DE GÉNÉZARETH
'amallah, lundi, 29 février 1912 — Les Juifs, assis dans leur tristesse sur les bords de fleuves étrangers, gémissaient dans leur exil à la pensée de la patrie absente, faisaient entendre les cantiques inspirés de leurs prophètes, et prenaient le ciel à témoin de leur douleur profonde. « 0 Jérusalem ! disaient-ils, plutôt que de t'oublier, que ma langue s'attache à mon palais ! » Nous aussi, nous quittons Jérusalem, mais c'est pour faire les premiers pas du retour vers la patrie absente. Nous partons, mais nos cœurs sont remplis de saintes pensées, de fermes résolutions qui sanctifieront les années qui nous restent encore à passer sur la terre.
La veille de notre départ nous avons voulu emporter un témoignage sensible de notre pèlerinage. Groupés auprès de la porte de Jafïa, nous avons fait prendre notre photographie au pied de la tour de David, sur le mont Sion. Les trois cavaliers au centre sont M. l'abbé Casgrain qui a tenu de s'affubler de tout l'accoutrement oriental, Mgr Têtu à qui le fez élégant donne l'apparence d'un cheik et M. l'abbé Fagny qui n'est pas aussi solide sur ses étriers qu'il en a l'air. Trois moukres tiennent les guides, tandis que notre drogman, Simon Selek, se croyant aux pieds des Pyramides, déploie du haut de son coursier un geste à la Napoléon, et semble prendre sous sa protection M. l'abbé A Têtu, debout auprès de son cheval qu'il tient par la bride, comme je tiens le mien à l'autre extrémité du groupe.
Nous avons dû laisser à Jérusalem un de nos compagnons, M. l'abbé Sauriol, du collège de Sainte-Thérèse. Il est tombé malade à Saint-Sabas d'où il est revenu péniblement et par le plus court chemin. A Jérusalem, il a dû prendre le lit. Il est triste d'être malade en pays lointain, surtout si l'on est sur l'âge, car on se rend mieux compte du danger de laisser ses os à l'étranger, où personne ne viendra prier sur une tombe inconnue. Puisse notre confrère se rétablir promptement I
Notre départ de la Ville sainte fut signalé par un violent coup de vent accompagné d'averses. Nos coursiers, attaqués de front, ne purent tenir tête à la pluie battante, et se
retournèrent pour laisser passer l'orage ; le calme se rétablit et l'on se remit en marche ; nouvelle averse, même mouvement pivotant de nos montures ; nos coursiers s'accoutumèrent si bien à la manœuvre qu'ils l'exécutaient au premier signal du grain, et il nous fallait être prêt à suivre, fermes sur nos étriers, pour ne pas prendre la tangente. Le jeu dura une couple d'heures.
A Ramallah, nous logeons chez le curé latin. Notre premier soin fut de nous faire sécher. Ce n'était pas chose facile, et la preuve, c'est que nous ne pûmes y réussir. Nous n'avions pour tout calorifère qu'un chaudron dans lequel on avait mis quelques charbons qui brûlaient en amortissant. Nous étendîmes tout autour nos habits ; le lendemain, ils étaient encore pleins d'humidité ; la confiance n'avait pas suffi.
Ce que nous voyons indique plutôt la misère. On vit pauvrement ; on se nourrit misérablement ; on manque de tout. Le prêtre donne plutôt qu'il ne reçoit de ses paroissiens que l'argent des ministres protestants attirent. Quelle différence avec nos campagnes et leurs maisons proprettes et les longues granges où les grains et le foin s'entassent ! Heureusement qu'on paraît ne pas avoir le souci d'amasser, que peu suffit à celui qui ne veut pas se donner la peine d'avoir beaucoup. C'est mieux quelquefois que le surplus à celui qui s'épuise à toujours posséder davantage.
Naplouse, 1 mars 1892 — Nous voyageons dans cette partie de la Terre promise réservée aux tribus de Ruben et d'Ephraïm, au cœur même du pays. Demain nous traverserons Manassé et Issachar avant d'arriver à Nazareth de Zabulon. Nous sommes en pleine Samarie, à mi-chemin entre Jérusalem et Nazareth, à l'entrée de la vallée qui s'enfonce de l'est à l'ouest entre les monts Garizim et Hébel. C'était le lieu d'arrêt des caravanes. Abraham, quittant la Mésopotamie, sur l'ordre de Dieu, s'y arrêta avec Sara, son épouse, et Loth son neveu ; et Dieu lui donna le pays en héritage. C'est ici que Jacob eut sa vision de l'échelle mystérieuse, et il donna à ce lieu le nom de Béthel : maison de Dieu. Il acheta, en échange de cent brebis, un puits qui porte encore son nom en même temps que celui de la Samaritaine. Jacob alla mourir en Egypte mais il voulut qu'on ramena son corps dans le pays donné à Abraham et à ses descendants. De même, son (ils Joseph, devenu le premier en Egypte après le roi Pharaon, ne
voulut pas y laisser sa dépouille terrestre. Qui n'admirera ce sentiment du cœur qui fait préférer un morceau de terre du pays natal aux monuments somptueux des grandes villes, afin que les cendres des parents et amis qui ont vécu ensemble se rencontrent encore sous la terre, se touchent, s'unissent après la mort dans la même poussière comme les cœurs durant la vie dans les mêmes pensées. Il semble qu'on y sera moins seul dans le silence du tombeau, et qu'on sera plus prompt à se retrouver au signal de la résurrection des corps. On veut se donner l'illusion de la vie dans la tombe. Après avoir franchi à sec le Jourdain, après avoir renversé miraculeusement les murs de Jéricho, Josué se transporta à l'intérieur dans cette partie-ci de la Terre promise, à Gabaon où il remporta une victoire célèbre surtout parce qu'il arrêta le soleil, du moins sa splendeur au-dessus de l'horizon, pour lui permettre de poursuivre l'ennemi dans sa fuite. Il déposa le Tabernacle et l'Arche d'alliance à Silo qui devint ainsi, pendant des siècles, le centre religieux de la nation. C'est ici, sur les versants du Garizim et de l'Hétel que tout le peuple était réuni lorsque Josué appela sur lui les bénédictions du ciel, s'il était fidèle à sa mission, mais la menaça de la vengeance divine si jamais il prevariquait.
C'est encore dans cette plaine que le peuple s'assembla après la mort de Salomon. Dix tribus formèrent un royaume séparé qui garda le nom d'Israël, tandis que les deux tribus de Juda et de Benjamin formèrent le royaume de Juda qui garda les traditions des patriarches et hérita des promesses messianiques. Sichem, la Naplouse d'aujourd'hui, devint la capitale du royaume d'Israël. Elle fut détruite par Amri, le fondateur de la deuxième dynastie, qui se fixa à Samarie, aujourd'hui Sébaste, sur un plateau du Garizim, dans une position stratégique qui lui permit de défier longtemps les armées ennemies.
Nous logeons chez le prêtre latin de Naplouse. Naplouse est la Sichem des Écritures. Elle est située sur une colline au pied du mont Garizim. C'est ici que demeurait la Samaritaine lorsqu'elle descendit puiser de l'eau au puits de Jacob où elle rencontra le prophète de Nazareth; celui-ci lui raconta sa vie et lui parla d'une eau préférable à celle qu'elle était venue chercher, et qui rejaillit à la vie éternelle. Elle confessa le Messie promis et évangélisa ses compatriotes.
Plus tard le diacre Philippe viendra prêcher au milieu de ces Samaritains méprisés des Juifs, et la moisson des convertis
sera si abondante qu'il appellera Pierre et Jean pour la recueillir.
Nous partons sans aller voir le parchemin du Pentateuque, qui remonte au delà de la captivité. Il est roulé sur une baguette, et s'enroule sur une autre lorsqu'on le déplie pour le lire.
Djénine, mardi, 2 mars — Nous avons laissé derrière nous Ephraïm et ses montagnes, et Bethulie que délivra l'héroïque Judith. Nous avons traversé Manassé, et nous campons à Djénine sur les confins de la Galilée. Ce village est sale ; les taudis où se retirent les familles ressemblent plutôt à des cabanes de sauvages ; les ordures de toutes sortes en obstruent l'entrée. La population est musulmane et d'un fanatisme obtus et dangereux. Dans un but de sauvegarde notre drogman, après nous avoir avertis de ne pas le trahir, annonce avec assurance que nous sommes des ambassadeurs, et met ainsi nos personnes sous la protection d'une majesté quelconque. Gare à celui qui osera nous attaquer 1 II commettra un crime de lèze-nation ; une puissance se lèvera pour venger notre sang. Malgré le prestige que nous donne notre nouvelle dignité, nous ne pouvons trouver, pour recevoir nos altesses, qu'un logis étroit et bas, à un seul étage. Il n'y a pas de lit mais des divans dont le nom peut bien avoir une saveur de poésie orientale, mais qui ne sont autre chose que des espèces de lits de camp.
Djénine, comme bien d'autres petits villages que nous rencontrons était florissante autrefois, lorsque de riches moissons couvraient ses champs fertiles, et que poussaient en abondance l'olivier, le figuier, le grenadier et la vigne, là où régnent aujourd'hui la désolation et la stérilité. Le progrès moderne finira-t-il par pénétrer dans ces contrées et par ramener les jours d'antan ?
Que de souvenirs bibliques planent sur ces lieux ! Ils arrivent des montagnes et descendent dans les vallons. Les villages, les coteaux, les citernes où se rassemblaient les caravanes, où venaient camper les armées, en sont remplis. Nous sommes à l'entrée de l'Esdrélon, la plus célèbre et la plus belle des vallées de la Palestine, qui part de la Méditerranée et pénètre jusqu'au Jourdain par des coupes qui réparent le Thabor du Petit-Hermon, et celui-ci du Gelboé. Bien des peuples l'ont parcourue ; elle a bu le sang de bien des guer-
riers ; le Cison y coule ; le Cison a traîné vers la mer les cadavres de bien des ennemis, comme le chante dans un hymne inspiré Débosa prophétesse et juge, qui souleva son peuple contre Sisara et le conduisit à la victoire.
Le Gelboé fut témoin de la victoire de Gédéon. Son armée était forte de trente mille hommes. Sur l'ordre de Dieu qui voulait montrer que c'est son bras qui remporte les victoires, il ne garda que trois cents hommes et avec cette poignée de guerriers il anéantit l'armée des Madianites.
David fait entendre des chants de tristesse incomparable sur la défaite de Saùl ; la victoire de Gelboé lui donne le trône mais elle a coûté la vie à Saûl, l'oint du Seigneur, et à Jonathas, le fils de son ennemi, son ami de cœur !
Près de Gelboé était Jézraël. Achab y avait son palais, et Naboth, sa vigne. Le roi convoita le champ du pauvre et le vola. Mais la mesure était pleine. Achab qui avait épousé l'impie Jezabel de Sidon, introduisit les mœurs et les divinités païennes en Israël ; leur fille, la cruelle Athalie, fit de même en Juda. — Achab fut rejeté de Dieu et liwé à Jéhu, le fondateur de la troisième dynastie d'Israël, qui jeta son corps dans le champ usurpé de Naboth, et fit précipiter du haut de sa fenêtre la reine Jezabel dont le corps fut dévoré par les chiens pour accomplir les prophéties.
Cette route que nous suivons, la sainte Famille l'a parcourue bien des fois en se rendant au temple de Salomon. Jésus, dans la vie publique, a marché dans ces chemins, distribuant la parole de Dieu avec les miracles, accompagné des apôtres, et suivi d'une foule avide de le voir et de l'entendre. Ici même se présentèrent devant lui dix lépreux qui furent guéris. Un seul remercia son bienfaiteur qui s'écria tristement : « Et les neuf autres » ? De tout temps les âmes reconnaissantes ont été le petit nombre. A Naïm, près du Petit-Hermon, Jésus arrêta un convoi portant en terre un fils unique. Jésus le ressuscite et le rend à sa mère qui ne se possède de bonheur.
Nazareth, jeudi, 3 mars — Nazareth est la ville de Marie et Marie semble en prendre un soin jaloux. La Terre Sainte nous y apparaît sous un aspect nouveau. Ce n'est pas Jérusalem qui tue ses prophètes. Bethléem est encore trop proche de la ville déicide ; la voix des anges au-dessus du berceau ne peut couvrir les clameurs des Juifs au pied du Calvaire. L'enfant Jésus est en exil à Bethléem ; il n'y a pas de toit ; il
est sans parents ; sa cour se compose d'animaux pacifiques ; les habitants du pays sont à leurs affaires et ne s'occupent pas du roi nouveau-né ; encore aujourd'hui ils sont livrés au négoce.
Ici, rien de tel. Nazareth est séparée de Jérusalem par la Samarie. C'est la campagne avec cette atmosphère douce et sereine qui la pénètre. Sise sur un coteau, au fond d'un plateau, sa robe fleurie tombe en plis élégants sur la plaine d'Esdrélon, tandis que de hautes montagnes lui font un diadème qu'elle porte allègrement. Nazareth signifie « corbeille de fleurs ». Joseph, Marie et Jésus y goûtèrent les douceurs de la vie de famille ; ils y avaient un foyer, des parents, amis et connaissances ; les femmes de la ville admiraient le bel enfant, rayonnant de grâce et débordant d'intelligence. Les enfants de l'âge de Jésus aimaient à partager ses jeux, et ils grandissaient avec lui dans une tendre familiarité. Plus âgé, Jésus travaille à l'atelier avec Joseph et lui aide à gagner le pain de la famille. Après une journée de labeur ils reviennent au logis où Marie a préparé le repas du soir. Et la veillée se passe dans des pieux entretiens et de doux ravissements. On aime encore aujourd'hui à visiter la boutique du charpentier Joseph ; on contemple avec attendrissement la fontaine aux eaux abondantes, qu'on appelle «la fontaine de la Vierge», où Marie venait puiser l'eau nécessaire aux besoins du ménage. Et lorsqu'on voit encore les jeunes filles arriver, nombreuses et joyeuses, portant bravement sur leurs têtes leur urne pleine d'eau, il vous semble voir au milieu d'elles la douce Marie recueillie et souriante.
La vie de famille semble s'être conservée à Nazareth dans toute son aimable simplicité ; ce n'est pas l'âpreté au gain comme à Bethléem ; ce n'est pas cette bigarrure de figures, de mœurs, de religions et de nationalités comme à Jérusalem : c'est une population paisible aux mœurs patriarcales.
D'ailleurs les habitants actuels de Nazareth sont pour un grand nombre les descendants des croisés qui traversèrent les mers pour courir à la conquête du tombeau du Christ, et s'établirent en pays conquis ; leur physionomie, leur manière d'agir, de se vêtir, de parler rappellent les peuples Occidentaux. Il y a des écoles françaises pour garçons et filles qui continuent à conserver les traditions des ancêtres. C'est un véritable bonheur de retrouver quelque chose de la patrie absente au pays de Jésus.
Mais là n'est pas l'attrait incomparable de Nazareth. C'est
qu'ici a eu lieu le plus grand événement des temps, l'Incarnation du Verbe. Ici Dieu s'est fait homme; l'éternel a pris un commencement; lui, incréé, est devenu le fils de sa créature ; celui que l'immensité des mondes ne peut contenir, s'est renfermé dans une enveloppe mortelle ; esprit, il s'est fait chair ; impassible, il souffre dans son humanité.
Le pèlerin se perd dans la contemplation d'un tel mystère. Son intelligence reste confondue ; son cœur déborde de reconnaissance. Le prêtre lui, pénètre davantage ce mystère adorable lorsqu'il fait descendre sur terre le même Dieu que Marie conçut ici même par l'opération du Saint-Esprit.
Il est vrai que la maison qu'habitait Marie a été transportée à Lorette parce que Dieu voulait la soustraire aux profanations, mais les lieux sont restés, et la grotte creusée dans le rocher qui faisait partie de l'habitation et où se tenait Marie, lorsque l'ange lui apparut, est encore là ; dans cette grotte est l'autel qui porte l'inscription : Et Verbum caro factum est, et le Verbe s'est fait chair. Elle est renfermée dans l'église paroissiale.
Mais que les sens ont d'empire sur l'homme ! Les connaissances nous arrivent par leur intermédiaire et, souvent nous ne savons pas nous soustraire à leur influence. Nous suivons leurs impressions tandis que l'intelligence et la foi devraient guider notre jugement et inspirer nos actes. C'est la tige droite plongée dans l'onde ; elle y reçoit une courbure factice qui trompe l'œil. Les compatriotes de Jésus ne voulurent pas croire à la mission divine du fils du charpentier, qu'ils avaient devant les yeux ; ils ne virent pas les rayons de la divinité qui perçaient à travers son humanité par tous ses miracles et ses discours divins ; ils s'en tinrent à leurs sens ; et un jour que Jésus appliqua à sa personne les paroles du prophète qui le désignent pour le Messie, ils se scandalisèrent, s'indignèrent, et tentèrent de le précipiter du haut d'un rocher. Nous avons visité ce rocher ; à côté est la colline de Notre-Dame-de-l'Effroi où se tenait, craintive, pendant cette scène, Marie, la mère de Jésus.