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CHAPITRE DIXIEME

Le milieu parisien. — Tour de Bretagne et pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray. — Aux Châtelets. — Au pays des ancêtres. — Mgr Trégaro. — Le 14 juillet à Paris. — Athalie. — Le retour. — Québec.

^ARis, dimanche, 3 juillet 1892. — Je ne puis m'accoutumer à la vie de Paris. L'air qu'on y respire n'est pas pur ; l'atmosphère est imprégnée de sensualisme ; le scandale de la vie naturelle nous pénètre de toutes parts ; le chrétien y trouve difficilement un aliment pour sa foi. Il y a bien des églises, comme à Saint-Sulpice, à Notre-Dame-des- Victoires, à Montmartre où l'on peut contempler à toutes les heures du jour la piété et l'humilité sincères ; mais ordinairement c'est plutôt la froideur et l'indifférence complète qu'on remarque. L'air ambiant m'effraie ; et je songe à nos canadiens qui viennent ici passer quelques années d'études; la foi et les mœurs courent un danger constant d'autant plus qu'autour d'eux on paraît s'en préoccuper guère, et ne pas en avoir plus de remords pour cela.

A cet âge avide de jouissances, et ouvert à toutes les nouveautés, on n'a pas impunément sous les yeux le spectacle d'un monde qui prétend se passer de la religion et de la morale chrétiennes, et semble nous dire : « Voyez la vie heureuse et facile que nous faisons ; nous sommes le grand nombre ; nous avons la force et la richesse ; nous disposons des places et des honneurs ». Le vide et l'impiété sont montrés sous des dehors trompeurs, propres à entraîner des intelligences vives, et des cœurs ardents.

En semblable milieu, Garcia Moreno ne passa-t-il pas deux années sans remplir ses devoirs religieux. Plus tard, revenu au pays, on pourra se débarrasser de tous les microbes malfaisants absorbés dans le milieu parisien, grâce à un organisme parfaitement sain, fruit de la formation chrétienne reçue au foyer de la famille, mais la foi n'aura-t-elle pas perdue quelque chose de son entraînement, les mœurs, de leur candeur ? L'expérience prouve que trop souvent l'on ne revient pas de ces rives enchanteresses tel qu'on était parti.

Nous avons eu l'honneur de rencontrer plusieurs catholiques militants, entre autres. Messieurs Auguste Roussel et Nemours Godré de « La Vérité », et la vieille et respectable sœur de Louis Veuillot, Mademoiselle Élise.

Il paraît régner dans le camp de ces fiers croyants un malaise général. On admet bien le fait de la République, mais on craint que grand nombre ne sache ou ne veuille pas distinguer entre le régime et ses lois, entre la constitution et la législation ; on appréhende de cette confusion des suites funestes ; on craint que les politiciens, menés sous main par la maçonnerie, ne répondent aux avances du Saint-Siège qu'en prenant ce qu'on leur accorde, et demandant davantage, et ne cessent de resserrer les liens qui tiennent l'Église asservie, et l'enserrent dans des tracasseries et servitudes de toutes sortes pour l'étouffer.

Lorsque nous nous présentâmes chez Mademoiselle Veuillot, elle était en compagnie d'une dame de la famille de Montcalm ; nous partîmes pour céder la place à M. le comte de Varennes.

C'est ainsi que se succèdent les grands du monde auprès de cette femme qui n'a d'autre titre de noblesse que celui d'être la sœur du polémiste du Pape et de l'Église, d'avoir été la compagne assidue de sa vie, d'être encore l'écho fidèle de ses idées, la tradition vivante de son illustre frère. Sa conversation n'a rien de futile ; elle roule plutôt sur les grands problèmes poUtico-religieux. C'est

une femme aux traits prononcés, dont l'attitude et la voix un peu brève respirent l'énergie et la conviction.

M. Cinq-Mars avait une carte de présentation pour Madame la comtesse de Villeneuve. Je l'accompagnai au manoir de Boulie où nous avons passé une journée agréable dans une de ces familles foncièrement religieuses dont le dévouement à la cause catholique est sans bor- ; nés, et la bourse toujours ouverte aux bonnes œuvres ; en V particulier, on ne sait tous les sacrifices qu'on s'impose pour soutenir les écoles libres.

Nous avons rencontré là un compatriote dans la personne d'un enfant d'une dizaine d'années venu des rives du Saint-Laurent. Il est né d'une honnête famille du Cap-Santé, et a été adopté par la famille de Villeneuve dont il porte le nom et le titre en vertu d'un acte du Parlement. Vif, agissant, il aime à prendre ses ébats à travers champs ; toutefois ses heures d'étude doivent être nombreuses s'il veut payer en retour ses bienfaiteurs qui pour ses professeurs seulement dépensent plus de deux cents francs par mois.

Saint-Brieuc, dimanche, 10 juillet. — Il est difficile de trouver des religieuses plus dévouées, plus prévenantes que les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie. Je les ai connues à Rome, à Vannes (près Paris), et partout, comme ici, elles nous entourent d'un empressement et d'une charité qui ne se démentent pas. En serait-il des communautés comme des individus ? Celles qui sont plus près de leur berceau ont-elles le charme qu'on aime tant dans l'enfance, et qui gagne les cœurs ? On pourrait le croire à en juger par les bonnes Sœurs Franciscaines ; aussi voient-elles les jeunes filles accourir de toutes parts revêtir leur blanc costume, heureuses victimes de cet aimant qui attire les âmes. Mais elles sont encore trop peu nombreuses pour toutes les œuvres que leur zèle multiplie dans toutes les parties du monde, jusqu'en Canada où un nouvel essaim vient de s'envoler.

A Saint-Brieuc, où elles ont leur noviciat, elles se livrent à l'étude des langues des pays infidèles et idolâtres où l'obéissance peut les conduire. Dans la solitude et la prière, elles préparent leurs cœurs à toutes les immolations, et font l'apprentissage du martyre, car plusieurs d'entre elles seront envoyées dans les contrées où règne la persécution, dans les léproseries où l'on ne cesse d'offrir sa vie en sacrifice.

Cette propriété princière des Châtelets est un don fait à la communauté. Elle appartenait primitivement à l'évêque de Saint-Brieuc. La Révolution s'en empara, et la vendit aux enchères. L'acquéreur ne put posséder sans remords ce bien enlevé à ses légitimes possesseurs ; il y a une dizaine d'années, à l'occasion de l'entrée de sa fille en religion chez les Franciscaines, il lui donna en dot son domaine des Châtelets.

Keranna est un lieu de pèlerinage, non loin de Saint- Brieuc. Nous allons y dire la messe, et continuons jusqu à Planôtre (plaine haute), et nous nous rendons au presbytère. Nous avons fait le voyage à pied, et les curés voisins arrivent, de même, à pied, quelques-uns avec des parapluies capables d'abriter toute une famille. Nous sommes chez un curé aux cheveux blancs qui s'efface modestement devant ses hôtes. Aussi il était curieux de voir les confrères s'occuper joyeusement des apprêts du dîner. Ils commencent par allonger les tables ; puis on ouvre placards et armoires ; et, petit à petit, on finit par trouver nappes, couteaux, fourchettes, tout ce qu'il faut pour garnir la table. Chacun y va de son idée ; et c'est un va et vient intéressant. Le repas commence et les plats font la ronde ; il s'agit, en se servant, de jeter un coup d'œil sur ceux qui ne sont pas encore servis.

Près de moi est un prêtre sur l'âge ; je lui demande le nom de sa paroisse ; mais je suis en présence d'un respectable vicaire. Par ici, on passe la plus grande partie de sa vie à servir un curé ; on le devient lorsqu'on n'est plus dans l'âge de l'action et que les infirmités de la vieillesse ont déjà fait leur apparition ; on songe plutôt à se faire

une vie tranquille, à ne déroger en rien aux traditions qui tendent ainsi à se momifier.

Les prêtres bretons sont renommés pour leur amour de la résidence ; grand nombre meurent sans avoir vu Paris. L'un de nos convives n'avait jamais été à Saint-Anne d'Auray ; il avait la réputation de ne pas avoir mis les pieds hors de son arrondissement. Il se proposait bien, pour son premier voyage, de se rendre à Pékin.

Après le repas les confrères se dispersèrent par groupes. Quelqu'uns m'invitèrent à jouer aux cartes ; c'était ^u trois-sept ; je dus avouer que je ne savais que le quatresept. J'acceptai cependant. Heureusement qu'il se trouva que c'était le même jeu. Si les « quatre sept )> donnent la partie, on gagne de même, et plus régulièrement en faisant « trois fois sept » points.

Vendredi, 8 juillet. — Le culte de la Sainte Vierge et de saint Joachim s'établit d'abord en Orient avant de se répandre en Occident vers le XIP siècle. L'église de Chartres se distingua d'abord par sa dévotion à la bienheureuse aïeule de Jésus, mais ce fut Auray, dans le Morbihan, que sainte Anne choisit pour son lieu de prédilection.

Yves Nicolazi fut l' homme-lige de la grande sainte. Il vivait au XII^ siècle ; simple dans ses manières, sans aucune prétention, il se distinguait seulement par sa dévotion à la bonne sainte Anne ; Dieu l'en récompensa en lui confiant la mission de propager son culte. Plusieurs fois elle lui apparut : un jour elle lui dit : « Ne crains pas ; je suis Anne, la mère de Marie ; va dire à ton recteur qu'il y avait autrefois au Bocenno une chapelle célèbre, la première qui m'ait été dédiée en Bretagne. Voilà près de mille ans qu'elle a été détruite ; je désire qu'elle soit rétablie par tes soins. Dieu veut que mon nom y soit vénéré ».

Pareil message effrayait la modestie de Nicolazi ; mais, il fallait bien se soumettre à un ordre si clairement manifesté. Les œuvres de Dieu s'établissent au miheu des difficultés. Nicolas rencontra d'abord de l'opposition

de la part de celui à qui le message était adressé ; son curé, sur qui il était en droit de compter pour le seconder dans son œuvre, le traita de visionnaire, détourna son peuple, et ne se rendit qu'après tous les autres à l'évidence des faits.

On trouva, tel qu'annoncé, au champ de Bocenno, la statue miraculeuse de sainte Anne au milieu des ruines de l'ancienne chapelle qui remontait aux premiers siècles. On y bâtit une église où vinrent quelques pèlerins ; les faveurs spirituelles et les miracles témoignèrent de la volonté du ciel, et les pèlerinages commencèrent. Vint la Révolution qui ferma les églises et celle de Sainte- Anne, comme les autres ; le Concordat les rouvrit, et donna de nouveau accès aux pèlerins dans le pieux sanctuaire du Bocenno.

C'est notre mère à tous ; mort ou vivant, dit-on, A Sainte-Anne, une fois, doit aller tout Breton.

La Bretagne est habitée par des marins ; leur vie se passe au milieu des périls de la mer ; l'enfance est bercée par des récits de naufrages ; les épouses et les mères vivent dans de continuelles alarmes à la pensée d'êtres chéris qui font les pêches lointaines sur les mers dangereuses. Au foyer on s'entretient des absents ; le regard cherche souvent à l'horizon des voiles connues ; et lorsque le vent souffle plus fort, que la vague écumante se fait grosse au rivage et blanchit ses crêtes menaçantes dans le large, il leur semble entendre des gémissements à travers les bourrasques de la tempête, et l'imagination se remplit de sombres fantômes. Et sur terre et sur mer les cœurs se rencontrent dans les mêmes prières ; c'est sainte Anne qu'on invoque ; c'est à son sanctuaire qu'on promet d'aller en pèlerinage.

Le 7 juin 1866, sur l'emplacement de l'annciene chapelle on bénit la première pierre de la basilique actuelle qui est une œuvre d'art et de foi. Plus tard on bénit la statue miraculeuse, et, toute la Bretagne fut en liesse :

Il n'eut pas été Breton de cœur

Qui n'eut, ce jour-là, pleuré de bonheur.

Grand aussi fut notre bonheur de pouvoir dire la messe à l'autel même de Sainte-Anne, au pied de sa statue, auprès de la riche châsse qui renferme ses reliques insignes, là où tant de cierges brûlent en son honneur, où tant de pèlerins viennent s'agenouiller de toutes les parties du monde.

Ici, les Bretons sont chez eux ; s'ils passent devant la statue, ils font sur eux un signe de croix pour la saluer, ou même de la main lui envoient un baiser amical.

Nous étions deux confrères du Canada. En effet, à la station de Saint-Julien, aux Châtelets, lorsque le train arriva, à ma grande surprise j'aperçus à la portière le compagnon de voyage avec lequel je dois revenir au pays, M. l'abbé Bélanger de Montréal. Jugez de notre joie î Deux confrères qui se rencontrent au loin deviennent vite des frères. En dehors des grandes voies qui aboutissent à Paris, les voyages se font lentement ; partis à deux heures de Saint-Brieuc, nous n'arrivâmes qu'à sept heures à Auray ; mais le trajet nous avait paru court.

Lundi, 11 juillet. — L'Armorique, ancienne division des Gaules, comprenait ce qui forme aujourd'hui les départements du Finistère, des Côtes-du-Nord, de l'Isle-et- Vilaine, de Morbihan et de la Loire-Inférieure. C'est la terre de Bretagne, la patrie des braves, qu'avoisine la Vendée, pays de héros ; elle s'avance dans l'Océan avec Brest pour port de mer ; et forme, avec le département de la Manche qui court vers l'Angleterre et que défend Cherbourg, une vaste baie. Au large sont les îles Jersey et Guernesey ; à l'entrée, le mont Saint-Michel, Saint-Pair, Granville et Saint-Malo. Là s'étendait autrefois la fameuse forêt de Scicy où vint s'établir, au VI^ siècle, le moine Paterne ou Pair avec ses compagnons Gaud et Scubilion. Ils fondèrent plusieurs monastères, prêchèrent l'évangile aux idolâtres du pays ; ils furent les premiers apôtres des Gaules. Saint Pair, devenu évêque d'Avranches, mourut le même jour que Scubilion, et tous deux furent enterrés dans cette forêt de Scicy, à l'endroit même où s'élève aujourd'hui le joli village de Saint-Pair-

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sur-Mer. En 1888, lors de la consécration de la nouvelle église paroissiale, on y transporta les reliques des saints fondateurs au milieu des acclamations de tout le peuple.

Depuis quelques années Saint-Pair prend de l'importance et tend à devenir, une station balnéaire importante.

Je tenais à visiter Saint-Pair, c'est le pays de mes ancêtres. Ils ont vécu sur ce coin de terre avec les ancêtres des familles qui l'habitent encore aujourd'hui ; ils se connaissaient, se voisinaient, avaient les mêmes intérêts, vivaient en frères. Tous ensemble venaient s'agenouiller au pied du même autel, prier sur les mêmes tombes ; aujourd'hui un océan sépare leurs descendants ; aucun lien ne les unit plus sur la terre ; ils vivent inconnus les uns aux autres. Ainsi va le monde. Une circonstance fortuite suffit pour mettre un océan entre deux familles de frères, mais peu importe le pays où s'écoule notre vie ; que ce soit sur la rive orientale de l'Atlantique ou sur ses bords opposés, partout la vie est un pèlerinage de peu de durée ; en quelque lieu où se portent nos pas voyageurs, nous avons le même Dieu à servir ; peu importe le morceau de terre qui recevra notre dépouille mortelle, si de là notre âme s'envole vers le ciel. Alors tout l'univers nous apparaîtra comme un grain de poussière, un point dans l'espace. .

C'est dans la seconde moitié du XVIII® siècle que le grand-père de mon aïeul paternel, François Simon, fils de Joseph Simon et de Jeanne Lefebvre, de Saimper, diocèse de Coutance, quitta le beau pays de France pour le lointain Canada, et vint s'établir sur les bords du Saint-Laurent, à la Rivière-Ouelle, où il mourut en 1775. La même année, son fils Jean-Baptiste épousait Angélique Salomé Miville ; deux de leurs enfants traversèrent le fleuve et se fixèrent en pleines Laurentides, dans le comté de Charlevoix, diocèse de Québec : André, à la Baie Saint-Paul ; Hubert, mon grand-père, à la Malbaie où vivent encore leurs descendants.

Lorsque nous passâmes par Saint-Pair, Mgr Trégaro, évêque de Séez s'y trouvait en villégiature ; il venait

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chercher dans les bains de mer et l'air pur de la campagne le rétablissement d'une santé compromise. Dimanche, il était assez bien pour assister à la grand'messe ; M. le curé Gombert en profita, au cours de son sermon, pour faire une allusion. délicate au zèle et la fermeté apostoliques de l'illustre prélat.

En effet, Mgr Trégaro a eu l'honneur d'être condamné quatre fois dans l'exercice de son devoir épiscopal par le gouvernement impie qui conduit la France à l'abîme. Dans un temps où la sainteté et la bonne foi ne suffisent

Mgr Trégaro, évêque de Lée:{.

pas dans ceux qui sont préposés à l'Église de Dieu, il se distingua parmi les évêques militants.

Dès le début de sa carrière épiscopale, Mgr Trégaro protesta contre les lois scolaires de 1882, et organisa des souscriptions en faveur des écoles hbres et cathohques. En 1885, dans une circulaire au clergé, il stigmatisa la loi des écoles neutres de l'épithète infamante de « scélérate ».

Il fut déféré au conseil d'État, et l'on prononça contre lui la déclaration « comme d'abus ». L'intrépide prélat écrivit au ministre des Cultes une lettre dont voici la fm :

« Si j'ai qualifié la loi du 28 mars, sur l'enseignement primaire, de loi « scélérate », c'est que je la considère en mon âme et conscience, comme mortellement désastreuse pour l'Église et pour mon pays. Comme évêque et comme français j'ai droit de la maudire ». La question des écoles neutres était alors la question vitale en France. La tactique des ennemis de l'Église est de s'attaquer à l'âme des enfants. Pour pallier l'œuvre diabolique, on trouva des prétextes spécieux, et les écoles neutres furent votées par les deux Chambres. D'ailleurs le terrain avait été préparé de longue main par les écoles gratuites et obligatoires, et par les persécutions contre les congrégations enseignantes.

Depuis cinq ou six ans sévissait en France la plaie des écoles sans Dieu ; le Gouvernement jugea le temps arrivé de proposer la loi militaire, loi inique s'il en fut. Elle envoie à la caserne les séminaristes et les prêtres, sac au dos, fusil à l'épaule. Conçoit-on pareil sacrilège ? Les ministres du Seigneur devenus les soldats de César ! Les ambassadeurs de paix, des instruments de guerre ! Des mains qui offrent la victime pure, chargées de verser le sang humain ! Mais les ministres d'un pouvoir temporel, qui prétendent que tous les Français doivent payer l'impôt du sang, iront-ils, eux, en simples soldats, exposer leur vie comme ceux qui se font tuer sans gloire ? Non, certes, ils ont trop le sentiment de leur dignité et l'instinct de la conservation ; au jour des combats, ils distribueront les rôles, et, du fond de leur cabinet dirigeront les opérations, car chacun doit servir son pays dans le poste où la Providence l'a placé. Et vous croyez que le prêtre n'est pas à son poste au pied des autels, au chevet des malades, lorsqu'il consacre tous ses moments au salut des âmes, après avoir sacrifié pour cette noble mission biens, plaisirs, famille, et tout ce que le monde promet ? Ah ! vous le savez bien, mais vous voulez faire pénétrer les mœurs des camps dans le sanctuaire ; vous voulez affadir le sel de la terre, mettre la lumière du monde sous

le boisseau et l'étoufîer. Mais Dieu n'a pas besoin des hommes pour arriver à ses fins; il peut des pierres du chemin susciter des hls à Abraham ; il aura toujours ses élus ; et si l'on veut détourner la source des vocations religieuses d'une nation prévaricatrice, elle ira, par des détours secrets et connus de Dieu seul, sourdre chez des peuples aujourd'hui peut-être plongés dans la stérilité du schisme ou dans la mort de l'idolâtrie. La force trop souvent prime le droit, et les nouveaux soldats durent endosser la capote et le képi, et se livrer au manîment des armes.

Mgr Trégaro et plusieurs évêques publièrent un catéchisme qui venait jeter la lumière sur les rapports des deux pouvoirs temporel et spirituel, enseigner que l'État est soumis à l'Église, et qu'il est de son devoir de l'aider dans l'accomplissement de ses sublimes destinées, et que la caste sacerdotale ne doit pas faire partie de la milice de l'État. Le catéchisme ne manqua pas d'offusquer les ministres, et Mgr Trégaro fut de nouveau victime de la persécution.

Mgr Trégaro a été pendant vingt ans aumônier de marine. Il a connu les dangers de la mer ; il s'est familiarisé avec le bruit da la vague qui bat les flancs du navire ; il a connu les mugissements de la tempête. L'évêque a gardé quelque chose du sang froid et de l'intrépidité du marin. Il n'a j'amais craint les flots soulevés de la haine maçonnique, et, au milieu du déchaînement des passions, il reste à son poste de commandant, la main ferme à la barre du gouvernail.

Qui n'admirera une telle fermeté ? L'Écriture Sainte dit en parlant des Missionnaires : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui prêchent l'Évangile de paix ! Ne pourrionsnous pas aussi nous écrier avec non moins de vérité : Qu'elles sont belles, qu'elles sont nobles les lèvres qui prononcent le Non possumus, nous ne le pouvons pas! Fautil moins de courage pour résister à la persécution froidement calculée des gouvernements civilisés que pour affronter la barbarie des peuples idolâtres ? Dans les deux cas, c'est de l'héroïsme, mais il croît naturellement dans le champ de l'Éghse, au pied de la Croix et toutes les fois

que les nations voudront secouer le joug de l'autorité religieuse, elles trouveront des chrétiens pour défendre les droits de l'Église jusqu'au martyre.

Dans l'après-midi du dimanche, M. le curé de Saint- Pair qui n'avait pas voulu que je me retire ailleurs que chez lui, m'invita à l'accompagner à la maison de pension de Mgr Trégaro pour lui rendre visite ; j'acceptai avec reconnaissance. Mgr Trégaro m'a rappelé notre premier évêque Mgr Dominique Racine. C'est la même allure animée, la même parole sympathique, le même cœur débordant, la même physionomie ouverte et expressive. Il nous parla volontiers des affaires de France. Il n'a aucune confiance dans les hommes qui la gouvernent. Il a déjà protesté contre les lois iniques de la troisième République ; et il protestera encore s'il est nécessaire. D'ailleurs, c'est encore le meilleur moyen de se faire respecter. On a proféré bien des menaces contre lui, mais jamais on ne les a mises à exécution ; jamais non plus on n'a osé confisquer son traitement d'évêque.

Mercredi, 13 juillet. — J'ai visité le mont Saint-Michel ; j'ai vu toutes les œuvres d'art et de curiosité qu'il renferme. Je garde aussi un souvenir appétissant des célèbres ommelettes de la mère Foulard; j'ai vu tourner sur leur broche comme la lune autour de la terre, les poulets qui rôtissaient lentement en présentant toujours une face nouvelle au feu de la cheminée.

La grève s'étend au loin, à perte de vue, et semble parfois plutôt s'abaisser vers la côte. On comprend que la marée s'avance au trot d'un cheval, et ait surpris des piétons attardés, impuissants à fuir.

Paris, 14 juillet. — C'est aujourd'hui la fête des Français, fête révolutionnaire qui rappelle les plus sombres souvenirs. En ce jour, la populace s'empara de la Bastille ; on la remplaça par la guillotine qui va plus vite en besogne. Le 14 juillet n'est pas plus la fête de la vraie France que la Marseillaise est son chant national. Quand

elle se reconnaîtra enfin, elle secouera ces oripeaux sanglants et malséants qui la déshonorent devant les peuples. Dans la France officielle, c'est l'écume de l'impiété qui surnage aujourd'hui, mais cette écume retombera dans les bas-fonds de la société d'où elle vient ; à la surface apparaîtront alors des éléments sains et purifiés qui régénéreront la France deClovis et de saint Louis avec ses glorieuses traditions et ses destinées immortelles.

Dès la veille le bal était ouvert dans les rues où l'on dansa comme des païens.

C'est le jour des pauvres et des infirmes ; ils viennent jusque des environs de Paris, et envahissent la capitale ; c'est aussi le jour des petits commerçants et exploiteurs de toutes sortes. On en rencontre, partout ; ils étalent leur pauvreté et leurs infirmités feintes ou réelles, font de la musique et du chant, et prennent tous les moyens pour tromper le bon public ou exciter sa pitié ; on est assiégé par les vendeurs de bouquets, médailles et objets divers ; entre autres, une vieille femme offrait en vente un petit président Carnot en carton ; au moyen d'un ressort, elle lui faisait ôter son chapeau à haute forme et saluer de cette façon automatique qui distingue le premier citoyen de la République.

Dans l'après-midi nous avons assisté à la grande revue. Nous n'avions pas de billets pour les tribunes, et nous dûmes nous confondre dans la foule. Moyennant finances, nous pûmes nous installer sur une table d'où nous pouvions dominer. C'est que chacun est à son corps défendant au milieu de tous ces gens qui cherchent à vous accaparer. Les uns ont apporté des échelles dont ils louent les barreaux; les locataires s'y installent à la manière des oiseaux de basse cour ; les autres ont transporté une voiture qu'ils basculent ; un tombereau sert de loge. On entend les réclames des loueurs de bancs et d'escabeaux improvisés, le tout assaisonné de plaisanteries au sel gaulois. Celui-ci crie : « Cinquante centimes pour une place de cinq francs » ; un autre, qui n'a qu'une bûche à offrir en guise de siège : « Un franc pour un fauteuil ». Une échelle était couverte de curieux. Les gamins se mettent à chuchoter entre eux, de manière à être entendus

des voisins : « L'échelle n'est pas solide ; assurément elle va se rompre ; ils vont se tordre le cou ». L'échelle se vide et nos finauds vendent des places sur une table vermoulue. Tout à coup on entend une branche qui craque, se casse, et entraîne plusieurs malheureux dans sa chute, et j'aperçois alors, perchés dans les arbres, des spectateurs nombreux qui pouvaient contempler la revue sans payer.

C'est un beau spectacle que cette masse d'hommes armés qui se meut sous le commandement d'une seule voix. Mais nous n'y sommes pas accoutumés, et il est triste de penser que tout ce déploiement de force et de stratégie militaire se fait en vue de la guerre, qu'on se prépare en temps de paix à tuer ses semblables, qu'on organise des boucheries d'hommes.

La revue dura depuis deux heures jusqu'à cinq. A la fin commandants et soldats défilèrent devant le Président. La parade était finie.

Nous arrivons de voir l'illumination. Du côté des Champs-Elysées, c'était féerique ; la large avenue jusqu'à l'arc de l'Étoile n'est une traînée de lumières, et ce chemin illuminé conduit jusqu'au Trocadéro qui paraît en feu. Dans les airs se balancent des lampes et lampions de toutes les couleurs. Un jet de flammes ne cesse de partir d'une tour élevée et scintille dans l'espace ; on dirait une aurore boréale ; la tour Eiffel est un phare lumineux.

Dans les rues le bal se continue. Des musiciens installés sur des estrades improvisées, jouent pour tous ceux qui ont le cœur de sauter en plein air avec n'importe qui, en l'honneur de Marat et de Robespierre. Et il en sera ainsi toute la nuit.

16 juillet. — Nous devions partir hier ; nous avons retardé d'un jour notre départ pour assister à la représentation d'Athahe, le chef-d'œuvre de la scène. C'était un régal littéraire à l'occasion de la fête de saint Henri.

On joua d'abord à titre de lever de rideau une petite pièce comique. Une Américaine doit épouser un Parisien ; on n'attend plus que le père de la mariée. A l'heure prévue, il arrive, mais pressé ; il n'a qu'un nombre limité d'heures à disposer ; il lui faut reprendre le train au plus tard le lendemain pour une affaire qui l'attend au retour. Aussi devient-il nerveux lorsque le jeune homme paraît hésiter à prononcer le oui fatal. Déjà à certains moments le futur a paru passer par d'étranges indécisions. Le Yankee ne veut rien entendre à ses raisons ; les moments sont comptés ; il regarde à sa montre, et, comme le futur gendre paraît toujours hésitant, il sort un pistolet de son habit et le braque sur le malheureux en l'adjurant de se décider. C'est alors qu'il dévoile son secret en tremblant. Il est né aux temps troublés de la Révolution ; sur les registres des naissances on a mis par mégarde : Fille de... au lieu de : Fils de... En loi, s'écrie-t-il désespéré, je suis une fille ; je ne puis épouser la vôtre. L'Américain ne comprend rien à ces subtilités, mais de nouveau lève le canon de son pistolet. — J'ai été naturalisé en Suisse. — Eh bien ! que m'importe 1 Épousez-vous ma fille, oui ou non ? — Infortuné que je suis, reprend-il en sanglotant, les actes ont été copiés mot à mot, je suis... une Suissesse ». En ce moment arrive fièrement notre Américaine. Elle annonce qu'elle a été reçue de la religion des Mormons pour qui il n'y a ni patrie, ni famille, ni sexe. « C'est moi qui suis le garçon, et j'épouse la fille que voici ». Le père trouva la solution naturelle puisqu'elle était pratique.

Écolier, j'ai appris Athalie par cœur ; professeur je l'ai enseignée à mes élèves. Je m'attendais de trouver peu d'intérêt dans le développement de cette pièce. Que je me trompais ! On ne peut se lasser d'admirer les chefsd'œuvre. Plus on les étudie, plus on les pénètre, plus on découvre de nouvelles beautés. C'est que les hommes de génie voient plus loin que le commun des mortels, et il nous faut des efforts répétés pour aller jusqu'où portent leurs regards. Et d'ailleurs la représentation est tou-

jours plus suggestive que la simple lecture et permet d'entrer davantage dans la pensée de l'auteur.

On joua tout d'une haleine les trois premiers actes de la tragédie de Racine, et durant tout ce temps ce fut un silence religieux dans la vaste enceinte. Au contraire des autres drames, l'amour y est absent ; il est remplacé par le sentiment du devoir ; il n'en règne pas moins un intérêt poignant qui va grandissant jusqu'à la fm.

Il y a une étude de mœurs et de caractères qui captive. Joad est toujours la fermeté personnifiée, sans faiblesse, confiant dans la Providence et les destinées du peuple juif. Josabeth, qui a sauvé de la mort le petit Joas, a pour lui l'amour d'une mère, et aussi la faiblesse d'une mère adoptive ; elle ne peut s'élever jusqu'à l'héroïsme du grand prêtre. Elle reste femme, et ne laisse pas de craindre pour les jours de l'enfant, tandis que Joad ne peut croire que le Dieu d'Israël laissera s'éteindre la race de ses rois. Et Abner, le brave Abner, qui ne demande qu'à combattre et à mourir en combattant, cependant se montre hésitant, inspiré par une politique trop humaine ; il se sentirait prêt à accepter l'ordre de choses établi dans la crainte d'un plus grand mal, à capituler devant le fait accomph, à tirer le meilleur parti des événements et des circonstances, et devant les promesses de la perfide Athalie, à lui livrer l'enfant de la Providence, l'espoir d'Israël. Et Athalie î Quel type de femme fourbe ! Quelle corruption raffinée dans cette politique pour qui tous les moyens sont bons. Ses discours révèlent des mystères d'iniquité. Mathan est son conseiller, et l'emporte encore sur elle en perversité et par ses machinations diaboliques. La vengeance le conduit ; le remords le pousse, la haine du Dieu des Juifs l'exaspère. Lorsque le sacrificateur de Baal se rencontre avec le prêtre du vrai Dieu, on frémit comme si l'enfer allait venir aux prises avec le ciel ; et l'on tremble sur le sort du petit Joas. Durant toute la pièce, l'intérêt se concentre sur ce faible enfant échappé au massacre de sa famille, qu'on veut faire remonter, sans moyens humains, sur le trône de ses ancêtres. L'entrevue d'Athalie et de Joas est sublime par ce contraste de simplicité confiante qui déjoue l'astuce de

la diplomatie la plus rouée. Non plus on ne peut oublier la scène où Athalie, surprise dans le temple, voyant que tout est perdu, exhale sa rage, et avant de mourir, dans une imprécation désespérée, fait appel au sang qui coule dans les veines de Joas, et l'adjure de ne pas renier les traditions de sa race, de rnarcher sur les traces d'Achab, son grand-père, et sur les siennes. On reste sous le coup d'une terreur indescriptible, et des plus funestes appréhensions. Le crime est puni dans le sang ; la justice et la Providence triomphent dans le couronnement du jeune roi.

Et que dire des chœurs sublimes, des plus beaux qui aient fait vibrer une lyre humaine ?

Auprès d' Athalie que sont les pièces modernes qui n'ont pas encore affronté l'épreuve du temps ?

J'ai été surpris comme les spectateurs savent écouter en plein Paris une pièce où domine le sentiment religieux, et plus encore, de l'à-propos des applaudissements. Sans doute que l'auditoire dépend de la pièce à l'affiche, et que la salle était remplie de l'élite de la société. Le peuple juif me faisait songer au peuple français. Lui aussi, a besoin d'un sauveur providentiel. Va-t-il se montrer ? Va-t-il l'emporter sur ses ennemis ? Et justement lorsque les allusions paraissaient plus frappantes, et que j'aurais voulu accentuer mon humble approbation, j'entendais venir les applaudissements auxquels je m'unissais de cœur et des mains.

Liverpool, vendredi 22 juillet. — C'est vendredi de la semaine dernière que nous partions de Paris. Je ne voulais pas passer par Dieppe sans aller voir les Révérendes Sœurs Hospitalières Augustines. Ce sont elles qui, les premières avec les Ursulines, vinrent s'établir au Canada. L'Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de la Haute- Ville de Québec fonda ensuite l'Hôpital-Général d'où sont venues les fondatrices de l'Hôtel-Dieu St-Vallier de Chicoutimi.

Le dimanche, les salles de l'Hôpital furent ouvertes au public ; elles reluisaient de propreté ; l'air était grand et

pur. Les visiteurs s'installaient au lit des malades ; l'aumônier allait partout, avait pour tous une bonne parole ; les religieuses circulaient à travers tout ce monde, se livrant à leur besogne journalière. Dans une salle nous trouvâmes des soldats invalides qui sont là aux frais de l'État.

Je pris le dîner au couvent. Nous avons parlé de l'Hôtel-Dieu de Chicoutimi, et de ses développements ; aussi du triste état des communautés en France et des éventualités de l'avenir. On vit dans la crainte, et on s'attend à tout. L'entretien se prolongea après le repas ; je devais prendre le bateau qui traverse la Manche, et l'heure du départ était proche, lorsque la communauté vint saluer un prêtre de Chicoutimi. Bref ! je m'échappai, mais hélas ! trop tard... que pour voir le steamboat s'éloigner du quai, et sur le pont mon compagnon, M. l'abbé Bélanger. Dans un long voyage, il est bien permis d'arriver en retard une fois. Tout de même on revient penaud après pareille mésaventure.

Dans l'après-midi j'assistai aux vêpres de la paroisse. Nouvel incident. Je dus subir l'assaut de cinq quêtes. D'abord un fonctionnaire en livrée se présente précédé d'une personne en soutane. C'était imposant : j'avais un franc ; je le donnai. Mais ne voilà-t-il pas que j'entends une voix qui s'approche en disant : « Pour les pauvres, messieurs », et la sébile suit. Puis c'est le tour d'une fillette accompagnée d'un garçonnet qui tendent chacun une tasse provocatrice. En dernier lieu, une femme demande le loyer des chaises. Jusque-là j'avais été protégé en pareille circonstance par le col romain ; ici, point du tout. Il ne me restait plus que de l'or que j'offris pour le change ; on parut désarmé, et je restai avec ma pièce de résistance.

Le soir, de bonne heure, j'étais à mon poste sur le quai. La traversée de la Manche, le trajet de New-Haven à Londres, se firent heureusement.

Je retrouvai mon compagnon à la maison de pension de Mme Page où nous avions convenu de loger. Nous commençons à reconnaître des habitudes de notre pays. A table, ce n'est plus un bœuf, un agneau, c'est-à-dire

une légère parcelle d'iceux, qui nous arrive directement de la cuisine, mais on dépose un plat rondelet devant la maîtresse de la maison qui le tranche elle-même et le sert à tous ses hôtes. Mets peu nombreux, mais substantiels, au contraire de ce qui se pratique en France. Le matin, il y a autre chose qu'un café au lait qui empêche de tomber d'inanition en attendant le repas du midi. On ne voit plus sur la table le vin ou le cidre ; l'eau pure, le thé et le café ont fait leur apparition.

Londres tient à sa réputation ; le temps est brumeux, il pleut ; il y a de la fumée. Les rues sont couvertes de boue, les bâtisses, de charbon. Aussi une institution florissante qui manque presque à Paris où l'on se prive pourtant de si peu de chose, c'est celle des cireurs de bottes.

Partis de Londres à dix heures, nous arrivons à Liverpool à deux heures et demie. Trois ou quatre arrêts seulement avaient retardé notre marche dans la traversée de l'Angleterre. Les colhsions doivent être rares sur ce parcours, puisque partout il y a au moins cinq lignes parallèles, et quelquefois une vingtaine. Longtemps avant d'arriver on circule à travers les manufactures, et l'on voit dans toutes les directions des réseaux de lignes de chemin de fer se perdre au loin.

C'est extraordinaire comme il y a des pauvres, des personnes mal habillées, des êtres à la mine suspecte, des enfants vagabonds, des miséreux et souffreteux dans cette ville de Liverpool. Il semble qu'on y touche du doigt la plaie du paupérisme. On paraît être dans la patrie des ivrognes, tellement les restaurants sont nombreux et bien remplis.

A bord du Sarnia, dimanche, 24 juillet. — Mon voyage tire à sa fm. Le 4 octobre 1891 je prenais le paquebot à Québec en route pour les « vieux pays « ; le 20 juillet, je me remettais sur la mer pour revenir vers le « nouveau monde )>. Il y a dix mois, j'étais heureux ; j'allais vers ces continents qui ont été le théâtre de l'histoire du monde pendant tant de siècles ; je ne le suis pas moins

aujourd'hui de retourner vers cette terre d'Amérique.

Le Sarnia, qui nous porte sur les flots, jauge quatre mille cinq cents tonneaux. Il paraissait immobile dans les docks de Liverpool lorsque plusieurs bateaux à vapeur s'évertuaient à remuer sa masse enserrée dans les quais. Il fallut faire des efforts surhumains pour le dégager et lui donner sa liberté. Mais lorsqu'il put se mouvoir par lui-même et prendre son élan, on le sentit frémir et s'élancer joyeux vers lahaute mer. Maintenant il n'est plus qu'un copeau sur la vague qui le ballotte en tous sens.

Le retour s'effectue heureusement, mais, à mesure que nous nous sentons approcher, notre imagination est mise en éveil. A travers les espaces nous arrive l'air du pays par rafales remplies des souvenirs du sol natal, et notre cœur nous devance. Quelquefois seuls à l'avant du navire, dans l'obscurité de la nuit, mon compagnon et moi, nous parlons des joies du retour, et nous chantons :

Filez, filez, ô mon navire

Car le bonheur m'attend là-bas.

Que j'aurais voulu ajouter :

Tu vas revoir ta bonne mère Et le bonheur est dans ses bras.

J'étais si accoutumé, en arrivant « Sur le coteau » de la voir, la première, sur la galerie où elle se mettait en sentinelle pour m'attendre. Il me semble que cette foisci encore, après une si longue absence, je la trouverai à son poste, lorsque je fouillerai l'espace à travers l'avenue. Mais, je le sens, elle qui craignait, comme toutes les mères, de voir son fils affronter les périls d'un voyage lointain, elle m'a accompagnée, elle a été mon ange conducteur ; et, au retour, lorsque la famille sera réunie, elle sera encore au milieu de nous.

Effet de l'imagination : tant que notre itinéraire n'est pas rempli, il semble que le voile de l'oubli s'épaissit derrière nous ; nous nous désintéressons de tout, des personnes et des choses ; des esprits se jouent devant nous et nous attirent par des visions toujours nouvelles.

Mais du moment que nos pas s'arrêtent, que l'heure du retour a sonné, c'est toute une révolution qui se produit. C'est la pensée de tout ce que nous avons connu et quitté au pays, de tout ce qui nous y attend, qui vient se placer devant nous et nous précède.

Nous ne sommes que deux à parler français, et tous les passagers sont pour nous des étrangers. Il y a un petit garçon qui, sans gêne, et avec la confiance de ses dix ans, est parfaitement chez lui et va à tous. Ce soir il s'amusait dans la longue barbe de mon compagnon, lorsque celui-ci lui dit avec un grand sérieux : « Veux-tu, tu vas m'arracher la barbe, et je t'arracherai les cheveux » ? Le petit bonhomme resta pensif et hésitant, mais tout à coup, se reprenant, il ôte son chapeau, et penche la tête. Heureusement que les choses n'allèrent pas plus loin.

Dimanche, 31 juillet. — Nous sommes au pays des icebergs ; ils viennent des régions polaires et descendent vers le gulf-stream où ils finissent de fondre. Nous en apercevons une douzaine à la fois ; ils s'élèvent comme des montagnes, et s'enfoncent bien davantage au-dessous de la ligne de flottaison. On s'aperçoit de leur voisinage par l'eau qui devient plus froide, et c'est le moyen, en temps de brume de les reconnaître. On comprend qu'ils soient la terreur des marins ; il ne fait pas bon de s'y frotter ; l'accolade doit être fatale au petit chef-d'œuvre de l'homme qu'est le vapeur transatlantique.

C'est vendredi que nous avons aperçu la côte. L'Océan est traversé, et nous entrons dans le détroit de Belle-Isle. A notre droite, est le Labrador; à gauche, Terre-Neuve.

Ce soir nous avons assisté à un coucher de soleil comme nous n'étions plus accoutumés d'en voir. L'astre, à son déchu, projetait de toutes parts sur l'azur des cieux qui se confondait avec l'azur des eaux les mille couleurs de son brillant manteau, et à mesure qu'il descendait à l'horizon, son ombre lumineuse s'étendait davantage et variait le spectacle. Les couleurs de l'arc-en-ciel se jouaient sur ce fond éclatant, le perçaient à jour, et produisaient mille reflets. Un moment un nuage diaphane

sembla se détacher du firmament et flotter au-dessus d'une mer d'or. Bientôt les dernières lueurs s'efïacèrent, et les ténèbres nous entourèrent.

C'est ainsi, dit l'Écriture, que le juste disparaît, laissant derrière lui la splendeur de ses vertus qui brillent encore longtemps, alors que lui-même est descendu dans la tombe.

Cependant que notre vaisseau continue toujours dans l'obscurité, et sans se lasser, sa marche vers le port désiré.

Nous avons eu le concert de Charité en faveur des enfants des marins que la mer a rendus orphehns, et qui sont élevés dans un hospice de Liverpool. Après une traversée heureuse, c'est une bonne pensée de remercier Dieu, en venant au secours des malheureux que de tristes naufrages ont laissés sans ressources sur la terre. Il n'y eut rien d'intéressant. Seul un passager de seconde nous offrit quelque délassement en imitant la flûte et le cornet au moyen de ses mains qu'il disposait sur sa bouche comme le pavillon d'un instrument de musique.

Nous avançons sur le Saint-Laurent. Qu'elles sont gentilles les paroisses qui font comme une bordure à la rive sud du fleuve. C'est aujourd'hui dimanche ; partout la paroisse est réunie au pied de l'autel. Vis-à-vis l'embouchure du Saguenay, un steamboat l'enfonce en pleines Laurentides ; je le suis jusqu'à Chicoutimi et me rends à Aima. La Malbaie est en face de nous ; j'y suis déjà par la pensée.

Le soleil se coucha derrière les Laurentides et la beauté de son crépuscule nous ravit de nouveau. Nous le faisons remarquer à des compagnons de voyage ; l'un d'eux nous dit : « Nous aussi nous avons des couchers de soleil dans notre pays. — Oui, mais pas comme les nôtres ».

Québec, 2 août 1892. — C'est lundi matin que nous avons jeté l'ancre devant Québec. J'étais le seul passager qui n'aille pas à Montréal. Je débarquais, lorsque je rencontrai, comme par hasard, le cireur de bottes qui ve-

nait tous les matins prendre nos chaussures pour faire leur toilette, non sans remuer quelque chose et quelque fois nous réveiller pour nous faire comprendre que ce n'était pas un envoyé du ciel qui remplissait cette besogne journalière. Je payai ce dernier pourboire et je pus mettre pied à terre.

Nous avons donné la course du Parisian à l'aller, voici celle du Sarnia au retour.

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