solium gloriœ. teneat ». Les autres saints ont eu sur la terre des compensations que la Providence leur a ménagées, un Thabor ; lui, vit pendant toute son existence le mépris s'attacher à ses pas comme son ombre. Et cependant, aujourd'hui, bien plus honoré que les personnages célèbres de son temps qui n'auraient pas cru pouvoir sans

déshonneur lui toucher la main, il les domine de toute la hauteur de l'autel où ses vertus l'ont placé.

Ces pensées remplissaient mon esprit pendant que je. disais la messe composée en l'honneur de saint Labre, dans la maison du boucher Zaccarelli conservée dans le même état qu'à la mort du saint.

Devant moi est le portrait du saint : un chapelet enroulé autour du bras retombe sur ses habits de pèlerin; sa figure angélique rappelle celle de saint Louis de Gonzague. A quelques pas de l'autel, dans l'angle à droite, une statue en marbre le représente sur son lit de mort, à l'endroit où il rendit l'âme, et, au-dessus de sa tête, un tableau nous montre Marie qui l'attend avec une couronne.

De chaque côté de l'autel sont des objets qui ont appartenu à l'homme de Dieu, et, en particulier, les derniers habits, tout en lambeaux, qu'il porta. On remarque le sac dans lequel il mettait des pierres pour alourdir sa marche, son cilice, des débris d'écorce d'oranges amères qu'il mangeait pour mortifier son goût. Le tombeau de l'autel est rempli par le coussin, le matelas, le drap et la planche du lit sur lequel il expira.

Bien d'autres reliques précieuses sont l'objet de la vénération des fidèles.

Le recueillement le plus absolu règne autour de moi. J'aurais pu me croire dans la profondeur des Catacombes, tandis qu'en réalité je me trouvais au milieu de la ville, au premier étage d'une maison de la voie dei Serpenti.

Ce sont des prêtres français de la société des Pères de Lourdes qui ont la propriété de la maison du boucher Zaccarelli, et qui desservent le sanctuaire. J'avais déjà présumé que j'étais au milieu de Français à un indice bien léger ; pour la première fois depuis mon arrivée en Italie, je trouvais, comme au Canada, un manipule qu'on attache au bras au moyen d'une épingle, et, au lieu d'une mince toile, un carton solide servait de pale.

Le Père desservant m'invita à prendre le déjeuner avec lui. J'acceptai avec plaisir ; il fait toujours bon en pays étranger de se rencontrer avec des confrères parlant la langue maternelle.

Les Pères de l'Assomption, qui organisent les grands pèlerinages nationaux de France aux Lieux Saints, ont pris pour patron de leur œuvre saint Benoît- Joseph Labre. Moi aussi, je voulus mettre mon voyage à Jérusalem sous la protection du pèlerin-mendiant, et voilà pourquoi j'ai dit la messe hier sur son tombeau à Sainte-Marie-des-Monts, et, ce matin, dans la chambre même où il mourut.

Saint Laurent — Jeudi, 24 77707-5 1892. — Le diacre Laurent est l'un des saints les plus populaires de Rome : les Romains lui ont élevé huit églises. Il vivait au troisième siècle, époque héroïque où la persécution était toujours à l'état latent quand elle ne sévissait pas. Sous l'empereur Valérien elle se ralluma. Le Pape lui-même fut arrêté et jeté en prison. On le conduisait au supplice lorsque Laurent accourt à sa rencontre, en s'écriant : « Où allez -vous, ô mon père, sans votre fils ? Vous n'aviez pas coutume d'offrir un sacrifice sans votre ministre ! En quoi donc ai-je pu vous déplaire » ? Le pontife le console en lui annonçant son prochain martyre et les tortures qui l'attendent. Admirable dialogue entre le vieillard mûr pour le ciel que la hache du licteur va moissonner, et le jeune clerc que le désir du martyre enflamme d'une sainte envie.

Cette rencontre à jamais célèbre eut lieu sur la voie Appienne ; l'église dédiée à saint Sixte II qui en marque encore la place, a eu l'honneur de servir de retraite à l'Ordre naissant de saint Dominique.

Le lendemain, Laurent dut comparaître à son tour devant le préfet de Rome. Celui-ci lui ordonne de livrer les trésors de l'Église. Le zélé diacre obtint un délai de trois jours. Pendant ce temps, il distribue aux veuves et aux orphelins les biens dont il a le soin, et n'épargne même pas les ornements et les vases sacrés. Puis, le jour arrivé, il parcourt les quartiers de la ville, et réunit sur le mont Cœlius, où avait coutume de se faire la distribution des aumônes dans la maison de la noble Cyriaque, plus de quinze cents pauvres, malades et estropiés de toutes sortes.

Le préfet, avide de richesses, est fidèle au rendez-vous. Mais quel n'est pas son étonnement et sa fureur à la vue de cette réunion des déshérités de la nature et de la fortune : « Voilà, ô prince, dit Laurent, les trésors de l'Église ; ce sont ses joyaux, nous n'en connaissons point d'autres ». Ces paroles mettent le comble à l'exaspération du tyran qui sur le champ condamne à mort le hardi diacre. Une église s'élève à cet endroit sous le vocable de Saint-Laurent-in-Dominica — adjectif formé de Dominus (maître), traduisant le mot grec Kurios d'où le nom de Cyriaque est dérivé.

Laurent fut confié à un chevalier du nom d'Hippolyte qui l'emmena dans sa demeure sur le mont Viminal. Le prisonnier convertit son gardien et le baptisa avec l'eau d'une source

qu'il fit jaillir miraculeusement ; elle existe encore dans le souterrain de l'église de Saint-Laurent in Fonte.

A quelques pas de là s'élève l'église de Saint-Laurent in Paneperna à l'endroit même où le saint endura son glorieux martyre. Le supplice auquel on le soumit était d'un raffinement inouï. Après avoir déchiré son corps à coups de fouet et de bâton on l'étendit sur un gril rougi au feu, et c'est sur cet autel d'un nouveau genre qu'il fit le sacrifice de sa vie comme un holocauste d'agréable odeur, le 10 août de l'an 258.

Le corps du courageux confesseur de la foi fut enseveli dans un champ que possédait la noble Cyriaque le long de la route

ROME — Saint-Laurent-hors-les-Murs.

de Tibur. Sur son tombeau, Constantin bâtit une basilique, où se conserve encore la table de marbre qu'on avait placée en dessous du gril, et sur laquelle se trouvaient les charbons ardents. Saint-Laurent-hors-les-Murs est l'une des cinq églises patriarcales de Rome. Pie IX l'avait en singulière estime, et il voulut y avoir sa sépulture ; il repose maintenant dans la crypte, ou mieux, dans l'église primitive qu'on a découverte et déblayée au milieu du siècle. Sa tombe est modeste, conformément à la volonté du testateur, mais on s'est plu à prodiguer les richesses autour du sarcophage.

L'autel de la Confession, surmonté d'un riche baldaquin, renferme les restes des diacres Laurent et Etienne. Honorés du même titre sur la terre, ils attendent ensemble la résurrection glorieuse.

Une des églises les plus célèbres en l'honneur du Saint donne sur le Corso : c'est Saint-Laurent in Lucina. Elle possède des reliques précieuses ; aujourd'hui, elles sont toutes exposées à l'occasion de la station du carême. Le peuple romain et les étrangers s'y portent en foule. J'ai eu moi-même le bonheur de toucher les chaînes du saint diacre, de contempler un morceau de sa chair rôtie, des grumeaux de son sang, et surtout le gril qui servit à son supplice ; il se compose de six barres de fer et peut avoir six pieds de longueur sur trois de largeur.

L'église est desservie par les Clercs-Mineurs qui y possèdent le corps de leur saint fondateur François Caracciolo. •' Saint-Laurent in Damaso remonte à la plus haute antiquité, mais sa célébrité ne date que du milieu du siècle, depuis qu'elle possède le tombeau du comte Pelligrino Rossi. Cet homme d'État, banni de Rome en 1815, pour ses principes révolutionnaires, y revint après trente ans d'exil, en qualité d'ambassadeur de France près le Saint-Siège. Ses idées s'étaient bien améliorées, surtout depuis ses dernières relations avec la Papauté. En 1848, sur l'invitation de Pie IX, il accepta la tâche de former un ministère. Dès lors sa mort fut décrétée par les francs-maçons qui le détestaient à cause de son dévouement à la Papauté. Plusieurs fois averti qu'on en voulait à ses jours, il n'en resta pas moins au poste d'honneur. Le 15 novembre il reçut un dernier message, plus pressant que les précédents, qui le dissuadait de se rendre à l'ouverture du Parlement ; mais il fut inébranlable. « La cause du Pape est la cause de Dieu », répondit-il. Arrivé au palais de la Chancellerie, où se tenait le Conseil législatif, il descend de voiture et remarque un mouvement inaccoutumé ; il s'aperçoit bientôt qu'il marche entre deux haies de conspirateurs ; des cris de mort déjà commencent à s'élever sur son passage. L'intrépide ministre ne connaît pas la peur, il s'avance ferme. Tout à coup il se sent légèrement touché ; il se détourne ; c'était le moment choisi ; un sicaire, désigné par les loges, le frappe de son poignard et tranche l'artère carotide mise à découvert. Le malheureux chancelle, se traîne quelques pas et va tomber, baignant dans son sang, sur les marches du palais. Il peut recevoir l'absolution du curé de Saint-Laurent in Damaso \ et meurt en disant : Gesu mio, misericordia . Il entendit, avant de rendre l'âme, les cris des ré-

volutionnaires qui acclamaient son meurtrier, le portaient en triomphe en exaltant la main qui l'avait tué. C'est ainsi que mourut ce carbonaro converti, transformé en martyr chrétien.

Saint-Laurent in Damaso est adhérent au palais de la Chancellerie. Nous l'avons dit, c'est là qu'on a déposé le corps du fidèle défenseur de la Papauté. Sur le monument qui le recouvre, et que surmonte le buste du ministre du Pape, sont gravées les paroles qu'il adressa à ceux qui voulaient le détourner de sa résolution d'aller à la Chambre d'assemblée : Causam optimam mihi tuendam assumpsi, miserebitur Deus ; Je défends la meilleure des causes, le Seigneur aura pitié de moi.

Le comte Rossi a été, dans notre temps, une des plus nobles victimes du devoir. Comme l'immortel Garcia Moreno, son frère dans le martyre, il est un type de la fidélité à la foi chrétienne poussée jusqu'à l'héroïsme. Peut-être un jour l'Église reconnaissante placera-t-elle sur ses autels leurs corps, tous deux tombés sous le fer de la franc-maçonnerie.

Saint-Laurent in Miranda est bâti sur les ruines d'un temple érigé sur le Forum romain en l'honneur d'Antonin le Pieux et de son épouse Faustine la Divine. On l'appelait in Miranda à cause des monuments qui l'entouraient.

Les Clercs -Réguliers des Écoles Pies desservent Saint-Laurent in Piscibus ainsi nommé à cause d'un marché au poisson qui se tenait auprès. On le rencontre non loin de la colonnade, en allant à Saint-Pierre.

La chapelle dite du Saint-Père, dans le palais usurpé du Quirinal, possède le chef de saint Laurent.

Le Forum romain — Dimanche, 27 mars. — Tous ceux qui viennent à Rome ne manquent pas d'aller voir le Forum romain, et de retourner plusieurs fois le visiter. Aucun lieu ne revêt un cachet d'antiquité plus prononcé. Tout y parle d'un autre âge : et ces arcs de triomphe élevés en l'honneur d'hommes illustres qui dorment depuis des siècles dans la poussière, et ces fûts de colonnes, et ce pêle-mêle de débris qui rappellent des mœurs qui ne sont plus les nôtres, et ce Cloaque maxime, œuvre d'un Tarquin, qui sert d'égout collecteur comme au lendemain de la fondation de Rome.

Le Forum est l'endroit le plus intéressant de Rome et de tout l'Occidert ; il en est le plus classique. Il a été témcin de la vie dramatique du peuple-roi; c'est bien ici, en elïet, que s'écoulait la plus grande partie des journées des anciens Ro-

mains. Les plébéiens y accouraient dès l'aube du jour ; à une heure plus avancée venaient les nobles portés sur des litières par des esclaves, et escortés de leurs nombreux clients. Aussi, sur le Forum, sous ses portiques et aux alentours, s'élevaient les édifices publics nécessaires à la vie d'un peuple : temples, basiliques ou bourses d'alors, boutiques, magasins, marchés de toutes sortes. Ici se plaidaient les causes civiles, criminelles et sociales ; les grands intérêts de l'État y étaient discutés ; on y décidait de la vie ou mort des citoyens, de la paix ou guerre avec les peuples étrangers ; on y réglait le sort du monde entier.

Cette place, en ce moment si déserte, je la vois dans mon imagination se couvrir de la foule qu'attiraient les affaires ou le plaisir. Voilà que des rassemblements se forment, grossissent; on parle avec excitation ; sans doute va s'agiter une question importante, peut-être celles des lois agraires. Les pas et les regards se portent du côté des rostres. En effet, un homme vient d'en gravir les degrés. Son regard se promène sur l'assemblée ; il jette quelques paroles qui se perdent au milieu du bruit général. Cependant la vivacité des conversations se ralentit ; le silence se rétablit, et la voix de l'orateur commence à planer sur cette masse compacte. Le calme se fait, et cette multitude, si mouvante il y a un instant, est devenue immobile ; elle est là, suspendue aux lèvres de l'orateur. Celui-ci sent bientôt qu'il a maîtrisé son auditoire ; quelque fois il se drape avec majesté dans les plis de sa toge ; d'autres fois il marche à grands pas dans la tribune, et l'auditoire le suit dans ses mouvements, s'emporte ou s'apaise, condamne ou absout avec lui.

La harangue est terminée ; l'orateur descend de la tribune aux acclamations de tout le peuple ; tous les esprits sont convaincus. Y a-t-il triomphe plus complet ? Ce ne sont pas des corps qui tombent sous le tranchant du glaive, mais, des volontés qui s'inclinent sous la puissance de la parole.

La foule s'écoule lentement, et la vaste enceinte est de nouveau déserte. Je me retrouve, moi-même, seul, assis sur des ruines, tandis que règne autour de moi le calme de la solitude.

Le Forum remonte au berceau du peuple romain. C'était une plaine basse et marécageuse qui séparait le mont Palatin de celui du Capitolc. Le Capitole était occupé par les Sabins ; sur le Palatin s'étaient fixés les aventuriers que Romulus avait attachés à sa fortune. Des sujets aussi peui ecommandables, ne pouvant trouver des femmes qui consentissent à unir leur sort au leur, la tradition rapporte qu'ils recoururent à la ruse et à la violence. Romulus organisa donc des jeux publics,

et invita les nations voisines. Les Sabins surtout accoururent en foule. Or, pendant la représentation, voilà que tout à coup, à un signal donné, les Romains se jettent sur les spectateurs, enlèvent les filles des bras de leurs mères, et les emportent dans leurs demeures. C'était un cas de guerre, s'il en fut jamais. A quelque temps de là, les deux peuples étaient aux prises dans la plaine même qui avait été témoin de l'enlèvement. Mais au plus fort de la mêlée, les Sabines se jettent au milieu des combattants, vont d'un camp à l'autre, implorent, supplient, font tant enfin qu'elles voient tomber les armes des mains de leurs parents, et des maris que la force leur a imposés. La plaine qui retentit des cris de joie des nouveaux alliés et devint le rendez -vous du peuple sabino-romain, c'est le Forum.

C'est ici que la nation appelée à la domination du monde, et à des destinées encore plus grandes sous le règne du Christ, viendra sans cesse retremper son courage. C'est ici qu'on la retrouvera aux heures solennelles de son existence mouvementée, alors que ses ennemis l'attaqueront de toutes parts, la presseront, voudront l'étreindre dans un suprême effort, et se réjouiront croyant déjà la voir étendue sans vie. C'est alors que nobles et plébéiens, réunis sur le Forum, se confondront dans un même sentiment de patriotisme.

Au milieu d'un silence religieux, on sent battre le cœur de tout un peuple en souffrance. Mais, avant de succomber, il fait appel à toutes les énergies latentes au fond de tout être qui ne veut pas périr, et les confie à un dictateur. La mission de celui-ci est de retenir la vie qui s'en va, de livrer la bataille décisive. N'en doutez pas, il reviendra vainqueur ; et cette même place, que recouvrait déjà l'ombre de la mort, se ranimera sous le souffle de la victoire.

Le dictateur, lui, calme au milieu de l'enthousiasme public, remet au pays les pouvoirs extraordinaires qu'il en a reçus, et l'on verra un Cincinnatus retourner à la campagne, reprendre les mancherons de la charrue après avoir tenu les rênes du gouvernement, grand dans la guerre, plus grand dans la paix.

La patrie prend un regain de vigueur, son sang purifié coule plus généreux, et elle continue sa marche vers ses sublimes destinées, confiante dans la fortune de Rome.

Le Forum, hélas ! comme toutes les institutions humaines, devait avoir ses jours de deuil et de désolation. Il subit le sort de la ville dont il était le centre. Lors des invasions des barbares, pillé, saccagé, il vit ses monuments renversés, et devint un champ public. A l'endroit où fut le Forum romain, à vingt-

cinq pieds au-dessus du sol antique, on installa un marché aux bestiaux, ce fut le Campo vaccino. Pendant des siècles les Romains fouillèrent dans ces ruines, exploitèrent les monuments comme des carrières, se servant de leurs pierres pour construire des édifices publics et des palais.

Ce n'est que sous Pie IX que fut inauguré un travail intelligent et artistique qui se continue sous le gouvernement des rois-usurpateurs.

La pioche et la pelle ont fait sortir le Forum de son enfouissement séculaire.

Parmi les monuments échappés aux ravages du temps, aux spoliations des barbares et des peuples civilisés, le mieux conservé est l'arc de triomphe de Septime-Sévère, dont les trois arceaux forment une façade de quatre-vingt pieds de largeur et de soixante-quinze de hauteur. On monte sur la plate-forme par un escalier pratiqué dans une arcade latérale.

Plusieurs temples païens ont été changés de destination et consacrés au culte du vrai Dieu. Telle l'église des Saints- Côme-et-Damien. A l'endroit où elle est bâtie se passa jadis un événement remarquable. Simon le Magicien, pour détruire l'effet des miracles des apôtres, avait annoncé qu'il s'élèverait dans les airs. La foule était accourue pour être témoin du prodige ; l'empereur Néron lui-même était présent avec toute sa cour. Le magicien, en effet, commence son ascension, et les applaudissements éclatent de toutes parts. Mais un homme perdu dans la foule, priait à genoux : c'était saint Pierre. Et voilà que tout à coup le triomphateur d'un moment tombe pesamment sur les dalles du Forum. L'humble prière avait triomphé de l'art du magicien. Ainsi le raconte la tradition.

On voit encore le soubassement du temple où les Vestales entretenaient le feu sacré, et conservaient le Palladium, statuette de Minerve apportée, suivant la tradition, de Troie en Italie par Enée.

Quelques ruines marquent encore la place du temple de Janus dont les portes restaient ouvertes pendant la guerre, sans doute pour inviter le peuple à venir y prier les dieux pour le succès des armées romaines. Deux fois seulement, jusqu'à Auguste, elles se fermèrent pour annoncer la paix.

Et que d'autres ruines et monuments qui mériteraient d'être mentionnés !

* * Saint-Denis — Mercredi, 30. — L'Église de Saint-Denis a

été bâtie en 1619 par des religieux français de l'Ordre de la Rédemption ; aujourd'hui encore ce sont des enfants de saint Jean de Matha, venus d'Epsagne et établis à Saint-Charlesaux-Quatre-Fontaines, qui la desservent, ainsi que le couvent de filles adjacent.

C'est là que je dis la messe depuis mon retour de Terre Sainte ; mon compagnon d'autel est M. l'abbé E. Labrosse ; selon la coutume observée dans notre chapelle, nous nous servons la messe successivement l'un à l'autre.

L'église est tout à côté du collège ; tous les jours nous passons plusieurs fois devant la porte ; mais rien ne la distingue des bâtisses environnantes.

En Egypte, il y avait la ville aux cent portes ; Rome est la ville aux centaines d'églises. Il y en a paraît -il, autant que de jours dans l'année. Plus de soixante sont consacrées à la Mère de Dieu ; les martyrs illustres des premiers siècles ont chacun la leur, et quelquefois, plusieurs sont dédiées au même saint pour rappeler les diverses circonstances de sa vie et de sa mort. Des papes, des rois, des familles opulentes ont tenu à honneur d'élever des monuments de leur piété dans la Ville Éternelle.

De leur côté les Ordres religieux* sont venus de par tout le monde fonder chacun une maison à Rome pour y puiser à la source même la science ecclésiastique et l'esprit de l'Église romaine.

Rome est la terre classique de l'esprit chrétien. L'air qu'on y respire en est imprégné. Tout y porte à Dieu, et on se sent devenir plus religieux. Que d'hommes venus en simples curieux y ont trouvé leur salut, et parmi les plus illustres, Louis Veuillot ! C'est ici qu'il a trempé sa foi et scellé son attachement inébranlable à la Chaire de Pierre. Un voyage à Rome, c'est un bain fortifiant qui répare les forces de l'âme et lui rend son énergie pour le bien.

La capitale du monde catholique est l'antithèse de la capitale du monde profane. A Paris tout est fait pour charmer les sens. Il y souffle un vent qui énerve et amollit le caractère. Insensiblement on se fait indifférent aux choses de la foi. Les jeunes gens surtout sont bien exposés à se laisser éblouir par des apparences trompeuses et à courir après des plaisirs qu'on leur présente sous toutes les formes. Hélas ! trop souvent des étudiants arrivés chrétiens convaincus de leur pays s'en retournent avec une foi blessée.

Les mondains aiment Paris et s'y plaisent ; Rome est la pa-

trie des croyants. A Paris, on oublie facilement ses devoirs religieux ; à Rome, on les reprend quand on les a négligés.

Rome offre à l'âme des jouissances intimes, elle renferme des séductions pour l'esprit et le cœur qui finissent par attacher à son sol béni et à son ciel d'azur. Grégoire XVI avait coutume de dire aux personnes qui allaient le voir avant leur départ : « Combien de mois avez-vous passés à Rome » ? Si l'on répondait : « Six mois », il ajoutait aussitôt : « Au revoir » ! C'est que Rome après un séjour prolongé devient une seconde patrie où l'on sent le besoin de revenir.

Je ne connais pas sort plus heureux pour un prêtre retiré du ministère que d'aller terminer ses jours à Rome, occupé à visiter les églises, à suivre le cycle de ses fêtes quotidiennes, et à assister aux démonstrations qui ne cessent de se succéder dans la ville des Papes.

""^ A l'œuvre et a l'épreuve — 31 mars. — Je viens de lire d'un seul trait le nouveau livre de Laure Conan : A Yœuvre et à Vépreuve.

D'instinct, je n'aime pas les romans ; c'est une suite d'aventures qui passent comme les tableaux d'une lanterne magique, et les personnages agissent au gré de l'auteur comme des marionnettes au bout de leur ficelle. D'ailleurs nous n'avons qu'à donner libre cours à notre imagination et elle se peuplera de héros imaginaires. Mais A V œuvre et à Vépreuve est un roman semi-historique ; c'est la vie, esquissée à grands traits, du Père Charles Garnier tué en haine de la religion par les farouches Iroquois. De fait, notre histoire est une mine inépuisable pour tous nos écrivains ; Laure Conan n'en a suivi qu'un mince filon.

Un intérêt tout particulier s'attache aux pionniers de la foi et de la colonisation dans notre patrie. On aime à savoir ce qu'ils ont été, avant de les voir à l'œuvre et à l'épreuve sur le théâtre de leurs travaux ; on aime à les suivre lorsqu'ils font un voyage au pays des ancêtres. Monsieur Garnier demeure à Paris. Son fils Charles se sent appelé aux missions lointaines du Canada ; il est encouragé dans ses généreux desseins par M. de Champlain qui vient passer une journée au milieu de la famille du futur missionnaire. Le fondateur de Québec parle volontiers de sa colonie naissante. Comme il expose avec enthousiasme son projet d'implanter une nouvelle France sur le sol d'Amérique ! C'est le rêve de sa vie. Les obstacles pa-

missent insurmontables, mais il a la foi dans l'avenir, et il mourra au poste où la Providence l'a placé. Le Père de Brébceuf, l'homme à la haute stature, aux résolutions énergiques, au dévoûment surhumain, vient à son tour sous le même toit. Il fait connaître ses missions huronnes ; il dit ses espérances et ses déboires, ses misères et ses consolations. Il retournera aux grands lacs, car c'est là qu'il veut mourir au milieu de ses chers sauvages. Plus tard on apprend que le Père Jogues doit célébrer dans la chapelle du Collège de Clermont. On se presse pour voir le martyr ; on le supplie de montrer ses doigts mâchés, écorchés, brûlés en haine de la foi.

Le roman historique de Laure Conan renferme des scènes émouvantes, des situations qui empoignent. Par temps, on se surprend des larmes aux yeux.

L'intrigue se résout par le martyre. Cela peut déplaire à certains lecteurs accoutumés à voir tous les récits se terminer par le mariage, dénouement traditionnel. Mais le martyre n'est-il pas la plus belle fin d'une vie consacrée au service de Dieu dans les missions ?

Cependant A Y œuvre et à V épreuve n'obtiendra peutêtre pas tout le succès qu'on serait en droit d'attendre. Il est difficile de faire d'un saint un herps de roman sans blesser quelque peu la vraisemblance.

M. l'Abbé M. -T. Labrecque, évêque de Chicoutimi — Québec quois a Rome — Vendredi, 8 avril. — Depuis quelque temps il est question de notre diocèse. Mgr Bégin, après deux années passées sur le siège épiscopal de Chicoutimi est devenu coadjuteur du cardinal-archevêque de Québec. M. l'abbé Laflamme, de l'Université Laval, nommé pour lui succéder, a décliné l'honneur de l'épiscopat, et ses raisons ont été acceptées par la Sacére Congrégation de la Propagande. Aujourd'hui, on nous apprend que le choix est tombé sur M. l'abbé M.-T, Labrecque, Directeur du Grand Séminaire de Québec et professeur de théologie morale. J'ai bien connu le nouveau titulaire pendant les années du cours classique ; il me précédait de trois classes. En 1885, j'ai eu l'honneur de le recevoir dans mon presbytère d'Alma ; il était accompagné de M. l'abbé 01. Mathieu, Directeur du Petit Séminaire. Je ne veux pas retarder à lui écrire pour lui présenter mes félicitations, déposer à ses pieds le tribut de mes hommages, et me souscrire son fils dévoué en Notre-Seigneur.

J'ai le plaisir de rencontrer de temps en temps un cousin québecquois, M. Gaspard LeMoine, qui voyage avec toute sa famille. Il a traversé l'Espagne, séjourné en Algérie, et partira bientôt pour le Canada.

Aujourd'hui sont arrivés MM. les abbés Nap. Cinq-Mars et Aur. Angers. Eux aussi ont passé la saison rigoureuse sous le beau ciel de l'Algérie : puis ils ont fait le pèlerinage de Terre Sainte.

C'est toujours une joie pour notre petite colonie de faire de nouvelles recrues.

Ce soir doit partir M. l'abbé Raym. Casgrain. Il est impatient de se retrouver dans sa retraite du Bon-Pasteur de Québec ; son pèleringae de Terre Sainte l'a fatigué.

Mgr Têtu et son frère, M. l'abbé Alphonse, ainsi que M. le curé Faguy ne partiront que le 28 du courant pour Paris où ils séjourneront un mois avant de s'embarquer au Havre pour New-York.

Le Palatin — 9 avril. — La tradition place sur le Palatin la demeure des premiers héros du Latium, Evandre et Faustulus. Cette colline a été le berceau de Rome ; c'est à ses pieds que les eaux du Tibre, en se retirant, laissèrent à sec le panier flottant qui contenait les frères jumeaux Romulus et Rémus. Toujours suivant la tradition, les deux innocentes victimes de l'ambition d'un oncle usurpateur furent nourris par une louve. Reconnus pour être du sang royal, ils reçurent un domaine. Ce fut autour du Palatin que Romulus traça avec le soc d'une charrue les limites d'une ville nouvelle ; elle s'étendit bientôt sur les six collines environnantes qui sont : au nord et à l'est, le Capitole, le Quirinal, le Viminal et l'Esquilin ; au sud, le Cœlius et l'Aventin. Dans les temps plus rapprochés de nous, la ville envahit le Vatican, le Montorio, le Janicule et le Pincio. Sur la colline où Romulus creusa une caverne pour sa demeure, les rois, ses successeurs, eurent leur résidence ; sous la République, les familles les plus considérables et les personnages célèbres s'y établirent. Là naquit Auguste. Devenu empereur, il y bâtit un palais qu'il laissa à l'État pour l'usage des Césars. Ceux-ci luttèrent de luxe et d'extravagance pour l'agrandir et l'embellir. Caligula, sous le prétexte d'aller plus facilement causer avec Jupiter Capitolin, lit jeter sur le Forum un pont qui relia le Capitole au Palatin. Mais le comble de la folie fut la Maison d'or de Néron. D'un luxe inouï et de dimensions

colossales, elle couvrait les monts Palatin, Cœlius et Esquilin, et les vallées qui les séparaient ; ses dépendances s'étendaient jusqu'à Sainte-Marie-Majeure. Un auteur contemporain nous dit qu'elle menaçait d'envahir toute la ville. On se fait difficilement une idée de la richesse des salles. Dans les festins les fleurs tombaient des balcons d'or sur les convives ; des tuyaux répandaient les parfums, tandis que les voûtes changeaient de décor pour varier le spectacle. Au dehors, des portiques à triple rang de colonnes s'allongeaient sur des parcours d'un mille. Mirage des eaux, obscurité mystérieuse des bois touffus, solitude des vastes plaines, gaîté des prairies verdoyantes et des vignes champêtres : tout se réunissait pour charmer les regards et captiver les sens. Dominant tout de sa superbe, la statue de Néron s'élevait, d'or et d'argent, à cent vingt pieds dans les airs. En la contemplant et tout ce qui l'entourait, Néron se crut quelque chose ; il se prit pour un habitant de l'Olympe. Il eut cependant la modestie de dire : « Enfin, je suis logé comme un homme ».

Voilà où peut conduire la sottise humaine, quand rien n'y fait contre-poids. En ces temps de civilisation païenne, plus de la moitié du genre humain respirait pour satisfaire les caprices d'un petit nombre d'hommes. C'est ce luxe effréné, cette orgie de jouissances qui ont tué la Rome des Empereurs.

Les fouilles qu'on poursuit encore sur le Palatin nous révèlent les richesses incomparables du peuple-roi, sa puissance et son génie, mais elles proclament aussi bien haut le néant des choses humaines.

Pour nous, chrétiens, en visitant les ruines du palais des Césars, nous nous rappelons avec bonheur et orgueil que la religion du Christ pénétra sous ces lambris dorés, et qu'au milieu de cette cour corrumpue où figuraient une Messaline et une Agrippine, la honte de leur sexe, vivaient des chrétiens aux mœurs pures à qui saint Paul adressait des saluts.

Sur le mont Palatin s'élève l'église de Saint-Bonaventure habitée depuis des siècles par les Franciscains de la Stricte Observance ou les Alcantarins. Elle possède un trésor bien précieux, le corps de saint Léonard de Port-Maurice, si parfaitement conservé qu'on le croirait vivant.

Le Capitole — Après avoir peuplé le Palatin, la petite colonie de Romulus ne tarda pas à envahir le mont Capitolin C'est là que Tarquin le Superbe bâtit un temple destiné à de

venir le plus vénérable du vieux monde romain. Ses trois nefs, surmontées d'autant d'édicules, étaient consacrées, celle du milieu à Jupiter, le maître des dieux, une autre à Junon, son épouse, et la troisième, à leur fille Minerve. Le temple mesurait plus de huit cents pieds de circonférence, et la triple colonnade du portique dominait toute la ville. Il s'élevait sur l'un des sommets qui émergeaient du Capitole ; l'autre monticule supportait la forteresse entourée de murailles et de hautes tours. Entre les deux mamelons s'étendait cet espace libre où Romulus avait ouvert un asile aux étrangers pour grossir le noyau de sa colonie naissante. Au sud de la colline le roc était coupé à pic ; c'est là qu'on précipitait les criminels coupables de haute trahison. L'effroi qu'inspire encore aujourd'hui la pensée de la roche Tarpéienne est purement classique depuis l'exhaussement du sol du côté du Tibre.

Le Capitole, la plus petite des collines de Rome mais la plus célèbre, a subi le sort de la ville dont il était le centre. Ruiné à diverses reprises, il fut abandonné ; une partie même prit le nom de mont des Chèvres. Au XIIIe siècle les idées républicaines qui hantèrent les esprits des Romains remirent la colline en honneur. Le préfet de Rome dut y fixer sa résidence, et les officiers publics y tinrent leurs séances.

Le Capitole actuel comprend l'ïntermont d'autrefois. On y monte par un escalier construit d'après les plans de Michel- Ange. A la naissance de la rampe, deux lions, vomissant l'eau par la gueule, semblent garder la colline historique. A demihauteur, à gauche, l'État entretient une louve et son louveteau en souvenir d'un fait cher au cœur des Romains. Au sommet se dressent les dompteurs Castor et Pollux à côté de leurs chevaux de guerre. Puis s'ouvre devant nous une vaste cour carrée dont le centre est occupé par la statue équestre de Marc- Aurèle, la seule du genre que l'antiquité nous ait léguée. C'est un chef-d'œuvre. La figure martiale de l'empereur nous frappe tout d'abord ; le coursier achève de fixer notre attention avec sa tête où tout semble vivre, sa croupe artistement arrondie, ses jarrets fortements tendus ; on croirait qu'il va s'élancer. Un artiste ne se lassait d'admirer cette œuvre d'art. A la fin, impatient de l'invariable immobilité du groupe silencieux, il s'écria : « Marche donc î Oublies-tu que tu vis » ? Il oubliait lui-même qu'il n'appartient qu'à Dieu de donner à la matière le souffle de la vie.

Au fond du quadrilatère est le palais des Sénateurs ; à droite celui des Conservateurs ; et à gauche, le Musée. En compa-

gnie de MM. les abbés Cinq-Mars et Angers, j'ai visité toutes les œuvres intéressantes qu'ils renferment ; nous y passâmes l'après-midi.

C'est dans le Musée que se trouve la statue du gladiateur mourant. On reconnaît un Gaulois. Il s'est infligé une blessure mortelle pour échapper à l'esclavage, et la vie s'écoule avec son sang. Mais il est heureux, car il meurt libre et indompté. On s'intéresse au sort du malheureux vaincu, car on reconnaît en lui l'expression, exagérée sans doute, de l'un des sentiments les plus nobles de la nature humaine, l'amour de la liberté.

L'héroïque Gaulois rappelle le premier Brenn, chef des Gaules, qui marcha contre Rome, quatre cents ans avant notre ère et s'en empara. Il était noble dans sa fierté barbare. Aux ambassadeurs qui lui demandaient la raison de sa campagne : « Notre droit, dit-il, c'est celui qui vous a fait attaquer tant de peuples que vous avez réduits en esclavage ; nous le portons à la pointe de nos épées ; tout appartient aux braves ». Il respectait les campagnes qu'il traversait : « Ce sont les Romains, criait-il en passant, que nous allons combattre ; c'est à eux seuls que nous en voulons >/. Une victoire éclatante conduisit les Gaulois jusqu'au pied du Capitole où ils furent témoins d'une scène dont la grandeur l'emportait sur les élans sublimes de leur fière nature. Ils parcouraient la ville en vainqueurs et la pillaient, lorsque, arrivés au palais des Sénateurs, ils aperçurent des vieillards gravement assis à l'entrée du vestibule, tous revêtus des insignes de leur dignité et appuyés sur leurs bâtons d'ivoire, immobiles comme des statues et plongés dans un silence solennel. Une longue barbe blanche tombait sur leurs poitrines et ajoutait encore à la majesté de leur attitude. Les barbares crurent voir une assemblée des dieux de l'Olympe, et restèrent interdits. L'un d'eux cependant s'avance et ose toucher la barbe d'un sénateur ; celui-ci indigné le blesse aussitôt avec le bâton qu'il tient à la main. Le Gaulois irrité tue le Romain. Ce fut le signal du massacre ; les cruels vainqueurs se jettent sur ces hommes sans défense qui se laissent égorger sur place sans bouger. Une nation qui possède des citoyens de cette trempe ne peut périr.

Sept mois durant les Gaulois assiégèrent le Capitole sans pouvoir s'en emparer. A la fin, confiants, à la faveur d'un passage secret qu'ils avaient découvert, ils montaient à l'assaut lorsqu'ils furent trahis par les oies sacrées du Capitole que le bruit des pas avaient réveillées. Un Romain se présenta le

premier et soutint d'abord seul l'effort des assaillants, et donna ainsi le temps aux troupes d'accourir et de repousser l'ennemi.

Brennus consentit enfin à faire la paix moyennant mille livres d'or. Pour le peser les barbares apportèrent de faux poids ; et, comme les Romains se plaignaient de cette supercheiie, Brennus, jetant son épée dans le plateau de la balance, répondit : « — Malheur aux vaincus » ! Mais Camille, nommé dictateur dans son exil, arrivait en toute hâte et s'écriait fièrement : « Des Romains se rachètent avec du fer et non avec de l'or ». Une lutte décisive s'engage ; les Gaulois sont vaincus ; et Camille victorieux est salué du beau titre de second Fondateur de Rome.

Et que d'autres faits d'armes glorieux rappelle le mont à jamais célèbre du Capitole !

Le Pincio — Je me suis rendu au Pincio en compagnie de mon confrère M. l'abbé Nadeau. Le Pincio était autrefois un jardin, ou plutôt une vigne. Napoléon, pendant l'occupation de Rome, en commença la transformation ; après la chute de l'empereur, Pie VII en termina les embellissements, mais à Valadier revient l'honneur d'avoir créé cette promenade publique qu'on admire aujourd'hui et qui est l'une des plus belles de l'univers.

Deux heures avant le coucher du soleil, Rome, jusque-là engourdie dans la sieste de l'après-dîner, se réveille comme d'un long sommeil. Il se produit alors comme un redoublement de vie. Les rues se remplissent, les places publiques s'animent. Le Pincio surtout se peuple de tout un monde et revêt un air de gaîté extraordinaire ; la foule des Romains et des étrangers, avides d'air pur et de délassement, le sillonnent en tous sens ; on parcourt les sentiers qui se croisent, les allées ombreuses et les bosquets fleuris ; on s'arrête pour respirer le parfum des fleurs, en admirer des couleurs variées ; on aime à se reposer sur les tapis de verdure. Les hommes s'entretiennent gravement entre eux, tandis que les femmes étalent les couleurs voyantes de leurs toilettes et que les enfants jouent sur le gazon. Çà et là on rencontre des étudiants aux uniformes divers, parlant théologie, discutant des questions controversées ou se livrant aux études arides de la métaphysique.'

Mais les sons joyeux de la fanfare se font entendre ; et voilà que toutes les directions accourt cette population mouvante ; elle se groupe au pied d'une estrade sur laquelle est une fanfare

d'une cinquantaine de musiciens. Un chef d'orchestre conduit ces instrumentistes, mais comme par la pensée, tellement ses mouvements sont rares et presque imperceptibles. Avec les derniers accords se dispersent les auditeurs ; dans quelques quarts d'heure, d'autres viendront les remplacer lorsqu'on exécutera un nouveau morceau.

Pendant ce temps, de pompeux équipages suivent le large chemin qui contourne la montagne, et s'échappent par la place du Peuple.

A la sortie du Pincio, nous nous arrêtons sur la terrasse pour admirer le panorama qui se déroule sous nos yeux. Toute la ville est à nos pieds. A l'extrémité ouest, le dôme de Saint- Pierre s'élève au-dessus de tout ce qui l'entoure et se détache sur le ciel bleu. La basilique Vaticane jouit du privilège des grands hommes de l'histoire : ses proportions grandissent avec la distance comme la renommée de ceux-ci grandit avec les siècles.

Nous passons auprès de la villa Médicis qui date du XVIe siècle. Sous Napoléon elle devint le siège de l'Académie des Beaux-Arts. C'est là que la France encore aujourd'hui envoie ses jeunes artistes se perfectionner dans leurs études.

A l'église de la Trinité-des-Monts on chantait le salut ; nous y entrâmes. Toutes les chaises étaient louées, et nous nous mêlâmes à la foule qui se tenait debout ; elle était tellement pressée qu'au moment solennel de la bénédiction, à peine pûmes-nous remarquer un léger mouvement de tête pour témoigner de l'adoration du cœur. La plupart des assistants étaient venus pour des motifs de foi ; mais aussi, les décorations, le chant un peu théâtral, en avaient attiré un bon nombre.

Villa Pamfili — 11 avril. — Avec une dizaine de confrères j'ai fait la promenade de l'après-midi sur le mont Janicule de l'autre côté du Tibre, au sud du Vatican. Nous nous sommes rendus jusqu'à la villa Pamfili en passant par la porte Saint-Pancrace.

La noblesse romaine sait faire grand, et ses nombreuses villas autour de la ville sont d'une magnificence royale. Celle que nous visitons aujourd'hui est remarquable entre toutes ; elle est la plus étendue ; sa circonférence mesure plus de cinq milles. Partout l'art le dispute à la nature. Ce ne sont que jardins, grottes champêtres, pièces d'eau, fontaines jaillissantes, et, jetés çà et là, statues, bustes, bas-reliefs. Des pins se

culaires y élèvent leurs panaches à des hauteurs prodigieuses.

Deux fois la semaine les portes de la villa Pamfili-Doria ou Belrespiro, comme disent les Italiens, s'ouvrent au public. Comme dans les autres villas de Rome les simples fiacres ne sont pas admis à rouler sur ses avenues princières ; les voitures à deux chevaux ont seules ce privilège ; ce jour-là elles étaient nombreuses ; nous les voyions circuler dans toutes les directions, le long des lacs, au fond des vallées, sur le versant des collines, suivant les ondulations du terrain.

La terre que nous foulons est une terre glorieuse pour la France. C'est ici qu'en 1849 le général Oudinot établit ses quartiers ; c'est par la porte Saint-Pancrace qu'il rentra victorieux dans Rome pour la remettre à son maître légitime.

Pie IX, élevé sur le trône pontifical aux acclamations de tout le peuple, avait prodigué les bienfaits autour de lui, et pour don de joyeux avènement, accordé une amnistie générale. Mais semez les bienfaits dans le cœur des méchants, et vous récolterez les trahisons et les ingratitudes. Moins de trois ans après, fait prisonnier dans son propre palais par ces mêmes hommes qu'il avait graciés, il était obligé de s'enfuir à Gaëte.

C'est la gloire de la deuxième République d'avoir rendu Rome au Pape et au monde catholique. En cette circonstance le cœur du Président battit à l'unisson de celui de la fille aînée de l'Église. On reconnaît ici la France de Charlemagne, la France laissée à l'inspiration de ses sentiments généreux et chrétiens. Elle sortit de cette campagne, fière du devoir accompli ; elle y trouva un regain de force et de vaillance qui la rendra plus tard invincible sur les champs de bataille de la Crimée.

La prise de Sébastopol suivit de près la délivrance de Rome, comme, hélas ! la catastrophe de Sedan arriva quelques mois après le rappel des troupes en garnison à Rome. Le carbonaro Bonaparte se devait à ses frères de la Jeune Italie ; il lui appartenait de préparer la voie aux brigands de Garibaldi. Mais Dieu a toujours son mot à dire dans le gouvernement du monde, et quelquefois sa voix est éclatante. L'empereur, comme son oncle, vit la couronne tomber de son front humilié et dut prendre pour toujours le chemin de l'exil.

La nation française a une mission providentielle sur la terre, celle de défendre la Papauté. Son sort est uni intimement à celui de l'Église. Si elle prévariquc, malheur à elle ! L'histoire est là pour le prouver. Pareille à la locomotive jetée en dehors de ses rails, elle éprouve des chocs, des soubresauts terribles qui la secouent et l'ébranlent avec violence. C'est l'état

où nous la voyons aujourd'hui, se débattant dans les crises polictio-religieuses et sociales qui l'épuisent. Qui viendra la remettre sur le champ d'honneur, qu'elle ne peut quitter impunément ? Pendant un demi-siècle, le descendant de ses rois très chrétiens, le seul capable peut-être de la sauver, s'est tenu à la frontière, attendant l'heure propice qui n'a pas sonné. Henri V est descendu au tombeau. Et maintenant que va-t-elle devenir ? Sur la couche d'iniquité que lui ont faite les principes de 89, et sur laquelle elle se retourne péniblement comme un malade en proie à d'affreux cauchemars, elle ne peut vivre toujours. Un peuple sans foi est un peuple sans loi ni famille qui doit périr infailliblement si Dieu ne l'arrache à son sens reprouvé par un miracle de la grâce.

La Sgala Santa — Dimanche des Rameaux, 10 avril. — On montait au palais de Ponce-Pilate à Jérusalem par un escalier de vingt-huit degrés. Notre-Seigneur le gravit quatre fois dans sa Passion : une première, lorsqu'il fut traduit devant le gouverneur romain par le grand-prêtre Caïphe ; renvoyé de Pilate à Hérode, il le descendit, et, au retour, le remonta affublé de sa robe de dérision ; une quatrième fois il sanctifia ces marches vénérables lorsqu'il prit le chemin du Calvaire, la tête couronnée d'épines et le corps couvert de plaies sanglantes. C'est donc une relique bien précieuse que cet escalier ; aussi lorsqu'il fut transporté à Rome par les soins de l'impératrice Hélène, fut-il reçu avec des transports d'enthousiasme. On le reconstruisit dans l'église qu'on lui avait préparée. Par respect les ouvriers ne voulurent pas le toucher de leurs pieds ; ils posèrent d'abord la marche supérieure, puis l'avant-dernière et continuèrent ainsi en descendant jusqu'à la première du bas.

Il s'établit immédiatement un courant de pieux pèlerins à la Scala Santa. On la montait avec les sentiments les plus vifs de componction et de pénitence, et souvent en versant d'abondantes larmes à la pensée des souffrances de l'Homme-Dieu. Le marbre s'usait sous les genoux des pèlerins ; on dut le couvrir de madriers de noyer qu'on renouvela plusieurs fois depuis.

J'ai été heureux de venir, moi aussi, monter après tant d'autres, et en me traînant sur les genoux, cet escalier que gravit, le premier, Jésus-Christ mon Sauveur, de le baiser avec respect, et de contempler par les espaces laissés libres entre les madriers, les marches elles-mêmes que foulèrent ses pieds divins.

On descend par deux escaliers latéraux, non sans avoir jeté un coup d'œil sur les statues si expressives de VEcce Homo et de la Trahison de Judas et avoir fait une fervente prière au sanctuaire Sanctà sanctorum, l'un des plus précieux du monde par les saintes reliques qu'il renferme, comme l'indique l'inscription latine : Non est in toto sanctior orbe locus, il n'est point de lieu plus saint dans le monde. On y vénère, en effet, une image miraculeuse du Sauveur, un pain de la dernière Cène, l'éponge de la Passion, un fragment de la lance de Longin, un petit morceau du saint Sépulcre, des fragments de la colonne de la flagellation, et de la colonne de la Lithostrotos.

La Scala Santa est sous la garde des Pères Passionistes qui ont leur couvent tout auprès. Lorsque je me présentai ce matin dans leur chapelle pour dire la sainte messe, un Frère ne voulut pas d'abord accepter mon Celebret, mais le Supérieur qu'il alla chercher, me fit des excuses, et m'invita à prendre le café. J'acceptai volontiers et ainsi je ne m'éloignai pas de Saint- Jean-de-Latran où je voulais assister à la bénédiction des rameaux.

Saint-Jean-de-Latran — Le premier pape, saint Pierre, en fixant sa résidence à Rome, attacha à ce siège la prérogative du souverain pontificat. Le second évêque de Rome, saint Lin, par le fait même de son élection devint le second pape, le deuxième anneau de la chaîne ininterrompue des Souverains Pontifes. Dans Rome, Saint-Pierre est la basilique du Pape ; mais c'est Saint-Jean-de-Latran qui est la cathédrale de l'évêque, et c'est ce siège qui comporte la dignité de la Papauté, comme à d'autres appartiennent de droit les titres d'archevêché et de patriarcat. Aussi est-elle la première des églises du monde dans la hiérarchie catholique, comme l'atteste l'inscription qu'on lit sur les murs : Sacrosancta Lateranensis ecctesia omnium urbis et orbis ecctesiarum mater et caput. Et les chanoines qui la desservent ont le pas sur ceux de Saint-Pierre, même dans la basilique Vaticane.

Saint-Jean-de-Latran remonte au berceau du christianisme. Après trois siècles passés sous terre, les Papes quittèrent les demeures ténébreuses des Catacombes pour prendre possession du palais de l'ancienne famille des Latrans que Constantin leur avait donné et qu'ils habitèrent jusqu'à leur séjour à Avignon. Sous le régime des rois usurpateurs de la maison de Savoie, la basilique et le palais de Latran jouissent, comme

le Vatican et Castel-Gandolfo, du privilège de l'exterritorialité, en vertu de la loi des Garanties du 13 mai 1871.

La basilique de Latran a un portique imposant. La colonnade soutient une balustrade que domine la statue colossale du Sauveur entourée des statues de quatorze des principaux saints de l'Église. C'est de la loggia du milieu que le Pape dans des temps plus heureux donnait la bénédiction apostolique Urbi et Orbi le jour de l'Ascension. On pénètre dans les cinq nefs de l'intérieur par cinq portes dont l'une, celle du milieu, la porte Sainte, reste murée et ne s'ouvre que l'année du jubilé.

L'autel papal renferme la table sur laquelle saint Pierre offrit les saints Mystères ; il est surmonté d'un superbe baldaquin qui contient les chefs des apôtres Pierre et Paul.

La chapelle la plus riche est celle des Orsini, qui renferme les caveaux de cette illustre famille. Dans la chapelle des Chanoines se trouve la stalle réservée aux rois de France depuis Henri IV qui obtint ce privilège par un don princier. L'église de Latran porte le nom d'église d'or à cause du trésor de ses reliques. Elle possède un bras de sainte Hélène, une partie du cerveau de saint Vincent de Paul, du sang de saint Charles Borromée, la coupe empoisonnée qui fut présentée à l'apôtre saint Jean, une partie du manteau de pourpre dont Jésus-Christ fut couvert par dérision.

C'est dans l'église de Saint- Jean-de-Latran que j'assistai à la bénédiction des rameaux. De chaque côté du chœur s'ouvraient des loges destinées à des familles distinguées. Dans la nef on avait installé des estrades d'une manière grossière ; les joints entre les madriers étaient tellement prononcés que mon bréviaire passa à travers, et je dus payer un bambin pour aller le chercher en rampant sous le plancher provisoire.

A un moment donné j'entendis un bruit confus de pas en arrière de l'église ; c'était la foule qui se précipitait pour recevoir les rameaux que des chanoines distribuaient aux assistants. Ils étaient bien communs, mais ceux que reçurent les chanoines et des personnages importants étaient d'olivier et artistement travaillés.

Jeudi saint — Une grande tristesse se répand sur la terre ; car demain est l'anniversaire de la mort de l'Homme-Dieu. Les temples sont remplis d'un deuil qui pèse comme un manteau de plomb. L'autel dépouillé de tout ornement, découvre aux

regards inquiets son tabernacle entr'ouvert et vide. Cependant, d'une chapelle retirée s'échappe une lueur craintive ; c'est le reposoir. Le pieux fidèle dirige ses pas de ce côté ; il y retrouve son Dieu entouré d'honneur, et il est heureux de déposer à ses pieds les sentiments d'amour et de reconnaissance qui l'animent. L'Église, semble partagée entre deux sentiments : sentiment de douleur à la vue de son divin Maître trahi et livré à ses ennemis ; sentiment de joie au souvenir de la Sainte Eucharistie instituée en ce jour. Le dépouillement des autels et le reposoir en sont les deux signes sensibles.

Cet après-midi, en compagnie du R. P. Corcoran, le vénérable doyen de notre collège, j'ai visité plusieurs reposoirs. Retraçons l'itinéraire que nous avons suivi, afin de dire un mot de quelques églises dont nous n'avons pas encore parlé.

Nous commençons notre tournée par l'église de Sainte- Suzanne sur la rue du Vingt-Septembre, à mi-distance entre la place du Quirinal et la porte Pie. Là vivait la noble Suzanne, nièce du pape Caïus. Demandée en mariage par le fils de Dioclétien, elle refusa les honneurs et les richesses de la cour impériale ; une disciple du Christ est seul capable d'un pareil héroïsme. Convaincue d'être chrétienne elle fut arrêtée, et la maison paternelle fut témoin de son martyre. Son père eut le même sort. La demeure où s'accomplit ce double sacrifice fut transformée en église ; elle fut détruite plus tard, et le temple que nous visitons aujourd'hui s'élève sur son emplacement. Les murs sont couverts de peintures et de fresques représentant les principaux traits de la vie de sainte Suzanne, et aussi de la chaste Suzanne de la Bible. L'autel de la Confession renferme les corps de la vierge romaine et de son père, et des reliques insignes de sainte Perpétue et de ses sept fils.

A côté de Sainte-Suzanne est Notre-Dame-des-Victoires ; l'édifice octogone, qu'on voit en face sert de couvent aux religieux de Citeaux. C'est dans la solitude de ce cloître qu'on alla chercher un ablégat pour le Canada. Il n'en faut pas être surpris ; car il arrive souvent que l'âme pure et éloignée de toute duplicité d'un moine, est plus propre à démêler l'écheveau d'une situation compliquée que l'homme vivant dans le monde et enclin à juger d'après des idées préconçues. Dom Smeulders est une intelligence d'élite, un esprit droit ; il termine dans la prière une vie consacrée tout entière au Seigneur.

Près de Notre-Dame-des-Anges, vis-à-vis de l'élégante fontaine qui lance ses nombreux jets d'eau à plus de vingt

pieds dans les airs, nous prenons la voie Nationale que nous suivons jusqu'à sa rencontre avec la rue du Quirinal sur la petite place de Magnapolis. Là sont les églises de Sainte- Catherine de Sienne et des Saints-Sixte-et-Dominique ; un peu plus loin s'élève celle de Sainte-Agathe.

Un large escalier en pierre nous conduit au forum Trajan, le plus célèbre après le Forum romain. Au milieu s'élève la colonne qui recouvre les cendres du vainqueur des Daces et que surmontait jadis sa statue. Saint Pierre a supplanté l'empereur ; l'endroit a été bien choisi pour un monument au chef des apôtres, auprès de cette ancienne basilique Ulpienne que Constantin choisit pour annoncer que le maître du monde embrassait la religion du Christ.

A notre époque on a creusé les ruines amoncelées du Forum, de sorte que c'est sur une hauteur que nous apercevons deux églises sœurs par leurs dimensions, leurs dômes et leurs vocables. L'une, consacrée au Saint-Nom de Marie, rappelle la victoire de Sobieski sur les Turcs aux portes de Vienne, alors qu'ils s'apprêtaient à envahir l'Europe ; l'autre, bâtie par l'association des boulangers, s'élève en l'honneur de Notre-Dame de Lorette.

Nous sommes à un pas de la place de Venise, centre des communications urbaines, où viennent aboutir les principales lignes d'omnibus et de tramways qui arrivent de la porte Pie par le Quirinal, du pont Saint-Ange par le corso Victor- Emmanuel, et de la place du Peuple par le Corso. On se propose de prolonger, en enlevant un pâté de maisons, cette dernière rue jusqu'au Capitole qui deviendra alors le point d'attraction de la ville.

Le palais de Venise, qui donne sur la place, appartenait à la République de Venise ; il est aujourd'hui la résidence de l'embassadeur d'Autriche. Dans ce bloc immense est enclavée l'église de Saint-Marc qui remonte au IVe siècle. Le pape saint Marc, qui l'a bâtie, y repose, ainsi que les illustres martyrs persans Abdon et Sennen.

Suivons maintenant le corso Victor-Emmanuel. Presque en partant nous longeons le Gésu dont la célèbre façade donne sur la place de ce nom. Cette église remonte aux temps héroïques de la Compagnie de Jésus, au temps des Ignace, des Xavier, des Rodriguez, des Bellarmin, des Borgia, etc. Que de fois les premiers compagnons de l'illustre fondateur espagnol ont prié sur les dalles de ce temple ! Que de pieux

personnages y sont venus après eux ! Bien précieux et nombreux sont les souvenirs attachés à ce béni sanctuaire. Dans la chapelle de saint Ignace, l'une des plus riches de la Ville Éternelle, on conserve les ossements du saint fondateur ; dans celle de saint François-Xavier, le bras droit de l'Apôtre du Japon, et les cinq doigts qui se sont levés si souvent sur les infidèles pour les baptiser et les bénir.

Le Gésu est l'une des églises les plus fréquentées de Rome, l'une de celles où l'on prie plus volontiers. La demi-obscurité qui règne autour de nous aide encore à produire le sentiment mystérieux de la présence de Dieu. Dans les grandes fêtes le luxe des décorations, la splendeur des illuminations, le biillant des draperies qui s'enroulent autour des colonnes, se déploient dans le chœur et autour de la nef, attirent les foules. Ce qui se passe à Rome se voit dans tous les pays où il y a des Jésuites. Partout il s'établit un courant, comme un pèlerinage vers les églises qu'ils desservent ; partout le prestige de la sainteté et de la science, d'une sainteté sévère pour soi-même mais pleine de commisération pour les autres, d'une science aussi sûre dans les principes que condescendante dans la pratique, fait de chacune de leurs maisons, l'asile privilégié des pécheurs, des affligés, des hommes à vues droites, et des personnes ferventes. Qui dira les bonnes œuvres qu'ils accomplissent, le nombre d'âmes que leur pieux ministère fait monter au ciel de toutes les parties du monde ?

Attenant à l'église est le couvent aujourd'hui occupé par les troupes du Gouvernement. On y conserve encore la chambre de saint Ignace. Elle est petite et basse ; on a dû élever le plafond pour mettre des cierges sur l'autel. Les enfants ont hérité de l'esprit de pauvreté de leur père. Entrez dans la cellule de n'importe quel Jésuite ; entre quatre murs blancs vous verrez une table, quelques chaises, un modeste lit ; si vous ajoutez des livres souvent feuilletés, un crucifix plus souvent baisé, vous aurez fait l'inventaire de la chambre. Aussi, le fils de saint Ignace est-il prêt à partir au premier signal de son supérieur. Il n'emportera au bout du monde que son crucifix et son bréviaire, certain de retrouver à quelque point du globe où l'obéissance l'envoie les mêmes objets peu nombreux qu'il laisse à son successeur, et qui suffisent à son ambition.

Les Jésuites ont une autre église sur la place de la Minerve dédiée à saint Ignace. Les chapelles de l'abside, consacrées à saint Louis de Gonzague et à saint Jean Berchmans et possédant leurs dépouilles précieuses, sont surtout célèbres.

Avant d'arriver à Saint-André délia Valle, le chemin se bifurque et forme un îlot. Sur l'embranchement, à gauche, est l'église du Saint-Suaire dite des Piémontais, qui donne son nom à la rue, et celle de Saint-Julien des Flamands. La première ne suffît pas à la foule qui s'y presse en ce jour. La reine Marguerite, dont c'est l'église nationale, pourvoit à son ornementation, et cette circonstance explique l'attraction dont elle est l'objet. A Rome, la principale parure des reposoirs consiste dans les lumières et les fleurs naturelles dont on couvre l'autel et le parquet ; les parfums embaument le tabernacle, image du tombeau du Sauveur, et la douce clarté de l'huile d'olive et de la cire d'abeille représente bien les prières des âmes fidèles au pied du tabernacle. On ne voit pas exposés, comme au Canada, les vases sacrés ; sans doute parce qu'il n'est pas dans l'esprit de l'église de mettre sous les regards et à la portée de la main des objets qu'on doit réserver pour les cérémonies du culte. Cependant, il semble que des calices et des ciboires renversés sur l'autel peignent bien les tristesses de l'heure présente et rappellent les paroles du prophète Daniel : « L'hostie fera défaut, le sacrifice sera aboli, l'abomination de la désolation régnera dans le temple ».

Le Saint-Suaire est l'église nationale des Piémontais ; aussi Victor-Emmanuel l'a-t-il orné de fresques célèbres. Le fait peut surprendre ; mais en Italie on n'est pas impie comme en France. Là c'est l'incrédulité pure, l'absence complète de pratique religieuse, tandis qu'ici on tient à rester de l'Église ; on voudrait pratiquer sa religion. Mais le libéralisme a faussé les consciences et imprimé une mauvaise direction aux esprits. On prétend être catholique, mais à sa manière. Sous prétexte de servir les intérêts de l'Église, on veut lui imposer ses idées et ses prétentions ; sous prétexte de mieux faire ressortir sa beauté intime, on veut la dépouiller de son manteau royal, et jeter sur ses épaules sans défense les haillons troués d'une protection platonique ; pour la protéger on veut lui imposer l'égide d'un gouvernement nécessairement variable, sinon toujours hostile.

L'erreur moderne a des formes multiples, et s'accommode aux mœurs des peuples ; en Italie que n'a-t-elle pas fait sous le couvert d'une patrie une î Les catholiques étrangers ne verraient pas d'un mauvais œil une Italie obéissant à un seul maître, unissant ses forces pour repousser l'ennemi commun ; mais avec Florence, Milan ou Naples pour capitale.

Car Rome est intangible dans le vrai sens du mot ; elle appartient à Dieu et à l'Église catholique ; elle est trop grande pour être la capitale d'un peuple resserré sur un coin de terre. Le Pape, chef de l'Église catholique, la remplit et ne laisse pas de place à un roi temporel.

Compte-t-on pour peu l'honneur fait à l'Italie d'avoir été choisie pour devenir le centre de l'Église universelle ? Mais pour remplir sa sublime mission, il faut à l'Église une indépendance complète des puissances qui se disputent le monde.

C'est ce que devraient comprendre les rois du Piémont qui aspirent à la domination du royaume d'Italie. Ils pourraient alors se créer une position normale, et porter la couronne sans cesser d'être les fils soumis de l'Église. Mais leur ambition les aveugle, et leur faiblesse en face de sectaires qui en veulent à l'Église elle-même, les jette dans le camp ennemi. Voilà ce qui doit empoisonner leur vie et leur rendre le séjour de Rome insupportable.

Un jour que j'allais au Séminaire de l'Apollinaire, je fus arrêté par un cordon de soldats qui gardaient les avenues du Panthéon pendant qu'on chantait le service anniversaire du roi excommunié Victor-Emmanuel. Humbert son fils et son successeur sur le trône usurpé, excommunié lui-même, tient à procurer à son père les prières de l'Église, et force les portes du sanctuaire en obligeant le Pape à tolérer ce qu'il ne peut empêcher. Il doit être triste le spectacle de cette messe chantée sur le tombeau d'un roi mort en dehors de l'Église, qui n'a pu avoir un prêtre à ses derniers moments pour le réconcilier avec son Dieu, lorsque parmi les assistants se trouvent un roi excommunié, des serviteurs de la royauté usurpée pour la plupart excommuniés. Les chants doivent résonner douloureusement au cœur et apporter des sons accusateurs. Des fantômes lugubres doivent hanter l'esprit des assistants.

La reine Marguerite cependant n'est pas sous le coup de l'excommunication. Elle a au Quirinal sa chapelle et son chapelain. Sur la rue, lorsque les prêtres la rencontrent, à l'exemple de tout le peuple, ils s'inclinent devant la majesté de la royauté, tandis qu'ils refusent cette marque d'honneur au roi son époux, pour protester contre l'usurpation sacrilège de Rome.

De l'autre côté de Saint-André, à droite, se trouve la place

Navone, célèbre surtout par ses trois fontaines dont l'une est le chef-d'œuvre du Bernin. Elle représente les quatre grands fleuves du monde connu à cette époque, et tombe en cascades d'un amas de rochers dans un vaste bassin de quatre-vingts pieds de diamètre. Sous le règne des Papes, il arrivait, au temps de la canicule, qu'on fermait le soir l'écluse de la place, et, en même temps les issues des vasques étaient bouchées. Le lendemain le cirque agonal était devenu un lac autour duquel les Romains venaient s'amuser et respirer un air moins brûlant.

Le marché des Rois, sur la place Navone, est remarquable par la quantité de hochets de toutes sortes et de pseudoinstruments de musique qu'on y offre en vente. Les intéressés, pour attirer les clients, font un tintamarre capable de torturer les oreilles les plus insensibles.

Deux églises donnent sur cette place : Sainte-Agnès et une autre consacrée au Sacré-Cœur de Jésus.

Laissons le corso Victor-Emmanuel pour faire le tour de la place ; la rue Sediola et la Sapience nous conduisent au palais du Sénat, en face de Saint-Louis des Français. Cette église renferme un monument, sous forme de pyramide, en souvenir des Français morts au siège de Rome en 1849, aussi, le cénotaphe du brave de Pimodan enseveli dans la glorieuse défaite de Castelfidardo, en 1860.

À l'extrémité nord de la place Navone est l'église Saint- Apollinaire ; elle a peu d'importance par elle-même ; elle est restée célèbre toutefois parce qu'elle a donné son nom au séminaire diocésain bâti tout auprès.

A quelques arpents de là, l'église Saint-Augustin attire l'attention par son large perron et son portail élevé. On y vénère le corps de sainte Monique ; on l'y transporta d'Ostie, ville qui reçut le dernier soupir de l'illustre sainte et posséda pendant mille ans ses restes vénérés. La femme chrétienne, modèle de toutes les mères, est devenue inséparable du fils de ses larmes et de ses prières.

A l'entrée, vous êtes sûr de trouver à toute heure du jour une foule recueillie agenouillée au pied de la madone si célèbre del Parto de Sanseverino. Cent lumières l'entourent, et elle disparaît sous les pierreries et les ex-voto de toutes sortes qui la couvrent et descendent sur le piédestal ; mais son plus bel ornement est la piété des fidèles et les marques extérieures qu'ils en donnent. La statue plus grande que nature représente la Vierge-Mère portant son divin fils dans ses

bras ; elle a été couronnée en 1340, en action de grâces de la délivrance de la ville. C'est ici qu'est le centre de l'Archiconfrérie des Mères chrétiennes. Les étudiants y viennent aussi en grand nombre, dans le laborieux travail de la préparation aux examens, pour demander le succès.

Saint- Augustin possède une fresque célèbre de Raphaël représentant la figure inspirée du prophète Isaïe. Elle a été reproduite en mosaïque ; l'œuvre a deux pieds de longueur sur deux et demi de largeur ; trois ouvriers y travaillèrent pendant six ans et son coût fut de deux cent mille francs.

La coupole est la première qu'on a élevée dans Rome.

Attenant à l'église est le couvent des Augustins qui renferme la troisième bibliothèque de Rome. Avec ses cent mille imprimés et ses trois mille manuscrits elle vient après celles du Vatican et des Dominicains de la Minerve, dont l'une possède cent mille volumes et vingt mille manuscrits, et l'autre, deux cent mille volumes et mille manuscrits.

En gagnant le Tibre, on rencontre Saint-Antoine des Portugais, et Saint- Yvôn, construite en forme d'abeille, en l'honneur du pape Urbain VIII qui avait cet insecte dans ses armoiries.

On pourrait ainsi, allant d'une église à l'autre, parcourir Rome en tous sens. C'est un jardin émaillé des églises les plus variées par leurs formes et leurs destinations.

Revenons par le côté est de la place de Navone, en suivant la rue de l' Anima, où nous rencontrons d'abord l'église de ce nom. Un caractère qui la distingue, c'est qu'elle nous apparaît à l'intérieur beaucoup plus grande qu'elle l'est véritablement ; cette particularité est due à son architecture capricieuse et unique en son genre. C'est l'église des Allemands. On a remarqué sans doute comme toutes les nations ont à Rome, leurs églises desservies par des prêtres du pays, où les instructions se donnent dans la langue maternelle. Autrefois il y avait toujours, attenant, un couvent pour les pèlerins ; et les infirmes et les malades y trouvaient un refuge assuré. C'était une petite patrie dans la patrie commune des fidèles, avec les usages, les mœurs et les traditions du pays ; on était chez soi sur ce petit coin de terre perdu dans la Ville Eternelle. Rome apparaît comme une mosaïque composée des pierres les plus diverses, mais dont le merveilleux assemblage offre un coup d'œil admirable aux yeux de la foi.

Le mouvement des nations vers la ville des Papes s'accentue toujours davantage ; aujourd'hui, plus que jamais, elles

sentent le besoin de se grouper autour du chef commun des fidèles, et de chercher un asile à l'ombre de la basilique de Saint-Pierre.

La musique religieuse de l'immortel Palestrina qu'on exécute à l'Anima attire les foules avides d'entendre cette composition si simple et si sublime à la fois.

Tout à côté est l'église de la Paix. Le génie l'a marquée du sceau de l'immortalité. Toujours on y viendra admirer le tableau des sibylles de Cumes, de Perse, de Phrygie et de Tibur, dû au pinceau de Raphaël.

Les nouveaux mariés de Rome ont l'habitude, le lendemain de leurs noces, d'entendre la messe dans l'église de la Paix.

Sur la place de Pasquin est l'église des Agonisants, et, avant de déboucher sur la rue Victor-Emmanuel, on trouve une église consacrée à saint Pantaléon qui remonte au XIIIe siècle et fut d'abord desservie par des prêtres anglais.

Vendredi saint — Le monde pleure la mort de son Dieu ; les églises retentissent de chants de douleur et les prophètes prêtent leurs accents inspirés. Rome, cette Jérusalem de l'Occident, ressemble à un cimetière, mais où l'on ne voit qu'une tombe. Le souvenir de la passion et de la mort du Sauveur est rendu encore plus frappant par la vue des instruments du déicide qu'on expose en ce jour. Les marches de la Scala Santa se couvrent d'une foule de pieux fidèles. Le peuple accourt à Sainte-Croix-en-Jérusalem pour contempler les reliques de la Passion : trois morceaux de vraie croix, un des clous qui transpercèrent la chair du Sauveur, deux épines de la couronne qu'on enfonça dans son chef adorable, le doigt que l'apôtre Thomas mit dans les plaies de Jésus ressuscité, et l'inscription attachée à la croix.

Dans la basilique Vaticane, du haut de la tribune placée au-dessus de la statue de sainte Véronique, un cardinal offre à la vénération chrétienne le voile même qui reçut l'impression de la face adorable de Jésus montant au Calvaire, la lance qui alla chercher au fond de son cœur inanimé les dernières gouttes de son sang, et un morceau des bras de la vraie Croix.

Tout le jour les cérémonies se succèdent dans les églises de la Ville Éternelle. Dans la chapelle Sixtine, le Pape, donnant un illustre exemple, va, comme un simple fidèle, pieds nus et mains jointes, après avoir abaissé trois fois jusqu'à terre son

front ceint d'une triple couronne, adorer, en le baisant, le Christ attaché au bois de la croix.

Dans l'après-midi a lieu l'office des Trois Heures d'agonie, et, après le coucher du soleil l'Heure de la désolation de la Sainte Vierge ; chacun de ces offices consiste en un sermon entrecoupé de morceaux de musique. Avant l'usurpation sacrilège de 1870, on se portait en foule au Colisée où se faisaient en plein air les stations du Chemin de la croix qui se terminaient au pied de la croix que le Gouvernement a, depuis, fait enlever.

Et lorsque les cérémonies du culte latin tirent à leur fin, alors commencent, dans l'église de Saint-Athanase, celles du rite grec qui se continuent tard dans la nuit.

Pour moi j'entendis la messe à Sainte-Pudentienne. J'avais été invité, ainsi que MM. les abbés Préville, Guertin, Auclair et Labrosse, à aider le curé dans ses fonctions du ministère et le chant de la Passion. Tout s'y passa sans grande pompe. L'assistance était très restreinte.

Au chœur, on n'ôta pas sa chaussure pour baiser la croix qui fut placée ensuite à la balustrade ou chacun vint la vénérer.

L'église de Sainte-Pudentienne frappe tout d'abord par son cachet d'antiquité.

Vous savez ce qu'est une mission naissante. Le curé doit se retirer dans une maison privée qui lui sert tout à la fois de presbytère et de chapelle ; une famille met son logis à la disposition du ministre du Seigneur, qu'elle entoure de délicates attentions pour lui rendre moins pénibles les travaux du ministère. Supposez maintenant un pays infidèle où le prêtre est persécuté, où la famille qui lui offre l'hospitalité devient l'objet des railleries et des mauvais traitements... Telle était la mission de Rome quand l'apôtre Pierre y vint pour la première fois prêcher l'Évangile. Au nombre des premiers convertis fut le sénateur Pudens. Son palais devint la résidence du missionnaire et servit aux premiers chrétiens de lieu de réunion pour les instructions, les cérémonies du culte et l'administration des sacrements. C'est ce palais qui a été transformé en église sous le titre de Sainte-Pudentienne. On y montre encore la table de bois sur laquelle saint Pierre célébrait les saints Mystères.

Pudens avait deux filles, Pudentienne et Praxède. Toutes deux suivirent l'exemple de leur père et se consacrèrent aux œuvres de charité. Elles s'appliquaient surtout à recueillir,

au risque de leur vie, les corps des martyrs ; on voit dans les églises qui portent leurs noms des puits où elles déposaient respectueusement ces restes précieux. Elles recueillaient le sang glorieux avec des éponges, et en remplissaient des ampoules qui devenaient des trésors pour les frères.

Le Colisée — Le monument le plus extraordinaire de la Rome ancienne, c'est le Colisée. La majesté de ses ruines frappe plus l'imagination tout d'abord que l'immensité de Saint-Pierre, les dalles moussues de la voie Sacrée, et les

Lé, Colisée

souterrains des Catacombes. Malgré les injures du temps et les dévastations des barbares et des Romains eux-mêmes, il se tient encore debout avec une incomparable grandeur ; ses murs lézardés et démolis par endroits nous parlent des choses du passé et nous disent les mœurs païennes. Il ressemble à ces vieillards qui restent seuls survivants au milieu d'une génération à laquelle ils n'appartiennent pas.

On peut se trouver au pied de monuments plus gigantesques ; les vingt étages d'un édifice américain fatiguent l'œil, mais cette façade sans art nous laisse froids ; ce n'est là que l'effort de l'esprit mercantile qui bâtit dans les airs parce que

Dieu n'y ménage pas l'espace. On a vite fait de construire cet échafaudage d'étages superposés, mais le temps en viendra facilement à bout ; un morceau de fer rouillé suffira peut-être pour amener une catastrophe qu'on réparera le lendemain. En face du Colisée, l'imagination reste frappée ; il y a de l'art et du sublime dans cette ellipse colossale.

Le Colisée remonte au temps de l'Empire romain. Néron était mort avec la réputation d'un monstre de cruauté et de libertinage. Cependant il laissait des œuvres empreintes d'un certain cachet de grandeur. Vespasien voulut détruire la Maison d'or qu'il avait fait construire, rendre Rome à ellemême, en la débarrassant de cette masse fastueuse qui l'obstruait. Mais au peuple avide de nouveautés il fallait d'autres merveilles ; on lui construisit au fond de la vallée qui sépare le Palatin de l'Esquilin, à la place même des étangs de Néron, un immense amphithéâtre. Trente mille Juifs, pris parmi les captifs que Titus traînait à la suite de son char triomphal à son retour de Jérusalem, y travaillèrent pendant dix ans. Leurs ancêtres bâtirent les Pyramides sous les Pharaons ; eux, élevèrent le Colisée sous les Césars.

L'inauguration du Colisée fut l'occasion de fêtes extraordinaires; on épuisa toute la variété des amusements populaires. Pendant cent jours consécutifs la vaste enceinte regorgea de spectateurs, et retentit d'applaudissements. Le sang coula en abondance et rougit le sable de l'arène qu'on avait soin de renouveler.

Nos mœurs ne nous permettent pas de comprendre l'attrait que les anciens trouvaient à ces spectacles sanglants. Dans la pratique ordinaire de la vie à peine pouvons-nous supporter la vue d'une blessure ; les gémissements des malheureux nous font mal au cœur. Il n'en était pas ainsi pendant les représentations du Colisée. On trouvait des délices inénarrables dans ces amusements barbares. Qu'on en juge par ce trait que raconte saint Augustin. L'un de ses amis, nouveau converti, rercontre des compagnons qui l'invitent à les accompagner au Colisée ; il refuse. On insiste ; il tient ferme. Mais les instances deviennent si pressantes qu'il cède à la fin, mais bien décidé de fermer les yeux et les oreilles pour ne rien voir ni entendre. C'est ce qu'il fait d'abord, mais voilà que tout à coup une grande clameur parvient jusqu'à lui en même temps qu'un mouvement se produit dans l'assemblée ; il ouvre instinctivement les yeux pour un instant... il ne les ferma plus ; la scène qui frappa ses regards le captiva ; la

passion était entrée dans son cœur ; il goûta un plaisir extrême aux jeux qui suivirent, et redevint un habitué du Colisée.

Assistons nous-mêmes par la pensée à l'une de ces représentations. Voyons d'abord le peuple qui descend des sept collines ; ses flots pressés viennent battre les flancs du vaste vaisseau du Colisée, envahissent toutes les ouvertures et débouchent à l'intérieur par les quatre-vingt portes ou vomitoires qui donnent accès sur l'amphithéâtre ; celui-ci se couvre d'une foule mouvante que les passions vont bientôt agiter et tourmenter comme les eaux de la mer.

Sur le podium ou terrasse inférieure brille le trône de l'Empereur, que recouvre un riche baldaquin ; tout auprès sont rangées les Vestales, et, autour de l'amphithéâtre prennent place les principaux personnages de l'Empire. A tout Seigneur tout honneur. En ces temps où régnaient les mœurs païennes, il appartenait à l'élite de l'aristocratie de voir couler le sang de plus près, de mieux entendre les cris des blessés et des mourants.

Les patriciens, les plébéiens, les affranchis et les esclaves même se distribuent sur les gradins et la terrasse supérieure, suivant l'ordre qu'ils occupent dans la société.

Maintenant tout est prêt ; cent mille spectateurs sont dans l'attente et commencent à donner des signes d'impatience. Déjà on entend les hurlements sourds des bêtes féroces qu'on tient enfermées dans des retraites souterraines.

Un lion a bondi sur l'arène. Pour le rendre plus furieux on l'a privé de nourriture, et on l'a aiguillonné jusqu'au sang. Il mugit, se bat les flancs, et soulève des nuages de poussière. Tout à coup il s'arrête, regarde inquiet autour de lui ; ses yeux lancent des éclairs. Il vient d'apercevoir un homme qui marche à sa rencontre. Alors s'engage une lutte terrible. Le gladiateur déploie toutes les ressources d'une adresse et d'une agilité incroyables ; mais voici que le lion est parvenu enfin à poser la griffe sur son adversaire, à l'attirer à lui ; bientôt il le déchire à belles dents. Avec le premier sang versé commence véritablement l'intérêt pour les spectateurs.

Et cet, intérêt se nourrira de tous les coups portés, de toutes les blessures reçues, des cris et des gémissements des vaincus ; le râle même des mourants ne sera pas sans attrait. Le regard se délecte maintenant dans les combats d'animaux rendus furieux par la vue du sang, dans les luttes d'hommes qui s'entregorgent. Et si des sentiments d'humanité ont pu se faire jour dans les commencements, la passion les a éteints

tout à fait. Comme pour tempérer l'odeur trop acre du sang fraîchement répandu, des tubes de métal laissent échapper des eaux de senteur qui tombent en rosée bienfaisante sur les spectateurs et embaument l'air.

Et pourtant il y a dans l'assistance des personnes honnêtes et compatissantes, des mères remplies de tendresse. De retour dans leurs foyers, elles s'attendriront à la vue des misères d'autrui, elle s'apitoieront sur le sort des malheureux et pleureront avec les affligés.

Phénomène étrange ! Le cœur humain a de ces mystères qui suffiraient à eux seuls pour prouver la déchéance originelle de la nature humaine. Ne soyons pas prompts à condamner les hommes de cette époque, à^ leur jeter la pierre. Aurionsnous été plus humains ? Remercions plutôt notre divin Sauveur de nous avoir arrachés dans sa miséricorde aux mœurs païennes. Le christianisme seul produit la véritable civilisation. Les sauvages dans l'état de nature se font un régal de la chair humaine ; les Français de 89, après avoir réduit la religion à la croyance en l'Être suprême, couvrirent la France du sang le plus pur.

Mais voilà bien un nouveau spectacle qu'on offre à la foule avide de fortes émotions. L'arène est devenue un lac ; et sur ses eaux se balance une embarcation chargée de passagers, lorsque, tout à coup, les flancs du bateau s'entr'ouvrent. Vous avez rêvé quelquefois à toutes les horreurs d'un naufrage, à l'affolement général au moment de la catastrophe, à la lutte désespérée dans les flots, au silence de mort qui succède à toute cette agitation. Eh bien ! c'est cette scène terrible qu'on veut exposer aux yeux du peuple, dans toute sa réalité, après l'avoir préparée à froid et avec art. C'est un navire qui sombre ; ce sont des hommes qui luttent contre la mort et finissent par disparaître vraiment dans les ondes.

N'est-ce pas le dernier degré de la cruauté ?

Cependant un cri nouveau a retenti sur les gradins de l'amphithéâtre. « Les chrétiens aux lions ! Les chrétiens aux lions » ! Il s'agit d'une nouvelle classe d'hommes, appartenant à une religion venue de la Judée, auxquels on ne peut reprocher que la sublimité de leur doctrine et la pureté de leurs mœurs, mais qu'on poursuit d'une haine implacable, et qui se multiplie malgré les persécutions. Pour eux, pas de piété ; sur l'arène, on ne prend pas la peine de leur donner des armes. Et pourtant ils vont à la mort le sourire sur les lèvres et le regard au ciel. Regardez l'un d'eux qui s'avance.

L'empereur Trajan, au cours d'une expédition, l'a amené de l'Orient, car il tient à montrer comme il pense toujours à son peuple et à ses amusements. Cette fois, c'est une victime de choix, un des chefs de la secte ennemie de l'Empire.

Les Romains ne sont pas émus en apercevant un vieillard aux cheveux blancs ; ils l'entendent sans émotion s'écrier à la vue des lions qui se jettent sur lui : « Je suis le froment du Seigneur, il faut que je sois moulu par la dent de ces animaux, pour que je devienne le pain pur de Jésus-Christ ». Avec le même sang-froid ils voient les deux lions s'élancer sur l'homme désarmé qui les attend, le mettre en pièces et le dévorer.

Les vœux du saint évêque Ignace sont accomplis ; le froment a été broyé et le pain est placé sur la table céleste du Père de famille.

C'est ainsi que s'amusait le peuple-roi à la manière d'une bête fauve à qui il faut fournir sa pâture si l'on ne veut pas qu'elle devienne furieuse et se retourne contre son maître ; ainsi les Empereurs, pour conserver le sceptre, étaient obligés de distribuer au peuple le pain et les jeux : panem et circenses. L'Empire perdit tout son prestige, devint un objet de spéculations, au point qu'un jour il fut mis à l'enchère, et adjugé au plus offrant, à un viveur qui, apprenant au milieu des fumées du vin et de l'ivresse l'étrange nouvelle, se rendit sur la place publique, pour s'emparer d'un pouvoir souillé et déshonoré.

Les Empereurs romains n'avaient pas voulu laisser à la merci des éléments la foule qui se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre, ni l'exposer à voir interrompre ses amusements favoris. Craignait-on la chaleur ou la pluie, aussitôt on voyait se détacher tout autour de l'immense enceinte du Colisée des voiles triangulaires que raidissaient des cordes attachées aux poutres ; elles avançaient horizontalement jusqu'au milieu du cirque où elles joignaient leurs pointes, et formaient un voile elliptique de six cents pieds sur deux cents, qui ondulait à cent cinquante pieds au-dessus du sol. Encore aujourd'hui on voit des trous pratiqués dans la corniche supérieure ; ils servaient à retenir des poutres dont le pied reposait sur des pierres en saillie, et qui s'élevaient au-dessus de la terrasse comme des mâts de navire.

Le Colisée a son histoire. Comme les personnages illustres, il a eu ses jours de gloire et ses jours d'épreuves. Le temps de l'Empire fut son âge d'or ; il dura quatre siècles. Ce fut Honorius qui abolit les combats des hommes ; et Théodoric,

ceux des bêtes. Puis le Colisée devint une vaste solitude. Quelquefois cependant il servit de théâtre aux luttes désespérées des Romains combattant pro aris et focis contre les barbares. Au moyen-âge des familles puissantes de Rome le transformèrent en forteresse ; à l'époque de l'exil des Papes à Avignon, il servit d'arène aux tournois qui avaient remplacé dans les mœurs de l'époque les combats de gladiateurs. Dans les temps modernes commença vraiment la démolition du superbe monument ; il devint une carrière et fournit des matériaux pour la construction de plusieurs édifices somptueux et de vastes palais.

Le Colisée dans la suite des temps devint hôpital, manufacture de laine, fabrique de salpêtre ; Benoît XIV lui donna sa véritable destination en le consacrant à la prière et à la Passion du Sauveur. Il était convenable que l'arène qui avait bu le sang des martyrs devint la coupe qui recueillit les larmes de la pénitence. On y installa les stations du chemin de la croix ; sous la pieuse inspiration de saint Léonard de Port- Maurice des processions s'organisèrent pour les parcourir solennellement plusieurs fois la semaine.

Malheureusement les envahisseurs de la Rome pontificale, après avoir enlevé aux Papes le Colisée alors tout à fait restauré par Pie VII, Léon XII et Pie IX, voulurent le laïciser. L'esprit libéral, qui les avait conduits à Rome, leur persuada qu'ils ne devaient pas permettre des manifestations religieuses dans un lieu ouvert au public ; croix et chapelles des stations disparurent pour ne pas effaroucher les regards profanes. Il est loisible maintenant de visiter le Colisée sans être exposé à rencontrer des objets qui fassent naître de bonnes pensées dans l'esprit ou réveillent des remords dans le cœur !

Dans la nuit du Samedi saint a lieu l'illumination du Colisée, au feu de Bengale ; je voulus contempler ce spectacle ; c'est quelque chose de féerique. Alors que la foule circule dans les ruines au milieu de l'obscurité, tout à coup une lueur immense perce les ténèbres de la nuit, et toutes les pierres de l'amphithéâtre s'éclairent et apparaissent comme en feu. Puis la lumière disparaît lentement comme s'effacent les clartés du crépuscule à mesure que le soleil descend sous l'horizon. Pour varier le coup d'œil, on varie les couleurs, et les pierres du Colisée deviennent comme une gigantesque mosaïque illuminée. A la fin on imita une éruption du Vésuve, qui, en s'éteignant nous laissa dans le cratère éteint du volcan.

Les Sacramentines — Pâques, 17 avril 1892. — Combien touchante est l'institution des congrégations vouées à l'adoration du Saint-Sacrement ! J'aime la pieuse église de Saint-Claude. J'aime une petite chapelle de Sacramentines située du côté du Pincio ; elle est bien modeste, et semble se dérober aux regards comme les religieuses qui l'habitent ; une quinzaine de pieds seulement séparent la porte d'entrée de la grille du chœur, derrière laquelle veille la prière avec la lampe qui se consume. Mais toujours deux religieuses sont là en adoration devant le Dieu caché de nos tabernacles ; et souvent la communauté se réunit au pied de l'autel pour réciter le saint office. Comme tout alors respire la piété ! Les lèvres de ces vierges, comme celles du prophète qu'un chérubin purifia avec un tison ardent, sont tout de flamme pour prononcer des paroles dont l'esprit ne saisit pas toujours le sens, mais que le cœur sait bien comprendre. On se trouve heureux en entendant ces anges de la terre ; on se sent plus porté à la dévotion que dans les grandes basiliques où la curiosité attire les touristes avides de tout voir.

Je remercie Dieu qui a inspiré à notre Supérieur la pensée de me demander pour remplacer temporairement le chapelain d'une communauté française de Sœurs-Adoratrices de Notre-Dame- Auxiliatrice, établie près de la gare, sur la rue dei Mille. Tous les jours, depuis une semaine, j'y vais dire la messe, et, le soir, j'y retourne faire la reposition du Saint- Sacrement. Le Jeudi saint je chantai une grand'messe ; c'était la première fois depuis mon départ d'Alma. Je dus suivre pour la prononciation et le chant la coutume romaine ; mes paroissiens auraient eu peine à reconnaître leur curé.

Aujourd'hui, c'était jour de communion générale ; je constatai que la communauté se compose seulement de sept ou huit religieuses et d'un égal nombre d'enfants. Par suite de l'affaiblissement de la foi en France, le recrutement des personnes qui se consacrent à Dieu devient de plus en plus difficile.

Le soir, après la bénédiction, on entonna un cantique que j'écoutai avec bonheur, car je l'ai souvent entendu chanter au pays:

Amour, honneur et gloire

A Jésus, mon divin Sauveur !

La Mère Supérieure me fit visiter le jardin du couvent ; je regrettai d'être toujours resté insensible aux charmes de la botanique et de ne pouvoir partager l'admiration de mon cicérone pour les fleurs du bon Dieu.

La bonne Mère Supérieure est d'une bonté et d'un empressement admirables ; elle n'est pas avare de compliments. Je me rappelle l'onction avec laquelle elle me disait : « Monsieur l'abbé, Son Éminence le Cardinal Protecteur a bien recommandé à monsieur notre chapelain d'avoir pour le remplacer l'un de ces bons prêtres canadiens... »

De leur côté les prêtres canadiens emportent le meilleur souvenir du couvent des Sacramentines de la rue dei Mille.

Sajnt-Athanase Rite orientai — MM. Auclair, Kirouac et moi avons assisté dans l'église de Saint-Athanase à la messe chantée selon le rite grec. Placés dans le chœur, nous avons suivi l'ordre des cérémonies, et, après l'office, grâce à un étudiant grec de la Propagande, nous avons pu pénétrer derrière la porte que nous avions vu se refermer sur les ministres sacrés. Il nous introduisit auprès de l'évêque officiant, qui nous présenta son anneau à baiser et nous donna sa bénédiction. Nous vîmes la petite lance qui sert à rompre le pain destiné au sacrifice, et la cuillère avec laquelle on distribue la communion. Notre jeune guide paraissait heureux de nous montrer ce qui est particulier à son église. Lui-même d'ailleurs était l'objet de notre curiosité. Nous remarquâmes la manière dont il faisait le signe de la croix, en portant d'abord la main à l'épaule droite ; et il le répétait en toutes circonstances, chaque fois qu'il faisait une génuflexion ou un salut, qu'il touchait un livre sacré ou qu'il baisait une image. De fait une grande différence existe entre le rite oriental et celui que nous suivons. Quelques notes sur la liturgie trouveront ici leur place.

Le culte extérieur est nécessaire à l'homme ; c'est une conséquence naturelle de l'union du corps et de l'âme ; celle-ci, prisonnière des sens, ne peut exercer ses facultés qu'avec le concours des organes. L'homme ne garde pas un front superbe lorsque l'âme s'humilie ; la douceur ne peut longtemps habiter sous des traits courroucés. Dans ces rapports avec Dieu, l'homme a dû se soumettre à cette loi de la nature ; la liturgie est la part que doit prendre le corps dans le culte que nous lui rendons : les cérémonies sont comme un tableau

vivant où viennent se peindre les divers sentiments de l'âme.

Le culte extérieur est aussi vieux que le monde. Caïn offre les prémices de ses champs au Dieu qui répand la rosée et distribue les rayons de son soleil ; Abel présente la graisse des animaux au maître de la vie et de la mort. La loi mosaïque renfermait tout un ensemble de prescriptions liturgiques ; Notre-Seigneur n'est pas venu les abolir mais les perfectionner, en les adaptant à la réalité qui a succédé aux figures ; les hécatombes sanglantes sont remplacées par l'immolation mystique de la victime de la nouvelle loi.

Les apôtres, tous de la nation juive, conservèrent un grand nombre des pratiques de la synagogue.

Les assemblées des premiers chrétiens commençaient par le chant des psaumes et la lecture des Livres Saints ; venait ensuite une homélie qui était suivie de la collecte en faveur des pauvres ; le tout se terminait par l'oblation de la Victime sainte et la communion. La partie essentielle, c'est-à-dire la consécration sous les deux espèces, n'a jamais varié dans l'Église ; seules les cérémonies qui ont pour but de donner aux saints Mystères plus de solennité, comme les prières, les encensements et les saluts, ont subi des changements.

Dès les premiers siècles se dessinèrent les principaux traits qui caractérisent les rites oriental et occidental ; la différence des climats et des mœurs eurent naturellement une grande influence. L'homme du midi aime davantage la pompe des cérémonies, l'ampleur et la variété des costumes, le brillant du décor : il aime ce qui parle aux sens ; aussi y a-t-il plus d'éclat dans le rite oriental ; les personnages sont plus nombreux, l'action est plus dramatique, la scène, plus vivante. L'homme du nord se renferme plus volontiers dans sa pensée ; plus froid et plus catégorique, il sent moins le besoin d'exprimer au dehors les sentiments qu'il éprouve. Il lui faut une liturgie qui se distingue par un cachet de grandeur unie à une noble simplicité.

Le rite oriental est multiple ; les cérémonies varient avec les peuples ; mais chez tous c'est la même matière sacramentelle : le pain et le vin choisis par Jésus-Christ ; c'est la même victime: Notre Divin Sauveur mourant en croix ; ce sont les mêmes paroles ; celles qui furent prononcées la première fois le soir de l'institution de la Sainte Eucharistie.

A la Propagande, le jour des Rois ramène une touchante cérémonie. Dans ce cénacle où se réunissent des prêtres de toutes les nations, se succèdent au même autel des ministres

offrant le sacrifice de la messe suivant les formes des rites latin, grec, syriaque, arménien, maronite, copte et abyssin.

Une si grande variété dans les cérémonies, est due surtout au fait que les peuples d'Orient traduisirent les prières de la liturgie dans leurs langues propres. L'Occident a adopté le latin qui a fait l'unité de sa liturgie, unité qui se resserre toujours davantage et tend à devenir parfaite. Le prêtre du lointain Canada célèbre à Rome dans la même langue et avec le même cérémonial que le prêtre né au cœur de la catholicité.

En revanche, lorsque les schismes éclatèrent dans l'église d'Orient, on ne détruisit pas la liturgie qui demeura comme un patrimoine national ; les hérétiques se contentèrent de retrancher les cérémonies et les mots qui impliquaient la condamnation de leurs erreurs, comme ceux qui expriment la procession du Saint-Esprit et la dépendance à l'Église de Rome, de sorte qu'aujourd'hui encore les Orientaux unis ou non-unis ont le même cérémonial à peu de chose près.

Tout au contraire les protestants, en haine de l'Église de Rome, ont renoncé au rite latin, et ils en sont venus à faire consister tout leur culte dans des assemblées où l'on chante des hymnes et où l'on entend des prêches de la part d'hommes que souvent le collet de la redingote distingue seul de leurs frères.

Et voilà comment les Orientaux dissidents ont conservé les choses essentielles à l'ordination de leurs ministres, tandis que les protestants n'ont plus que des cérémonies sans signification et sans effet.

On remarque dans la liturgie orientale plusieurs cérémonies qui se trouvent à peu près les mêmes dans tous les rites.

La première est celle de la prothèse, qui consiste suivant l'étymologie du mot, à approcher de l'autel ce qui doit servir pour la messe. Elle se fait avec des prières et des encensements. C'est alors que les Grecs séparent en plusieurs morceaux avec une petite lance le pain fermenté du sacrifice.

Puis commence la messe des catéchumènes. On transporte processionnellement en son lieu le livre des Évangiles ; on lit des leçons ; on chante l'épîcre et l'évangile du haut de l'ambon où le diacre se rend, accompagné des ministres inférieurs. Cette rubrique s'observe encore dans l'église de Milan où l'on suit le rite latin ambrosien.

La messe proprement dite commence alors, et seuls les chrétiens peuvent y assister. Le chant des litanies ouvre

l'office, comme cela se fait chez nous le Samedi saint et les jours des Rogations.

On transporte en grande pompe les oblats sur l'autel, chez quelques-uns, avec croix, luminaire et encensoir. C'est ainsi que le Jeudi saint le clergé apporte en procession et en chantant des hymnes, l'huile et le baume, pour les déposer devant l'évêque officiant.

La communion a lieu dans tous les rites, mais avec des différences dans les détails. Chez les Grecs, le célébrant, avant de se communier, donne une partie de l'hostie au diacre, qui va se communier derrière l'autel et revient recevoir le précieux Sang des mains du.prêtre. Le célébrant rompt alors le pain consacré en plusieurs parties qu'il laisse tomber dans le calice, et va distribuer ensuite aux fidèles au moyen d'une cuiller ; chez les Syriens, le célébrant les prend directement avec ses doigts dans le précieux Sang ; les Syriens catholiques donnent des fragments qui ont été touchés avec une parcelle imbibée du précieux Sang.

Quant aux Maronites, ils se servent du pain azyme et leurs cérémonies tendent à se rapprocher des nôtres, surtout pour le rite de la communion ; ils ont même adopté la forme de nos ornements. Les Arméniens aussi ont laissé le pain fermenté, et, par là, se trouvent simplifiées les cérémonies de la prothèse et de la communion.

Rive droite du Tibre — Le Borgo et le Transtévère — Les quartiers de Rome situés sur la rive droite du Tibre s'étendent sur deux collines ; l'une, plus abrupte, est le Janicule ; l'autre, qui s'en détache et descend au fleuve par une pente douce, est le Vatican ; celle-ci, plus au nord, forme le Borgo ; celle-là, en aval, le Transtévère. Le Tibre entre dans Rome par le Septentrion, près de la place du Peuple ; il traverse la ville du nord au sud et la divise en deux parties inégales. Les sept collines historiques s'élèvent sur la rive gauche ; le Janicule et, en dernier lieu, le Vatican, au sud, ne furent annexés que plus tard à la ville. Le Vatican est situé au centre d'un terrain marécageux que la malaria rendit longtemps presque inhabitable. Les prêtres des faux dieux, les devins s'en étaient emparés pour leurs mystères ; ils y rendaient leurs oracles, vaticinaient. Mais dans les secrets de la Providence, la colline du Vatican était appelée à de plus hautes destinées, elle devait devenir la colline la plus illustre

du monde après celle de Calvaire. Le Fils de Dieu voulut racheter le monde en mourant sur le mont du Calvaire ; le Chef de l'Église qu'il a fondée, son Vicaire sur la terre, fut crucifié sur le mont du Vatican. Le démon dut céder la place à Dieu; les satellites des divinités païennes se retirèrent devant les disciples du Christ. Les lieux témoins du martyre du premier pape, devinrent le rendez-vous des pieux pèlerins ; des hôtelleries, des couvents s'ouvrirent pour les recevoir ; et sur la colline privilégiée les siècles élevèrent un monument unique au monde, l'église de Saint-Pierre.

Adrien qui régna au deuxième siècle construisit au pied du Vatican, sur les bords du Tibre, un mausolée pour recevoir les cendres des Empereurs romains ; il voulut faire grand, surpasser tout ce qu'il avait vu dans ses voyages. Son œuvre est resté. Mais tout-à côté, sur la hauteur, s'élève un monument bien plus étonnant, et celui-là, pour recevoir les restes d'un pauvre pêcheur de Gallilée que Rome méprisa et fit mourir, mais que Dieu avait choisi pour être le chef de son Église. La voûte sous laquelle il repose est plus élevée et majestueuse ; la coupole, symbole de la gloire,qui porte audessus de Rome la croix, instrument de son supplice et de sa gloire, est unique au monde. La basilique Vaticane l'emporte en richesses et en beautés artistiques sur les Pyramides des Pharaons et le mausolée des Césars.

D'ailleurs l'édifice païen est devenu un monument chrétien ; le mausolée du puissant Adrien est aujourd'hui le château Saint-Ange. C'était en 1690 ; la peste sévissait dans Rome ; on craignait que la ville ne devint déserte. Dans cette extrémité le Pape ordonne une procession solennelle ; lui-même marche en tête, couvert d'un sac, pieds nus, la corde au cou. Le clergé et tout le peuple suivent, demandant grâce et chantant des hymnes de pénitence. Sur le parcours les hommes tombent nombreux, frappés par le terrible fléau. Arrivé sur les bords du Tibre, en face du Vatican, on entendit tout à coup dans les airs des voix célestes qui chantaient : Regina cœli, lœtare, alléluia ! Reine du ciel, réjouissez-vous, alléluia ! Parce que celui que vous avez mérité de porter, alléluia ! Est ressuscité comme il l'a dit, alléluia I Tous, alors, tombant à genoux dans la poussière, s'écriant avec larmes : Qra pro nobis Dewn, alléluia ! Priez Dieu pour nous, alléluia ! A ce moment, on aperçut an-dessus du mausolée un ange qui remettait dans le fourreau une épée qu'il tenait à la main. La peste avait cessé, les malades étaient guéris ; le

fléau ne fit plus de victimes. Depuis, le mausolée prit le nom de château Saint-Ange. Il avait reçu le baptême du miracle ; le paganisme émigrait de la colline du Vatican ; la relique de Pierre avait vaincu la cendre des Césars.

Le château Saint- Ange servit de forteresse; il devint le boulevard de Rome dont il suivit la fortune. Un passage souterrain pratiqué dans les murs de la cité Léonine, le mit en communication avec le Vatican; c'est ainsi que le Pape put échapper aux mains du triste personnage que fut le connétable de Bourbon.

ROME. Pont et Fort Saint-Ange

Le Janicule qui tire son nom de Janus, deuxième roi de Rome, porte aussi le nom de Mont Oro ou Montorio, à cause du sable couleur d'or qui le compose en grande partie. D'une pente assez abrupte d'abord, il s'incline ensuite légèrement jusqu'au Tibre. C'est le Transtévère, autrefois surtout le quartier des Juifs, le Ghetto où ils vivaient en paix sous la protection des Papes. La classe ouvrière qui l'habite aujourd'hui est justement fière de son origine ; elle prétend descendre des premiers romains. De fait elle forme comme une tribu

à part avec un dialecte particulier ; elle se distingue d'ailleurs par la beauté de ses traits et la vigueur de sa constitution.

C'est au Transtévère que demeurait la vierge Cécile. De noble extraction, elle pouvait aspirer à une brillante alliance avec l'un des premiers partis de Rome. Mais dans son cœur elle avait renoncé à tous les avantages de la terre ; elle s'était donnée à Dieu, et avait juré de n'avoir d'autre époux que le Christ. Pour obéir à ses parents elle dut accepter la main de Valérien ; mais, confiant dans le secours du ciel, elle lui fit connaître sa détermination, et lui annonça qu'un ange veillait sur elle. Cet ange apparut à Valérien qui se convertit. Elle-même, traduite devant les tribunaux, fut condamnée à mort. On l'enferma pendant un jour et une nuit dans la salle des bains de la maison paternelle où une chaleur excessive devait l'étouffer ; elle n'éprouva aucun malaise. On résolut de la faire décapiter ; le licteur ne réussit pas davantage à la faire mourir ; après le troisième coup d'épée, qui devait être le dernier, il se sauva, laissant sa victime la gorge sanglante.

Elle vécut ainsi trois jours, instruisant les chrétiens et les encourageant. Elle eut alors le bonheur de recevoir la visite du pape Urbain : elle lui recommanda ses pauvres, leur légua tous ses biens, donna sa maison pour servir d'église, et rendit à Dieu un corps resté vierge et une âme toujours pure.

Cécile fut ensevelie dans les catacombes de St-Calixte. Au neuvième siècle on la transporta dans la demeure paternelle. Au Transtévère, on la vénère encore aujourd'hui sous l'autel où elle repose auprès de son époux Valérien. On lui a conservé la posture qu'elle avait dans la crypte des Catacombes où on la trouva à demi couchée, la tête renversée.

Le Tasse a son tombeau sur le Janicule. Le malheureux poète y mourut au moment où la gloire venait à lui pour le consoler de tous les déboires de sa vie. Le sénat, avec l'approbationjdu Pape, avait voté une couronne de lauriers à l'auteur de l'immortelle de Jérusalem délivrée, mais le lauréat, pris d'une maladie grave, ne put ceindre cette couronne. Il mourut dans le couvent de Saint-Onufre, et sur sa tombe on plaça l'inscription suivante : « Ici gisent les os de Torquato Tasso. Étranger, de peur que tu ne l'oublies, les Frères de cette église lui ont posé cette pierre en l'an 1601 ». Pie IX lui fit élever une. statue qui le représente debout, les yeux tournés vers le ciel d'où il semble attendre l'inspiration.

On montre encore le rejeton d'un arbre sous lequel le Tasse

venait souvent s'asseoir ; là, bien des fois il a médité sur le néant de la gloire humaine ; son âme, tourmentée par des tempêtes plus fortes que celles qui ébranlaient l'arbre au-dessus de sa tête, fut souvent terrassée par des douleurs grandes comme son génie.

L'apôtre Pierre, allant au martyre, dut passer par le Janicule pour se rendre au Vatican. Des auteurs même prétendent que c'est sur le Montorio qu'il fut crucifié. On montre encore la place où aurait été plantée la croix ; à cet endroit s'élève une rotonde surmontée .d'une coupole, sur les plans de Bramante ; c'est un chef-d'œuvre qui a donné à Michel-Ange l'idée du dôme de Saint-Pierre.

Saint-François a Rippa rappelle le souvenir du Séraphin d'Assise. Dans ses pèlerinages, François partout où il passait, se dévouait au service des pauvres et des malades. A Rome, un hôpital pour les pestiférés bâti sur le mont Janicule, avait ses préférences ; on lui construisit une cellule attenant à la bâtisse, afin qu'il put plus facilement se livrer au soin de ses chers malades. On conserve cette cellule transformée en chapelle; on y .voit plusieurs objets qui ont appartenu au saint, entre autres une pierre qui servait d'oreiller au plus parfait des pauvres volontaires de Jésus-Christ.

Sainte-Marie-en-Transtévère, la plus ancienne église dédiée à la Reine du ciel, remonte au commencement du troisième siècle. Suivant la tradition, lors de la naissance de l'enfant Jésus jaillit une source d'huile qui se mit à couler avec abondance et se répandit jusqu'au Tibre. On montre dans l'église même de Sainte-Marie-en-Transtévère l'endroit de la source miraculeuse.

Il y a encore Sainte-Marie de YOrto, Sainte-Marie délia Scala, St-Chrysogone, et plusieurs autres sanctuaires qui rendent la rive droite du Tibre cher au cœur chrétien.

Jésus-Christ réside parmi nous dans la sainte Hostie ; Rome s'est couverte d'églises pour recevoir l'Hôte divin. Elle le possède encore dans la personne de son représentant, de son Vicaire sur la terre ; et le Pape a dans Rome le plus beau temple de 1 univers. Jésus-Christ nous apprend que tout ce que nous faisons au plus petit des siens c'est à lui que nous le faisons, et Rome, pour recevoir Jésus-Christ dans la personne des pauvres, a multiplié les hôpitaux. Sur la rive droite du Tibre, il y a l'hôpital du Saint-Esprit au Borgo, et l'hospice Saint-

Michel au Transtévère. Ces deux monuments de la charité ont chacun près d'un mille de circuit, et sont remplis de milliers de malheureux que la pauvreté, la maladie, la vieillesse et même le vice ont laissés sans pain et sans asile. La charité et l'industrie humaines s'unissent pour venir au secours de tous. Les jeunes filles sortent de ces établissements avec une dot, et les jeunes gens avec un métier, un art de vie.

On ne quitte pas le mont Janicule sans aller visiter les célèbres Eaux du lac Bracciano à trente milles de Rome. Elles débouchent avec fracas par trois ouvertures en forme de niches dans un vaste bassin en marbre. Ce sont trois torrents qui s'arrêtent un instant, et continuent leur course vers le Tibre, en alimentant tout le quartier qu'elles traversent, et faisant mouvoir des moulins à blé, et plusieurs fabriques de papier et autres.

Cette fontaine est une œuvre d'art. Les anciens ne séparaient pas le beau de l'utile, le côté artistique du côté pratique.

Les Ursulines — 19 avril. — Avec M. l'abbé Angers, j'ai été faire visite aux révérendes Mères Ursulines.

Que nous avons éprouvé de tristesse !

La communauté des Ursulines, autrefois si florissante, s'éteint graduellement et périra à bref délai si l'on ne vient à son secours. Le mauvais génie qui prépare sa ruine dans l'ombre, c'est la franc-maçonnerie. Elle décide, et le Gouvernement exécute ses ordres. On procède sans éclat ; on paraît prendre les intérêts des victimes ; hypocrisie ! c'est pour arriver plus sûrement au but. On prétexte le bien public ; mais c'est à la religion du Christ qu'on en veut.

Le Gouvernement a enlevé aux Ursulines tout ce qu'il a prétendu trouver de superflu chez elles. La pratique en est commode. Je convoite le bien de mon voisin ; je prétends qu'il peut s'en passer, que l'administration, d'ailleurs, en est trop onéreuse, et je le décharge d'autant. C'est simple comme la loi du lynchage, et plus injuste encore.

Les Ursulines habitent les quelques appartements qu'on a bien voulu leur laisser ; mais le gouvernement a décidé que le tout lui reviendra lorsque la communauté n'aura plus de sujets ; en même temps on ne lui permet pas d'avoir un noviciat.

Voilà comme la force opprime le droit. Mais la Providence est grande ; et Angèle de Mérici, qui jeta les fondements de l'Ordre à Rome sans moyens humains, saura bien protéger son œuvre du haut du ciel.

Frascati ; la Campagne romaine — 20 avril. — Depuis mon arrivée à Rome, je n'ai cessé de parcourir la ville en tous sens. J'ai fait l'ascension de ses collines ; appuyé sur le pied de la croix qui surmonte Saint-Pierre, du haut de ce piédestal de six cents pieds de hauteur, j'ai contemplé le vaste panorama qui se déploie sous nos yeux. Je suis descendu jusque dans les entrailles de Rome ; et, au fond de la prison Mamertine, à trente pieds sous terre, j'ai baisé avec respect le sol que les apôtres Pierre et Paul ont foulé de leurs pieds captifs. J'ai eu le bonheur de m'agenouiller dans les sanctuaires où venaient prier les premiers fidèles, et de parcourir les Catacombes, ces passages ténébreux qui s'allongèrent à mesure qu'on eut besoin de place pour inhumer les innombrables victimes des persécutions. J'ai compté les couches de débris amoncelées les unes sur les autres et qui distinguent la Rome des différents âges.

Les routes romaines, je les ai parcourues. J'ai fait des pèlerinages sur la voie Nomentane illustrée par la tombe de la vierge Agnès, sur la voie Saint-Laurent qui renferme les restes du grand diacre et du pape Pie IX ; j'ai suivi avec émotion cette voie Appienne par où passèrent si souvent les légions romaines, et qui traverse les champs sous lesquels s'étend la cité souterraine des Catacombes, la voie d'Ostie qui vit la fin des travaux de J'apôtre Paul, but son sang généreux, et s'ouvrit trois fois au contact de sa tête tombée sous le glaive du bourreau, pour laisser jaillir trois sources miraculeuses.

Mais je n'avais pas encore parcouru la Campagne romaine ni gravi les montagnes qui la bornent.

Aussi était-ce grande fête ce matin lorsque nous partîmes, M. Lapointe et moi, en route pour Frascati, la ville à la mode qui attire l'aristocratie romaine dans le temps des chaleurs, à cause de la salubrité de son climat, et des nombreuses villas qui l'entourent d'une ceinture de fleurs, de fruits et de délicieux bocages.

Nous fîmes le voyage en compagnie d'un prêtre de la maison du Pape, partisan convaincu du Pouvoir temporel et confiant

dans son prochain rétablissement. « Le système actuel, dit-il, n'amène que misères et calamités ; il faudra bien qu'on finisse par le comprendre ».

Le vénérable abbé a raison. Rome n'est-elle pas l'Arche d'alliance de la nouvelle Loi ? Elle possède plus que les Tables de la loi ; elle possède la Loi elle-même dans la personne du Pape infaillible. Rome appartient au peuple chrétien ; c'est son patrimoine de famille, sa part d'héritage ; et voilà pourquoi les zouaves venus de toutes les parties du monde pour la défendre combattaient pro aris et focis. Ils ont été vaincus, mais le droit ne meurt pas ; l'Arche est au pouvoir des ennemis de Dieu, mais elle n'y restera pas.

Autrefois les sacrilèges possesseurs de l'Arche d'alliance s'aperçurent bien vite qu'elle attirait les malédictions du ciel sur leur pays, et que rien plus ne prospérait chez eux, en même temps que des maladies étranges se répandaient parmi les incirconcis et les décimaient. Il en sera ainsi de nos Philistins modernes. Ils peuvent bien, pour un temps, paraître jouir de leur conquête, mais leur succès n'est qu'apparent ; Rome sera toujours pour eux une cause de malaise et de misères ; ils ramassent sur leurs têtes les charbons ardents de la colère divine ; un mal secret déjà les mine et amènera leur chute certaine. Surtout, malheur à eux s'ils osent porter une main impie sur le Pape, l'oint du Seigneur. Qu'ils craignent le sort de l'infortuné Oza foudroyé pour avoir touché l'Arche sainte. Ils se verront obligés de rendre Rome à ses légitimes possesseurs ; et Rome, rendue à l'Église, Rome, gouvernée par le Pape et ses cardinaux, deviendra pour l'Italie et pour le monde entier un gage de paix et une source de prospérités.

A Frascati nous attendait l'abbé Faticoni, prêtre romain, depuis de longues années minutante à la Propagande. Le père Faticoni, comme nous l'appelons, ne peut se faire, lui aussi, au nouveau régime. Tout le fatigue, tout lui pèse dans la Rome des rois piémontais ; il ne peut s'accoutumer à vivre dans la ville des Papes sous un gouvernement étranger ; il n'aime plus les Romains ralliés aux usurpateurs ; il vit comme étranger dans la Rome moderne.

Le père Faticoni a un cœur d'or ; il aime celui qui le comprend, celui en qui il peut se confier. Il aime les Canadiens, parce que les Canadiens sont franchement catholiques, et qu'ils détestent comme lui le régime actuel.

Le père Faticoni est l'ami et l'admirateur de Mgr Bégin ; et notre évêque ne manque pas de lui recommander les

étudiants de son diocèse de Chicoutimi. C'est ainsi que nous avons été amenés à faire sa connaissance.

C'est sur son invitation que nous sommes venus à Frascati, où nous trouvons un carosse tout prêt pour l'excursion, et nous partons pour Albano.

Sur ces hauteurs et à cette heure matinale, l'air était vif ; il descendait des montagnes une brise qui rappelait celles qui nous arrivent du fleuve Saint-Laurent.

Le paysage que nous traversons est des plus variés et des plus pittoresques. On voit partout la vigne et l'olivier ; le sol disparaît sous un tapis de fleurs et de verdure. L'art s'unit à la nature. C'est ici que les riches Romains, fuyant la malaria qui habite la rase campagne, ont leurs villas aux frais ombrages, aux vertes pelouses, aux nombreux jets d'eau.

Frascati, située à cinq lieues de Rome, est la reine des monts Albains. Elle est bâtie non loin de l'antique Tusculum, patrie de Caton le Censeur ; Cicéron y avait sa résidence d'été. La ville ancienne s'élevait sur le sommet de la colline ; on a choisi pour la ville moderne un site admirable sur le versant.

Nous passons par Grotta Ferrata où nous admirons les peintures du Dominiquin. L'artiste n'avait que vingt-neuf ans lorsqu'il fut chargé de décorer l'une des chapelles de l'abbaye grecque de Saint-Basile ; ces fresques sont ses chefs-d'œuvre, et les plus belles après celles des Chambres de Raphaël au Vatican, et de la chapelle Sixtine de Michel- Ange.

Nous voici au lac Albano. Il remplit le cratère d'un volcan éteint. Des collines boisées l'entourent d'une ceinture de deux lieues de circonférence, et, à travers la forêt verdoyante, on voit çà et là surgir des villages aux allures fraîches et riantes. Au nord s'élève Marino ; à l'ouest, Castel-Gandolfo, séjour favori des Papes qui l'avaient choisi pour leur résidence d'été. De là ils pouvaient contempler leur chère ville de Rome qui confond ses dômes, ses églises et ses obélisques dans le lointain. Un seul monument grandit avec la distance, c'est la coupole de Saint-Pierre ; elle semble vouloir abriter sous son vaste pavillon la ville tout entière : image de la Papauté qui couvre Rome de sa protection après l'avoir faite ce qu'elle est.

La position de Rome dans la Campagne romaine m'inspire des réflexions sur les ressemblances qui existent entre la Ville Éternelle et notre âme.

Rome est bâtie sur sept collines. L'âme fidèle évite le terre

à terre des affections terrestres et des intérêts matériels, et se tient sur les hauteurs des vertus chrétiennes. La brute pèse de tout le poids de ses quatre pieds sur le sol qu'elle regarde : l'homme va le front levé. Ne soyons pas les serfs de la glèbe, mais les candidats du céleste héritage.

Rome nous apparaît au milieu d'une vaste plaine qui l'entoure de sa solitude, et la protège contre les envahissements des inventions modernes. Conçoit-on la Ville des Papes applanissant ses collines, en adoucissant les versants, pour recevoir des manufactures de laine, des fabriques d'allumettes et des usines de toutes sortes ; ses rues, encombrées de gens qui courent aux affaires ; son atmosphère, obscurcie et viciée par la fumée noire qui s'échappe des longues cheminées de brique; ses monuments couvert de charbon et de rouille ? Tout cela, c'est bon pour les villes qui passent, dont la destinée est de servir de théâtre au déploiement de l'activité humaine, dont l'existence est attachée aux intérêts du moment, à leur position géographique, aux fluctuations du commerce, au hasard des gisements de houille, d'or ou de fer. Peut-il en être ainsi de Rome ?

De même l'âme du chrétien doit s'entourer d'une solitude faite de silence, de prière et de méditation. Elle ne doit pas se laisser envahir par les bruits du monde et les fortes clameurs des passions ; son cœur ne deviendra pas le théâtre des intérêts mesquins du temps et des affections grossières de la terre, un chemin battu où s'agitent les mille riens du moment, un antre obscurci par les fumées de l'orgueil sans claire vue sur le ciel, une place publique où s'élèvent les idoles que fabriquent les convoitises humaines. Car alors l'âme finira par être absorbée par la matière ; ses pensées, ses désirs, ses affections se couvriront d'une rouille qui creusera dans le vif et laissera de tristes ruines dans les idées, les principes et les actions.

Au delà de la Campagne romaine, des montagnes s'élèvent en amphithéâtre jusqu'au firmament ; c'est la figure du sommet des vertus que nous sommes appelés à atteindre. Il faut disposer dans son cœur des degrés pour s'élever jusqu'au ciel, nous dit la Sainte Écriture : Ascensiones disposuit in corde suo. Il faut aller de vertus en vertus, — ibunt de virtute in virtutem. Les vertus sont les échelons par lesquels nous montons au ciel ; c'est l'échelle mystérieuse de Jacob. Sur les hauteurs, l'air pur et sain ; du flanc des montagnes s'échappent les ondes qui répandent l'abondance. La plaine

est le séjour des eaux malsaines ; au-dessus s'étendent des vapeurs pestilentielles.

Rome, que bornent à l'est les montagnes qui vont se perdre dans les nuages, voit à l'ouest le firmament s'étendre aussi loin que la vue peut porter et se replier sur les eaux bleues de la Méditerranée. N'est-ce pas une image de l'éternité que le chrétien ne doit jamais perdre de vue ? La vie la plus longue a sa limite : la mort. Au delà de l'horizon de cette vie se déploie l'insondable éternité où tout commence pour ne plus finir.

Le château de Castel-Gandolfo appartient au Pape. Comme le palais du Vatican et celui de Latran, il jouit du privilège de l'exterritorialité en vertu de la loi des Garanties du 13 mai 1871. C'est un royaume bien minuscule laissé au chef de l'Église, en compensation du Pouvoir temporel qu'on lui a injustement enlevé.

A Castel-Gandolfo se trouve l'entrée du fameux tunnel qui sert de décharge au lac d'Albano. Celui-ci se déversait autrefois dans la plaine et causait des dommages considérables. Lors du siège de Véies, quatre siècles avant l'ère chrétienne, eut lieu l'une de ces inondations. Camille venait d'être nommé dictateur, et l'armée était impatiente de combattre ; mais l'oracle de Delphes consulté avait répondu que la capitale des Volsques résisterait aux efforts des Romains, tant qu'on n'aurait pas donné une issue aux eaux du lac. Pendant toute une année le général parvint à modérer l'ardeur de ses soldats et employa ses troupes à percer à coups de pics dans le roc et le tuf un canal de six pieds de largeur sur quatre de hauteur. Depuis, lorsque les eaux du lac menacent de déborder, elles rencontrent ce déversoir artificiel et s'y engouffrent. Elles en sortent un mille plus loin après avoir passé sous la montagne, font tourner à leur sortie les roues de plusieurs moulins, et forment un ruisseau qui répand la fertilité dans la plaine et va se jeter dans le Tibre. Cet ouvrage, gigantesque pour le temps, n'a pas eu besoin de réparations depuis plus de deux mille ans qu'il est construit. Les anciens savaient travailler pour les siècles.

Nous continuons notre route vers Albano et la poursuivons jusqu'au célèbre viaduc qui relie la montagne à un sommet voisin sur lequel est perché, comme un nid d'aigle, le village d'Ariccia. Il a mille pieds de longueur, est à trois rangs d'arcades, et s'élève jusqu'à deux cents pieds au-dessus de la plaine. La route de Naples passait par là, et c'est pour la

rendre plus commode et plus sûre que les Papes construisirent ce pont merveilleux. Au pied d'Ariccia reposent, dans le cratère d'un volcan éteint, à neuf cents pieds au-dessus du niveau de la mer, les belles ondes du lac Némi où viennent se mirer les bosquets et les villages environnants. Le lnc Némi est la perle des monts Albains. Sur ses bords, au sud-ouest, s'élève Genzano. C'est là qu'on a coutume, le jour de la Fête-Dieu, de faire la procession du Saint-Sacrement dans une rue jonchée d'un tapis de fleurs naturelles.

Nous prîmes le dîner à Albano. Le domestique de l'hôtel se montra empressé et nous annonça que tout serait prêt subito ; mais allez vous fier aux paroles d'un Italien qui promet de se hâter ! Pendant plus d'une demi-heure, il nous fallut attendre ; enfin il arrive avec un plat de macaroni qu'il dépose devant nous ; le vin était déjà sur la table. Que faut-il de plus en voyage, lorsque la promenade a aiguisé l'appétit et que les heures sont comptées ?

Albano est un lieu de villégiature à la mode, et ne le cède guère à Frascati pour la beauté du site et la salubrité du climat. Elle est située à sept lieues au sud de Rome.

La fondation d'Albano remonte aux guerres puniques. Pour garder la voie Appienne les Romains établirent à cet endroit un camp qui devint la ville actuelle. Pompée le Grand y possédait ses somptueuses maisons de campagne. Dès l'an quatre cent soixante elle était le siège d'un évêché.

Le plateau sur lequel s'élève Albano n'est pas l'emplacement d'Albe la Longue. L'ancienne capitale de la Confédération latine était aussi placée sur les bords du lac, mais plus à l'est ; elle fut bâtie, dit-on par Ascagne, fils d'Enée. Lorsque Rome fut fondée, quatre cents ans plus tard, il fallut décider à qui appartiendrait la suprématie ; et deux peuples unis jusque-là par les liens du sang et de l'amitié se déclarèrent la guerre. Heureusement la voix de la nature se fit entendre au milieu des bruits de guerre et parla plus haut que le langage des passions. On résolut de confier le sort des deux villes à six guerriers. On montre encore aujourd'hui le champ qui fut témoin du combat des Horaces et des Curiaces. Albe fut soumise à sa rivale des bords du Tibre, et détruite sous le troisième roi de Rome.

Le Monte Cavo, qui portait sur son versant Albe la Longue, s'élève à trois mille pieds ; c'est le point culminant des monts Albains. Sur le sommet était le sanctuaire de la Confédération latine ; là venait aboutir cette voie célèbre que suivaient les

généraux vainqueurs à qui le sénat refusait les honneurs du triomphe, et qui voulaient en savourer quelque peu les douceurs.

Sur le versant nord du Monte Cavo est Rocca di Papa, et, plus bas, Frascati ; au sud-ouest, est le lac d'Albano au-dessus de la ville du même nom.

Nous prenons le train de Rome à Frascati. Nous nous séparons du père Faticoni, non sans lui témoigner notre vive reconnaissance. Sur le voyage il nous disait souvent : « C'est beau, n'est-ce pas ?... vous êtes contents » !... Autant d'exclamations qui montraient bien son cœur, son bonheur de nous faire plaisir.

Il ne voulut pas qu'un autre que lui se chargeât des dépenses de nos courses à travers les monts Albains.

L'Aventin et le Célius — Jeudi, 21 avril 1892. — La Bocca délia Verita (Bouche de la Vérité) est ainsi nommée d'une fontaine placée près de Sainte-Marie in Cosmédin ; c'est une pierre en forme de figure humaine avec bouche béante dans laquelle les Romains mettaient la main pour prêter serment ; les enfants étaient bien persuadés qu'on ne pouvait la retirer sans dire la vérité, et les parents se servaient de cette conviction pour les éprouver. Cette place est près du Tibre, en aval de l'île Saint-Barthelemy, entre le Palatin et l'Aventin. De là part la rue Salara qui longe le fleuve au pied des hauteurs que dominent les trois églises de Saint-Alexis, de Sainte-Sabine et de Sainte-Marie-du-Prieuré de Malte, en face de l'hospice Saint-Michel situé sur l'autre rive.

Sainte-Marie s'élève sur l'emplacement même du palais du noble Euphémianus, père de saint Alexis. On sait comment ce jeune homme, le jour même de ses noces, poussé par une inspiration divine qui l'appelait à une vie parfaite, quitta épouse, parents, patrie, pour commencer à l'étranger une vie misérable et errante. Il revint mourir au foyer paternel où il passa inconnu les dix-sept dernières années de sa vie, seul sous un escalier. A sa mort on découvrit le mystère de sa naissance. Quel ne fut pas le regret des parents d'avoir vécu si longtemps près de leur cher enfant sans le savoir ! S'ils avaient pu au moins sur ses lèvres mourantes déposer un baiser, lui dire une dernière parole ! Mais il est trop tard ; ils n'ont plus devant les yeux que des lèvres décolorées et un cœur qui a cessé de battre.

On montre encore l'escalier qui fut le témoin muet des vertus héroïques de saint Alexis.

L'église souterraine a été bâtie par sainte Aglaé en l'honneur de saint Boniface. Aglaé, dame romaine immensément riche, avait pour intendant Boniface qu'elle avait fait le complice de ses désordres, et l'esclave de ses passions. Frappée un jour du scandale de sa vie criminelle, elle envoya Boniface en Orient chercher des reliques de ces chrétiens dont on lui vantait les vertus et la doctrine, et qu'on persécutait alors. Ce fut le corps de Boniface lui-même qu'on lui rapporta, de Boniface converti, martyr du Christ. Aglaé renonça au paganisme, fit élever un temple en l'honneur de son ancien intendant, et vécut encore treize ans dans la pratique des vertus qui lui ont mérité d'être elle-même placée sur les autels.

Sainte-Marie-Aventine était l'église du prieuré de Malte ; tout auprès est la villa du grand maître de l'Ordre ; on y voit encore le portrait des soixante-quinze grands-maîtres qui s'y sont succédé depuis le Frère Gérard en 1113.

Au nord de l'Aventin les Juifs ont leur cimetière sur l'emplacement du fameux cirque Maxime qui pouvait contenir près de cent cinquante mille spectateurs ; à l'extrémité sud, est celui des protestants auprès du mont Testaccio formé par des débris d'amphores et d'autres vases en terre cuite (testé) qu'apportaient les bateaux qui remontaient le Tibre jusque-là.

Quant au cimetière catholique il est à Saint-Laurent-horsles-Murs.

Le Palatin entre dans l'Aventin et le Célius en forme de coin ; la rue Cerché qui part de la Bocca délia Verita, le sépare de l'Aventin, et devient la voie Saint-Sébastien, tandis qu'il est séparé du Célius par la rue Saint-Grégoire qui arrive du Colisée et se continue sous le nom de voie Saint-Paul.

A l'intersection de ces rues s'élève sur le Célius l'église de Saint-Grégoire, là où se trouvait la maison paternelle de saint Grégoire le Grand. C'est non loin de là, sur le Forum, que ce pape, encore simple prêtre, vit un jour trois jeunes gens qu'on offrait en vente et dont la beauté le frappa. ;S'étant informé du lieu de leur naissance, on lui répondit : « Ce sont des Angles (Angli). — Non, ce sont des anges (angeli) », reprit-il. Devenu chef de l'Église il envoya dans leur pays le religieux Augustin qui devint l'apôtre de l'Angleterre.

On conserve la table autour de laquelle saint Grégoire réunissait douze pauvres qu'il servait de ses propres mains.

Un jour il s'en trouva un treizième ; c'était un ange que Dieu avait envoyé pour témoigner combien sa charité lui était agréable.

Tout auprès est Sainte-Marie inDomnica, l'ancienne demeure de sainte Cyriaque, dame (Domnicd) romaine ; et, en gagnant vers l'Est, Saint-Étienne-le-Rond, et Saint-Jean-de-Latran, non loin des murs. Sur le mont Célius on trouve encore les trois églises superposées de Saint-Clément, de Saint-Pierre in Monticelli et des Quatre-Couronnés, des Saints-Jean-et-Paul, sur l'emplacement de la maison qui fut témoin de leur martyre au IVe siècle, et qu'habita saint Paul de la Croix, fondateur des Passionistes au XVIIIe siècle.

L'Aventin et le Célius, autrefois très habités, ont été envahis par le désert et la solitude ; les ruines ont recouvert ce sol tant de fois foulé par des hordes étrangères, et l'on retrouve ensevelis sous terre des édifices publics et les églises des temps apostoliques.

A l'endroit où s'élève Sainte-Prisque vécut l'apôtre Paul ; il avait auparavant habité le Ghetto sur la rive droite ; il alla ensuite demeurer sur le Viminal, chez le sénateur Pudens, et, plus tard, le long de la voie Nomentane. Sainte Prisque est la première femme qui ait souffert le martyre en Occident.

Saint-Sixte a été construite en souvenir de la rencontre du pape Sixte avec son diacre Laurent sur le chemin du martyre. Dominique y posa les fondements de son Ordre ; les reliques des saints Nérée et Achillée sont conservées dans l'église qui porte leur nom. Autour des thermes célèbres de Caracalla, assez vastes pour contenir seize cents baigneurs, se voient les églises des Saints-Nérée-et-Achillée, où sont conservés les corps de ces saints martyrs, celles de Sainte-Balbine, de Saint-Césaire, de Saint-Jean in oleo qui rappelle le supplice de l'apôtre Jean jeté dans l'huile bouillante. Près de Saint-Sabas se retira la mère de saint Grégoire le Grand lorsque ce Pape transforma en couvent la maison paternelle.

Tivoli, montagnes de la Sabine — 22 avril. — Les monts Apennins se détachent des Alpes près de Gênes pour commencer leur course à travers la péninsule italienne. En passant devant Rome ils élèvent jusqu'à cinq mille pieds leur front chargé de nuages, comme pour rendre hommage à la reine des cités ; puis ils s'abaissent sensiblement du côté de la Campagne romaine, un peu au nord des monts Albains qui

semblent monter la garde aux portes de Rome, et forment les montagnes de la Sabine, ainsi appelées du nom de leurs premiers habitants.

C'est au pays des Sabins que nous sommes allés aujourd'hui. Nous étions de notre groupe MM. les abbés Cinq-Mars, Nadeau, Plaisance, Lapointe, Lachance, Lortie, Kirouac et moi-même, de Québec, M. l'abbé Élie Auclair et le Dr Rivet, de Montréal.

Le soleil brillait dans un ciel pur lorsque nous prîmes le tramway à vapeur ; la joie était dans la nature comme dans les cœurs ; tout annonçait une belle journée.

Nous eûmes vite atteint la villa d'Adrien.

C'est ici que cet empereur romain voulut se reposer des fatigues de la vie et des soucis du pouvoir.

Il entassa sur ce coin de terre tous les chefs-d'œuvre recueillis dans ses voyages à travers le monde, en Grèce et en Egypte surtout. On multiplia tellement les richesses artistiques dans cet espace de quelques lieues, qu'après avoir été pillées plusieurs fois par les barbares, après avoir, pendant des siècles, fourni des matériaux de construction aux églises et aux palais de Tivoli, elles remplissent encore les galeries et les musées de Rome d'une foule de merveilles. De nos jours les fouilles se continuent sous la surveillance du Gouvernement qui a acheté la villa Adrien de la famille Branchi en 1871.

La villa impériale représentait en miniature le monde : chacune de ses parties portait le nom d'une portion du globe, qu'elle reproduisait aussi exactement que possible. Pour arriver à cette conformité surprenante, on creusa des vallées, on éleva des collines, on renferma des mers dans de vastes bassins, on créa des forêts où les animaux sauvages bondissaient en liberté.

Mais qu'est-ce que l'homme ? Ses projets s'évanouissent comme la fumée et ses œuvres passent rapidement. Au moment où le maître tout puissant se disposait à jouir en paix de ce petit univers importé, un germe fatal se déposait dans son sang qui l'enleva bientôt à tous ses rêves de bonheur.

Adrien dut jeter un regard de désenchantement bien amer autour de lui, lorsqu'il lui fallut quitter le lieu de ses rêves, ce paradis terrestre qu'il laissait à d'autres. Heureux si, au milieu de ses tristesses et de ses regrets, il a songé au compte qu'il devait rendre de son administration au Dieu qui scrute les cœurs et sonde les reins !

La villa Adrien nous apparaît comme un champ abandonné ; à peine quelques ruines s'y laissent apercevoir.

Nous sommes à six lieues de Rome et trois milles nous séparent de Tivoli. Le trajet se fait joyeusement, et notre gaité est si communicative que des personnes d'origine anglaise que nous ne connaissons pas se mettent de la partie et chantent avec nous Y Alouette et le Brigadier.

La ville de Tivoli, le Tibur des anciens, plus ancienne que Rome, est l'attrait des montagnes de la Sabine. C'est la ville aux chutes pittoresques, aux cascades et cascatelles. L'Arno, qui la traverse, semble prendre plaisir à faire des sauts périlleux, à se cacher sous terre pour apparaître ensuite inopinément, et à dérouter les curieux qui voudraient suspendre son cours. Il y a là tout un fouillis de cavernes, de grottes, de sentiers, de terrasses champêtres, charnilles touffues, et de bosquets charmants ; c'est un véritable labyrinthe où l'on s'avance avec crainte parce qu'on risque de s'égarer ou de recevoir des douches d'eau froide inattendues. Nous avons remarqué des arbres pétrifiés ; il y en a ici des montagnes. On distingue parfaitement les veines du bois, les racines et les feuilles. D'autres sont en voie de pétrification.

Nous avions pour guide un enfant intelligent comme les Romains savent l'être à cet âge, aux yeux noirs perçants, à la figure expressive. Il joua son rôle à merveille et nous fit prendre le nôtre au sérieux lorsqu'il exigea le prix de ses services. Nous lui donnâmes la moitié de ce qu'il nous demandait, et il fut grassement payé. Il me semble encore le voir, élevant la tête et la voix pour parvenir jusqu'à nous, et répondant avec aplomb à toutes nos questions.

Tibur est la ville des souvenirs classiques ; elle fut le séjour favori d'Horace, de Properce et de Catulle. Les gens d'esprit s'y donnaient d'aimables rendez-vous. Mécène y avait son palais où il s'entourait des intelligences d'élite de la capitale, des gens de lettres qu'il encourageait de sa protection et de ses deniers. C'était aussi le séjour favori d'Auguste.

Nous prîmes le dîner dans la villa Grégorienne ; il y avait du macaroni, le plat national et toujours de mise, et quelques truites des chutes de Tivoli ; le tout assaisonné de la plus franche gaîté. Nous nous amusons à la canadienne, mieux encore, à la québecquoise.

Les traits d'esprit sont nombreux, et aucun ne manque son but, grâce à la bonne volonté des convives. A la table voisine un monsieur et une dame paraissent nous regarder avec étonnement ; notre langage et nos manières dénotent, il

est vrai, une origine française, mais laissent soupçonner en même temps que nous ne venons pas de France.

Ne quittons pas le Tivoli sans donner un souvenir d'admiration à son illustre citoyenne sainte Symphorose, et à ses sept fils. Veuve d'un martyr, cette pieuse femme vivait dans la solitude, tout entière au soin de servir Dieu et d'élever sa famille.

Un jour elle est mandée auprès de l'empereur. On voulait faire la dédicace d'un temple, et les aruspices, refusant de parler devant les entrailles fumantes des victimes, jetaient toute la responsabilité de leur silence sur la chrétienne Symphorose. En face du puissant Adrien qui voulait lui faire renier sa foi, elle reste inébranlable ; les promesses, les menaces ne peuvent rien sur elle ; et, spectacle digne du ciel ! on vit cette mère sacrifier la vie de tous ses enfants et la sienne propre plutôt que d'offrir un encens idolâtre.

0 paganisme ! pendant quarante siècles qu'a duré ton dur et avilissant esclavage, as-tu été témoin d'un pareil héroïsme? Oh non ! le faux ne produit pas la fleur du sacrifice, tandis qu'elle sort naturellement de la tige de la vérité que le Christ a apporté sur la terre.

Subiaco — L'Arno, qui traverse Tivoli et va se jeter dans le Tibre, non loin de Rome, prend sa source dans les montagnes de la Sabine. Il descend avec impétuosité des hauteurs et se précipite dans des gorges profondes. C'est là qu'autrefois vint chercher un refuge contre les séductions du monde un noble patricien nommé Benoît. Il était jeune ; sa naissance, ses talents lui ouvraient un brillant avenir, mais la corruption de la jeunesse des universités l'avait dégoûté de la vie du siècle, et il avait décidé d'aller s'ensevelir dans une retraite lointaine et profonde.

Pendant trois ans il vécut seul dans une caverne sombre et étroite où ne pouvaient pénétrer les rayons du soleil, une sorte de tannière adossée à la montagne. Il fut alors rencontré par des bergers qui le prirent pour une bête fauve à cause des peaux de bête qui le couvraient. Sa retraite étant ainsi découverte, il dut se laisser approcher par ses semblables. Des disciples voulurent se mettre sous sa conduite. Son humilité dut céder devant leurs instances et la volonté de Dieu ; c'est ainsi que commença l'ordre à jamais célèbre des Bénédictins qui se développa merveilleusement. Plus tard Benoît alla

fonder sa maison principale sur le sommet du mont Cassin alors habité par des adorateurs des idoles, et c'est là qu'il écrivit la règle qui porte son nom. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est au pays des Sabins que l'Ordre bénédictin a son berceau.

Subiaco possède trois maisons de l'Ordre ; la première, fondée en 530, est la grotte même cù le jeune patricien voulut s'ensevelir avec toutes ses espérances humaines, le Sagro- Speco, témoin des sacrifices les plus purs du futur patriarche des moines d'Occident.

Genazzano — Au sud de Subiaco et à l'est de Frascati se trouve Genazzano. Ce village attire les pèlerins qui veulent vénérer l'image miraculeuse de Notre-Dame-du-Bon-Conseil.

C'était le 25 avril 1467, sur le soir ; le peuple de Subiaco était rassemblé à l'heure des vêpres sur la place de l'église. Tout à coup les cloches se mettent à sonner sans que personne soit là pour les ébranler. On s'étonne, on court vers l'église. 0 miracle ! tous peuvent apercevoir contre la muraille une peinture qu'on n'a jamais vue, et qui se tient dans l'espace sans point d'appui d'aucune sorte. Elle représente la Sainte Vierge avec l'enfant Jésus, tous deux d'une ressemblance parfaite. La mère porte sur son bras son fils qu'elle contemple avec amour ; l'enfant s'attache affectueusement de ses deux bras à son cou ; son regard un peu inquiet est fixé sur le visage très doux mais un peu triste de sa mère. Toutes les grâces et toutes les vertus se reflètent sur ces deux figures : c'est une vision céleste.

La nouvelle de l'apparition miraculeuse se répand dans les environs ; on vient la voir de partout. Parmi les pèlerins se trouvent deux étrangers établis à Rome depuis peu. La vue de l'image les transporte de joie. Ils la contemplent en versant des larmes, et font aux habitants du pays le récit suivant :

« La peinture que vous voyez était honorée de temps immémorial dans une petite chapelle de Scutari, en Albanie, notre patrie. Nous étions nous-mêmes attachés à la garde de son sanctuaire. Or, un jour que nous étions en prière devant cette image, nous la voyons se détacher de la muraille, s'élever dans les airs et s'éloigner dans une nuée transparente du côté de l'Occident. Nous nous mettons à la suivre, et nous marchions sans éprouver de fatigue. Nous arrivons à

la mer Adriatique ; nous continuons à avancer, les yeux fixés sur l'Apparition aérienne, et les eaux s'affermissent sous nos pas. Nous allons ainsi jusqu'aux portes de Rome où l'image disparaît. Nous restons tristes, et nous ne pouvions nous consoler. Lorsque nous avons entendu parler du miracle de Genazzano, nous sommes venus, et voilà que nous retrouvons Notre-Dame de Scutari ; c'est bien Elle. Nous ne voulons plus nous en séparer ; nous sommes maintenant des vôtres ; c'est ici qu'avec nos familles nous voulons vivre et mourir ».

La translation de l'Image miraculeuse était providentielle ; Dieu avait voulu la soustraire, comme la maison de Lorette, aux profanations des disciples de Mahomet, qui s'emparèrent bientôt de cette contrée.

La muraille, où l'on voit encore l'image se soutenir comme par miracle, appartenait à une très ancienne église paroissiale des Augustins, dédiée à Notre-Dame-du-Bon-Conseil. Ce titre resta à l'Image miraculeuse, qui l'a rendue célèbre par tout l'univers.

Courses a travers la ville — Avant l'ouverture de la voie ferrée, la plupart des pèlerins de la Ville Éternelle pénétraient dans Rome par la porte du Septentrion ; entrons à leur suite. D'abord voici l'église du Peuple qui a donné son nom à la porte ; elle est construite sur les tombeaux des Domitiens ; là sont les cendres du cruel Néron. En face, de l'autre côté de la place, s'élèvent, à l'entrée de la ville, comme pour lui servir de remparts, les deux églises de Ste Marie Monte Santo, et de Ste-Marie in Miracoli.

De là s'introduisent dans Rome, comme trois artères, pour permettre la circulation, les rues du Corso, delV Ripetta et Babuino.

La rue delV Ripetta, à l'ouest, longe le Tibre. C'est le centre du petit commerce ; cette partie de la ville se distingue par ses rues étroites et sales. La rue délia Scrofa, continuation de la Ripetta, conduit à la place Saint-Louis-des-Français, non loin de Saint-André délia Valle sur le corso Victor-Emmanuel.

La rue Babuino, à l'est, traverse un quartier à la physionomie toute moderne et habitée surtout par des étrangers. A la place d'Espagne, on monte le superbe escalier qui conduit à la Trinité-des-Monts, et l'on continue par les rues Sixtine, des Quatrc-Fontaines, Agostino Depretis jusqu'à Ste-Marie-Majeure, Charles-Albert et Conte-Verde jusqu'à Sainte-Croix-de-

Jérusalem, près de la porte Majeure. La rue Sixtine débouche sur la place Barberini ; près de là est l'église de Saint-Isidore et de Sainte-Marie-de-la-Conception ou des Capucins, fondée en 1624 par le cardinal Barberini qui la choisit pour y dormir son dernier sommeil sous cette modeste inscription : Hic jacet pulvis, cinis et nihil ; ci-gît de la poussière, de la cendre, rien. Dans le caveau de l'église sont des chapelles mortuaires aux lugubres décors ; ce sont les ossements de milliers de religieux dont on a garni les murs, construit des autels, fait des lampes suspendues. Le jour des Morts il y a illumination générale. Je n'ai pu me résoudre à visiter cette exposition d'un nouveau genre, cette galerie macabre de squelettes travaillés.

La rue de Nicolas de Tolentin conduit à l'église de ce nom.

Le Corso proprement dit est au milieu ; il s'enfonce jusqu'au cœur de la ville dans un quartier commercial ; là sont les palais si nombreux des nobles romains. On rencontre d'abord l'église de Saint-Charles, rendez-vous du monde élégant, puis celle de St-Laurent, in Lucina : la rue Convertite conduit à St-Sylvestre in Capite sur la place de ce nom, où l'on conserve le chef de saint Jean-Baptiste ; Ste-Marie in Via est sur la rue delV Angelo Custode qui débouche sur la place Barberini, par la rue des Tritons ; après avoir dépassé la place Colonna on trouve à gauche les églises de Saint-Marcel et des Saints- Apôtres ; à droite, celles de St-Ignace, de Ste-Marie in Via lata, et le Collège Romain. Le Corso se termine à la place de Venise où viennent aboutir le corso Victor-Emmanuel et la voie Nationale.

Le Corso Victor-Emmanuel, qui est la continuation de la voie Nationale, coupe Rome transversalement. Il a été percé à travers les quartiers mal bâtis de la Rome du moyen-âge ; aujourd'hui c'est l'une des plus belles rues de Rome. La place du Gesu est tout auprès ; à gauche sont les églises du Saint- Suaire, de Saint-André délia Valle, de St-Laurent in Damaso ; à droite celles des Stigmates, de St-Nicolas-aux-Césarines, de St-Pantaléon. C'est ici que vécut au XVIIe siècle le fondateur des Pauvres-Clercs de la Mère de Dieu pour les Écoles Pies. La vue de tous les enfants qui se perdaient dans les rues de Rome engagea saint Jean Casalanz à établir des écoles gratuites pour les recueillir. Le corps du saint repose sous le maître-autel.

Sur la place Sforza est la Chiesa Nova ; l'église de Saint- Philippe de Néri, l'un des patrons de Rome, l'un des saints les plus aimables et les plus populaires dont on conserve le souvenir ; il est le Vincent de Paul de l'Italie. Pendant plus d'un

demi-siècle, il fut le confesseur de Rome ; il passait au confessional des jours et des nuits presque entières.

Saint Philippe de Neri fonda l'ordre des Oratoriens ou des Priants, ainsi nommé par le peuple qu'on convoquait à la prière soir et matin, au moyen d'une clochette.

Non loin du pont Saint-Ange est Saint-Jean des Florentins, l'église nationale des Toscans.

De fait, la plupart des nations catholiques ont leur église nationale à Rome. Êtes-vous Français ? Allez à Saint- Louis des Français. Là vous trouverez des prêtres qui parlent votre langue, connaissent vos habitudes ; vous assisterez à des offices qui vous rappelleront les cérémonies de votre paroisse ; vous trouverez des prêtres pour entendre vos confessions.

Les Allemands ont Sainte-Marie delV Anima, les Espagnols, Sainte-Marie delV Monserato. Il y a Saint- Julien des Flamands, Saint-Antoine des Portugais, Saint-Claude des Rourguignons, Sainte-Agathe des Irlandais ; Sainte-Anne-et-Saint- Joachim des Relges ; Saint-Charles-au-Corso des Lombards ; le Saint-Suaire des Piémontais, et bien d'autres encore.

Les pèlerinages au tombeau des apôtres ont commencé dès les premiers âges de l'Église ; rendus à Rome, les pèlerins d'une même nation se groupaient ensemble dans les hôtelleries. Plus tard on éleva des églises nationales, puis, des séminaires où les étudiants des pays éloignés se retiraient pour suivre les cours des Universités.

Les Papes ont toujours encouragé ce sentiment de patriotisme qui cherche à retracer à l'étranger la patrie absente.

Un sentiment d'amour national exagéré a fait dire : « Tout homme a deux patries, la sienne d'abord et puis la France ». A plus forte raison tout chrétien a la patrie de Rome, intermédiaire entre la patrie de la terre et celle du ciel.

Probablement qu'on trouvera plus tard moyen de continuer le corso Victor-Emmanuel jusqu'au Capitole où l'on veut élever dans le centre de la ville un monument au premier roi usurpateur de Rome, et de là jusqu'à la place Victor-Emmanuel au delà de Saint-Martin-des-Monts, sur les limites de la ville. A l'intersection des belles voies Cavour et du Slatulo, elle passera près de Saint-Pierre-aux-Liens, où l'on conserve les chaînes de saint Pierre.

Hérode Agrippa, dans le but de s'attirer les bonnes grâces des Juifs et de détruire le nom de chrétien, après avoir fait décapiter l'apôtre Jacques, évêque de Jérusalem, fit jeter en prison l'apôtre Pierre dans le dessein de le mettre à mort

au temps de Pâques devant le peuple réuni. Deux chaînes tenaient captif le chef des apôtres ; tandis que deux bandes de soldats se relevaient auprès de la cellule du prisonnier et que deux hommes attachés aux mêmes fers que lui le suivaient partout pour mieux le garder : toute l'Église était en prière ; on n'espérait plus jamais revoir le chef de l'Église ; le découragement gagnait les cœurs. Mais voilà que la veille du jour fatal un ange apparaît au captif et lui ordonne de sortir de prison ; ses chaînes tombent, et les portes s'ouvrent. Pierre passe entre ses gardes endormis, et arrive au milieu de l'assemblée des chrétiens qui ne peuvent en croire leurs yeux.

On conserva les chaînes de Pierre prisonnier d'Hérode. L'impératrice Eudoxie, qui les reçut plus tard de l'évêque de Jérusalem, donna l'une d'elles à sa fille Eudoxie, femme de l'empereur Valentinien qui la confia au Pape. Celui-ci possédait déjà les chaînes que saint Pierre portait dans la prison Mamertine. Il les rapprocha l'une de l'autre ; ô miracle ! elles se soudèrent à l'instant, comme on peut les voir encore aujourd'hui à Saint-Pierre-aux-Liens qui a été construite par l'impératrice Eudoxie pour les recevoir. C'est sur leur modèle que sont faites ces chaînes de montre auxquelles sont attachées des indulgences.

Le pape Jules II voulut avoir son tombeau à Saint-Pierreaux-Liens. Michel-Ange chargé d'en faire le plan, l'avait conçu grandiose. Il ne put que terminer la statue colossale de Moïse que quelques-uns regardent comme son chef-d'œuvre et que d'autres critiquent sévèrement. Le conducteur du peuple de Dieu descend du Sinaï. Il est encore sous le coup de l'éblouissement de la vue de Jehovah ; sa physionomie est transformée ; sur son front apparaissent des cornes de gloire. L'artiste nous le représente au moment qu'il aperçoit le peuple dansant autour du veau d'or.

La statue est plus grande que nature ; l'ensemble transporte d'admiration. Tel était le génie de Michel-Ange, plutôt sublime dans sa conception des grandes lignes. C'est l'aigle qui plane dans les airs. Dans le plan de Saint-Pierre, il a taillé de l'ouvrage pour des siècles.

Religieuses Franciscaines Missionnaires de Marie — 27 avril 1892. — Ce matin, M. Lapointe et moi, avons célébré la sainte messe dans la petite chapelle des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie.

C'était la messe des adieux pour trois religieuses, à la veille de partir pour le lointain Canada où elles vont fonder une maison de leur Ordre dans notre diocèse de Chicoutimi. Elles quittent parents, amis, sœurs en religion, s'immolent elles-mêmes au pied de l'autel où Jésus s'offre en sacrifice. Il est des actions plus en vue dans ce monde ; des guerriers ont changé les bornes des empires, des auteurs ont laissé l'empreinte du génie dans des livres immortels, et ils sont entrés glorieux dans les fastes de l'histoire. Mais où trouver des dévouements plus héroïques et plus purs dans leur simplicité que celui dont ces humbles femmes nous donnent le spectacle. La grandeur d'âme habite les cloîtres. Au jour des rétributions, bien des êtres faibles et ignorés seront placés au-dessus de ces hommes qui ont rempli l'univers de leur nom retentissant.

Tout dans le modeste sanctuaire de la rue Giusti respire le calme et la piété ; on n'entend que la voix de la prière qui s'élève vers le ciel avec ferveur. J'avoue que l'émotion me gagna tout à fait au moment de la communion lorsque je vis des larmes mouiller des paupières ; sans doute des cœurs avaient été appelés à faire un grand sacrifice, et payaient un dernier tribut à la nature sous le seul regard de Dieu.

Cette communauté franciscaine existe depuis quelques années seulement. La Mère Fondatrice vit encore. C'est dans les Indes qu'elle eut d'abord l'idée de réunir des personnes charitables pour venir au secours des pauvres et des enfants abandonnés. Plus tard elle fixa la maison Mère à Rome, afin d'y puiser à sa source les traditions de l'Église catholique.

Des circonstances providentielles ont placé le noviciat en France, terre féconde en vocations religieuses, dans ce pays de Bretagne, aux traditions chevaleresques d'attachement à l'Église. A Saint-Brieux vivent dans la retraite et la prière plus de cent jeunes filles qui s'adonnent à l'étude des langues étrangères afin d'être plus en état d'aller sur toutes les plages de la terre porter leur dévouement aux pauvres et aux affligés. A l'égal des prêtres des Missions Étrangères de Paris, ces Sœurs sont animées du véritable esprit missionnaire, et elles rendent à l'Église, dans les pays infidèles, des services inappréciables.

La Mère Fondatrice est Supérieure de la maison de Rome et a la haute direction de toutes les autres. J'ai eu le bonheur de la connaître. C'est une belle et grande figure de femme chrétienne, et son œuvre est destinée à prendre des développements extraordinaires.

Sa dévotion de prédilection est celle du Saint-Sacrement ; aussi a-t-elle obtenu le privilège de l'adoration perpétuelle pour sa communauté. Partout où l'obéissance conduit les Missionnaires de Marie, elles ont la consolation de passer tous les jours des heures entières d'adoration en présence de Jésus- Hostie ; c'est le secret d'un dévouement que rien n'arrête ni n'effraie, pas même l'horreur de ces tombeaux vivants qui s'appellent léproseries.

Puisse leur œuvre se développer et grandir sur cette terre si catholique du Canada et se répandre par toute l'Amérique !

Le Vatican — Cette semaine, la dernière de mon séjour à

-^ — fr.

^JiF^S)

2^ 'tS* »*4 • ..

WpÉ1*^ ^

Lé*§

Sj{"

HlïSsr:

*y^^Bfcîî^r ^lii.

;:--:.;" -."■-'. -iv

îa^^^^^^w l nrll 1

Page 1