CHAPITRE PREMIER
Traversée de l'Océan : gros temps en mer ; dimanche en mer ; méridien de Greenwich ; course du navire ; sacs de nialle. — Londres : wagons par compartiments ; abbaye de Westminster ; édifices parlementaires ; cathédrale de Saint-Paul ; encombrement de voitures ; illusions ; tour de Londres ; établissement de Madame Tussaud. — La Manche. — Rouen : édifices gothiques ; cicérone ; état des esprits ; au marché.
BORD du Parisian, dimanche, 4 octobre 1891. — Nous voici donc à bord du vapeur transatlantique qui doit nous conduire dans les pays d'outre-mer. Le Parisian tranquillement détache sa masse énorme des quais de la compagnie Allan, et semble un moment s'attacher aux deux rives du Saint-Laurent, comme pour s'attarder dans un dernier adieu. Plus lentement encore, nos cœurs s'arrachent à ce sol qui nous a vus naître et grandir, où vivent nos parents et amis, et qui recouvre la cendre de nos ancêtres.
Mais les chants d'adieu ont cessé de se faire entendre, le canon a grondé, et le puissant navire s'avance majestueux à travers les ondes du grand fleuve.
Malgré la tristesse insurmontable de l'heure de la
séparation, j'éprouve du bonheur. Depuis nombre d'an-
ées, j'ai au cœur un désir que les obstacles n'ont fait
qu'accroître, et je vais le réaliser. Il me sera donné de voir Rome, ses sanctuaires, ses monuments à jamais célèbres, et surtout de contempler de mes yeux le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Auprès de pareils bonheurs, que sont les sacrifices que Ton peut s'imposer I
Nous sommes deux compagnons de voyage, deux amis intimes, nés sous le même ciel de la Malbaie. Nous ne nous attendions guère, M. l'abbé Lapointe et moi, d'entreprendre le pèlerinage de la Ville Éternelle. Grâces en soient rendues à la Providence qui nous a ménagé cette précieuse faveur !
5 octobre. — Dans ces palais flottants qui relient les deux mondes, nous conservons l'illusion de la terre. La proue du navire fend sans secousse ni résistance les eaux du Saint-Laurent, et longtemps il nous est permis de croire que nous sommes dans le port. Au golfe, l'onde plus pesante commence à soulever le nouveau monstre marin qui la sillonne, en attendant que l'océan l'agite en tous sens.
Ainsi en est-il de la vie. Le départ, c'est l'enfance, âge heureux où les passions sont ensevelies au fond de l'âme ; vient ensuite la jeunesse avec ses tempêtes qui l'ébranlent fortement ; puis les vagues se font grosses comme des montagnes dans cet abîme insondable qu'est le cœur humain.
Cependant les plus grands dangers ne sont pas sur la haute mer, mais dans les ondes tranquilles du beau fleuve, où sont cachés de nombreux récifs, des bancs de sable, occasion toujours renaissante de tristes naufrages. De même les premières années sont l'âge critique de la vie. Bien souvent, hélas I l'innocence va sombrer misérablement sur une parole perfide dite à fleur d'amitié, sur un scandale trompeur. Aussi, faut-il à la vertu, pour franchir la passe dangereuse de l'adolescence, un guide sûr et vigilant. Elle le trouvera dans la vigilance attentive d'une mère chrétienne, dans la surveillance éclairée de maîtres pieux et dévoués. Les
tempêtes de l'âge mur, qui semblent vouloir bouleverser jusqu'au plus intime de l'être, pourront ensuite l'assaillir ; ne craignez pas, le danger est plus apparent que réel ; le caractère a été fortement trempé ; il est en état de résister à toutes les secousses,.
6 octobre. — La mer a exigé son tribut. Sur les six heures du soir nous étions tous confortablement assis autour de tables bien servies, lorsque sur la figure de plusieurs convives apparurent de sinistres présages. Je m'aperçus moi-même que l'appétit me laissait ; je ressentis un certain malaise au cœur et une lourdeur à la tête. C'était le terrible mal de mer qui faisait son apparition à l'entrée du golfe. J'avoue que je fus l'un des premiers à en subir les funestes atteintes. Voilà un convive qui se lève et s'éloigne discrètement, puis un autre et un troisième et les rangs commencèrent à s'éclaircir. Je dus subir l'entraînement.
7 octobre. — La mer est belle, et son calme se reflète sur la figure des passagers. On jouit de se trouver bien portant, les peines de la veille sont oubliées.
Voilà que nous prenons l'océan, et, pendant plusieurs jours, nous n'aurons plus devant les yeux que l'immensité des eaux et des cieux. Partout et toujours nous sommes entre les mains de la Providence, mais il semble que maintenant notre vie va en dépendre davantage. Une vague peut nous engloutir, une étincelle peut allumer l'incendie qui réduira en cendres le vaisseau qui nous porte ; et toutes ces personnes que la destinée a réunies un jour, deviennent la proie des oiseaux aquatiques et des monstres marins qui suivent le navire. Et si pareil malheur doit nous arriver, qui s'en doute seulement ?
9 octobre. — Depuis deux jours on aurait pu appliquer aux passagers du Parisian ce que le bon La Fontaine
dit des animaux malades de la peste : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ». Sans avoir essuyé une véritable tempête, nous avons eu un rude temps, et nombreuses ont été parmi nous les victimes du mal de mer. La plupart ne quittent plus leurs chambres. On paraît traîner une existence misérable, sans goût pour la vie, et surtout pour les voyages lointains. Les amis se rencontrent et se reconnaissent à peine. L'égoïsme règne en maître, c'est le home sweet home qui fait l'objet de tous les regrets et de tous les vœux. Les jours qui nous séparent de l'arrivée paraissent infranchissables, et nous ne pouvons croire que nos pieds reposeront de nouveau sur un sol bien affermi.
La nuit, c'est affreux. Renfermé dans les flancs du navire que la mer bat de toutes parts, en vain cherchet-on à oublier, dans un sommeil réparateur, les maux et les sollicitudes de l'heure présente. Toujours le même bruit sourd et lugubre, venant du fond de l'abîme, s'unit au frémissement monotone de l'hélice qui ébranle le vaisseau. Un moment, je crus que la coque de fer avait cédé sous l'effort de la tempête, et que la mer nous envahissait par l'ouverture restée béante. Les scènes affreuses d'un naufrage vont donc se renouveler, et c'est nous qui en serons les victimes. Et nos parents, nos amis, quelle douleur lorsqu'ils apprendront l'affreuse nouvelle !
Heureusement que le Parisian n'en continue pas moins sa marche pénible mais sûre à travers les flots courroucés.
Nous avons fait la rencontre d'un steamer de la ligne Dominion, Qu'il nous parut petit et fragile ! Un moment il apparaissait sur le sommet d'une vague pour disparaître ensuite, et ne plus laisser apercevoir que le haut de ses mâts. Bientôt on vit à l'arrière s'élever et s'abaisser un pavillon ; notre vaisseau s'empressa de rendre le salut maritime ; pour ma part, j'aurais été moins surpris d'entendre gronder sur les eaux le canon d'alarme que de voir cet échange de pohtesses. Puis le vaisseau
étranger s'éloigna de toute la vitesse des deux navires, se perdit à l'horizon, et l'on ne vit plus rien que les cimes ondulées des vagues écumantes.
Tout le temps de la tempête, je luttai contre le mal de mer, m'efîorçant surtout de me tenir sur le pont. Mais en pareille circonstance, quitter sa chambre est une affaire d'état. Le mal vous tient comme cloué sur votre lit, et si vous voulez en descendre, le mouvement du bateau, qui vous jette de côté et d'autre, trouble les battements du cœur et vous force à remettre la tête sur l'oreiller. Cependant en m'y prenant à plusieurs reprises, mettant un vêtement, puis me couchant quelques instants avant de passer à un autre article de la toilette, je parvenais à compléter un accoutrement quelconque. Alors, les cheveux en désordre sous ma casquette de voyage, le cou caché sous le collet relevé de mon paletot, la figure pâle et abattue, je me hâtais de traverser la salle à manger presque déserte, et de monter sur le pont. Là, bien souvent, à la tombée de la nuit, j'ai passé des heures solitaires. Les pieds enveloppés dans une épaisse couverture, un manteau sur les épaules, je restais immobile, comme plongé dans la contemplation du spectacle qui s'ofïrait à mes regards. Et je ne retournais à ma chambre que lorsque les ténèbres s'étaient épaissies sur les flots et que l'on n'entendait plus que le bruit des vagues et le sifflement du vent dans les cordages.
10 octobre, — Depuis hier, chacun se remet sur pied. Des figures, inconnues jusqu'ici, font leur apparition. On s'accoutume au mouvement du bateau, et tel qui, à la première secousse, a capitulé devant le mal de mer, maintenant en sûreté sur le plan incliné du navire, aime à se sentir bercé par le tangage du vaisseau. Dans le salon qu'éclaire la vive lumière de l'électricité, on commence à se réunir par groupes et à se livrer aux charmes de la conversation.
Auprès de moi est un ministre de la Haute Église d'Angleterre. Le jour du départ, revêtu du surplis, il présidait à l'office du dimanche. Il paraît remplir de
bonne foi les devoirs de son ministère. Que de bien ne ferait-il pas, s'il avait le bonheur de connaître la vraie religion ! Pourquoi faut-il que tous les hommes ne professent pas la même doctrine, et que tous les cœurs généreux, capables de se dévouer pour le salut de leurs frères, ne marchent pas sous la même bannière ! Quelle responsabilité pèse sur ces chefs impies qui ont déchiré le sein de l'Église, sur l'infâme Henri VIII qui entraîna son pays dans le schisme, sur la cruelle Elisabeth qui consolida l'œuvre sacrilège par l'intrigue et le meurtre 1
Lundi, 12 octobre. — Samedi, le baromètre annonçait une tempête, et nous l'avons eue hier. Sur la mer, le dimanche est la journée triste entre toutes. Il ne se distingue pas des autres jours de la semaine; c'est le même repos monotone, le même bruit sourd de l'océan ; c'est toujours le même horizon sans montagne, sans variété, qui borne la vue sans la reposer, tandis que sur la terre ferme régnent la vie et le bonheur. De toutes parts on se dirige vers l'église paroissiale. Parents, amis, connaissances, heureux de se rencontrer, se disent les nouvelles des six derniers jours ; c'est toute une population qui devient comme une grande famille. Puis viennent les cérémonies de l'église, les chants pieux, les prières ferventes, qui font du dimanche une journée du paradis. Le onze octobre, sur le Parisian, ne se distingua des autres que par la mélancolie qui régna à bord. La mer se faisait toujours plus grosse et le navire s'y enfonçait avec une violence telle que la vague brisée, s'élevant dans les airs, venait frapper le pont supérieur et rejaillissait sur toute la longueur du vaisseau. A peine pouvions-nous, en nous cramponnant aux objets sous la main, nous tenir sur le pont, tellement nous étions entraînés par la pente presque verticale du steamer.
Ce matin, huit jours après notre départ, nous avons été réveillés par le cri strident de la vapeur. Nous sommes à Moville, en Irlande, et on appelle le pilote qui
doit nous conduire, à travers le canal du Nord et la mer d'Irlande, jusqu'à Liverpool.
Le temps est beau et le calme s'est fait sur la mer. D'ailleurs nous sommes protégés par les côtes d'Irlande et d'Ecosse, et le navire reprend son empire sur les eaux. Nos maux sont donc terminés, et ils sont oubliés en même temps. Ainsi va la vie ; heureusement, car autrement elle deviendrait par trop pénible. Les joies sans mélange sont si rares, si elles existent sur notre pauvre terre ! et ce n'est que goutte à goutte qu'il nous est permis de boire à la coupe du bonheur. Maintenant que nous n'avons plus à craindre la mer ni le mal de mer, il nous est permis d'admirer et de jouir tout à notre aise. Qu'il est beau de traverser dans de véritables palais, avec tout le confort dont notre siècle est si prodigue, cet océan de près de mille lieues, que la main puissante du Créateur a jeté entre deux mondes, et qui pendant tant de siècles a été réputé infranchissable !
Il est trois heures, et ce soir nous foulerons le sol de la fière Albion ; il est trois heures, mais au Canada, d'où nous partons, il n'est pas encore midi, car nous allons vers l'Orient, à l'encontre de la marche apparente du soleil, et chaque jour doit être nécessairement plus court que le précédent. En effet, si nous partions avec le soleil au-dessus de nos têtes, et avancions sur la plaine liquide avec la même vitesse que l'astre du jour parcourt les espaces, mais en sens inverse, après douze heures de marche ses rayons tomberaient déjà verticalement sur nous, puis une nouvelle course de douze heures nous ramènerait dans la même position. Nous aurions assisté deux fois au coucher du soleil, tandis qu'en réalité un seul jour aurait lui sur le monde. Toute l'intrigue d'un roman de Jules Verne repose sur ce problème, facile d'ailleurs à résoudre. Un Anglais, un peu excentrique, engage toute sa fortune dans un pari : il fera le tour du monde en quatre-vingts jours. En dépit de sa bonne volonté et de tous ses calculs, de tels obstacles entravent sa marche, qu'il n'arrive que 1q
lendemain du jour fixé. Renfermé dans ses appartements, il déplore la perte de ses biens et se désespère, lorsque des coups redoublés frappés à sa porte le font sortir de ses sombres pensées. C'est un messager qui arrive en toute hâte et l'avertit que toute la population est réunie, qu'on l'attend avec impatience pour l'acclamer. Notre homme avait gagné un jour dans ses pérégrinations. Il arrivait à temps pour recevoir les ovations de la foule enthousiaste et doubler sa fortune.
Au contraire, si quelqu'un allait dans la direction du soleil avec la vitesse de cet astre, l'heure cesserait de changer pour lui, et, afm de la connaître dans tous les lieux qu'il parcourrait, il n'aurait qu'à arrêter sa montre au départ. Tout le long du voyage le soleil garderait pour lui la même position au firmament, tandis que le reste des humains, stationnaires sur le globe terrestre qui les emporte dans l'espace, le verrait se lever à l'Orient et descendre à l'Occident. Suivant donc le point qu'un pays occupe sous la calotte des cieux, il a son heure propre, déterminée par son méridien. Celui de l'Angleterre passe par Greenwich, près de Londres, et, lorsqu'il est midi à l'observatoire, il est midi par convention dans tout le Royaume-Uni, bien qu'il ne le soit pas encore dans la partie placée à l'Occident, et qu'il le dépasse à l'Orient. Connaissant le nombre de degrés qui séparent un pays d'un autre, on peut facilement calculer la différence dans leurs heures. Puisque le soleil fait le tour de la terre en un jour, il parcourt donc 15^ à l'heure. A Québec, nous sommes à 71^ à l'ouest du méridien de Greenwich, d'où une différence de quatre heures et trois quarts. Rome est sur le treizième et Jérusalem sur le trente-cinquième degré de longitude orientale. Eh bien ! à Jérusalem il est déjà midi, tandis que dans notre paisible capitale provinciale, on jouit encore des douceurs du sommeil.
Jour par jour, en mer on affiche sur une pancarte la longitude, lalatitude, ainsi que le nombre de milles parcourus. Terminons la traversée de l'Océan par ce tableau qui sera peut-être d'un certain intérêt pour quelques-uns.