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CHAPITRE NEUVIEME

DE WŒRISHOFEN A PARIS

Cure d'eau à Wœrishofen. — Parents avec paroissiens de Portneuf et d'Alma. — Une semaine chez Mgr Fèvre. — Horloge de Strasbourg. — Cathédrale de Cologne. — Panorama national. — Hauts-fournaux et cristalleries du Val Saint-Lambert sur la Meuse. — Université de Louvain. — Palais de Justice de Bruxelles. — Champ de Waterloo.

fŒRisHOFEN, dimanche, 22 mai. — Est-ce bien moi qui suis rendu à Wœrishofen, au fond de la Bavière, sous les soins du curé Kneipp ? Suis-je donc malade ? Peut-être ne fais-je

qu'accompagner un invalide qui a besoin de bains, emmaillottements, douches de toutes sortes, suivant le régime Kneipp ? C'est bien ce qu'il y a de plus probable. Et voilà comment me voilà à la fontaine de jouvence du XIXe siècle.

Hier matin j'étais à Zurich, château-fort du zwinglisme. Le troisième père de la Réforme y a sa statue qui le représente triste et dur comme un sectaire, tenant d'une main un livre et de l'autre, un glaive. Il règne encore en maître dans la ville qui l'accueillit la première, et nous ne pûmes y trouver une seule église catholique pour dire la messe. Nous en profitâmes pour commencer de bonne heure une journée qui devait être accidentée. A huit heures nous étions déjà à Winterthur, et, sur les onze heures, au lac Constance. Vive l'eau ! Nous y respirons à pleins poumons l'air pur et frais. Le plus riche wagon-ht ne vaut pas le pont d'un bateau ; à la chaleur d'une fournaise fin de siècle, je préfère la brise qui souffle à l'avant du tillac. La Suisse, l'Autriche, la Bavière, le grand-duché de Bade et le Wurtemberg touchent

au lac de Constance ; aussi ses rives sont-elles animées, et quantité de vaisseaux font le service entre ces pays. A Lindau, frontière bavaroise sur les bords du lac, nous nous informons de Wœrishofen, mais personne ne peut nous donner de renseignements. A la fm le maître d'hôtel, avec un rare désintéressement, nous apprend qu'un train part justement dans cette direction. Vite nous reprenons

Le] curé Kneipp.

nos malles. Je veux presser le pas, mais mon compagnon n'est pas nerveux, et sa démarche est imperturbable. « Nous n'avons plus que cinq minutes, lui dis-je. — Mais oui, répond-il; c'est-à-dire que nous avons encore cinq minutes )). Il va aux billets tandis que je choisis un compartiment que je garde en me tenant sur le marchepied, prêt à sauter à terre si je suis pour partir seul. Heureusement que le confrère arrive à temps en me narguant quelque peu : « Vous voyez je ne manque jamais le train ».

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Bukloé ! Tel est le nom de la station où nous devons d'abord descendre. Est-ce proche ! est-ce loin ? Nous n'en savons rien. Avec une langue on va à Rome, mais sans la langue on peut aller au delà, ou rester en deçà, ce qui n'est pas mieux. Et songez que nous sommes en plein territoire allemand, renfermés dans un compartiment où nous n'avons pour nous guider sur la route, que notre bon ange et, de temps en temps, la voix du conducteur qui, de loin, fait sortir de son gosier des sons à faire frémir. Toutefois là est notre salut, et nous sommes tout oreilles, prêts à être toutes jambes pour sauter de voiture au premier mot qui ressemblera quelque peu au mot Bukloé.

Nous attendîmes longtemps. Enfin ce doit être notre mot d'ordre ce que nous avons entendu ; nous quittons le train qui continue vers Munich où il ne tardera pas à arriver.

Nous marchions sur le quai en attendant le train local de Tiirkheim, lorsque nous entendons parler français. A l'étranger la langue fait des compatriotes et la connaissance est vite faite. La comtesse de Montlosier de Reynaud, de Clermont, va justement à Wœrishofen avec sa fille et une religieuse de compagnie. Depuis des mois elle s'occupe de louer des chambres dans un hôtel ; elle craint que nous ne trouvions pas où loger, tellement grande est l'afiluence des étrangers. Nous répondons que les prêtres trouvent toujours une place quelque part, que, d'ailleurs, nous voyageons à la Providence; et nous changeons le sujet de la conversation.

A Tiirkheim un omnibus attend les voyageurs pour Wœrishofen, distant de deux lieues. Nous arrivons à six heures. A l'hôtel, pas une chambre à louer naturellement ; nous y laissons notre malle et nous nous mettons en quête d'un gîte pour la nuit, car le jour baissait.

Nous allons frapper au Kurhaus (coure haousse), maison de pension pour les prêtres. Même désappointement. On nous conseille de nous adresser au couvent des Dominicaines. Là encore toutes les places sont prises. L'inquiétude commence à nous gagner. Ce n'est pas intéressant, à la tombée de la nuit, de n'avoir aucun logis,

surtout à l'étranger, après une longue journée passée à s'enfoncer en pays inconnu. Nous commençons à croire que nous aurions dû, en traçant notre itinéraire, préparer un peu les éventualités de l'avenir.

L'église est près de nous, nous y allons faire une fervente prière ; sortant de là, nous voyons une maison qui paraît être le presbytère ; il fallait bien payer d'audace ; nous y entrons résolument. Une dame se montre au haut de l'escalier; nous voulons lui parler ; elle ne veut rien comprendre ; il faut avouer qu'entre les langues allemande et française il n'y a aucun point de rapprochement : nous essayons un échange de gestes déclamatoires qui ne réussissent pas mieux — les Allemands ne sont pas prompts à saisir les signes. Pas d'entente possible. La femme disparaît ; nous restons. Après un quart d'heure elle revient ; même mimique sans plus de succès ; et les acteurs se séparent de nouveau. Nous tenons ferme, nous encourageant « en français ». Une troisième fois la même personne se présente, et nous invite à monter, ce que nous faisons bravement, et bravement nous frappons à la porte qu'on nous montre du doigt. Sans doute elle était allée chercher du renfort pour recevoir ces étranges visiteurs. De fait, placée comme en sentinelle devant le curé Kneipp, assis à son bureau, est une jeune personne. Elle nous reçoit dans un français impeccable, et nous sert d'interprète. Nous déclinons nos titres de citoyens anglais du Canada, Amérique du Nord, et de voyageurs sans abri. On paraît s'intéresser aux nouveaux arrivés ; tout de même on nous avertit charitablement que le mieux pour nous est de retourner à Tûrkheim d'où nous venons, et où l'on donne des douches comme à Wœrishofen. «Notre bon curé, ajoute l'interprète, veut vous accorder une grande faveur. Pour avoir un traitement, on doit obtenir un certificat d'un médecin, depuis que la docte faculté a causé des misères à M. le curé pour les soins qu'il donne aux malades, puis se présenter devant M. le curé qui prescrit un traitement ; c'est une affaire de plusieurs jours quelquefois. Eh bien ! ce traitement, il va vous le donner immédiatement. Vous n'avez qu'à lui faire connaître la maladie dont vous souffrez ».

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C'était moins simple qu'on se l'imagine. Pour M. Cinq Mars, il était facile de s'exécuter, lui qui se meurt depuis qu'il est au monde, qu'on a reçu prêtre pour lui procurer le bonheur de dire la sainte messe quelquefois, et qui recouvrera la santé sans doute que pour mourir, de choisir parmi toutes ses maladies ;- mais ce n'était pas aussi élémentaire pour un homme qui voyage en amateur, et se porte bien. Dieu merci !

Tout de même, qui ne souffre pas de maux de tête, n'éprouve pas quelque malaise, n'est pas sujet à quelque misère ? Et pendant que mon compagnon détaillle ses infirmités à l'interprète qui les transmet au curé, je me trouve une maladie quelconque parmi toutes celles qui affligent la pauvre humanité, et mon tour arrivé, je commence mon boniment. Je réussis assez bien puisque je méritai d'avoir une prescription ; la voici, elle servira peut-être à trouver le mal dont je souffrais, en remontant du remède à la maladie :

l^r jour : Affusion de genoux. — Marche dans l'eau.

2^ jour : Affusion inférieure... supérieure.

3^ jour : Affusion dorsale — Demi-bain (deux secondes).

Je crains fort d'avoir une maladie générale, et que tout le système soit ébranlé. Dans tous les cas je verrai d'ici à quelques jours si je puis être mieux que je me porte maintenant.

Notre affaire n'est pas plus avancée pour cela. Une prescription autographe ne donne pas la plus petite chambre. Et nous ne voulons pas retourner à Tûrkheim. Notre interprète vint encore à notre secours. Un homme, qui paraît à son service, arrive bientôt, et part avec la consigne de réussir. C'était d'autant plus urgent qu'il commençait à faire nuit. Nous restons seuls de nouveau. Nous n'étions pas au bout de nos traverses.

Le messager revient enfin. Malgré tout le mal, qu'il s'est donné, il n'a rien découvert. On nous conseille d'aller frapper chez des cultivateurs qui demeurent à une couple de milles d'ici. Il fallait bien se décider à quelque chose. Nous pouvons trouver un cabriolet et nous sortons du village. Chemin faisant nous rencontrons notre

interprête qui faisait une marche à la Kneipp dans la campagne. Elle nous apprend que personne ne parle français là où nous allons : « Si vous me permettez, je vais vous accompagner avec le prince Dadian, mon oncle, que je vous présente ». Et nous voilà partis tous ensemble, non en voiture, car c'est contraire à tous les principes du régime, mais à pied, tandis que le cocher, qui se carre sur son siège, nous suit au pas de son cheval.

Les quatre maisons où nous nous adressons, malheureusement n'ont, elles aussi, pas un lit à disposer. C'est vraiment menaçant. Allons-nous coucher à la belle étoile... bavaroise ? Notre guide une dernière fois nous amène dans une famille. Nous croyons voir briller une pièce d'argent qui change de mains. On nous fait signe d'avancer, et l'on nous installe dans la chambre du maître de céans.

Il était tard. Depuis longtemps le jour avait fui. Nous remercions la nièce et l'oncle qui condescendent à prendre notre voiture pour s'en retourner, et nous voilà dans cette maison isolée, aménagée à l'allemande, où tout nous paraît étrange. Lorsque nous sommes seuls, mon compagnon et moi, nous jetons l'un sur l'autre un regard qui semble vouloir dire : c'est vraiment comme dans les contes. En effet, il n'y manquait rien, pas même une princesse, car, cette espèce de fée qui nous a sauvés deux fois de la misère, en est une, et une persanne.

Il ne nous restait plus qu'à nous coucher après une courte prière. Une dernière surprise nous attendait. Sur le lit, pas de couvertures, mais deux matelas. Nous nous mettons sur l'un, mettons l'autre sur nos membres fatigués pour nous reposer de toutes les émotions et aventures de la journée.

Nous méritions bien de jouir d'un sommeil réparateur. La récompense ne se fit point attendre.

Ascension, 26 mai. — Lundi matin nous étions encore à faire notre toilette dans notre maison de campagne, lorsque nous entendîmes un bruit confus de voix qui se rapprochaient ; en même temps nous apercevons un grou-

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pement d'hommes s'avançant de notre côté. Ils récitaient le chapelet en trois bandes séparées. Les enfants étaient les premiers ; leurs voix dominaient celles des hommes qui suivaient ; à l' arrière-garde marchaient les vieillards dont la voix lente et sépulcrale faisait contraste : image de la vie où tous les hommes s'avancent ensemble sans se confondre vers un but commun qui est la mort. En réalité c'était la procession des Rogations qui se rendait à une petite chapelle que nous avions remarquée près d'ici. A un arpent de distance venaient les femmes dans le même ordre.

Le dimanche précédent nous avions déjà été témoins de la piété des Bavarois. Pendant tout le temps de la grand'messe l'assistance s'est soutenue dans le recueillement le plus parfait. La plupart des assistants ont passé presque tout le temps à genoux, les yeux fixés sur leur livre de prière ou le chapelet à la main.

Le célébrant donna l'eau bénite comme autrefois au Canada, en faisant le tour de l'église. De plus il sortit de l'église pour parcourir le champ des morts qui l'entoure. Les bureaux d'hygiène n'ont pas encore décidé par ici que les cimetières sont un danger pour la santé publique : Tant mieux ! les morts ont plus de prières, et les vivants ne s'en portent pas plus mal.

Nous disons nos messes dans l'église des Dominicaines qui est réservée aux étrangers. Il y a quinze autels et les messes commencent à quatre heures et demie. Chacun inscrit son nom sur une ardoise, et prend son tour suivant l'ordre d'arrivée. Pendant la messe le servant sonne plus souvent qu'au Canada, au contraire de ce qui se pratique en Italie. Ainsi on avertit les fidèles avec la clochette lorsque le prêtre découvre le calice à l'offertoire, et lorsqu'il doit donner la communion aux fidèles, chaque fois qu'il dit : Domine, non sum dignus.

Nous prenons nos repas au Kurhaus. Nous sommes à la table des Allemands. Pour nous entretenir avec nos voisins, il nous faut nous servir de la langue latine apprêtée à la prononciation romaine. Cro3'ez que les paroles oiseuses sont rares.

Ce sont les Pères de la Miséricorde qui ont le soin de la

maison, et ont charge de nous faire apprécier toutes les douceurs du régime Kneipp. Car tous les mets sont apprêtés à la Kneipp. Il y a le pain Kneipp, la soupe Kneipp, le gruau Kneipp, le café Kneipp. Le sens du goût, obligé de se faire, sans préparation à cette nouvelle cuisine, s'y prête d'abord difficilement, mais s'accoutume vite. C'est ainsi que Messiers les Allemands qui d'abord, absorbent largement les verres de grosse bière, petit à petit s'accoutument au breuvage Kneipp. C'est une boisson qui rappelle le goût du miel ; l'on croirait d'abord qu'elle ne pourra pas nous désaltérer, mais c'est tout le contraire qui arrive.

Les prêtres français et des provinces conquises ne paraissent pas sympathiser avec leurs confrères d'au delà du Rhin. L'un de ces derniers me disait : « On ne peut parler un quart d'heure avec un Prussien sans qu'il nous demande pourquoi nous n'aimons pas à devenir allemand ». Je causais ce matin avec un missionnaire français. Il voulut sortir sa pipe pour en tirer une « touche », lorsqu'un prêtre allemand vint lui engendrer chicane en latin. Il était évident qu'il lui plaisait de faire la leçon à un français. S'il était dans son droit strict, il avait tort sur tous les autres points.

3 mai. — La rencontre fortuite de la princesse Anna Nériman Manigonian Ena Molof, lors de notre arrivée à Wœrishofen, a été pour nous providentielle; sans elle nous n'aurions pas eu ce soir-là une pierre pour reposer notre tête ; plus tard elle s'occupa de nous trouver une maison de pension dans le village même. Elle est une habituée de Wœrishofen où les pauvres et les malades ont appris à la connaître et à la respecter. Ses ancêtres ont régné en Perse, et son père est encore ambassadeur du Schah de Perse à la cour de Vienne ; la mère suit le régime Kneipp à Wœrishofen, et une partie de la famille l'accompagne. La connaissance que nous avons faite de la princesse Anna, comme on l'appelle ici, nous a introduits dans la famille.

Hier nous recevions une invitation pour un pique-ni-

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que. Nous acceptons volontiers et nous nous rendons à l'hôtel, après avoir fait un petit bout de toilette. Mais le prince Dadian, en nous apercevant, de s'écrier : « Allons donc ! Est-ce le costume des Kneippistes ? Faut-il s'embarrasser de cols, ceintures, douillettes, souliers et chaussettes ? Allez ! Enlevez-moi tout cela ». Nous nous exécutâmes de bonne grâce et revenons habillés à la mode du pays. Nous partons ; une voiture à deux chevaux conduisait les dames âgées, les autres voyagèrent à pied, un parapluie à la main, non pour se protéger contre la pluie dont un disciple de Kneipp n'a cure, mais contre les rayons du soleil.

Nous prenons le dîner dans un bocage, et nous décidons de nous rendre jusqu'à une petite ville voisine. Inutile de dire que si nous rencontrons un ruisseau, il nous faut le remonter pour prendre un bain de pieds, se frictionner les genoux. Nous arrivons enfm à la ville où nous faisons notre entrée solennelle par la rue principale, à travers voitures et piétons ; quelques-uns ont bien l'air un peu surpris de notre accoutrement, mais nous passons outre.

Au souper on nous servit de la bière de Munich. Elle est célèbre de par tout le monde, et à bon droit. Elle n'a aucune âcreté.

Nous étions à quatre lieues de Wœrishofen. Le retour s'effectua en voiture. Le prince défraya tous les frais du pique-nique qui durent s'élever à une centaine de francs. Il aime à faire les choses largement. La princesse nous disait : « Nous, Orientaux, nous ne pouvons devenir riches. Nous donnons toujours ; nous n'avons rien à nous; les lois de l'hospitahté surtout sont sacrées et se conservent, comme au temps d'Abraham et des patriarches, et entraînent de grandes dépenses. Mon père, à Vienne, mène un train de vie qui absorbe ses revenus ».

Le lendemain ce fut une course aux timbres du Canada. Plusieurs lettres nous étaient arrivées la veille, et étaient restées exposées au Kurhaus ; elles avaient excité les convoitises de tous les collectionneurs. Nous pûmes ainsi faire quelques heureux à peu de frais.

Wœrishofen, vendredi, 3 juin 1892. — Aujourd'hui nous avons vu dans la campagne un pasteur de troupeau authentique, avec sa houlette et son chien fidèle. Ce spectacle nous mit à la mémoire bien des textes du saint Évangile. «Je suis le Bon Pasteur... Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent... le Pasteur marche devant les brebis, et les brebis le suivent... » Notre homme menait son troupeau dans des sentiers étroits entre deux pièces de grain, et les brebis avançaient sans y toucher ; si quelqu'une faisait mine de s'écarter, il lui jetait de la terre avec sa houlette — espèce de bâton terminé en pelle — et la ramenait au bercail, tandis que le chien se tourmentait, occupé de garder toutes les brebis ensemble. Lorsqu'elles arrivaient dans une prairie, elles se mettaient à brouter l'herbe et se dispersaient, tandis que le chien continuait à faire bonne garde. Au signal convenu, elles se réunissaient de nouveau. Le pasteur partait le premier, et les brebis se mettaient à sa suite, en recherche d'un nouveau pâturage.

« CORRESPONDANCE d'oUTRE-MER »

Tel est le titre d'une correspondance que j'envoie au « Progrès du Saguenay de Chicoutimi. Elle a sa place dans ces pages.

Wœrishofen ! Peut-être trouverez-vous ce mot un peu dur à l'oreille. Mais songez que nous sommes dans le grand Empire germanique et soyez heureux de n'avoir affaire qu'à un mot de quatre syllabes qui se prononce comme il s'écrit. Wœrishofen est un petit village de la Bavière, non loin de Munich, la capitale bavaroise. Inconnu il y a quelques années, il prend une célébrité qui tend à devenir universelle, célébrité qu'il doit tout entière à son modeste curé.

M. l'abbé Sébastien Kneipp est né en 1821 ; il est aujourd'hui l'un des hommes en vue de l'Europe, et son nom attire les malades de toutes les parties du monde. C'est à la science médicinale expérimentale qu'il doit la réputation dont il jouit. Il n'a jamais fait de la médeci-

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ne une étude professionelle, et cependant, il compte plus de patients qu'aucun gradué d'université, et opère les cures les plus merveilleuses.

Enfant du peuple, il commença à exercer le métier de tisserand comme son père. Mais ses idées comme ses goûts le portaient ailleurs. Au prix de bien des sacrifices et de mille privations, il put entreprendre à un âge avancé des études classiques, les continuer et embrasser l'état ecclésiastique. Mais ses forces s'étaient épuisées dans un travail trop ardu ; il tomba dangereusement malade et deux médecins déclarèrent que ses jours étaient comptés. Dans cette extrémité, la Providence fit tomber sous sa main un ancien livre traitant d'hydrothérapie. Il y découvrit une dernière planche de salut ; il résolut de s'en servir. Pendant des mois il fit des afîusions d'eau froide sans cependant obtenir d'amélioration sensible. En désespoir de cause, il recourut aux grands moyens. Pendant l'hiver de 1849, il allait briser la glace du Danube, et par un froid de quinze degrés, se plongeait dans le fleuve et revenait en hâte se réchauffer. Cette fois il terrassa le mal. Bientôt il est sur pied, reprend ses études théologiques et se met en état de recevoir la prêtrise. Depuis il n'a cessé de se traiter au moyen de cette eau salutaire qui l'avait arraché à la mort.

Homme d'observation, le curé Kneipp étudiait les propriétés médicinales de ces plantes, herbes de toutes sortes qui croissent sous nos pas, auprès de nos habitations, et se fit une véritable pharmacie. Il se servait de ses connaissances pratiques pour faire du bien autour de lui, particulièrement à ses paroissiens. Il ne songeait nullement à la renommée, et, ce n'est qu'au déclin de sa vie, lorsqu'il était déjà septuagénaire, qu'elle vint à lui et en fit son favori.

Wœrishofen, dont on connaissait à peine le nom, possède aujourd'hui une réputation qui s'étend dans tout le monde. Au moment où je vous écris, la belle saison vient de commencer, et près de deux mille personnes, venues de l'étranger, remph'ssent tellement les hôtels, et les maisons privées que tous les jours, grand nombre de nouveaux arrivés sont obligés de se répandre dans les villages envi-

ronnants. On peut dire que toutes les infirmités se donnent ici rendez-vous. On ne voit de tous côtés que de pauvres éclopés, qui se traînent misérablement sur des béquilles, ou qui sont privés de tout mouvement, des malheureux atteints d'espèces de chancres qui les couvrent de plaies, leur rongent la figure, au point que chez quelques-uns le nez est complètement disparu. Et combien viennent à Wœrishofen pour rétablir une santé délabrée, un tempérament ruiné. C'est le cas ordinaire pour les prêtres, dont plusieurs s'épuisent par un excès de fatigue dans le ministère et par des études trop soutenues.

Tous ces patients sont traités par l'eau, ce spécifique unique qui guérit des maux présents, futurs et passés, en formant une constitution nouvelle, capable de se débarrasser de ses infirmités et de se rendre invulnérable pour l'avenir.

Le curé Kneipp est d'opinion que dans notre siècle on prend beaucoup trop de soin de sa personne, qu'on la douillette à l'excès, et qu'ainsi des maladies inconnues de nos pères envahissent la pauvre humanité, et on ne sait plus se défendre contre le moindre mal. On s'évertue à inventer de nouveaux moyens pour se prémunir contre tout ce qui nous entoure. Peine inutile ! Il nous faut bien vivre dans le monde, exposés aux outrages des •quatre éléments qui se disputent les airs. De fait, comiment pourra se défendre cet enfant qu'on enfouit dans cet amas d'étoffes de toutes sortes, et qu'on élève comme en couche-chaude, lorsqu'il devra endurer quelque misère. Pareille créature ne peut que croître en s'étiolant, languir et périr. Le curé Kneipp veut faire de la constitution humaine, non pas une fleur éphémère, mais une plante robuste, capable de résister à l'effort de la tempête. Pour acquérir une telle vigueur, il faut à l'homme de l'air, de l'air pur, et, comme l'arbre de la forêt, il doit le respirer par tous les pores de son être. Donc, plus de ces flanelles épaisses qui conservent une chaleur malsaine, mais une toile grossière qui permet la libre circulation du sang, la rend plus régulière et plus active. De même qu'on prodigue ses soins à l'arbre tout entier, lorsque ses

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feuilles malades dépérissent, afin que la vie qu'il reçoit de la terre et de l'air porte partout la vigueur, de même aussi le curé Kneipp guérit ses malades en s'adressant à tout l'organisme. Aux aveugles il rend la vue, non en soignant les yeux, mais en fortifiant tout le système, et donnant au sang la force d'agir sur les nerfs optiques; alors l'aveugle commence à entrevoir, et, à mesure que ses forces augmentent, il voit davantage.

Le curé Kneipp arrive à ces heureux résultats, surtout au moyen de l'eau. Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il prescrit des bains nombreux, complets et prolongés. Tout au contraire il est ami de la mesure et de la modération en tout. Les bains qu'il ordonne ne durent que quelques minutes, et ne s'appliquent à l'ordinaire que partiellement. Il s'agit de régulariser la circulation du sang et de l'activer. Si le sang se porte trop abondamment à la tête, des douches appliquées aux genoux l'attirent à cet endroit, et en déchargent d'autant les parties supérieures. Ces douches ne manquent pas d'énergie. On dirige sur vous de toute la force d'une hausse comprimée, une eau glacée qui vous transperce jusqu'aux os. Vous craignez de ne pouvoir supporter pareille torture, mais l'opération est déjà terminée. Empressez-vous de remettre vos habits sans vous essuyer cependant, sortez au plus vite pour marcher, courir, produire la réaction. Vous vous apercevrez bientôt de l'effet de cet exercice à la bienfaisante chaleur qui parcourra tous vos membres.

Les meilleures appHcations de l'eau sont celles qu'on reçoit en état de transpiration, et plus la sueur vous inonde, plus aussi le bain ou la douche est efficace. C'est que par les pores entr'ouverts de la peau s'échappent toutes les impuretés du sang, tandis que l'eau pénètre plus facilement pour réconforter tout votre être. Mais surtout n'oubhez pas de faire immédiatement la réaction. Autrement le froid s'emparerait de vous, et vous seriez exposé à contracter des maladies mortelles.

Les bains et les douches ne sont pas les seuls moyens de guérison du curé Kneipp. Il en possède bien d'autres dans son répertoire ! C'est ainsi qu'il recommande à tous, comme pratique excellente, de marcher nu-piedi

sur la rosée matinale, dans l'herbe des prairies, ou sur des dalles mouillées.

En arrivant à Wœrishofen, on abandonne ces chaussures toujours trop lourdes qui engourdissent les pieds, ralentissent la marche, pour revêtir la légère sandale de cuir. On hésite d'abord, mais il faut bien se mettre à la mode du pays ; nous sommes dans le royaume des va nupieds. Ces conclusions pratiques ne manquent pas de donner lieu à des spectacles étranges. On voit de grandes dames, car il y en a ici, des comtesses et même des altesses, revêtues de robes éclatantes, aux franges riches et variées, se promener pieds nus ou avec des sandales. Des jeunes personnes élégantes, portant chapeaux à la mode, ailes aux épaules, semblent elles-mêmes étonnées de laisser voir leurs pieds aux passants. Dans ces eaux limpides du ruisseau qui traverse le village, se promènent hommes, femmes et enfants, tandis que d'autres patients, assis sur ses bords, se contentent d'y plonger les pieds.

Par tous ces exercices le curé Kneipp veut qu'on s'endurcisse à la misère, et qu'on ne soit plus exposé à subir toutes les influences délétères qui nous entourent. C'est le renversement des mille précautions minutieuses qui, trop souvent, sont à l'ordre du jour. Bien loin de craindre la fraîcheur du plancher dans une chambre surchauffée, il est bon de sortir nu-pieds sur la neige nouvellement tombée. Si vous entendez sur votre chemin le bruissement d'une source d'eau limpide, dirigez vos pas de ce côté, trempez-y vos pieds fatigués sous le poids de la chaleur, et, soyez en certain, vous vous sentirez reposé. Et, la nuit, pourquoi vous condamner à respirer péniblement l'air renfermé d'un appartement solitaire, faites une ouverture qui ne laisse arriver à vous aucun courant d'air, et dormez tranquille. Vous respirerez de toute la force de vos poumons un air vivifiant, et, au réveil, au heu de vous sentir engourdi, incapable de tout effort, vous aurez acquis une nouvelle vigueur, et serez tout disposé à commencer gaiement votre journée. Pas n'est besoin de dire que le curé Kneipp est opposé aux criminels corsets, à ces gants et bas étroits et allongés qui retiennent les mains et les pieds comme dans un étau.

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Par ce qui précède on peut se faire une idée de ce qu'est la vie à Wœrishofen. La société y est assez variée pour que l'on puisse s'y faire des relations agréables, et il est en même temps facile d'y jouir de la campagne avec tous ses charmes.

Le paysage est enchanteur dans cette partie de la Bavière. C'est une vaste plaine qui s'étend au loin tout autour de vous, et se termine sans brusque transition par de légères ondulations. La vue se repose sur cet horizon de verdure, tandis que du côté sud les Alpes Tyroliennes élèvent fièrement leurs cimes couvertes de neige. La monotonie de la plaine est agréablement interrompue par de nombreuses ondulations de terrain, par des bouquets de bois laissés ça et là au milieu des champs, de jolis villages qui émergent du sein des bosquets et que domine le clocher de l'éghse paroissiale.

Tout auprès de Wœrishofen, sur une hauteur, s'étend un joli bois formé surtout d'arbres résineux. Des sentiers le traversent en tous sens, et les oiseaux en ont fait leur demeure de prédilection. Il fait bon entendre leurs concerts et s'enfoncer dans ces retraites solitaires pour fuir les ardeurs du soleil, et respirer les parfums salutaires qui s'échappent des grands sapins et de toutes les plantes aromatiques qui nous entourent. Aussi, c'est le lieu du rendez-vous général. Les uns font le tour du bois avec rapidité, en se donnant force exercices ; d'autres marchent plus lentement et semblent savourer davantage les charmes de la vie champêtre ; un grand nombre aiment à s'asseoir sur des bancsrustiques ou à s'étendre sur le vert gazon. Dans la plaine on voit errer comme à l'aventure nombre de personnes qui préfèrent à l'ombre de la feuillée, les rayons du soleil, l'herbe des champs ou le cours limpide des eaux.

Malgré cette afïluence extraordinaire d'étrangers qui arrivent de toutes parts à Wœrishofen, l'ordre le plus parfait ne cesse d'y régner ; jamais on n'entend parler de désordres. Les habitants du pays ont conservé une grande simplicité de mœurs, et des habitudes admirables de sobriété. Ils vivent sans prétention, et ignorent absolument le luxe, cette plaie de notre pays qui exerce^ses

ravages même parmi les populations de nos campagnes. On ne saurait non plus trop louer la piété de ces braves gens. Les hommes, sans respect humain comme sans ostentation, disent leur chapelet, soit en marchant dans les champs, soit dans les processions publiques, avec les dehors d'une foi sincère. Dans les éghses vous voyez s'avancer les mains jointes, les yeux modestement baissés, hommes, femmes et enfants.

Le matin, pendant la messe, comme le soir pendant l'exercice du mois de Marie, les pieux sanctuaires de la paroisse et du couvent sont remplis d'une foule recueillie. Tout le jour, d'ailleurs, il y a des adorateurs nombreux devant le Saint-Sacrement. On se sent porté à la piété dans ces églises allemandes toujours propres, ornées de statues et de tableaux qui parlent au cœur en même temps qu'aux yeux. Qui dira les pieuses oraisons de tous ces pauvres affligés qui viennent ici chercher la santé ? Les maladies, les infirmités, les épreuves de toutes sortes sont bien souvent les m^oyens dont Dieu se sert pour attirer à lui.

Mais l'âme de tout le bien qui se fait à Wœrishofen, c'est son vénérable curé. Il anime tout ce qui l'entoure, et tout semble se rapporter à lui. Au physique, le curé Kneipp a l'apparence un peu sévère, avec sa large figure, ses traits prononcés, ses épais sourcils en broussailles qui assombrissent son puissant regard ; mais de ses lèvres se dégage un léger sourire qui rayonne sur toute sa figure et lui communique une expression de bonté et de finesse extraordinaires. Ses manières sont très simples, presque rudes, et on aime à le voir passer avec sa vaste soutane sans ceinture, donnant un sourire à l'un, une bonne parole à l'autre, et suivi de son chien fidèle que chacun connaît et se plaît à caresser. Ce bon curé est particulièrement remarquable par son humilité. Il faut que cette vertu soit fortement ancrée dans son âme, car un cœur moins modeste serait exposé à s'enfler aux fumées de l'amour-propre. Dans toutes les vitrines, sur tous les objets mis en vente, il voit infaiihblement son portrait. On dirait qu'en dehors de lui, rien n'a de prix. Lui seul ne paraît pas remarquer ce concert d'hommages, et, si ses

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regards s'arrêtent sur un livre portant pour titre : Un curé allemand extraordinaire, il ne paraît pas soupçonner qu'il s'agit de sa personne.

Ce vieillard de soixante-douze ans est d'une vigueur extraordinaire et accomplit chaque jour un travail herculéen. Debout avant quatre heures, alors que tout repose autour de lui, il a déjà commencé une journée qui ne lui laissera aucun moment de loisir. De bonne heure on le voit visiter les chantiers de l'orphelinat qu'il fait construire et qui coûtera bien cent mille francs. Tous les jours, pendant plus de six heures, il se renferme dans la salle des consultations. Les malades passent tour à tour devant lui, et, pendant que les médecins donnent leur avis, le curé a jeté sur lui un regard scrutateur qui lui permet de diagnostiquer la maladie et de donner le traitement à suivre.

Mais là n'est pas l'occupation qui tient le plus à son cœur de prêtre. Avant tout il se doit à ses paroissiens, et les devoirs de son ministère ont toujours ses premiers soins. Si Wœrishofen est une bonne paroisse, s'il y règne l'ordre le plus parfait, si tout y respire la piété, c'est à son zèle élcairé, à ses ferventes prières, à sa surveillance active et à ses pieuses exhortations qu'elle le doit. Le curé Kneipp est un saint prêtre. A l'humilité qui le distingue il joint la pratique de la charité et de la plus entière abnégation. Son œuvre est avant tout une œuvre de bienfaisance. Ce sont toujours les pauvres qui sont l'objet principal de ses soins et sont les premiers servis ; dans les consultations, ils passent avant les nobles et les riches. Un grand nombre d'enfants pauvres et infirmes sont entretenus et traités à ses frais. C'est à répandre autour de lui de tels bienfaits qu'il emploie tout son avoir, surtout le revenu de ses livres qui se tirent à un plus grand nombre d'exemplaires que ceux de Drumont. Quant à acquérir quelque fortune pour lui, il n'y a jamais songé.

Aussi Dieu bénit-il visiblement ses entreprises, et Wœrishofen va toujours grandissant. Le régime Kneipp compte de jour en jour des adeptes plus nombreux et plus puissants : bientôt, sans doute, il aura fait disparaître une foule de vieilles routines dans lesquelles le monde

s'attarde depuis longtemps ; il l'aura débarrassé de bien des drogues malsaines, surtout de l'abus des narcotiques qui exercent sur l'organisme une si funeste influence ; il aura contribué à former des générations saines et vigoureuses au lieu des constitutions anémiques qui font aujourd'hui le désespoir des familles et presque de la société entière.

Lahr, 4 juin. — Nous avons passé trois semaines à Wœrishofen ; nous avions eu tout le temps de nous lier d'amitié à cette famille persanne qui nous donnait tant de marques de sympathie. La veille de notre départ, le prince Dadian, au cœur ardent, qui s'était attaché surtout à mon compagnon, ne voulait pas admettre que nous partions : « Dites que ce n'est pas décidé, afm de nous laisser l'illusion de nous revoir )>. C'est pénible de s'avancer en voyage au prix de telles amitiés aussitôt rompues que formées.

La première étape qui nous rapproche de notre pays est Lahr. C'est vraiment le retour qui commence ; jusqu'à présent il s'est fait à rebours, en s'éloignant ; maintenant nous avons fait un pas vers le Canada.

Lahr est une petite ville manufacturière du grand-duché de Bade. M. Cinq-Mars allait voir les parents d'une paroissienne. M. H. Bilger, cousin de Mme Leveillée, de Portneuf, nous reçut avec une grande cordiahté. Il nous invita à prendre le dîner chez lui, et quoique protestant, il fit servir des aliments maigres. Il nous fit l'éloge des prêtres catholiques : « Ils sont bien vus de tous, dit-il, et n'ont pas de misère. Le Gouvernement leur alloue une pension comme aux ministres protestants. A la mort de l'un d'eux, c'est l'état qui propose six noms parmi lesquels le peuple choisit le successeur ». Probablement que notre homme ne connaît pas tout, et que l'évêque n'est pas sans avoir son mot à dire.

M. Bilger nous entretint de la guerre franco-prussienne. — Les français n'étaient pas prêts. Trop confiants dans le souvenir des guerres napoléoniennes, ils pensaient n'avoir qu'à se montrer pour remporter des victoires, et

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se donnaient des rendez-vous dans les villes ennemies. Il ne croit pas que Bazaine fut un traître, mais il fallait une victime. Du côté des Prussiens, tout était prêt et prévu. Nos canons avaient un tir d'une portée et d'une précision extraordinaires. S'ils n'atteignaient pas le but du premier coup, les données mathématiques des experts en observation ne permettaient pas de le manquer ensuite. Lahr est à quatre lieues de Strasbourg ; défense avait été faite de toucher à sa cathédrale ; un tireur visa le clocher et l'atteignit ; des amis s'étaient engagés à l'aider pour le paiement de l'amende imposée. Encore aujourd'hui le peuple allemand est prêt à entrer en guerre avec la France. Du jour au lendemain, au premier signal, on peut mettre un million d'hommes sous les armes.

M. Bilger devait interpréter sa famille qui ne parle pas français. A la fm il s'impatienta et dit brusquement à sa femme : « Tu sais bien qu'un Allemand n'a pas le temps de parler en mangeant ».

Nous avons visité la ville en sa compagnie. Nous avons remarqué le jardin public. Un nommé Jamm, après avoir fait fortune en Amérique, le construisit, et le donna par testament à la ville avec une somme suffisante pour l'entretenir. Il y a une bibliothèque où chacun vient lire journaux et livres sans avoir rien à payer. On doit y ériger une statue à Bismark dont notre homme parle avec enthousiasme, tandis qu'il est plus modéré dans ses louanges de l'empereur qui vient de mettre à la retraite son fameux chancelier d'une manière un peu cavalière.

Louze, dimanche 12 juin. — Nous n'avons fait que passer à Strasbourg à l'heure du midi ; nous étions à Nancy vers les quatre heures. Nous avons trouvé la capitale lorraine encore pleine d'arcs de triomphe et de drapeaux en l'honneur du Président de la République qui vient de passer en tournée officielle. A cette occasion on organise force démonstrations d'un côté, tandis que de l'autre on distribue quantité de médailles et de marques de distinc-

tion. Au nombre des citoyens qui s'unissent pour acclamer le premier citoyen du pays sont les évêques et les prêtres. Leurs discours sont toujours fort remarqués. Ce qu'on veut surtout, c'est qu'ils reconnaissent la République avec ses lois. La plupart tiennent un langage digne. Quelques-uns, cependant, font la cour aux hommes qui détiennent le pouvoir, qui ont leur mot à dire dans la distribution des cures et des évêchés, et s'occupent des réparations à faire aux églises et dépendances. Il ne déplaît pas d'être persona grata auprès des puissants du jour. L'ingérence de l'État dans l'Église, malgré quelques avantages qu'elle peut procurer, est un malheur.

L'évêque actuel de Nancy, Mgr Turinaz, est un brave ; encore en ces derniers temps il s'est fait remarquer par son courage à soutenir les droits de l'Église contre les prétentions gouvernementales.

A Bar-le-Duc nous laissons la grande voie de Paris, et descendons à Mognéville (près Révigny), où demeure la mère d'un paroissien d'Alma, Mme veuve Louis Pageot. Elle nous attendait à la station pour nous amener chez elle. Comme elle paraît heureuse d'entendre parler de ce cher fils Louis qu'elle n'a pas vu depuis si longtemps, de savoir comment il se conduit, de connaître la famille dans laquelle son mariage l'a fait entrer, d'apprendre quels sont ses moyens de subsistance, ses projets d'avenir ! Elles furent nombreuses, les questions auxquelles je dus répondre pour satisfaire sa tendresse maternelle. « Il me semble, disait-elle, qu'en vous regardant je vois mon cher enfant, puisque vous partez d'avec lui, que vous le verrez bientôt, et que vous êtes son directeur de conscience ».

La famille Pageot est l'une des principales de l'endroit : elle est pratiquante. Nous étions heureux de vivre dans l'intimité d'une famille française ; d'assister à des réunions de parents et amis invités pour nous rencontrer. Mais nous eûmes le chagrin de constater que la plupart ne paraissaient pas se soucier des pratiques rehgieuses, ne sont catholiques que de nom, ne vont pas à confesse et travaillent le dimanche.

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Le curé de Mognéville est Mgr Couturier, protonotaire apostolique, ci-devant confesseur de don Pedro, au Brésil. Son portrait porte des décorations. Souvent il est difficile d'arriver jusqu'au curé en France. Il faut d'abord sonner au mur qui entoure la cour du presbytère, puis il y a le chien de garde, puis la ménagère qui n'est pas moins fidèle gardienne quelquefois. C'était le dimanche. Mgr le curé nous accueillit avec bonté, et nous pûmes dire la messe, mais la ménagère nous avait dit d'abord : « M. le curé se rase ; vous savez, le dimanche, il y a bien de l'ouvrage )>...

14 juin. — Nous quittons Mognéville pour Saint-Dizier, arrondissement de Wassy où nous prenons le train local de Montiérender. De là une espèce d'omnibus nous conduit à Louze, par une route large, sans ornière ni pente, entre deux rangées d'arbres. Quelle différence avec nos chemins si mal entretenus du Canada !

Il est vrai que nous n'avons pas des armées en retraite pour aplanir nos routes et les entretenir.

A Louze nous allons frapper au presbytère où nous trouvons un cœur d'or pour nous recevoir. L'hospitalité de Mgr J. Fèvre est faite de franchise et de loyauté. Cet illustre écrivain, aux convictions si ardentes, à l'âme si vibrante, au style si entraînant, dont la prose a un peu l'éclat de la poésie et toute la vivacité du discours, est l'homme le plus paisible du monde. Sa démarche est posée et plutôt lente. Il parle en pesant sur chacun de ses mots, d'un ton plutôt bas, paraissant accentuer toutes ses syllabes. Sa conversation roule sur des sujets sérieux : histoire, morale, considérations sur les hommes et les choses ; il ne cherche pas à l'accaparer ; au contraire, il paraît plutôt aimer à connaître l'opinion de ses interlocuteurs. Dans son presbytère, il vit au milieu des livres ; il y a quinze mille volumes distribués un peu partout ; même nos chambres à coucher en étaient remplies. Ses ouvrages seuls forment une bibliothèque. Dans un pays où l'on ne voit pas une brochure sur le Canada ; il y a de nombreux rayons couverts de volumes sur notre

pays. D'ailleurs il est à étudier nos annales, et prépare une histoire du Canada « qu'il a déjà dans sa tête », nous dit-il. Faut avouer que c'est une tâche difficile et délicate. Il s'agit d'un peuple placé dans une position exceptionnelle sur cette terre du Nouveau-Monde que Mgr Fèvre n'a jamais visitée.

Des écrivains trouvent moyen d'accommoder les vérités aux hommes, de les rendre inofîensives, de découvrir des circonstances atténuantes en faveur de ceux qui les trahissent. D'autres ont pour objectif la vérité, telle qu'elle est ; elle est la règle inflexible de leur jugement. Malheur à celui qui veut la dépouiller de son intégrité pour protéger l'homme d'un parti, ou le parti d'un homme ! Les considérations d'intérêt personnel disparaissent devant les exigences de leur nature droite. Ils tomberont peut-être sous le nombre ou la force, m^ais on trouvera dans leurs mains le drapeau de l'intégrité de la doctrine et du respect des personnes. Il n'aura fait peutêtre que jeter la semence des bons principes, mais elle lèvera en son temps, et la postérité rendra justice à qui de droit. C'est l'un de ces hommes avec qui nous avons eu l'honneur de passer quelques jours. Il est de l'école des Parisis, des Pie, des Gerbet, des Gaume, des Freppel, et des Veuillot, contemporains illustres dont il fut l'ami. Il continue leur œuvre, et s'étudie à démasquer l'erreur du libéralisme, et à la traquer partout où il la rencontre. Quand on combat l'erreur de son temps, on s'expose à donner ou à recevoir des coups cruels, mais il faut bien s'y résigner, si on ne veut pas briser sa plume et se condamner au silence.

Mgr Justin Fèvre est né à Riaucourt, Haute-Marne, en 1829 ; ordonné prêtre en 1853, il fut nommé vicaire à Wassy, et l'année suivante, curé de Louze, doyenné de Montiérender, paroisse de sept cents âmes où il exerce le ministère depuis près de quarante ans.

Hier, conférence ecclésiastique chez un curé voisin, à trois lieues d'ici. Nous devions y aller à la mode du pays, à pied. Heureusement qu'une averse providentielle nous empêcha de partir ; le temps revint au beau, et nous pûmes trouver une voiture à un seul siège pour Mgr Fèvre

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et ses deux hôtes. Lorsque nous arrivâmes, la conférence en était rendue au dîner que nous prîmes en compagnie d'une douzaine de confrères. Tous étaient joyeux, se plaisaient à badiner ; on aurait pu se croire dans un concours au Canada. Ils paraissaient heureux de la présence de Canadiens au milieu d'eux; l'un surtout, plus jeune, était émerveillé d'avoir devant lui des curés authentiques de ce pa^^s découvert par Jacques-Cartier il y a près de quatre cents ans. A tout prix il voulait nous amener chez lui, et nous poursuivait de ses obséquiosités. Les autres confrères nous firent aussi d'aimables invitations que nous fûmes obligés de décliner, car le voyageur est une espèce de Juif errant qui ne peut s'arrêter, et qui n'arrive que pour partir. Mais nous avons été heureux et honorés de nous trouver dans une réunion de prêtres français. Nous avons parlé de nos deux patries d'Europe et d'Amérique. On discuta plusieurs questions théologiques, pendant de la conférence. Tous paraissaient porter une grande déférence à Mgr Fèvre et l'estimer pour ses qualités sociales et ses grands travaux historiques.

Pour connaître l'état des esprits en France, il faut pénétrer dans les districts ruraux, s'asseoir au foyer des familles. Notre promenade dans la Haute-Marne nous a fait voir toute vive la plaie de l'indifférence en religion qui blesse au cœur notre mère-patrie. Dans le brouhaha des villes on ne peut comme dans la tranquillité des campagnes, constater l'affaiblissement des pratiques religieuses. La France se paganise. S'il est encore de bon ton de confier les enfants aux prêtres pour la première communion et la confirmation, il est de mode de les émanciper ensuite. D'ailleurs l'intérêt vient à la rescousse des passions ; car le Gouvernement réserve ses faveurs aux libres-penseurs. Le paroissien de Mgr Fèvre qui nous a conduits à Montiérender pour y prendre le train, respecte son curé et la religion, mais il ne va pas à l'église parce qu'il craindrait d'être dénoncé par le Gouvernement. Par déférence il ne voulut rien accepter pour son voyage.

Dans les villes, c'est pénible de voir les fabriques et les

magasins ouverts le dimanche ; ce l'est encore davantage de constater que le paysan qui vit en contact plus direct avec la Providence, après avoir peiné toute la semaine, reste attaché à la glèbe le jour du Seigneur.

On va à l'école neutre ; on n'assiste pas aux instructions du prêtre; on lit un journal rédigé dans les idées du jour. Ce qu'on peut apprendre de moins mal c'est que la place du prêtre est dans la sacristie ; qu'il n'a pas de leçons à faire ni d'obligations à imposer à ceux qui n'en veulent pas ; qu'il ne doit jamais gêner la liberté individuelle mais être à la disposition du Gouvernement dont il est le fonctionnaire. A cette condition, on respectera son caractère, et sa position sociale dans le monde. Que de préjugés ! C'est de l'essence du libéralisme de sembler prendre la part de l'Éghse pour mieux la combattre, et de ses ministres pour détruire leur mission divine.

Le culte extérieur souffre nécessairement du petit nombre de catholiques pratiquants, et de sa dépendance du Gouvernement. Conçoit-on les tracasseries de toutes sortes et les difficultés qu'ont à subir les pauvres curés de la part des ministres francs-maçons, lorsqu'il s'agit de constructions et de réparations d'églises ou de presbytères. Dans le fait, les édifices religieux tombent de vétusté et que les églises sont pauvres ! A Montiérender le tonnerre est tombé sur le clocher qui a besoin de réparation ; le curé en a fait la demande au Président lors de son passage ; il espère obtenir quelque chose, mais parce que l'église est un monument historique ; elle remonte au temps des moines qui ont changé les marécages de ces contrées en champs fertiles. Quelquefois dans les presbytères, les croisées sont brisées, les portes n'ont pas de serrures et ferment avec des bouts de cordes. J'ai dit quelque part la messe sur un autel qui n'avait pas une grande nappe, mais deux espèces de serviettes sur l'autel ; ailleurs il n'y avait pas de canons d'autel.

La France se suicide ; l'irréligion a rendu ses foyers déserts. La Révolution a appelé tous les enfants au partage des biens ; on ne veut pas diviser le patrimoine des ancêtres ; et la conscience ne faisant pas contre-pieds aux intérêts matériels, on n'appelle à s'asseoir au foyer de la

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famille qu'un ou deux héritiers. A Louze, je sortis dans le village ; il me fit l'efîet d'un cimetière, tellement tout me paraissait mort. Pas d'enfants qui crient et s'amusent, mais un enfant isolé qui sort d'une maison à la manière d'une grande personne.

Il semble que tout ce monde est honteux et courbé vers la terre. Un curé me disait : « J'ai l'une des bonnes paroisses du diocèse avec plus de mille âmes. Il y a deux ans, j'ai fait un baptême, et l'année dernière, deux )>. A Montiérender nous rencontrâmes deux Frères qui ont un collège dans ce chef-lieu. Ils paraissent découragés de l'état de la France, et, avec un triste sourire, nous donnaient rendez-vous au Canada, si les choses devenaient désespérées dans leur patrie.

Espérons que nous ne resterons pas sous le coup de ces pénibles impressions, et qu'un voyage en Bretagne nous mettra plus d'espérance au cœur.

Strasbourg, 16 juin. — Strasbourg, ancienne capitale de l'Alsace, est à une heure du Rhin. Sa cathédrale est un monument des âges de foi. C'est dans cette cathédrale, au fond de la nef latérale de gauche, que s'élève la plus célèbre horloge du monde ; elle remonte au temps de Charlemagne. Maître Josias en fut l'architecte, mais il dut prêter serment de nejamais enconstruire une autre. Elle fut remise à neuf dans notre siècle. Personne ne passe par Strasbourg sans aller la voir et l'entendre.

Lorsque nous arrivâmes sur l'heure du midi, il y avait foule.

Tout à coup on entend comme le bruit d'un mécanisme qui tombe ; et, tout aussitôt, un ange donne le signal par un coup de marteau sur un timbre. D'abord un vieillard en station sonne les quatre coups du dernier quart d'heure, et s'éloigne péniblement en passant devant la mort qui se tient impassible ; à sa place vient se poser d'un pas léger un enfant qui sonnera le premier quart d'heure ; à la demi-heure, ce sera le tour d'un jeune homme, que suivra un homme dans la force de l'âge. En même temps un ange retourne gravement un sablier

tandis que la mort frappe les douze coups du midi.

Tout au-dessus, à demi-hauteur de la voûte, Notre-Seigneur, debout, de sa main levée bénit chacun des douze apôtres à mesure qu'ils passent devant lui en s'inclinant. ^ Alors un coq, placé sur une colonne, commence à battre des ailes : sa aor^e se confie, et une voix sonore réveille par trois fois les échos du saint lieu.

Le système de la sonnerie frappe davantage, mais il est loin d'être aussi ingénieux que celui du cadran où les cal-

Cathédrale de Strasbourg. Horloge astronomique.

culs les plus compliqués se donnent rendez-vous. On y voit d'abord marqués les minutes, les heures, les semaines, les mois, et les fêtes de l'année, même les fêtes mobiles comme Pâques qui change de date tous les ans. Il a fallu tout prévoir et organiser le mécanisme pour cent ans d'avance, de manière qu'en montant l'horloge au premier de l'an nouveau, tout se mette à sa place et arrive à point. Le système planétaire est encore plus surprenant. Le soleil est fixe au centre ; la terre et les princi-

DE WŒRISHOFEN A PARIS

pales planètes exécutent leur révolution autour du roi des astres ; la lune nous apparaît de la grandeur que l'œil nous la montre au firmament ; elle accomplit son mouvement rotatoire autour de la terre ; elle a un hémisphère peint en blanc tandis que l'autre est en noir, pour qu'on puisse la suivre dans toutes ses phases ; la position qu'elle occupe par rapport au soleil sur le cadran permet de la voir dans ses différents quartiers. Il y a des pièces qu'on voit marcher, tandis que d'autres n'ont pas encore fait le tour du cercle qui les supporte.

Cologne. La Cathédrale.

De Strasbourg, nous allons à Mayence, ville rhénane, où nous passons la nuit. Nous visitons la célèbre cathédrale qui est d'une construction imposante, mais un peu lourde. Mayence est la ville qui nous a paru la plus américaine de toutes celles que nous avons vues en dehors de l'Angleterre.

On va de Mayence à Cologne en descendant le Rhin en bateau, ou en chemin de fer par l'une des deux voies qui longent le fleuve. Nous prenons celle de gauche. Souvent nous entrons dans des tunnels pour couper des caps qui avancent vers la rive. Sur tout le parcours nous vo3^ons, sur le flanc des montagnes, des prairies, des champs qui s'élèvent en étagères, et sont couverts d'une riche moisson. Les grains commencent déjà à mûrir, car par ici, suivant la coutume des pays du nord de l'Eu-

Cologne. La Cathédrale (intérieur).

rope, on sème du grain d'automne. Nous saluons, en passant, la statue colossale de la Germanie, dominant le pays du haut de la montagne où elle se dresse dans sa superbe grandeur.

A notre arrivée à Cologne, nous ne sommes pas lents à visiter la cathédrale. Quel monument ! Son premier coup d'œil nous enlève. Je n'ai rien vu d'aussi imposant, à part les ruines du Colysée, et les Pyramides. C'est le chef-d'œuvre de l'art gothique, ce que le moyen-âge a

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produit de plus parfait et qui n'a pas été surpassé depuis. A la vue de ce portail à la fois massif et léger, qui élève avec majesté cette forêt de ciselures, flèches et clochetons se fondant dans un ensemble merveilleux, l'œil reste hésitant, et se perd dans le bleu du ciel où le codnuit la croix du clocher. L'intérieur n'est pas d'un effet moins saisissant avec sa voûte ogive, voie triomphale conduisant au tabernacle. Les vitraux peints sont d'un fmi artistique, achevé, et laisse pénétrer une lumière mystérieuse qui remplit l'âme du sentiment de la présence de Dieu.

Le dôme de Milan ne peut lui être comparé ; il y a plus grande profusion de statues, dentelles et enjoliments de toutes sortes, mais le portail et la voûte ne sont pas d'un effet aussi saisissant. Rien de comparable au fmi des détails, à la richesse, aux proportions grandioses de Saint- Pierre de Rome, mais le coup d'œil ne frappe pas d'abord, et c'est un défaut ; il faut que l'étude, le raisonnement viennent exciter notre admiration et nous faire saisir toute la sublimité de l'œuvre. Il est certain que la coupole incomparable est masquée par la partie antérieure trop allongée. Tel n'était pas le plan primitif de Michel- Ange.

Il n'en est pas ainsi de la cathédrale de Cologne. Telle elle a été conçue par le génie ; telle elle a été exécutée dans la suite des âges.

Nous avons visité le panorama national. La perfection de la représentation est étonnante. Dans cet édifice de moins de cent pieds de diamètre nous avons eu toute l'illusion d'une grande bataille. Sur le sol, c'est bien un cheval renversé que voici, et, à côté, un homme désarçonné, la tête renversée : il est mort. Voilà un cavalier qui brandit son épée -tandis que son coursier se cabre ; celui-ci dirige son arme contre son adversaire qu'il va tuer, lorsque lui-même tombe frappé. Dans la plaine, c'est un mélange confus d'hommes mourants, de malheureux blessés qui se traînent, ou sont étendus dans la poussière, de chevaux excités par l'ardeur du combat qui s'élancent dans la mêlée, d'autres qui s'écrasent en entrai-

nant dans leur chute ceux qui les montent. En levant la tête, nos regards s'arrêtent sur toute une plaine couverte de cadavres d'hommes et de chevaux gisant pêle-mêle. Mais voilà qu'au delà, dans le lointain, arrivent à pas de course, en bataillons serrés, des troupes toutes fraîches. En différents endroits des batailles partielles sont engagées, et des nuages de fumée cachent les combattants.

Des villages deviennent la proie des flammes. C'est une mêlée générale. On aperçoit des ofTiciers porter haut le drapeau ; d'autres sonnent du clairon qu'on croirait entendre à travers les cris de guerre. Aussi loin que la vue peut porter, on voit des collines, des bois remplis d'ennemis placés en embuscade, qui tirent çà et là ; et une épaisse fumée s'échappe de ces bouquets d'arbres. Audessus de nos têtes le ciel se couvre de nuages sombres et menaçants formés par toutes les fumées de la bataille. C'est triste, effrayant, et couleur de mort autour de nous.

Plus on regarde, plus la représentation se change en réalité. Il faut se recueillir pour s'assurer qu'on est installé dans une petite bâtisse ; que tout est tranquille autour de nous, et qu'il n'y a pas l'ombre d'un danger.

On montra deux autres tableaux. L'un est l'arrivée triomphale d'une flotte ; elle est saluée par les acclamations de toute une foule réunie sur les quais. Le vainqueur descend du vaisseau-amiral et donne d'abord la main aux grands de la cour qui l'attendent chapeaux bas.

Bruxelles, mardi, 21 juin. — La Belgique est le dernier pays que nous visitons avant notre retour à Paris, mais nous ne faisons que la traverser. A peine nous arrêtonsnous à Liège la manufacturière, dans Louvain l'intellectuelle, à Bruxelles, la ville à la mode de Paris. Nous ne verrons pas Anvers et ses richesses artistiques ; Malines, métropole religieuse ; Gand, aux nombreuses filatures ; Mons, aux houillères célèbres ; Bruges, autrefois centre de commerce pour le monde entier ; Ostende, renommée pour ses bains de mer. Nous sommes revenus de l'Allemagne sans emporter de l'eau de Cologne dont nous a-

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vons VU pourtant l'immense enseigne ; nous partirons de Belgique sans apporter un bonnet de Tournai ou un tapis de Bruxelles.

A Seraing, sur la Meuse, deux lieues en amont de Liège, nous avons visité les établissements de la maison Cockerill qui emploie dix mille personnes, et les cristalleries du Val Saint-Lambert. Nous avons là une idée de l'activité humaine. Le fer mélangé à des matières étrangères est jeté dans les hauts-fourneaux ; il en sort pour couler brûlant sur des dalles où il est coupé en barres de cinq à six pieds, et renvoyé dans d'autres fourneaux afm d'être débarrassé de tout alliage. Le liquide enflammé cette fois s'échappe à flots pressés des tuyaux, comme l'eau qui sort des boyaux à incendie ; on en remplit des tonneaux ou barils. Des laminoirs alors s'emparent de ces blocs en feu, les font passer entre des rouleaux de plus en plus rapprochés où ils s'allongent en se rétrécissant ; ils sont ensuite remis aux ouvriers qui leur font subir les dernières transformations avant de les livrer au commerce.

On est quelquefois effrayé à la vue du feu qui tourne en tourbillonnant autour de nous. On comprend l'activité de cette flamme lorsqu'on voit les immenses soufflets mis en jeu par une roue de quarante pieds de diamètre, les deux battants s'ouvrant avec un bruit de tonnerre, comme une poitrine géante qui se soulève et se referme avec force pour aspirer l'air qui s'engouffre dans ses vastes poumons d'acier ; il faut voir aussi les énormes marteaux et les machines qui les font mouvoir.

Au Val Saint-Lambert c'est le verre qu'on fait fondre sous l'action d'une flamme encore plus intense. On voit de toutes parts voltiger comme des étincelles ; ce sont des morceaux de verre en ébulition que les ouvriers prennent au foyer ardent,- et déposent en courant dans des moules pour les travailler, leur donner toutes les formes, et les polir. Ailleurs on taille le verre au moyen de sable qui coule sur une meule en mouvement, et sert à l'user et à le ciseler avec un art infini, le tout avec la main, mais conduite par un œil exercé et sûr.

Tant de personnes qui travaillent ! Tant d'objets en feu ! On pourrait croire qu'il y a danger et confusion.

Il n'en est rien pourtant ; et chacun, à son poste, exécute sa part d'ouvrage comme s'il était seul.

Dans ces ateliers règne une entente parfaite entre patrons et ouvriers. Les premiers s'occupent de ne jamais laisser sans ouvrage celui qui travaille ; et, au moyen de sociétés de secours mutuels, de ne pas laisser sans pain le malheureux que la maladie ou la vieillesse empêche de travailler ; les ouvriers s'attachent à leurs maîtres, prennent leurs intérêts, et assurent l'avenir de leurs familles en versant dans le trésor de la société quelques francs pris sur les épargnes de tous les jours.

Nous revenons par la Meuse. Le petit bateau ne fait que traverser d'une rive à l'autre pour toucher à tous les quais. Heureusement les arrêts ne nous retardent guère. Le capitaine-pilote, confortablement installé au milieu du bateau sur un siège élevé, comme à un bureau, est à peu près tout l'équipage. De là il conduit le gouvernail et la vapeur ; et il suffit de quelques minutes pour accoster à un quai et en partir.

De chaque côté du fleuve, c'est une suite d'usines et de manufactures ; c'est une forêt de tuyaux qui laissent échapper une noire fumée ; on dirait un incendie qui s'éteint.

A Liège revient l'honneur de l'institution de la Fête- Dieu qui est restée la fête populaire de la ville. La mission en avait été confiée à une pauvre fille, religieuse hospitalière, qui vécut au XIII® siècle. L'église Saint-Martin, dont les Socialistes ont brisé les vitraux cette année, au premier mai, est précisément l'église où la bienheureuse Julienne reçut sa mission honorable.

A Louvain, ancienne capitale brabançonne, j'ai été heureux de rencontrer un ancien confrère du Petit Séminaire de Québec, le Révérend Père Charland qui termine en ce moment un volume sur Madame sainte Anne. Il a bien voulu me servir de cicérone dans la ville. Nous sommes en pays flamand où la langue française n'est pas parlée. L'influence française s'y fait moins sentir. Aussi les habitants sont très religieux ; les enfants sont grouil-

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lants dans les rues, et ils viennent à vous en toute confiance, vous font un grand salut avec la main en lui faisant décrire une courbe, ou même des deux mains.

Louvain est surtout célèbre par son Université, la première de l'Europe au XVI^ siècle, alors qu'elle comptait jusqu'à six mille élèves." Les bâtisses ne forment pas un seul bloc imposant, mais sont distribuées dans la ville, et ne sont pas à la hauteur de l'enseignement qu'on y donne.

Bruxelles est la capitale du nouveau royaume de Belgique, comme elle l'avait été du Brabant et des Pays- Bas, bien qu'elle n'ait jamais été le siège d'un évêché. En 1815, le traité de Vienne avait uni la Belgique à la Hollande pour former le royaume des Pays-Bas. La révolte de 1830 brisa cette union, et la Belgique devint un royaume séparé sous le protectorat des nations. Le premier roi fut Léopold I de Saxe-Cobourg-Gotha. Son fils, Leopold II, lui succéda en 1865. Il mourut en décembre 1909 et laissa le trône au fils du comte de Flandre, Albert I. La Belgique est entrée dans une ère de prospérité extraordinaire qui se continue toujours, et pas un pays au monde, en proportion de la grandeur de son territorie, n'a une population plus dense ni des manufactures plus nombreuses.

Le Palais de Justice est le plus grand monument de notre siècle ; il occupe plus de superficie que Saint-Pierre de Rome. L'architecte, épuisé par les veilles et les calculs, ne put terminer son œuvre ; un matin, on le surprit sur son ouvrage, après une nuit sans sommeil, alors qu'il pensait n'avoir pris que quelques heures sur la soirée.

Ici, comme à Louvain, on s'est servi des anciens remparts qui ne sont plus d'aucune utilité pour la défense de la ville, afin d'en faire un magnifique boulevard. De chaque côté sont des trottoirs pour les piétons qui ont encore un troisième chemin au milieu ; les voitures circulent dans deux larges avenues ; sur une autre caracolent des hommes à cheval ; les tramways ont aussi leur voie double ; et tous ces chemins et les rangées d'arbres qui les séparent, font le tour de la ville.

L'église Sainte-Gudule est célèbre par son architecture, et, encore davantage, par la chapelle du Saint-Sacrementdu-Miracle. C'était au quatorzième siècle ; un Juif, du nom de Jonathas, se fit apporter, par un autre Juif, moyennant salaire, des hosties consacrées que lui et ses coreligionnaires se plurent à profaner. Mais voilà que sous les couteaux et les poignards sacrilèges s'échappe un sang miraculeux. On reste stupéfait et les hosties sont remises aux prêtres. Ce sont les mêmes hosties ensanglantées qu'on possède encore aujourd'hui, et qu'on offre à l'adoration des fidèles ; et, c'est en réparation, qu'on a étabh la confrérie des Saintes-Hosties-Poignardées.

Non loin d'ici est le village à jamais célèbre de Waterloo. C'est là qu'est venu s'abattre l'Aigle impérial. Longtemps il plana au dessus des peuples de l'Europe, tombant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre pour en faire sa proie ; les nations se liguèrent et se mirent à sa poursuite ; l'oiseau puissant fut blessé et relégué sur une île de la Méditerranée ; mais il s'échappa bientôt de sa prison, et déployant ses larges ailes, apparut aux peuples effrayés ; tous s'unirent de nouveau pour lui faire la chasse ; leur meute le relança jusque dans les champs de Waterloo où il succomba pour ne plus se relever. On en confia la garde à l'Angleterre qui donna pour cage à l'aigle malheureux une île perdue dans le Grand Océan où il s'éteignit d'inanition et de dépit.

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