‹ Aux vieux paysChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Distances parcourues. — Orléans. — Blois : Ursulines. — Angers : hospitalité canadienne ; M. et Mme Aubry ; départ impromptu de Paris ; communautés religieuses ; persécution latente. — Tours : M. Dupont et la dévotion à la sainte Face. — Poitiers. — Angoulème. — Bordeaux : colonne de Saint-Michel ; les Landes.

LOIS, mercredi, 21 octobre 1891. — Après cinq jours passés à Paris, j'en suis parti pour Rome, via Lourdes. Mais avant d'aller plus loin, donnons le tableau des distances approximatives parcourues jusqu'à présent :

De Québec à Liverpool 2,659 milles

De Liverpool à Londres .... 175 » De Londres à New-Haven . . 51 »

La Manche 80 »

De Dieppe à Rouen 41 »

De Rouen à Paris 94 »

3,100 milles ou 1033 lieues.

De Paris à Orléans le trajet est vite fait. Orléans est la ville de Jeanne d'Arc, et encore aujourd'hui, le 8 mai, on y célèbre une fête en souvenir de la levée du siège par les Anglais en 1429. Je m'y arrête quelques heures seulement, le temps de visiter ses principaux monuments, et en particulier le tombeau de Mgr Dupanloup.

22 octobre. — J'ai dit la sainte messe ce matin dans la chapelle des Ursulines de Blois. La révérende Mère

Supérieure et la Mère Saint- Julien ont été pour moi d'une excessive bonté. Cette dernière est la fille ainée de M. Aubry, autrefois professeur de Droit à l'Université Laval de Québec, et rédacteur en chef du Courrier du Canada. En leur compagnie, j'ai visité le monastère et ses dépendances.

Les Ursulines de Blois sont relativement prospères. Malgré les menées sourdes et persécutrices dont elles sont victimes de la part d'un gouvernement impie, Dieu bénit leur œuvre de dévouement, et le bien qu'elles font au milieu des jeunes filles de la ville et des environs, est incalculable. Elles luttent au prix de mille sacrifices, mais non sans avantage, avec les écoles laïques subventionnées par l'État, et enlèvent ainsi sa proie à l'hydre de l'incrédulité. Ce sont de pareils dévouements qui conservent encore au cœur de la France, un peu de foi et d'amour de Dieu, malgré le froid du doute et de l'irréligion qu'on cherche à faire pénétrer de toutes parts.

Les Ursulines de Blois nous rappellent celles que nous avons connues au Canada : c'est le même esprit de zèle et de sacrifice, joint à une égale simplicité monacale. Partout elles sont vraiment les dames Ursulines : dames, par leurs manières distinguées, manières qu'elles savent communiquer à leurs élèves ; filles de sainte Ursule, par la pratique de toutes les vertus chrétiennes et des conseils évangéliques.

L'Ordre a été fondé au commencement du XVI^ siècle en même temps que celui des Jésuites ; tous deux semblent avoir pour mission spéciale de lutter contre les envahissements de la prétendue Réforme, et afin d'être à la hauteur de leur vocation sublime, ils ne cessent de se renouveler dans la ferveur de leur fondation.

Au Canada, les Ursulines sont venues les premières sous la conduite d'une sainte, et, depuis, deux siècles et demi, elles forment des générations de femmes chrétiennes et éclairées, qui sont l'un des plus fermes remparts de notre religion et de notre nationalité.

Angers, 22 octobre. — J'avais pour M. Aubry, profes-

seur de Droit Romain à l'Institut catholique d'Angers, une lettre de présentation de la part de M. Ernest Gagnon, de Québec. J'avais renoncé au voyage d'Angers qui n'était pas sur ma route, mais les Révérendes Mères de Blois ont tellement insisté, que j'ai remis dans mon itinéraire la ville de Mgr Freppel. A la gare, M. Aubry prévenu par un télégramme de la Mère Saint- Julien, n^'attendait pour m'amener chez lui.

M. et Mme Aubry ont conservé le meilleur souvenir du Canada, leur pays d'adoption pendant neuf ans, et de ses habitants. Leur maison est toujours ouverte aux Canadiens aussi bien que leur cœur, et l'hospitalité qu'on y reçoit est « canadienne », tellement leur délicatesse est ingénieuse à faire revivre les habitudes de la patrie absente. De même ce n'est pas un mince plaisir, que de retrouver des journaux d'outre-mer qui nous permettent de connaître un peu la suite des événements arrivés depuis notre départ. Le cœur se remet à battre plus fort ; il faut si peu pour l'émouvoir au souvenir du pays.

Le voyageur est nécessairement cosmopolite. Sans demeure fixe, il va d'un lieu dans un autre, et ses jours s'écoulent amenant toujours du nouveau, bien qu'ils se ressemblent tous par plus d'un point. La vie se passe sans beaucoup de soucis, et la tête reposée ne connaît plus ces maux qui l'assiègent quelquefois, lorsqu'on l'applique trop assidûment sur le même objet. Le passé paraît comme un rêve, tellement il est rempli de choses diverses et on ne saurait prévoir les surprises du lendemain. Hier encore, comment aurais-je pu soupçonner les heureux incidents de Blois et d'Angers ? Le tout a dépendu de quelques instants, d'un projet de promenade en Bretagne abandonné à la dernière heure. J'étais à Paris, décidé d'aller en Bretagne et je me séparais à regret de mon compagnon qui partait pour Lourdes et Rome. Justement en ce moment, pressé par le remords, je renonce subitement à mon voyage. Il ne me restait plus que le temps de prendre le train d'Orléans, ou plutôt de le manquer. Je saisis à la hâte ma malle, quitte à y mettre un peu d'ordre, une fois dans la voiture. J'ar-

rive à la gare, pour sauter dans le train qui s'ébranle. J'étais parti sans même régler ma note à l'hôtel ; je devais envoyer l'argent plus tard, lorsque mes instants seraient moins scrupuleusement comptés. A Orléans, quelle n'est pas la surprise de mon compagnon d'apercevoir sur le quai de la gare, celui qu'il vient de quitter à Paris et qui se dirige vers lui, le sourire sur les lèvres. Il ne peut en croire ses yeux ; mais il a beau faire l'étonné, il lui faut bien se rendre à l'évidence, et donner l'accolade. Malheureusement la joie de se revoir fut courte. Je tenais à pousser une pointe au pays d'Anjou. Force nous fut donc de nous séparer de nouveau pour avoir le bonheur de nous revoir bientôt.

23 octobre. — J'ai dit la messe dans l'église paroissiale. Ce monument a été construit à la suite d'un vœu fait par Mgr Freppel, d'illustre mémoire. On était en 1870 et les Prussiens envahissaient la France. Dans cette extrémité, le pieux évêque promet d'élever un temple en l'honneur du Sacré-Cœur, au moyen de contributions volontaires, si les ennemis ne mettent pas le pied dans son diocèse ; de fait, ils s'en approchèrent, l'entourèrent, mais n'en franchirent pas les limites.

Angers est probablement la meilleure ville de France, et proportion gardée de la population, celle qui renferme un plus grand nombre de communautés. C'est là que se trouve la maison-mère des Sœurs-Adoratrices du Saint- Sacrement. J'ai visité leur petite chapelle. A la vue de ces saintes religieuses qui se succèdent jour et nuit au pied des autels, des dames de la Confrérie qu'on reconnaît au scapulaire qui tombe sur leurs épaules, et de l'assistance recueillie qui se renouvelle sans cesse, on sent le calme de la méditation pénétrer dans le cœur.

Ma pensée se reportait naturellement à Québec, où tant de pieuses personnes appellent de leurs vœux et de leurs prières une communauté de ce genre.

La matinée s'est passée agréablement. En la compagnie de M. Aubry, j'ai compris que les Français qui sont bons le sont véritablement. Lorsque je le voyais s'arrê-

ter sur la rue pour parler à un pauvre, s'intéresser à son sort, à celui de sa famille, l'encourager de ses paroles, je songeais aux chrétiens des premiers siècles de l'Église, et je me disais : « C'est ainsi que devaient agir nos pères dans la foi, lorsqu'ils ne formaient encore qu'un cœur et qu'une âme ».

J'emporte de cet homme distingué et de sa digne compagne, un souvenir impérissable de respectueuse amitié et de sincère reconnaissance.

Tours, 24 octobre. — Entre Angers et Tours, j'ai eu pour compagnon de voyage un prêtre du diocèse de Tours. Nous nous sommes entretenus de l'état de la France.

Évidemment on éprouve un malaise extraordinaire. Il faut un dénoûment à la persécution qui travaille dans l'ombre, et cherche à miner toute autorité divine et humaine. Jusqu'à présent les sacrifices et les holocaustes n'ont pas suffi pour apaiser le courroux du ciel, et la main, qui venge le crime, reste toujours appesantie sur la nation prévaricatrice ; Dieu semble l'avoir abandonnée à tous les égarements de son sens réprouvé.

Qui sait si la persécution ouverte ne serait pas la condition de son salut ? Beaucoup pensent même qu'il faut du sang, du sang de martyr, et vivent dans la disposition de donner leur vie pour une causse aussi sainte, si Dieu les en juge dignes.

Déjà plusieurs évêques ont été traduits devant les tribunaux. Est-ce le commencement du régime de la violence ? La chose n'est pas probable, car les coryphées de l'impiété, imbus de l'esprit du plus pur libéralisme, veulent à tout prix l'éviter.

Leur projet, arrêté dans le secret des loges, est de matérialiser le peuple, et de ne lui enlever qu'alors les quelques bribes de sentiments religieux qui lui resteront au cœur, et pour cela, on procède graduellement et avec une hypocrisie et une malice diaboliques.

Hélas ! on ne réussit que trop dans l'œuvre néfaste, et la nation descend tristement les degrés de l'irréligion et

de l'incrédulité. « La France, comme l'écrivait avec tant de justesse M. Aubry dans le Courrier du Canada, est et ne peut être que catholique ; si Dieu l'abandonnait à ses aveuglements, elle pourrait devenir incro^^ante ; hérétique ou schismatique !... jamais » î Cette heure funeste semble avoir sonné ; et déjà, pour un bien grand nombre de Français, l'homme n'est plus qu'un corps sans âme immortelle, et sa destinée est celle des animaux qui naissent, vivent et disparaissent. Serait-il donc possible que la France devint athée, comme l'Angleterre et l'Allemagne sont protestantes ?

La patience divine attend souvent les individus dans l'autre monde, mais les nations sont punies en celui-ci. Le châtiment sera terrible pour notre mère-patrie, s'il est proportionné à l'abus qu'elle a fait des grâces de choix que la Providence lui a départies. Dans l'état actuel des esprits, une étincelle peut allumer la guerre, et comment en calculer les conséquences, avec les moyens de destruction que fournit la science moderne ?

De leur côté, les anarchistes respirent la haine de toute autorité, et aspirent à bouleverser la société de fond en comble. Les excès des cummunards en 1871, montrent assez jusqu'où peut se porter leur rage insensée. Et cette plaie des nations s'étend de plus en plus, et menace de gangrener le corps social tout entier.

Lorsque toute espérance humaine sera perdue, alors peut-être le Seigneur aura pitié de la France ; il ira la chercher dans l'état d'abaissement où l'auront plongée les ennemis de sa foi, pour la relever et la remettre au rang qu'elle n'aurait pas dû cesser d'occuper au milieu des nations chrétiennes.

Après avoir visité la cathédrale, je mxC rendis à la magnifique église qu'on élève à la mémoire de l'apôtre des Gaules, saint Martin de Tours. On se préparait à l'installation d'un chemin de croix ; je restai pour la cérémonie. Il y avait une assistance assez nombreuse, mais presque exclusivement composée de femmes. En général, on a paru avoir une dévotion plus vive qu'au Canada. Je remarquai plusieurs personnes qui demeurèrent à genoux tout le temps de la cérémonie, et elle fut longue

pourtant puisqu'on fit une instruction à chaque station. Sans doute, pensai-je, elles prient pour des êtres chers qui ne remplissent plus leurs devoirs de religion, et elles demandent pour elles-mêmes la persévérance au milieu des épreuves qui les entourent.

Heureuses les familles dont tous les membres sont chrétiens pratiquants ! Heureux sommes-nous dans notre chère province de Québec, jusqu'à présent restée si franchement catholique ! Ce bonheur, il me semble que je le goûterai davantage lorsque je serai de retour au pays.

Tarbes, dimanche^ 25 octobre. — Ce soir, j'éprouve les tristesses de l'isolement. L'homme, parce qu'il est fait pour la société, sent le besoin de communiquer avec ses semblables. Des êtres privés de raison peuvent bien rester à la chaîne tout le jour ou brouter solitaires l'herbe des champs, c'est dans leur destinée ; mais notre âme demande à se répandre, et il lui faut un confident de ses peines comme de ses joies. C'est la source qui laisse déborder le trop plein de ses eaux.

En ce moment — onze heures du soir — de ma chambre de l'hôtel de la Paix à Tarbes, j'entends les cris joyeux d'enfants qui sautillent, exécutent des danses et délivrent des gages, en même temps que les voix plus graves des parents qui paraisesnt heureux de leur bonheur. Et moi, je me trouve seul dans cette ville de Tarbes. Je ne connais personne, et personne ne me connaît. C'est ici tout un monde nouveau, de nouvelles figures, des familles qui n'ont aucun point de rapprochement avec tout ce que j'ai connu jusqu'aujourd'hui. Telle est la vie. Chacun passe quelques années sur le coin de terre où la Providence l'a fait naître, dans le cercle restreint de connaissances et d'amis qui l'entourent ; et chaque faraiHe n'est pour ainsi dire qu'une feuille détachée dans cette forêt des populations humaines.

Ce soir, tandis qu'on se livre au plaisir à côté de moi, je reste isolé. Aucun ne me porte intérêt, ne soupçonne qu'il y a là une personne éloignée de douze cents lieues de son pays, de tout ce qu'elle aime sur la terre, et qui aurait

besoin de s'épancher. Voilà qu'on se met au piano, mais les sons qui frappent mes oreilles, ne font que jeter dans mon cœur une note de tristesse plus profonde, en ravivant davantage les souvenirs de la vie de famille.

Je me trompe ; nous ne sommes jamais seuls, car partout nous suit un ami fidèle qui nous guide et nous console ; c'est notre divin Maître et Sauveur. Oui, le même Dieu que nous avons prié au pied de la grande croix de Tempérance du foyer paternel, le même que nous avons adoré dans le religieux silence de l'église paroissiale, nous le retrouvons en tous lieux et toujours. C'est ainsi qu'hier j'ai éprouvé un véritable bonheur à prier dans la maison de M. Dupont, transformée en oratoire de la Sainte-Face.

Monsieur Dupont : voilà le nom d'un grand serviteur de Dieu, comme il s'en rencontre peu dans un siècle. Que n'avons-nous plus souvent de ces hommes aux convictions fortement ancrées, au zèle d'apôtre, qui se mettent résolument au dessus du respect humain ! La honte de pratiquer la religion est devenue de nos jours une faiblesse presque générale, et cause un mal énorme, surtout dans ce pays qui fut jadis le royaume très chrétien. On n'ose pas paraître ce qu'on voudrait être, et on devient insensiblement ce qu'on veut paraître. Pourquoi ne pas secouer ce lâche manteau de l'amour-propre, pour revêtir pour tout de bon les armes de Jésus-Christ ? Monsieur Dupont a été, lui, dans notre temps, un exemple bien frappant du courage chrétien, dans cette ville de Tours, d'ailleurs si peu chrétienne.

Cet homme du monde, ce riche du siècle a garni son salon, ce lieu consacré d'ordinaire aux frivolités mondaines, d'images pieuses, dont l'une représente la sainte Face. Devant cette gravure, il a soin d'entretenir une lampe allumée, et sa confiance est telle qu'il engage chacun à venir y prier, et qu'il distribue l'huile de cette lampe aux malades qui se pressent dans son oratoire.

Il aurait pu aspirer à tenir un rang élevé dans la société, et il se plaît dans la compagnie des pauvres et des

infirmes au milieu des âmes simples et confiantes.

Avez-vous jamais songé à tout le bien que peut faire dans le monde une personne instruite et sage, animée de l'esprit du christianisme ? Il y a un ministère laïque que ne peut remplir le prêtre, et qui est fécond en fruits de grâces et de conversions. Telle a été l'œuvre de la vie de M. Dupont. Par ses bonnes paroles, ses exemples édifiants, par cette odeur de sainteté qu'il répandait autour de lui, il a été vraiment missionnaire dans son pays, propagateur de la foi, et zélateur de la charité. Nous ne saurons qu'au jour du jugement toute la somme de bien qu'il a accomplie. Aussi, bien qu'il soit mort depuis quelques années à peine, on s'occupe d'introduire sa cause de béatification en cour de Rome, et le Saint-Père désire qu'elle se poursuive activement. Il tarde au chef de l'Église de proposer au culte et à l'imitation des fidèles un homme qui s'est sanctifié dans l'état où la plupart d'entre eux sont appelés à vivre.

A la mort de M. Dupont, sa maison devint la propriété des Carmélites qui la transformèrent en oratoire, de sorte qu'au même endroit ou l'homme de Dieu s'est agenouillé tant de fois avec les pèlerins venus de toutes parts, la foule accourt toujours plus nombreuse. L'insigne image de la sainte Face reste suspendue à la place qu'elle occupait autrefois, et devant elle brûle cette lampe qui ne s'est pas éteinte depuis 1851. L'huile, sans cesse renouvelée, continue d'être l'instrument des bontés divines, comme en font foi les bâtons, béquilles et autres ex-voto qu'on y remarque.

On a érigé canoniquement dans la chapelle de la rue Saint-Étienne la Confrérie réparatrice des blasphèmes et de la profanation du dimanche ; et une société de prêtres dits de la Sainte-Face a été fondée pour desservir le sanctuaire, et pourvoir aux besoins spirituels des pèlerins.

On a même projeté la construction d'une vaste église qui renfermera, comme une relique, l'oratoire de la Sainte Face ; l'appartement et les meubles seront laissés, autant que possible, dans le même état où on les a trouvés à la mort de M. Dupont. Les plans du monument sont faits sur le modèle de la basilique de Sainte-Agnès-hors-les-

Murs ; les fondations sont à fleur de terre, et on possède les ressources nécessaires pour le terminer ; mais le gouvernement athée et franc-maçon, qui gouverne la France pour son malheur, y met obstacle et menace de tout détruire, si on continue les travaux.

J'ai eu le bonheur de célébrer dans ce lieu béni. Un parfum de douce dévotion l'embaume, et on s'en retire délicieusement impressionné.

Tours, Poitiers, Angoulème, Bordeaux : telles sont les villes que j'ai visitées hier.

C'est à Poitiers que vécut, dans le monastère de Sainte- Croix qu'elle avait fondé, sainte Radégonde, reine de France. Autour de son tombeau la dévotion des fidèles entretient quantité de lumières. D'aussi loin qu'elles nous aperçoivent, des femmes qui vendent des cierges accourent à notre rencontre, et c'est avec des supplications vraiment touchantes qu'elles nous conjurent d'avoir pitié de leur misère, et d'acheter un cierge ou une médaille.

Je me suis rappelé avec bonheur l'illustre évêque de Poitiers, le cardinal Pie, l'une des plus grandes figures de notre siècle, ce défenseur intrépide de la vérité qui sut toujours mettre au-dessus d'un vain opportunisme la défense des grands principes.

A Angoulème, comme à Poitiers, je profitai de l'intervalle qui s'écoule entre le passage de deux trains de chemin de fer, pour visiter la ville. Elle est bâtie sur une hauteur. Lorsque j'en fis l'ascension, il me semblait que je montais la côte des Marchands à Lévis, mais la Charente, qui coule à nos pieds, n'a nullement la majestueuse allure des eaux du Saint-Laurent. De l'autre côté, le spectacle change et rappelle plutôt les Remparts de Québec, mais le roc n'est pas taillé aussi à pic, et les chemins qui arrivent larges et en côtoyant, offrent un plus beau coup d'œil. Sur le versant opposé s'étend une forêt traversée en tous sens par d'étroits sentiers, et l'on y voit çà et là des étangs avec des petites cabanes champêtres où des oiseaux aquatiques prennent leurs ébats et

trouvent un abri. Une promenade à travers les sinuosités de la montagne, sous les ombrages des grands arbres, au milieu des parterres en fleur, doit être l'attrait de la belle saison.

A la cathédrale, je remarquai le tabernacle qui semble tout de feu, tellement sont nombreux les cristaux et les pierres précieuses qui lui servent' d'ornements ; c'est bien la demeure du divin captif de nos autels au milieu des flammes de son amour pour les hommes.

A plus de vingt lieues de la mer où elle se jette après avoir échangé son nom pour celui de Gironde, la Garonne décrit une circonférence de quatre milles ; c'est sur cette courbe qu'est construite la ville de Bordeaux. A cette distance de l'Océan, la marée se fait encore sentir et permet à des vaisseaux de deux mille cinq cents tonneaux de remonter facilement jusqu'à ce port de mer intérieur qui peut en contenir plus de mille.

A Bordeaux, j'ai remarqué la colonne de Saint-Michel. C'est le clocher qu'on a séparé de son église pour passer une rue entre deux. Il y a dans la crypte un cimetière dont la terre a la propriété de préserver les corps de la corruption. On nous montre une quarantaine de cadavres momifiés ; et l'on peut voir des cheveux, des dents, des oreilles, des bras et des pieds bien conservés, là surtout où il y a plus de terre. Cette personne a dû mourir tranquille, sa figure semble paisible. Voici un prêtre ; on le reconnaît à un lambeau de soutane. Cette femme au contraire a probablement été enterrée vivante, tellement les contorsions de son corps sont effrayantes.

C'est à Bordeaux que le Gouvernement de la Défense nationale se transporta en février 1871. Les députés, fuyant devant les envahisseurs du sol, s'y réunirent au nombre de sept cent cinquante et formèrent une Assemblée nationale. Thiers, l'élu de vingt-deux départements, fut mis à la tête du pouvoir exécutif, et envo^^é à Versailles pour traiter de la paix avec Bismarck. Grande fut la consternation à son retour, lorsqu'on apprit les humiliantes conditions imposées par un vainqueur tout

puissant et inexorable, mais on était à bout de ressources ; il fallut bien accepter le joug. Les Prussiens s'éloignèrent de Versailles, et les députés purent aller y tenir leurs séances.

Les côtes maritimes de France, à partir de l'Espagne, sur une longueur de quarante lieues, sont bordées de monticules de sable ; puis s'étend un vaste plateau triangulaire qui se prolonge jusqu'à vingt lieues dans les terres. Tout ce terrain, dont la superficie dépasse douze cents lieues carrées, est sablonneux ou marécageux et tout à fait impropre à la culture : ce sont les Landes. Depuis la fm du siècle dernier cependant, grâce à des plantations de pins, on a commencé à les convertir en forêts, et à les sillonner de routes. Aussi, ne voit-on plus que rarement les gens du pays, montés sur des échasses de cinq à six pieds, arpenter ces vastes solitudes avec la vitesse d'un cheval au galop.

Le principal article de commerce de la contrée est la résine, qu'on extrait des pins en les entaillant.

En allant de Bordeaux à Tarbes, on traverse le pays des Landes. Le trajet est en grandep artie dénué d'intérêt, et on s'arrête bien souvent à de petites stations. Les Landais parlent pour la plupart le patois ; impossible de comprendre un seul mot dans tout ce qu'ils disent. Quelle différence au Canada ! C'est le même français, fils du grand siècle, qu'on parle partout, dans les provinces que baignent les eaux de l'Atlantique comme sur les bords de l'océan Pacifique.

Mais il est temps que je termine ma correspondance pour ce soir. Il est minuit et je dois partir de bonne heure demain, afin de pouvoir dire la messe à Lourdes.

Page 1