COURSE DU STEAMER PARISIAN DE QUÉBEC A LIVERPOOL
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Long.
Milles.
5 oct., Lun.
Mar.
Mer.
' Jeu.
Ven.
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' Lun.
Total :
13 octobre. — Enfin, le bruit de l'hélice, qui n'a cessé de se faire entendre depuis notre départ de Québec, ne frappe plus nos oreilles. C'est hier que le Parisian jetait l'ancre dans le port de Liverpool. Autour de ses docks immenses sont disposées des milliers de lumières, qui ressemblent à des étoiles scintillantes et nous apparaissent comme autant d'yeux brillants, qui nous regardent fixement dans les ténèbres. De temps en temps quelques-unes se mettent en mouvement : c'est un navire qui s'éloigne du rivage. Il règne d'ailleurs un va-et-vient continuel de vaisseaux qui partent pour toutes les parties du monde ou qui en arrivent. Liverpool est l'un des ports de mer les plus fréquentés du monde.
Un petit bateau à vapeur venant chercher la malle et les passagers, accoste bientôt le Parisian. C'est d'abord le tour des malles de Sa Majesté ; et, pendant une demi-heure, plus de dix hommes s'empressent de transporter, au pas de course, quantité de paniers et de sacs remplis de journaux, lettres et paquets de toutes sortes. Avant d'assister à pareille opération, on ne conçoit pas tout ce que peut contenir une seule malle du Canada. Et dans cet amas de correspondances, pensai-je, combien peu d'idées neuves peut-être et de pensées salutaires 1
A onze heures, le même soir, nous sommes déjà, mon compagnon et moi, installés dans le train rapide de Londres, et la vapeur nous emporte avec une vitesse vertigineuse. Les wagons à compartiments nous paraissent tout d'abord détestables. Mis sous clef avec des personnes quelconques, nous n'avons pour toute protection que les signaux d'alarme. A la gare seulement, un employé ouvre la portière pour demander votre billet, et ce sont là les seuls rapports que vous avez avec les officiers chargés de veiller à la sûreté et au bienêtre des voyageurs. Maintenant, que le froid vous gagne, que des personnes malintentionnées vous attaquent, il vous faut endurer votre sort en patience. De fait, la mauvaise fortune nous met justement face à face avec un jeune homme, bien mis d'ailleurs, en train de vider un flacon d'eau-de-vie. Si, en perdant l'équilibre, il croit nous avoir touchés, immédiatement le beg your pardon est sur ses lèvres, mais en même temps, ne soupçonnant que pas nous pouvions le comprendre, il constatait avec un compagnon que nous paraissions venir de loin, et que nous devions être full of inoney.
Cependant, nous dévorons l'espace, et dans cinq heures nous traversons l'Angleterre dans sa largeur ; nous étions à Londres, et un cocher nous conduisait au First Avenue Hôtel.
Pour l'Américain, l'arrivée sur le vieux continent est toute une révélation. Les monuments qu'il visite le rejettent à plusieurs siècles en arrière, à ces temps dont il a étudié l'histoire dans ses livres classiques.
A l'abbaye de Westminster, cette nécropole des grandeurs humaines, où d'abord nous dirigeons nos pas, nous sommes entourés de ces souvenirs d'un autre âge. Nous les foulons aux pieds, ils sont suspendus au-dessus de nos têtes, et nous les coudoyons de toutes parts. A tout instant, il faudrait nous arrêter pour examiner
plus attentivement, et nous laisser aller aux réflexions qui se pressent dans notre esprit.
A l'endroit où nous sommes, un roi saxon éleva en 616 une église et un couvent de Bénédictins, qui prit le nom de Westrdinster (monastère de l'Ouest). Détruit par les Danois, il fut relevé de ses ruines au XP siècle. L'abbaye de Westminster, avec ses tombeaux de familles illustres et d'hommes célèbres, est regardée par les anglais comme un monument national : un tombeau dans cet ancien couvent transformé en temple protestant, est le plus grand honneur que l'Angleterre puisse accorder à ses enfants. On y remarque surtout la chapelle de Henri VII, chef de la famille des Tudors. Les stalles, dont chacune appartient à un chevalier de l'Ordre du Bain, sont d'un travail artistique achevé ; la voûte disparaît sous les ornements, et l'œil est ébloui à la vue de ce chef-d'œuvre d'architecture du moyen-âge. Mais combien le cœur est plus tendrement ému lorsqu'on monte à la chapelle de saint Edouard le Confesseur, et qu'on se jette à genoux au milieu des personnes qui entourent déjà la balustrade ! On ne manque pas de prier le ciel pour la conversion de ce peuple qui eut pour roi le saint dont le corps repose ici-même. Il est vraiment touchant d'admirer la foi, avec laquelle chacun approche de sa dépouille mortelle des chapelets, crucifix et autres objets de piété, lorsqu'on songe surtout que toutes ces démonstrations de la piété ont lieu en Angleterre, et dans le principal sanctuaire de l'erreur.
Tout près de l'abbaye de Westminster, sur les bords de la Tamise, s'élève dans le style gothique le plus pur, le superbe palais du Parlement. Sa construction remonte à 1840 et elle a coûté soixante et quinze millions de francs. Malheureusement, l'entrée en est interdite aux visiteurs depuis les deux explosions de dynamite de 1885.
Nous terminons notre journée par la visite de la cathédrale de Saint-Paul, l'édifice le plus remarquable de Londres. Bâtie après le célèbre incendie de 1666, sur le plan de Saint-Pierre de Rome, elle est le plus grand
temple du monde entier, après la basilique Vaticane. La nef a près de cinq cents pieds de longueur, et l'on monte par plus de six cents degrés jusqu'à la boule de la lanterne, qui peut contenir cinq à six personnes. Mais dans l'immense enceinte de ces quatre murs, où l'on ne voit que des monuments élevés à la gloire des grands hommes, rien ne parle au cœur, tandis que, dans la plus modeste de ses églises catholiques, tout nous révèle l'amour de Dieu pour les hommes et les grands mystères de l'espérance chrétienne.
On conçoit quel brouhaha inconcevable règne dans la ville aux cinq millions d'habitants. A l'angle de plusieurs rues, les voitures arrivent tellement pressées au milieu des piétons qui se bousculent, qu'un homme de police doit se tenir en plein milieu du chemin, pour donner à chacune sa direction, et les arrêter s'il y a encombrement. Et ces omnibus et tramways, qu'on aperçoit à de si rares intervalles dans nos rues de Québec, et si peu remplis, ici se succèdent presque sans interruption, et sur l'impériale comme à l'intérieur, les bancs sont couverts de personnes affairées.
Pour revenir de Saint-Paul, nous prenons un cab, voiture particulière au pays et la plus à la mode. Placé en équilibre entre deux roues, ce cabriolet pèse à peine sur le dos du cheval. Le cocher est placé en arrière sur un siège élevé qui lui permet de voir par-dessus la voiture. Les guides tombent d'en haut sur le cheval qui paraît conduit par une main invisible. Une ouverture pratiquée dans la capote, nous permet de lui transmettre nos ordres, tandis que lui-même, au moyen d'un mécanisme, peut abaisser devant nous un vitrail qui nous met à l'abri de la pluie et des vents. Malheur au voyageur imprudent qui s'aviserait, à ce momentlà, de mettre la tête en dehors, il se trouverait pris comme au piège. Nous avançons rapidement, sans rien devant nous pour boucher la vue, allant à droite, à gauche, comme par enchantement, sans que la rencontre d'un si grand nombre.de voitures retarde en rien notre
marche. Nous arrivons bientôt en face de notre hôtel ; aussitôt la portière s'ouvre, grâce à un gamin accouru pour la circonstance. Nous avons a peine mis le pied sur le seuil de l'hôtel que les portes, tirées par un serviteur en faction, s'entr'ouvrent comme d'elles-mêmes.
Quant au cocher, c'est un personnage, avec chapeau à haute forme, et c'est de son siège qu'il reçoit le salaire que lui apporte un obligeant laquais.
Inutile d'ajouter que ces gens, aux prévenances intéressées, ne prétendent pas imposer leurs services pour vos beaux yeux, et, si vous retardez à leur offrir le pourboire attendu, vous les voyez qui tournent autour de vous, vont, viennent, se donnent un air empressé, et ne vous quittent pas que vous ne soyez revenu de votre distraction. Aussi faut-il souvent dénouer les cordons de sa bourse, pour récompenser en espèces sonnantes tout ce menu peuple.
Aujourd'hui tout semble tourner autour de moi : et les murs de l'abbaye de Westminster, et la massive cathédrale de Saint-Paul, comme aussi l'hôtel où nous avons établi nos pénates. Ce sont le tangage et le roulis du Parisian qui se font encore sentir, et agissent sur le système nerveux. C'est une illusion ; elle nous fait songer à celles du monde. L'enfance voit comme dans un mirage les plaisirs de la jeunesse ; celle-ci se nourrit des projets d'avenir de l'âge mûr, et les vieillards se font encore des rêves chimériques, lorsque la réalité de la mort vient les surprendre. Funestes illusions, vous êtes l'aliment qui nourrissez trop souvent le cœur et l'esprit des mortels !
14 octobre 1891. La tour de Londres, cette vieille forteresse dont une partie remonte à Guillaume le Conquérant, fut transformée plus tard en prison d'État ; maintenant elle sert d'arsenal. Pour la visiter, chacun doit entrer dans le courant déjà formé par le flot des visiteurs et le suivre, sans qu'il lui soit possible de revenir
sur ses pas, tellement grande est la foule qui se presse.
On pénètre d'abord dans la salle des Joyaux de la Couronne, où l'on peut admirer la couronne de la reine Victoria, chef-d'œuvre d'orfèvrerie, ornée de près de trois mille diamants, et estimée à trois millions de francs.
Dans la salle des Armures anciennes, vingt-deux cavaliers et grand nombre de fantassins, de grandeur naturelle, et armés de pied en cap, sont rangés suivant l'ordre chronologique, afm d'olïrir un tableau fidèle des costumes militaires depuis le XIII^ siècle. A la vue d'armures si pesantes, on est étonné de la force des guerriers qui s'en servaient. C'est bardé de fer qu'on allait autrefois à la guerre. Combien peu des hommes d'aujourd'hui pourraient supporter pareil poids dans les combats î
De même, les monuments des âges passés ne ressemblent guère à ceux des temps présents ; c'est qu'on travaillait alors pour l'avenir, tandis que maintenant on veut jouir en son vivant du fruit de ses travaux. Le premier coup d'œil éblouit dans les édifices remarquables du jour. En présence des chefs-d'œuvre légués par les siècles, l'imagination n'est pas toujours aussi vivement frappée, mais notre admiration augmente à mesure qu'on examine davantage, et qu'on se rend mieux compte du fini des détails, et de la profusion des richesses répandues même en des endroits où elles ne paraissent pas, mais où l'exige la perfection de l'art.
De la tour de Londres à l'établissement de Madame Tussaud, nous prenons le chemin de fer métropolitain, qui entoure la ville d'une vaste ceinture souterraine et la sillonne en tous sens. Nous descendons sous terre par un large escalier et nous nous trouvons à la gare ; bientôt se fait entendre le sifflet de la locomotive. Nous ne tardons pas à être installés dans de confortables compartiments et emportés à toute vapeur. Quelques fanaux disposés le long de la route répandent seuls leur pâle lumière, et nous sommes souvent jetés dans les ténèbres par la rencontre d'un convoi avec sa longue file de voitures. Sur certaines parties de
la ligne, en effet, il y a jusqu'à quatre voies, et il passe plus de huit cents trains par jour.
Aux gares les rayons du soleil nous arrivent par un toit vitré, et nous permettent de voir les employés du chemin de fer, des marchands installés à leurs boutiques, et quantité de personnes qui descendent des wagons ou s'empressent d'y monter. C'est donc tout un monde qui se meut sous terre ; plus de deux cent mille voyageurs passent chaque jour dans ces tunnels, tandis que des millions envahissent les rues de la populeuse capitale.
Nous avons vite fait de traverser la ville ; nous voici à l'étabhssement de Madame Tussaud. A l'entrée est une jeune personne ; sa main droite repose sur une table, son front est appuyé négligemment sur la main gauche, et elle tient les yeux fixés sur un livre. Sans doute, ces volumes épars qu'on voit rangés sur la table sont des guides qu'elle offre en vente. Vous avancez, mais vous vous arrêtez aussitôt : vous avez devant vous une statue en cire. Et, pendant des heures, vous contemplez les représentations parfaitement ressemblantes des personnages célèbres de l'histoire. Quelquefois ce sont des cours entières de rois, princes et princesses, sous les costumes les plus riches de l'époque. J'étais à examiner la reine Victoria avec la famille royale, lorsque j'aperçus, assise sur un banc, une bonne vieille au visage ridé par les ans ; elle portait lunettes et de ses deux mains tenait une canne qui lui servait d'appui. Je m'approchai : c'était encore une statue.
Dans la salle des Reliques de Napoléon, on voit la voiture que l'empereur avait à Waterloo. Madame Tussaud l'acheta soixante-dix mille francs. La salle des Horreurs contient le portrait d'un grand nombre de criminels tristement célèbres, et les principaux instruments de supplice, entre autres, le couperet sous lequel tombèrent les têtes de Louis XVI et de Marie- Antoinette.
Madame Tussaud naquit en Suisse ; elle vint à Paris lors de la Révolution. Les ouvrages en cire étaient alors très en honneur ; elle fut appelée à la cour pour
enseigner cet art dans lequel elle excellait. Elle vécut aux Tuileries et à Versailles, connut Louis XVI et la famille royale, aussi les principaux chefs révolutionnaires, et elle se plut à reproduire tous ces personnages de la Royauté et de la Révolution. En Angleterre où elle émigra après son mariage avec un nommé Tussaud, elle obtint une grande vogue en exhibant ses statues en cire. L'établissement qu'elle a fondé et qui pori:e son nom, est tenu encore aujourd'hui par des membres de sa famille, et est devenu l'une des attractions de la ville de Londres.
Les eaux de l'Atlantique et de la mer du Nord, resserrées entre les côtes -de France et d'Angleterre, sont presque toujours agitées ; aussi sont-elles redoutées des marins, et davantage encore des touristes. J'en fis l'expérience lorsque nous dûmes traverser le détroit après deux jours seulement passés dans la capitale londonienne. Les vagues frappaient avec violence notre bateau à roues, le secouaient fortement, et s'élançaient sur le pont ; j'y restai cependant avec opiniâtreté, mais à la fm il fallut céder et descendre dans la salle à manger qui sert en même temps de dortoir. De chaque côté, des lits ou espèces de divans ont été disposés par étages, et, à la tête de chacun d'eux, on a placé des bassins à l'aspect sinistre. Mais jetons un voile sur les scènes d'horreur dont ce lieu fut témoin...
Au point du jour nous étions à Dieppe, port de mer le plus rapproché de Paris, et partions immédiatement à Rouen, ancienne captiale de la Normandie, aujourd'hui l'une des principales villes de France avec ses cent mille habitants, et la première par ses monuments gothiques.
15 octobre. — A peine installés à l'hôtel de la Poste, il nous faut, après une nuit sans sommeil, nous remettre à nos courses : se promener est quelquefois un rude métier.
La cathédrale de Notre-Dame, l'église paroissiale de Saint-Maclou, celle de Saint-Ouen, sont des chefs-d'œuvre d'architecture. L'intérieur de Saint-Ouen, surtout, est peut-être unique pour la légèreté incroyable et la hauteur de la construction ; ce qui n'a pas empêché les vandales de la Révolution d'y installer une forge en 93. A titre de curiosité, on nous montre, à l'entrée de la nef, un bénitier disposé de telle manière que la voûte vient se refléter, avec une netteté admirable, dans l'eau qu'on a soin d'y conserver à pleins bords.
Le cicérone que la Providence nous a fait rencontrer est d'une loquacité extraordinaire ; c'est d'ailleurs le cas pour la plupart de ces gens. Ce n'est pas à dire que le cercle de leurs connaissances soit très étendu ; au contraire, il ne va pas ordinairement au-delà de certains renseignements pratiques, qu'ils ont appris à réciter avec un aplomb imperturbable. C'est une leçon, toujours la même, qu'ils disent à tout venant, adoptant pour la circonstance un ton sentencieux, et tranchant parfois d'un coup de langue les questions compliquées de l'histoire. Ils se tiennent toujours en observation et distinguent avec une rare perspicacité, au milieu de la foule, un étranger qui cherche à se dissimuler. L'accoster poliment, lui offrir leurs services, c'est l'affaire de quelques instants. Comment se défendre contre de pareilles prévenances ? Pour eux, c'est leur gagne-pain, et leur passe-temps. Aussi se mettent-ils tout entiers à la disposition des personnes qu'ils conduisent, pour mériter leurs bonnes grâces et les engager à faire preuve de générosité. Il est juste d'ajouter que leur ambition n'est pas démesurée. Cet homme à la haute stature, au brillant uniforme, portant épaulettes et casque à la mihtaire, qui se promène gravement dans l'église, affectant de montrer que c'est lui qui tient la clef de la grille du chœur, ne craignez pas d'avoir recours à son obligeance, et soyez certain qu'il recevra avec reconnaissance les quelques sous que vous lui offrirez. Il est donc admis que de ce côté-ci de l'Océan, dans le commerce ordinaire de la vie, à part le prix convenu, il reste encore le pour-
boire qui n'est dû qu'en générosité, mais qui en réalité s'impose.
A six heures, je gravissais dans un omnibus, traîné par quatre forts chevaux, la montagne que domine le sanctuaire de Notre-Dame-de-Bon-Secours. C'est un lieu de pèlerinage assez fréquenté ; malgré cela, les hôtels convenables y sont rares ; du moins mes recherches ne me firent découvrir qu'une maison de pension de troisième ordre. Pour la première fois, je me trouvais avec des Français et chez eux. Je passai la soirée avec la famille. — « Ah oui I ne tarda pas à me dire l'hôtelier, homme dans la soixantaine, je suis catholique, et c'est une bonne paroisse que celle de Bon- Secours. Je suis un grand ami de M. notre curé, et c'est moi qui fournis les cierges à l'église ». Cependant j'appris bientôt que le zélé fournisseur n'allait ni à confesse, ni à la messe. Puis, il me développa quelquesunes de ses théories. L'hôtesse paraît être une bonne personne, mais elle tient magasin et vend le dimanche. Obtenez que tous les magasins soient fermés le jour du Seigneur, et elle sera heureuse de se remettre à ses devoirs de religion. Il faut toujours des raisons plus ou moins spécieuses pour excuser sa conduite et endormir sa conscience. Je commençais à me rendre compte de l'état des esprits.
La France est catholique, comme l'Angleterre est protestante, la Russie, schismatique. On tient à la religion de Clovis ; c'est un dépôt national qu'on défendrait les armes à la main, si les ennemis de l'Église voulaient l'enlever trop brusquement. Mais quant à la pratiquer, c'est différent : se dire catholique, voilà toute la religion du grand nombre. A quoi tient pareil malheur ? Signalons ici la profanation du dimanche et les mauvais journaux ; ceux-ci sont légion. Pour déchristianiser la France, ils ne cessent de s'attaquer aux prêtres et à la religion. Si l'un d'eux a le malheur de manquer en quelque point, vite les mille voix de la presse s'emparent du fait comme d'une bonne aubaine, le publient partout en le commentant ; on fait entendre des cris de scandale pharisaïque,
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et le récit exagéré en parvient jusqu'aux derniers habitants des villes et des campagnes.
Advienne un gouvernement honnête, franchement catholique, qui connaisse son devoir et l'accomplisse, la France est sauvée. De nouveau on écoute la parole du prêtre ; on se rend à ses pressantes exhortations ; les églises se remplissent de pieux fidèles, et les confessionnaux sont envahis par la foule des pénitents. Alors seulement, la main du Seigneur cessera de s'appesantir sur notre malheureuse mère-patrie, et la paix, le bonheur deviendront le partage du royaume très chrétien.
Paris, 16 octobre. — Après la messe célébrée en l'honneur de Notre-Dame de Bon-Secours, je descends à la ville. Il me restait quelques heures avant le départ du train de Paris, j'en profitai pour errer un peu à l'aventure. Comme on s'aperçoit vite qu'on n'est plus sur le continent américain ! Voyez donc toutes ces femmes qui vont, viennent, agissent aux affaires comme les hommes, et, comme eux, semblent avoir dépouillé tout respect humain. Pour transporter les marchandises qu'on offre en vente, on se sert de brouettes, et vous voyez des personnes sur le déclin de la vie, comme d'autres dans la fleur de l'âge, tirer ou pousser des voitures de toutes sortes. Ordinairement c'est sur la tête qu'on porte son fardeau, et on arrive à acquérir une adresse et une force extraordinaires. Sans y mettre la main, on tient en équilibre une lourde charge et l'on peut ainsi marcher et courir tout à son aise. La plupart se rendent sur une place publique ou auprès d'une église ; mais un grand nombre parcourent les rues et souvent harcèlent les passants sans miséricorde. Et vous entendez tout ce monde jeter les hauts cris pour attirer l'attention des acheteurs. Chacun fait connaître à sa manière ce qu'il offre en vente, et cela sur les tons les plus variés et les plus curieux, et à des intervalles toujours les mêmes. Un moment, une voix nasillarde vous écorche les oreilles, de son cri strident, tandis
que rinstant d'après vous entendez un son sépulcral sortir du fond d'un gosier. Quelquefois la voix se soutient ; d'autres fois elle monte et descend d'une gamme à l'autre sans ^aucune espèce de transition; ou bien elle s'arrête brusquenient comme un instrument dont la corde s'est brisée. Il, me semble encore voir une vieille femme, installée avec son panier auprès du perron d'une église. Ses habi^,^ étaient tout rapiécés ; ses pieds nus dans de gros^sràbots de bois étaient recouverts d'une boue déjà" ancienne. Malgré son extrême vieillesse, elle avait encore la voix forte pour crier chacun des légumes ^ui remplissaient sa large brouette et qu'elle rangeait en même temps de la main. Lorsqu'un acheteur se présentait, sa figure prenait une expression nouvelle où se lisait un désir excessif du gain. Puis, elle regardait sa voisine, échangeait avec elle un clin d'œil de satisfaction, disait un mot de plaisanterie, et tout à coup reprenait sa chanson, comme une horloge montée qui sonne à ses heures.
Enfin, le moment du départ approche, et je puis pénétrer dans la salle d'attente de la gare, en montrant au gardien mon billet de passage ; car en France tout se fait avec la plus grande ponctualité. Ce n'est que quelques instants avant l'arrivée du train qu'on nous permet de sortir sur l'espèce de promenade où se tiennent les voyageurs et les quelques employés du chemin de fer.
Nous laissons enfin la ville qui vit s'élever le bûcher de Jeanne d'Arc, et nous nous mettons en route pour la Ville-Lumière.
^^fi'JTTS' Li^^