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CHAPITRE QUATRIÈME

Lourdes : pèlerinage ; distances parcourues. — Toulouse. — Les Cévennes. — Nîmes : tour Magne. — Marseille : port de mer ; N.-D. de la

Garde ; Mgr Beisunce. — La Corniche.

Vintimille : à la frontière de

deux pays ; jeûne prolongé. — Gênes : Campo Santo. — Pise : Ses monuments ; distances parcourues.

ouRDES, 27 octobre. — Qui ne connaît Lourdes, et n'a entendu parler de ses miracles ? Qui n'a /E^^^ pas entretenu, ne serait-ce qu'un instant, le 40^^£^ doux espoir de faire un jour le pèlerinage de Lourdes ? Ce rêve est désormais pour moi une réalité. Comment exprimer tout ce que je ressens? Comme la reine de Saba, je puis m'écrier avec encore plus de vérité : « Non, tout ce que j'ai ouï dire n'est rien en comparaison de ce que je vois ».

Dès notre arrivée, nous nous trouvons comme dans un monde nouveau, et notre grand pèlerinage national de Sainte-Anne de Beaupré ne peut nous donner une idée de ce qui se passe ici. Il semble que la Vierge Immaculée nous parle encore du pied de l'églantier sauvage ; nous y vivons dans son intimité, et ce sentiment de sa présence est peut-être la plus grande merveille de Lourdes. On s'attache à ces lieux, et lorsqu'il faut enfin s'en arracher, ce n'est pas sans un serrement de cœur. J'en appelle au témoignage de tous ceux qui ont fait le pèlerinage de Lourdes. Volontiers on dirait avec les apôtres : « Il fait bon d'être ici, établissons-y notre tente ». Le rocher de Massabielle est le Thabor de la Mère de

Dieu ; c'est là qu'elle se montre dans toute la splendeur de sa bonté maternelle.

Voyez tout ce monde agenouillé sur la pierre, là où se tenait Bernadette lorsque l'Apparition ravissait tous ses sens en extase. Il y a foule peut-être, mais chacun peut se croire seul, tellement il est absorbé dans sa prière. La Sainte Vierge a demandé qu'on se lave avec l'eau qui a jailli miraculeusement sous les doigts de Bernadette, et tous, humbles paysans, grands du monde, ministre du Seigneur, se confondant dans une même simplicité de foi, se lavent les mains, les bras, la tête et la figure tout entière. Elle veut qu'on baise la terre en esprit de pénitence, et personne n'approche de la grotte sans y appliquer religieusement ses lèvres. D'autres étendent les bras en croix, et dans cette posture fatigante, font monter vers le ciel les soupirs de leur cœur. Dans les commencements vous hésitez, mais l'exemple vous entraîne, tout respect humain disparaît, et vous éprouvez une véritable jouissance à vous livrer à toutes ces démonstrations de piété.

Et pendant tout ce temps brûlent en plein air des centaines de cierges qu'on renouvelle sans cesse. Un homme sans foi pourrait se demander comme l'apôtre infidèle: « Pourquoi cette perte ? Ne pourrait-on pas, avec le produit de cette cire, faire de nombreuses charités, venir au secours des malheureux, du moins acheter des objets de piété » ? La dévotion ne raisonne pas ainsi, surtout à Lourdes. Il est vrai, on se propose d'apporter au pays des chapelets, des statues, des médailles et les moyens sont peut-être bien limités ; mais on ne partira pas sans brûler un cierge à la Vierge. Et c'est ainsi que la pure lumière de la cire se mêle sans cesse aux prières des pèlerins. Le soir, les ténèbres ajoutent encore à la beauté du spectacle, alors que l'obscurité de la nuit n'est dissipée que par ces lueurs vacillantes, et que le silence de ces lieux n'est interrompu que par le murmure du Gave qui coule à nos côtés, et le bruit des pas de ceux qui arrivent ou qui s'éloignent. Mais si des voix s'élèvent pour chanter les louanges de Marie c'est quelque chose de ravissant, d'unique ; et, si le cœur a résisté jusqu'alors, il n'y peut

plus tenir, et des larmes bien douces viennent témoigner des émotions de l'âme.

Ce matin, en arrivant à la grotte, j'aperçus un jeune religieux que j'avais déjà remarqué. Son vêtement de bure grossière, son large manteau de laine, de pauvres sandales, une corde grossière terminée par de gros nœuds qui lui sert de ceinture, font connaître assez un Carme déchaussé. Sa figure respire l'intelligence, et toute sa personne, la noblesse. Sans doute il aurait pu occuper un rang élevé dans le monde, lui qui a préféré la pauvreté de Jésus-Christ.

En ce moment, il prie avec une expression de ferveur que je n'oublierai jamais. Ses bras sont étendus en croix, et je vois trembler ses mains épuisées par la fatigue ; les yeux fixés à l'endroit de l'apparition, il continue toujours ses pieuses oraisons. Enfin il se lève, s'approche du pied du rocher, le baise pieusement, et restant la tête appuyée, il demeure longtemps en méditation. Puis il revient à la source miraculeuse, fait le signe de la croix, se lave le visage, tandis que ses regards restent attachés sur la statue de Notre-Dame de Lourdes.

Un pareil spectacle m'édifia profondément, mais je le fus davantage, lorsque j'appris que ce moine était le fils du duc de N*** d'Angleterre, qu'il était venu avec son noble père pour obtenir la guérison d'un frère infirme. Le duc lui-même est très modeste, et ne se distingue des autres pèlerins que par un extérieur plus recueilli et plus réservé.

Maintenant, si nous nous arrêtons à contempler le paysage de Lourdes, nous sommes forcés de nous écrier : « C'est vraiment ici, dans ce pays de France — le royaume de Marie — sur les frontières de la catholique Espagne, que la Vierge Immaculée devait apparaître aux hommes, leur parler et attirer les foules ». Nous avons en effet sous les yeux un ensemble de tableaux incomparables. En face, les Pyrénées avec leurs neiges éternelles ; dans la plaine, le Gave et les belles prairies qu'il arrose. Et c'est là, entre les pics escarpés, et les champs de verdure, au fond d'une grotte champêtre, en ce lieu simple en même temps que grandiose, que Marie appelle ses enfants.

121 kil.

Puisse l'eau miraculeuse, sortie du rocher, devenir le bain salutaire où la France vienne laver ses souillures ! Puisse-t-elle être pour nous tous la source des plus grandes bénédictions !

Lourdes étant le but de mon voyage du côté des Pyrénées, il me faut maintenant hâter ma course vers Rome.

La distance parcourue depuis Paris est de 851 kilomètres, répartis comme suit :

De Paris à Orléans,

D'Orléans à Blois,

De Blois à Tours,

De Tours à Poitiers,

De Poitiers à Angoulème,

D'Angoulème à Bordeaux,

De Bordeaux à Tarbes,

De Tarbes à Lourdes

Total: 851 kil. (190 lieues)

Quelques-uns peut-être ne sont pas familiers avec les kilomètres.

De fait, quand donc les gouvernements, mettant de côté les antipathies de race et les préjugés nationaux, auront-ils le bon esprit d'adopter l'unité de monnaie, poids et mesure ?

Il faudra bien alors recourir au système français, qui est sans contredit le plus rationnel et le plus complet. Ce jour-là on enlèvera une épine du pied du voyageur.

Pour revenir à notre calcul, deux pouces — mesure anglaise — valent cinq centimètres ; trois pieds et quatre pouces, un mètre ; et notre lieue équivaut à quatre kilomètres et demi. Ainsi nous avons parcouru cent quatrevingt-dix lieues depuis notre départ de la capitale.

Votre curiosité n'est peut-être pas satisfaite, car la question de la bourse l'eniporte encore sur celle des distances. Or, apprenez combien l'on paye en France. A part les excursions et les voyages circulaires, le prix est invariablement en proportion du chemin parcouru : douze centimes et demi par kilomètre, en première clas-

se ; un quart de moins, en deuxième ; et la moitié, en troisième : le tout à quelques centimes près. De Paris à Lourdes, le prix est donc de quinze piastres en seconde classe.

Reste la vitesse. Les trains rapides parcourent soixante à soixante-cinq kilomètres à l'heure ; l'express, quarante-cinq à cinquante, et les trains-omnibus, trente à quarante-cinq.

D'ailleurs, on peut se procurer facilement un indicateur des chemins de fer, soit régional, soit continental, qui donne avec la plus grande précision les heures, les prix et les distances, et tous autres détails utiles. Avec pareil guide, vous êtes votre maître, capable d'en remontrer aux gens des pays que vous traversez.

Marseille, 30 octobre. — Arrivé à Lourdes le lundi, j'en partais le mercredi. J'avais été heureux d'y rencontrer mon compagnon de voyage, ainsi que les abbés Plaisance et Kirouac, comme nous en route pour la Ville Éternelle. Nous sommes maintenant quatre canadiens pour continuer le voyage.

Ce premier soir, nous arrivons à Toulouse. Cette ville est bâtie sur la rive droite de la Garonne, dont les eaux rapides témoignent de la proximité des Pyrénées, où elles ont leur source. L'église de Saint-Sernin en est le , principal monument. Nous ne faisons que la traverser après le soleil couché, et jeter un coup d'œil sur ses cinq nefs ; nous ne pouvons même pas aller prier aux tombeaux des six apôtres, dont les corps vénérés font partie du trésor de ses reliques.

Le lendemain, nous devions nous rendre à Montpellier en passant par Carcassone, Narbonne et Cette ; mais les pluies avaient inondé la voie du côté de la mer, et force nous fut, rendus à Castelnaudary, de faire une courbe dans l'intérieur par Castres et Bédarieux, non sans changer bien souvent de train sur ces lignes locales.

Cette circonstance nous a fourni l'occasion de voir des pays accidentés, en traversant la montagne Noire et les Cévennes. La vapeur nous entraîne souvent à travers

des précipices et les contourne. Quelquefois nous sommes suspendus au-dessus d'un abîme, et l'instant d'après nous côtoyons un riant vallon. Çà et là nous apercevons des villages bâtis à même ces montagnes, et sur les hauteurs on distingue souvent dans le lointain un groupe de maisons que domine un château, vivante relique de la féodalité.

En traversant ces pays abruptes, emporté par la vapeur, je pensais à mon comté natal de Charlevoix ; je songeais qu'on y rencontrerait bien moins d'obstacles pour trouver un passage à la machine de feu, même en adoptant le tracé plus court sur le bord du fleuve. C'est alors que nous aurions notre chemin de la Corniche avec ses brillants panoramas et ses noirs tunnels, ses charmants cottages et ses habitations champêtres.

Cependant ces contrées à l'aspect sauvage sont cultivées partout où le roc a pu fournir ou recevoir un peu de terre. Sur le versant des coteaux et même des montagnes, on peut remarquer comme des chemins qui s'élèvent en serpentant. Ce sont autant de plates-formes en terre rapportée, que retiennent des murailles de pierre. Imaginez quelle somme d'ouvrage il a fallu, pour réaliser pareils travaux. Et c'est ainsi qu'on a obtenu quelques arpents propres à la culture. Ah ! si ces paysans possédaient des propriétés comme celles qu'on exploite, par exemple au lac Saint-Jean ; ou bien si nos cultivateurs étaient animés du même esprit d'économie et de simplicité, comme une enviable aisance régnerait dans toutes les familles !

Ce matin, nous laissions Montpellier. A Nîmes, nous avons fait un arrêt de quelques heures pour visiter le temple de Diane, la tour Magne, et surtout les arènes qui sont les mieux conservées de tous les monuments de ce genre. Elles sont construites en grosses pierres parfaitement ajustées, mais sans mortier. Au-dessus des colonnes on voit encore un attique de cent-vingt consoles percées de trous qui servaient à fixer les mâts du velarium dont on couvrait tout l'amphithéâtre.

Marseille est la troisième ville de France, et l'une des plus belles ; sa Cannebière est plus pittoresque que les

grands boulevards de Paris et elle possède des cafés plus luxueux. Le port de mer a toujours été le plus important de la France ; il a pris un redoublement d'activité depuis la conquête de l'Algérie et l'ouverture du canal de Suez ; et on ne cesse de l'agrandir. J'ai erré plusieurs heures sur les quais qui se déroulent et se croisent comme des rues, et que bordent, au lieu de maisons, des navires de toutes sortes. On peut y admirer des produits du monde entier, mais surtout des pays du Levant.

De même, on y voit des hommes de toutes les couleurs et de tous les costumes.

Demain, nous partirons de Marseille, et lorsque le soleil baissera à l'horizon, nous traverserons la frontière.

Nous, si fiers jusqu'à présent de notre titre de Canadiens-français, le serons-nous autant auprès de ces Italiens qui n'aiment pas les Français, surtout en ce temps où des pèlerins de cette nation viennent d'être odieusement insultés sur la place de la Minerve à Rome ? En tout cas, nous ne voudrions pas, pour le moment, avoir maille à partir avec Messieurs les Italiens.

Gênes, 31 octobre. — On ne va pas à Marseille sans faire le pèlerinage de Notre-Dame-de-la-Garde. L'éghse occupe le sommet dénudé et fortifié de l'une des collines sur lesquelles est bâtie la ville. Sur ce pic escarpé on a sous les yeux le port de Marseille, et, à perte de vue, les flots d'azur que parcourent les navigateurs, sous la protection de Notre-Dame de la Garde.

La cathédrale est remarquable par ses vastes proportions, la richesse de ses marbres, et le luxe des décorations. L'intérieur est d'un effet grandiose.

Bientôt, on installera sur la place la statueMe^Mgr Belsunce. Le souvenir de la charité héroïque de cejsaint prélat, lors de la peste de 1720 qui enleva quatre^mille habitants dans sa ville épiscopale, est resté vivace dans la population.

Ce matin, je visitais Marseille, la grande capitale du sud de la France ; ce soir, je rédige tranquillement mes notes de voyage à l'hôtel de Rome, dans Gênes la Superbe.

Tout le jour nous avons longé la côte de la Méditerranée, mais non sans perdre souvent la vue de la mer pour nous enfoncer dans les tunnels : nous avions commencé à suivre le chemin de la Corniche. Nous ne contournons pas les pointes de rocher qui barrent la voie, mais, nous avançant bravement à rencontre, nous entrons dans le roc où la suite des trains va se perdre, pour ressortir de l'autre côté avec un redoublement de vitesse.

Nous ne pouvons que jeter un coup d'œil sur Toulon, le principal port militaire de France après celui de Brest, là où le lieutenant Bonaparte fit l'essai de son génie. Cannes et Nice, les deux endroits favoris des touristes de toutes les parties du monde, nous apparaissent comme des paradis terrestres avec les baies qu'elles forment en s'avançant dans la mer. La brise de la Méditerranée les protège contre les ardeurs du soleil, tandis que des rochers escarpés et des rangées de collines les mettent à l'abri de la violence des vents ; leur température douce, et égale, en font des stations d'hiver incomparables. La belle saison s'étend surtout de janvier à avril, et pendant ce temps on multiplie les amusements pour les heureux mortels qui s'y donnent rendez-vous : ce ne sont que concerts, jeux de toutes sortes, courses de chevaux, grandes régates ; surtout il y a les réjouissances du carnaval. Inutile d'ajouter que les arbres fruitiers bordent les chemins, entourent les maisons de pension et les villas, et que les fleurs odoriférantes naissent sous les pas dans ces lieux enchanteurs.

Nous voici à Monaco, capitale de la minime Principauté de ce nom, indépendante par la grâce des grandes nations. Entre deux tunnels nous pouvons contempler le site admirable de Monte Carlo, ville célèbre dans le monde entier par son trop fameux Casino où vont s'engouffrer tant de fortunes, où le désespoir fait de si nombreuses victimes. Nous dépassons bientôt Menton.

Il était six heures lorsque nous arrivâmes à Vintimille, siège des douanes française et italienne. Nous n'entendions parler que le français, et voilà que tout à coup, le temps de passer une porte et de changer de salle,

nous n'entendons plus que l'italien dont nous ne pouvons saisir un traître mot.

J'ai compris en cette circonstance que la langue est le plus grand obstacle à la fusion des peuples, et fait plus que la hauteur des montagnes et l'immensité des mers. Les hommes tendent naturellement à se rapprocher ; l'inégalité de fortune, la variété des conditions et la disparité de culte ne peuvent rien contre ce besoin des âmes. Mais si vous n'avez pas la communauté de langue pour établir la communication des intelligences et des cœurs, en vain aurez-vous les mêmes goûts, les mêmes tendances et les mêmes croyances, vous resterez étrangers les uns à côtés des autres. La différence d'idiome est la meilleure garde aux frontières pour empêcher la fusion des nations.

Et si nous faisons un retour sur notre pays ; les Canadiens ont conservé leur foi parce qu'ils ont conservé leur langue ; de même, ils continueront à rester catholiques au milieu des peuples protestants qui les entourent, s'ils savent garder ce précieux dépôt. C'est là une question qui intéresse grandement notre nationalité et notre foi. Que les partisans par trop ardents de l'anglais y songent, avant de favoriser parmi nous la langue d'un vainqueur qui ne partage pas nos croyances.

A la frontière de deux pays, que de choses diverses ! En traversant cette ligne idéale qui sépare deux peuples voisins, nous laissons quelquefois la main d'un ami pour nous approcher d'un ennemi. Souvent, d'un côté, c'est la paix ; de l'autre, la guerre ; des hommes, faits pour vivre ensemble, prêts à s'entr'égorger et qu'arrête seule la rigueur des lois. Lorsque la religion ne vient pas mettre un frein à la cupidité et à l'ambition, les mortels laissés à eux-mêmes deviennent plus féroces que les animaux privés de raison. On peut parler bien haut de liberté, d'égalité et de fraternité, en graver les caractères sur tous les édifices publics, comme en France ; mais ces mots, écrits sur des murs froids et insensibles, ne pénètrent pas dans les cœurs fermés aux sentiments de charité chrétienne. Aussi, en notre siècle où la diplomatie tend à chasser Dieu de la politique, faut-il tenir continuelle-

ment sur pied des armées innombrables qui écrasent les peuples, les démoralisent, et rendent toujours imminentes des guerres fratricides.

Ce matin, jour de jeûne, en prévision des fatigues de la route, j'avais cru faire preuve de prudence en prenant une collation, réservant pour le soir les deux onces de nourriture permises le matin ; je n'avais pas assez calculé sur les imprévus du voyage. C'est que le coursier qui nous emporte en bondissant d'un roc à l'autre, ne paraît pas se lasser dans sa course.

Midi arrive ; une heure est passée ; voilà trois heures et je n'ai pu encore prendre aucune nourriture, mon estomac crie famine depuis longtemps. Heureusement nous arrivons à Vintimille, sur la frontière, et l'indicateur marque deux heures d'arrêt. Mais j'avais compté sans le changement d'heure et les retards de la douane. Lorsque nous fûmes enfin installés dans le compartiment d'un wagon italien, il faisait mine de s'ébranler. Cependant je sentais la faiblesse m'envahir. Un garçon sur la quinzaine passait ; je l'appelle, mais il ne comprend pas un mot de français ; je lui fais un signe qui exprime le mieux possible ma détresse, et lui remets en même temps quelque monnaie. Il part et disparaît. Ce n'est qu'au moment où le train se met en marche qu'il revient à la hâte, portant un paquet de fort bonne apparence, et presque tout mon argent qu'il veut me rendre. C'était trop de désintéressement pour un Italien ; je lui donnai un joli pourboire.

Je regardai triomphant mes compagnons pendant que le train prenait son élan. Eux avaient eu assez de sagesse pratique pour s'exempter à bon droit du jeûne. J'étais bien résolu de les faire jeûner pour le moment, et, d'ailleurs, ventre affamé n'a pas d'oreilles. Je commençai donc à développer le paquet. J'enlève avec empressement une première enveloppe de papier, puis une autre, puis une troisième ; mes confrères se regardent et commencent à sourire. J'étais trop avancé pour reculer.

J'allai jusqu'au bout, ou jusqu'au fond, et la dernière enveloppe découvrit à tous les regards un biscuit minuscule mis là comme un échantillon de l'espèce. C'était jouer de malheur.

Restait cependant encoTe un espoir. Nous devions faire une halte de dix minutes à San Remo. Nous organisons une course au buffet. L'un de nous devra s'y rendre en toute hâte, tandis qu'un compagnon se tiendra à la porte du compartiment pour guider son retour, et l'empêcher de tomber au milieu d'étrangers avec son précieux butin. Le programme s'exécuta à la lettre. Jugez si le commissaire fut accueilli avec enthousiasme lorsqu'il nous revint les mains pleines et les bras chargés de miches, de brioches, de fruits et autres friandises.

Rien d'extraordinaire ne signala le reste du trajet, si ce n'est que M. L. en voulant jeter par la fenêtre les débris du repas, fit prendre le même chemin à un fez neuf dont il était tout fier. Pur incident de voyage ; autant en emporte le vent.

Gênes, dimanche, 1^^ novembre 189L — Gênes ! quelle ville superbe avec ses palais dont la richesse rappelle la splendeur des anciens jours, ses marbres aussi riches que communs et son fameux cimetière, le plus beau de l'univers ! On retrouve partout des traces de la grandeur passée ; elles sont visibles dans les édifices religieux, et surtout dans les résidences privées des grands de l'époque : véritables monuments qui renferment des musées de toutes sortes, disposés dans des salles en marbre ou en mosaïque. On se croirait à Versailles ou au Louvre.

On ne peut se faire une idée du cimetière de Gênes avant d'avoir parcouru cette demeure des morts, j'allais dire des vivants, tellement le ciseau du statuaire a su animer le marbre. Ici, c'est un mari qui pleure son épouse ; là, des orphehns sont réunis sur la tombe de parents trop tôt enlevés à leur affection. Quelle expression dans les traits ! Peut-on mieux peindre les sentiments de l'âme, la foi dans une autre vie qui empêche la douleur de devenir le désespoir, la douce espérance et la tendre charité

qui rayonnent dans une figure triste mais résignée ?

Le voile que porte cette veuve désolée, comme il est délicat ! Quelle finesse dans cette dentelle qui décore le vêtement de l'ange montrant à la mère inconsolable le ciel, où s'est envolé son enfant ! On a peine à croire que des tissus si légers soient en marbre.

Tous ces monuments remplissent de vastes galeries. Au-dessous sont les caveaux funéraires, où l'on pénètre par des escaliers de marbre. Quelques-uns coûtent des sommes énormes. On ne cesse d'en élever de nouveaux, et les artistes s'étudient à atteindre une perfection toujours plus grande, et à faire exprimer au marbre toutes les impressions de l'âme. D'ailleurs, on n'admet pas d'ouvrages médiocres, et un comité est chargé de faire le choix de ceux qui méritent d'être acceptés.

Le cimetière de Gênes ne date que du milieu du siècle et il est déjà trop étroit ; comme il a été construit sur le versant de la montagne, on doit creuser dans le roc pour l'agrandir.

C'était la veille de la Commémoration des morts ; aussi avons-nous pu admirer la dévotion des Génois pour les défunts. Il était beau de les voir s'agenouiller, prier quelque temps, verser parfois des larmes, puis déposer une couronne, allumer une lampe ouun cierge. Le soir, l'effet a dû être féerique en même temps qu'édifiant.

L'une des gloires de Gênes, c'est de compter parmi ses enfants l'immortel Christophe Colomb. Sur la place, devant la gare centrale, s'élève le monument du découvreur du Nouveau-Monde. Aux pieds de la statue qui s'appuie sur une ancre, est l'Amérique à genoux. Le piédestal est entouré de quatre figures allégoriques : la Religion, la Science, la Force et la Prudence.

Pise, 2 novembre. — Pour celui qui a visité Gênes, Pise sa rivale d'autrefois perd de son intérêt. Cependant la place du Dôme où se trouvent, au milieu d'une solitude imposante, la cathédrale, le baptistère, le campanile et le campo-sanio,ofïreni un groupe d'édifices comme on n'en trouve nulle part ailleurs.

Le Campanile, commencé en 1174, fut terminé en 1350 ; c'est la fameuse Tour penchée. De face, l'inclination est peu sensible ; on n'en rend mieux compte lorsqu'on monte les trois cents marches qui conduisent au huitième étage où sont installées les huit cloches. L'œil, à cette hauteur, perd de vue la base qui se dérobe aux regards et embrasse avec crainte le vide qui semble attirer. On comprend la hardiesse de l'entreprise, si réellement elle est l'œuvre du génie et non l'effet du hasard, comme d'aucuns le prétendent avec plus de probabilité.

C'est du haut de cette tour, que Galilée put faire tout à son aise ses célèbres expériences sur la loi de la chute des corps.

La cathédrale, construite en marbre blanc, a cinq nefs avec transept qui en compte trois. Elle date du XP siècle, le campo-santo est du XII^, et le Baptistère, du XIII^. Ce dernier monument, comme le Campanile, est de forme circulaire ; il mesure cent pieds de diamètre.

Au bout de quelques heures — je dus m'arracher à tant de beautés, et me remettre en route pour Rome ; avant d'y arriver, disons un mot des distances parcourues depuis Lourdes.

1er jour

De Lourdes à Toulouse, 277 kil.

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