PAR LA MER
tbériade, samedi, 5 mars — De Jérusalem nous avons fait une excursion à la mer Morte, via Saint-Sabas ; de Nazareth, nous en faisons une à la mer de Galilée via mont Thabor. Cette montagne est appelée « montagne sainte » par les indigènes, comme les monts Garizim, Sinaï, et celui des Oliviers. Elle s'élève, isolée au milieu de la plaine, comme un immense autel dressé sous la voûte des cieux. C'est l'endroit que Jésus choisit pour se transfigurer, ou mieux, pour se montrer tel qu'il est, en n'empêchant pas les rayons de la divinité de percer les voiles de son enveloppe terrestre.
Autrefois une basilique s'éleva sur le mont Thabor par les soins de la pieuse impératrice Hélène qui, d'ailleurs, couvrit la Terre Sainte de monuments religieux, lesquels ont disparu sous le fer et le feu. Les Pères de la Terre Sainte qui se maintiennent en terre islamique au prix de sacrifices inouïs, ont bâti sur le Thabor un couvent où ils demeurent malgré la rigueur de la température à cette altitude. Ils y sont retenus par la parole de Pierre à Jésus : « Il fait bon d'être ici ». Nous avons été heureux d'y célébrer la sainte messe.
Le mont Thabor est à cinq heures du lac de Génézareth où nous sommes présentement. Les Pères Franciscains ont une maison à Tibériade et nous logeons chez eux, d'autant plus qu'il n'y a pas une autre maison où nous pourrions aller. Ce matin nous avons dit la messe en l'honneur de saint Pierre, chef de l'Église, car c'est ici que Jésus lui dit un jour : « Pais mes brebis, pais mes agneaux ». Nous sommes dans la seconde patrie de Jésus, celle qu'il adopta pendant sa vie publique après avoir été méconnu et persécuté par ses compatriotes de Nazareth. C'est ici surtout qu'il a prodigué les miracles et répandu la semence de la parole évangélique. La plupart de ses apôtres il les a choisis parmi les bateliers du lac ; à son appel divin, ils laissèrent là pèche et famille pour se mettre à sa suite avec une générosité sans égale. Il y avait alors des villes célèbres autour de cette mer intérieure ; aujourd'hui ce n'est que ruines, désert et désolation. Tibériade seul a survécu. On ne peut que visiter les emplacements de Corozaïn, Beth-
saïde, Capharnaûm, Madalena. Un jour que Jésus avec ses apôtres traversait le lac, les eaux se soulevèrent et menacèrent d'engloutir la barque ; Jésus apaise les flots en courroux. Arrivé sur la rive orientale, il s'enfonce dans le désert, suivi de la multitude qui l'a suivi en faisant le tour du lac, et n'a rien apporté à manger. Jésus la nourrit miraculeusement ; comme à la Samaritaine, il leur parle d'une nourriture supérieure qui donne la vie éternelle, et annonce l'Eucharistie. Après sa résurrection, c'est encore ici qu'il convie ses apôtres. Il leur apparaît souvent ; achève de fonder son Église et de former les continuateurs de son œuvre. Sur cette contrée privilégiée la nature offre un aspect désolé ; mais ce n'est pas la mort et la désolation ; le cœur hésite entre la tristesse et la joie ; elle se sent portée vers la confiance, mais une confiance mêlée d'une certaine crainte salutaire. Au retour nous voyons le mont des Béatitudes, le désert témoin de la seconde multiplication des pains, et le champ des épis. Nous passons dans la plaine d'Hattines où se livra la bataille qui décida du sort des Lieux Saints. Saladin l'emporta sur les chrétiens et les chassa de ce pays qu'ils avaient conquis. Le royaume de Jérusalem prit fin ; le Croissant flotta victorieux dans les airs ; il traversa les mers et s'installa jusqu'à Constantinople où le tient encore la diplomatie égoïste des grandes Puissances.
Les hommes de notre temps n'ont pas la foi vive du moyenâge ; ils ne peuvent comprendre ce qu'il y a de grand, de sublime dans l'œuvre des Croisades ; ils ne donnent pas toute leur admiration au zèle des croisés qui sacrifièrent leur repos, leur patrie, leur fortune et leur vie pour une cause sainte et désintéressée ; et ils endurent sur cette terre chrétienne d'Europe ces mahométans qui méprisent les chrétiens et les massacrent.
Mont-Carmel, mardi, 8 mars 1892 — Nous sortons de la Terre Sainte puisque Notre-Seigneur n'est pas venu dans cette plaine de Saaron qui s'étend entre la Méditerranée et le Carmel. Le Carmel dont le promontoire se plante solide dans la mer, protège Caïfa contre les vents et en fait un port de mer qui aura son importance si jamais un chemin de fer y aboutit de l'intérieur des terres. Elle est la plus belle des montagnes de la Palestine : Décor Carmeli ; de grands arbres cachent ses flancs de pierre que recouvre une verdure ré-
jouissante. Le Carmel rappelle les prophètes qui avaient une école sur ses hauteurs ; il est rempli du souvenir du prophète Élie, l'homme aux convictions arrêtées, à la parole ardente, d'une sainte audace qui ne recule jamais devant une vérité à dire. A Achab il prédit des années sans pluie, et le ciel devient d'airain; il doit fuir devant la colère du roi, et lorsqu'il est dénué de toutes ressources, Dieu lui envoie un corbeau qui lui apporte sa nourriture quotidienne. Au bout de trois ans il revient et fait assembler sur le Carmel des centaines de prêtres de Baal pour une épreuve suprême. Il s'agit de savoir où sont les vrais prophètes, ceux qui peuvent faire cesser la disette. Qui fera descendre du ciel le feu qui consume les holocaustes ? Les prêtres des faux dieux prient, se macèrent, jettent les hauts cris, mais rien ne se produit. Élie, à son tour, s'adresse à Jéhovah, lui rappelle ses promesses avec une hardiesse saintement téméraire, et l'adjure de ne pas le confondre mais de montrer au roi et à tout le peuple sa puissance. Et voilà que le bois du sacrifice s'allume de lui-même, et les victimes sont consumées. Suivant l'exemple du Dieu terrible qui ouvrit la terre sous les pas de Coré, de Dathan et de Dabiron usurpateurs des fonctions sacrées, il fit immoler tous les prêtres des faux dieux. Puis il envoie son serviteur regarder du côté de la mer ; celui-ci aperçut au bout de l'horizon un petit nuage qui s'étendit sur toute la contrée en pluie bienfaisante : image de la Sainte Vierge qui enfanta le Sauveur des hommes : Rorate cœli desuper et nubes pluant justum. La reine Jezabel est furieuse de la mort de ses prêtres et de nouveau il fuit la colère royale. Abandonné de tous, manquant de tout, il reçut de nouveau du ciel un pain miraculeux, image du pain eucharistique qui soutient la vie de notre âme. Élie fut grand pendant sa vie ; plus grand à ses derniers moments, puisqu'il ne passa pas par la mort et fut enlevé de terre dans un char de feu ; plus glorieux encore au Thabor où il apparut à côté de Jésus transfiguré.
Un ancien monastère s'élève au mont Carmel. Il renferme la grotte où se retirait le prophète Élie, et est dédié à la Vierge sous le vocable de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Les Carmes et les Carmélites l'ont adoptée pour leur patronne ; les associés du scapulaire du Mont-Carmel portent ses livrées puissantes et glorieuses.
Nous avons passé la journée du dimanche à Nazareth où
nous avons retrouvé notre compagnon M. l'abbé Casgrain ; il est le plus âgé ; la fatigue l'avait empêché de faire l'excursion de la mer de Galilée. Nous avons assisté à la grand'messe dans l'église paroissiale de l'Annonciation, et nous avons admiré la piété sincère et naïve des habitants. Ce spectacle repose en pays musulman. On prie avec foi et ferveur. Il n'y a ni bancs, ni chaises ; on s'accomode de ses genoux, et les petits enfants voyagent librement dans les rangs sans distraire les assistants.
Fait consolant et qui marque bien la protection de Marie sur son village natal. La population est en grande partie catholique. C'est le paradis des bons Pères Franciscains qui jouissent au milieu de leurs ouailles dociles.
Sur le chemin de Nazareth à la Méditerranée, nous avons fait la rencontre d'un prêtre allemand occupé à fonder une mission au lac de Tibériade comme il y eh a déjà une à Caïfa au pied du Carmel. Il a été missionnaire des bédouins et a mené leur vie nomade sous la tente, dans les déserts, au delà des montagnes de Moab. Il y a là des plaines immenses et des troupeaux innombrables comme du temps des patriarches. L'eau manque dans ces sables brûlés par le soleil ; le lait de chamelle y supplée et sert même à abreuver les animaux. Le Père Berer connaît les mœurs des Bédouins et les a adoptées ; ainsi ce géant de près de sept pieds n'aime pas à faire usage de chaise. La langue arabe lui est devenue plus familière que sa langue maternelle ; il nous en dit la richesse et la poésie, et son caractère biblique ; elle n'est pas du tout la langue dégénérée que parlent les Arabes et les Turcs. Le bédouin du désert est fort et brave. Le vol est dans ses habitudes, mais le vol à force armée et non à la dérobée. Pour évangéliser les bédouins le Père Berer a dû les suivre dans leurs courses aventureuses et se mettre à leur tête. Lorsqu'il les a quittés, il voulait le garder parmi eux. Les femmes surtout n'aimaient pas a le voir partir, car il prêchait le respect et la dignité de la femme, et cherchait à améliorer leur sort plus avili qu'on peut le croire. Elle est l'esclave de l'homme. Les femmes ne peuvent pénétrer dans les mosquées que rarement et lorsque les hommes n'y sont pas. A la maison, elle est reléguée au dernier rang. On ose à peine répéter ce qu'on a entendu. Dans les repas les hommes prendraient d'abord les morceaux qui leur conviennent dans le grand plat commun ; puis ce serait le tour des animaux domestiques ; et les femmes viendraient en suite pour se disputer les restes du repas.
Jaffa, vendredi, 10 mars 1892 — C'est mercredi matin que nous quittions le Carmel pour descendre à Jafïa en suivant le bord de la mer. Nous étions tous les cinq installés dans une grande voiture traînée par trois chevaux. Nous passons la nuit à Zamarine, le seul endroit où l'on peut trouver une maison convenable. C'est une colonie juive fondée par les Rotschild de Paris dans un but de prosélytisme religieux. On y retrouve la civilisation européenne. Les rues larges et propres sont bordées de maisons bâties sur un plan régulier. Les champs sont cultivés avec intelligence, les vignes taillées suivant des méthodes modernes. On entend avec plaisir le parler français ; le français est obligatoire dans les écoles.
Le lendemain, de bonne heure, nous étions déjà partis, car il nous reste une longue route à parcourir. Nous passons bientôt où fut Césarée. Dans un temps où les bateaux n'avaient qu'un faible tirant d'eau, Hérode le Grand profita d'une petite anse pour bâtir une ville maritime en l'honneur de son maître et protecteur de Rome. Elle devint le lieu de la résidence des procurateurs romains et eut sa célébrité. Le diacre Philippe y porta l'évangile ; le centurion Corneille, le premier païen converti, y reçut le baptême avec toute sa famille. Saint Paul y séjourna pendant deux ans sous escorte en attendant d'aller subir son procès à Rome.
La nuit nous surprit sur les bords d'une rivière, au fond d'un ravin. Les ténèbres tombent vite en ces contrées où le soleil descend verticalement sous l'horizon sans s'attarder sur ses bords, partageant les nuits et les jours en deux parties égales comme dans notre mois de mars. Les ponts sont un luxe par ici ; il nous fallut lancer nos chevaux à l'eau ; et voilà qu'ils s'embarrassent et tombent. Pendant ce temps les ténèbres s'épaississent, nos conducteurs montrent leur mauvaise humeur, et nous aident à peine à sortir de misère. Nous traversons enfin la rivière, mais, de l'autre côté, la côte est abrupte, et nos chevaux refusent d'avancer. Nous crûmes vraiment que nous allions passer la nuit au fond du ravin. Enfin nous arrivons sur la hauteur. Nouveau déboire. Nos conducteurs hésitent sur le chemin. Il est vrai que la saveur des oranges nous arrive de tous les bords ; mais nous n'en sommes pas moins dans un pays inconnu au milieu de ténèbres épaisses, à la merci d'étrangers qui ne parlent pas notre langue et détestent les chrétiens.
Lorsque nous arrivâmes au monastère des Pères Franciscains, nous nous sentîmes soulagés.
Le lendemain les cochers se présentèrent au couvent pour recevoir leur paiment. Nous leur fîmes de justes reproches, avant de solder leur compte. Ils eurent l'effronterie de demander un bakchiches, et de l'exiger impérieusement ; mais, cette fois nous nous sentions en sûreté; nous en profitâmes pour les inviter à évacuer la place.
Bientôt nous prendrons la mer pour retourner à Alexandrie. Depuis que nous voyageons en Palestine, il nous a été impossible de prendre bien des notes pour conserver les « impressions et souvenirs » du voyage au jour le jour. Nous partions tôt le matin, arrivions tard, le soir, et fatigués. Souvent nous n'avions qu'une salle commune pour la nuit.
Notre pèlerinage en Terre Sainte est terminé. Il a été heureux, nous en remercions la Providence qui a guidé nos pas.
Les patriarches appelaient la vie un pèlerinage. Celui-là c'est le grand pèlerinage. Il commence avec la vie et finit avec la mort. Il se fait dans le temps et se termine au seuil de l'éternité. Il a lieu dans une vallée de larmes, au milieu d'épreuves et de travaux de toutes sortes, en pays ennemi, sans cesse exposés aux attaques d'adversaires puissants et acharnés. Si nous nous laissons entraîner aux choses qui passent, notre course pénible se terminera dans le lieu de l'exil éternel. Si nous franchissons heureusement toutes les étapes de ce long et périlleux voyage, notre sort en sera fixé dans la patrie des joies éternelles. Fasse le ciel qu'il en soit ainsi !