CHAPITRE CINQUIÈME
Monastère du Mont-Cassin. — A travers les Abruzzes. — Naples: site enchanteur ; ora et prosit ; liquéfaction du sang de saint Janvier ; églises et statues ; excursion à l'île de Caprée ; Unité italienne ; bruit de la rue ; scène du départ ; Pompéi. — La Sicile : Notice historique ; cicérone, modèle du genre à Messine ; mannequin du carnaval. — Sur la Médilerranée. — Abordage à Alexandrie.
ASSiNO, samedi, 6 février 1892. — Un volume est consacré à Rome et à la Terre Sainte. Je reprends donc le récit de notre voyage au cinq février, jour que nous sommes partis pour l'Egypte et la Palestine. Nous sommes six pèlerins des Lieux Saints : Mgr Têtu et son frère, l'abbé Alphonse, professeur au collège de Sainte-Anne, M. l'abbé R. Casgrain, l'écrivain bien connu, M. l'abbé Faguy, curé de la basilique de Québec, M. l'abbé Sauriol, du collège de Sainte-Thérèse, et moi-même.
Partis de Rome à huit heures, nous arrivons à Cassino à onze heures. Les cochers attendent les voyageurs debout dans leurs voitures afin d'attirer davantage leur attention. Nous louons deux voitures et nous nous mettons en route pour le monastère du Mont-Cassin. L'ascension dura une heure, souvent au trot des chevaux, toujours au pas accéléré des pauvres bêtes qu'on ne cesse d'exciter de la voix et du fouet. La petite ville de Cassino qui nous apparaissait d'en bas perchée sur un roc escarpé, n'est plus qu'un petit bourg, perdu dans la plaine. D'ailleurs, depuis notre départ, nous avons remarqué plusieurs
de ces villages attachés au flanc des montagnes, comme ces arbres dont les racines s'enfoncent dans les fentes des rochers. De cette manière les habitants ne vivent pas isolés, dispersés dans une vaste campagne, mais tous ensemble, groupés autour de l'église et de l'école paroissiale. Le jour, ils se séparent pour les travaux des champs, et la tombée de la nuit les ramène au foyer pour l'heure de la prière. Tel nous apparut Aquin, à quelques milles d'ici, déjà célèbre par la naissance de Juvénal, mais bien davantage, parce qu'elle a vu naître saint Thomas d'Aquin dont le nom traverse les siècles avec celui de sa patrie accolée au sien. Il est tout de même surprenant de voir ainsi perdus au milieu des montagnes ces nids d'aigles habités par des êtres humaines.
A nos pieds s'étend la campagne verdoyante ; elle semble gagner du terrain au pied des caps pour préparer un passage à la locomotive qui s'y précipite avant de s'engager dans la chaîne des Apennins. A la hauteur où nous sommes, le spectacle offre un caractère de grandeur impressionnant. Nous voyons la crête des monts qui se succèdent et semblent, eux aussi, s'empresser dans leur course à travers la péninsule.
C'est ici que saint Benoît établit sa communauté naissante.
Benoît naquit en 480 ; à sept ans, il était placé dans les écoles de Rome; à quatorze, dégoûté et effrayé des mœurs de la ville en décadence, il renonçait au commerce des hommes, s'enfonçait dans la solitude des forêts, et se retirait dans une caverne où il vécut des années, seul, revêtu de la fourrure des animaux, ce qui le fit prendre luimême pour une bête des bois par des bergers.
Son humilité ne put le soustraire à l'estime et à la vénération des autres anachorètes, qui finirent par le découvrir ; ils vinrent nombreux se mettre sous sa direction. A quarante ans, poussé par l'inspiration divine, il quitta les montagnes de la Campanie pour les monts Abruzzes, Subiaco pour le mont Cassin.
Là encore il mit la forêt entre le monde et le lieu de sa retraite. Il y avait un bois consacré à Apollon avec un temple élevé en l'honneur du faux dieu : c'était le dernier
refuge du paganisme en Italie et son château-fort. C'est là qu'il se fixe. Il en chasse le dieu de la fable, et, à la place, il élève un temple au vrai Dieu, et fonde un monastère, le plus célèbre de l'Occident, qui sera toujours le sanctuaire de la prière et le foyer de la science et du travail.
Lui-même, comme plus tard saint François, fondateur des Franciscains, voulut rester simple diacre.
La règle qu'il donna à ses disciples est admirable, et elle a été adoptée par tous les moines d'Occident. La prière et l'humilité en sont la base ; l'étude et les travaux manuels en sont les soutiens nécessaires. Il y a dans ce code une analyse du cœur humain, une science des voies divines dans les âmes, qu'il n'a pu apprendre dans le commerce des hommes ni dans les livres, mais qu'il a puisé dans son propre cœur, sous l'inspiration du Saint- Esprit. Les traits de lumière qui nous viennent de Dieu, projettent une clarté bien plus vive que nelepeutlefaire le faible flambeau des sciences humaines. L'expérience du monde est toujours courte si l'intelligence et la volonté se sont laissées prendre à la glue des mille riens de la terre.
Pendant que les barbares se jetaient sur l'empire romain, mettaient tout à feu et à sang, les religieux du mont Cassin sauvaient les trésors scientifiques et littéraires des siècles passés. Bien des chefs-d'œuvre ont été perdus, mais sans les moines, en seraient-ils restés ? Ces homm.es qui se courbaient sur les manuscrits pour les déchiffrer et les transcrire péniblement, après s'être fatigués à manier la hache et la pelle, méritent la reconnaissance de tous ceux qui s'intéressent aux travaux de l'esprit. On possède encore au monastère des parchemins originaux sur lesquels des grandes intelligences fixèrent leurs pensées, des incunables devenus la passion des bibliophiles. Nous eûmes l'avantage de visiter ces richesses chères aux antiquaires dans la salle des archives.
Les moines continuent toujours leur œuvre utile et patiente. On cherche justement à ressusciter une manière de peindre d'autrefois. Les desseins sont d'une vérité d'expression et d'une douceur de coloris qui
reposent la vue et charment le cœur. On a orné plusieurs chapelles de ces fresques ; la dernière peinte représente l'entrevue de Benoît avec sa sœur Scholastique. Celle-ci avait pour son frère un véritable culte ; sous sa direction elle avait renoncé au monde et fondé un couvent au pied du mont Cassin.
Une fois l'an ils se réunissaient et passaient ensemble une journée qu'ils employaient à parler de Dieu et des choses saintes. Le soir, ils se séparaient en se donnant rendez-vous pour l'année suivante. Or, un jour, la sœur désirait prolonger ces entretiens, mais Benoît ne voulait pas dépasser le temps réglementaire. Scholastique adressa alors au ciel une fervente prière, et voilà que des nuages sombres se forment à l'horizon, viennent crever au-dessus de leurs têtes et les mettre dans la douce nécessité de continuer leur conversation. C'était leur dernière entrevue sur la terre ; elle est fixée sur le mur qui en fut le témoin muet. Le frère et la sœur moururent dans l'année, et une même tombe réunit dans la mort ceux que l'amour de Dieu avait unis pendant la vie.
Un Père nous fit visiter la maison dans tous ses détails. Notre titre de sujets anglais nous valut un cicérone américain ne sachant pas un mot de français.
Personne de nous ne sentit naître en lui la vocation pour la vie religieuse au Mont-Cassin. Il y faisait trop froid pour pareille germination. Vive le Canada ! Il avoisine le pôle, mais on y souffre plutôt de la chaleur contre laquelle on ne peut se défendre. Nous faisons la visite de la maison, le chapeau sur la tête, le collet de notre pardessus relevé et grelottant sous nos habits trop légers à cette altitude. Dans toutes nos courses à travers les salles et les corridors, nous n'avons pas vu seulement la plaque d'un de ces poêles bienfaisants qui tiennent nos demeures si chaudes pendant que la tempête fait rage au dehors. Nos bons Pères, debout en toute saison à quatre heures du matin, mènent une vie bien méritoire, surtout certains hivers, que la neige couvre le sol, et que les religieux n'ont pour se réchauffer que l'exercice de la prière et la chaleur de la mortification.
Il faut avouer que le chmat est salubre ; l'humidité
de la plaine ne monte pas jusque là pour répandre la contagion des fièvres. Aussi, des familles nobles y envoient leurs enfants pour leurs études classiques.
Ce matin j'ai eu le bonheur de célébrer dans la chambre même qu'habita saint Benoît et qui a été conservée dans toute sa simplicité primitive. Le saint patriarche des moines d'Occident a sa messe propre au missel où l'on revient souvent sur le mot benedidus (benoît ou bénit). La préface chante ses vertus, ses bienfaits et la grande extension de son œuvre dans tout l'univers. Le long des murs brûlent des lampes nombreuses entretenues par les différentes maisons de l'Ordre. Sa statue surmonte l'autel, et de chaque côté on lit les mots : Ora et opéra, prie et travaille.
A neuf heures nous descendons de la montagne par le chemin de raccourci. Il est à pic, couvert de roches et de cailloux qui roulent sous les pieds. M. le curé de Québec, entraîné par sa pesanteur, bat la marche pour une fois. M. Casgrain, qui ne peut voir les pierres du chemin, s'attache à mon bras.
' Nous coupons à plusieurs reprises la route plus moderne que nous avons suivie en montant. Celle-là serpente sur le flanc de la montagne ; quelquefois elle semble revenir sur ses pas pour adoucir la rampe du chemin et en charmer la longueur, tandis que le sentier que nous descendons, se hâte d'arriver à la plaine.
Naples, dimanche, 7 février 1892. — C'est à onze heures que nous prenons le train à Cassino pour Naples. Nous contournons d'abord une montagne qui du mont Cassin nous avait parue une légère ondulation du terrain. Le tracé traverse une plaine qu'emmurent les monts des Apennins et des Abruzzes. Et cependant, sur tout le parcours, nous pouvons apercevoir des champs cultivés. Ce sont des longues rangées d'arbres fruitiers, émondés avec art, parfaitement alignés, et s'étendant à perte de vue. A cette époque de l'année où la terre du Canada repose sous une épaisse couche de neige, où les arbres sont dépouillés de leur verdure, tandis que les oiseaux
ont fui vers les climats plus cléments, et que les hommes revêtent la fourrure des animaux des bois pour se protéger contre les rigueurs de la saison, il fait bon voir des troupeaux de chèvres brouter l'herbe tendre, contempler paysans et paysannes occupés aux travaux des champs. Les orangers tout couverts de fruits d'or, ce n'est pas un spectacle banal en plein février. Il est vrai qu'en ce pays-ci, l'hiver est la plus belle saison de l'année. Bientôt le soleil de ses rayons ardents desséchera l'herbe des champs. Somme toute, chaque climat a ses avantages et ses inconvénients ; et les habitants de nos campagnes n'ont pas à envier le sort des paysans de la Campanie. Ils vivent plus largement et se donnent plus de confort. La terre offre plus de résistance aux efforts de l'homme, mais celui-ci est plus vigoureux. Et cette neige qui recouvre la terre pendant de longs mois, la protège, lui procure un repos réparateur, et devient un engrais comme le limon du Nil, et lorsqu'elle secoue son blanc linceul, elle s'est renouvelée dans sa féconde jeunesse.
Nous voulons visiter Naples, sans cependant nous engager à trépasser ensuite, malgré tout ce qu'a d'engageant l'axiome que les Napolitains veulent bien mettre dans la bouche des étrangers : Vedi Napoli, e poi mori : voir Naples et mourir. Les habitants de Lisbonne disent bien : Quem nao ne Lisboa, nao ne couasa boa : Qui n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu de beau. Et cependant, bien des artistes ont fait des chefs-d'œuvre sans avoir eu l'avantage de visiter la capitale du Portugal. C'est dans la nature d'aimer à vivre à l'ombre de son clocher natal, et d'exalter sa patrie ; mais il ne faut pas pousser ce sentiment jusqu'à l'exagération. Il fait bon de voir Naples, mais il fait bon aussi de vivre longtemps avec son souvenir.
De fait, Naples a un climat et un site enchanteurs. Protégée d'un côté contre les vents du nord par les montagnes, elle l'est de l'autre contre les ardeurs du soleil, par la péninsule qui s'avance dans la mer ; le soleil n'y a rien de malfaisant. Dominant tout de sa superbe gran-
deur, le Vésuve lance dans les airs son panache de flammes, ces feux que la nuit colore.
Ce matin, sur les sept heures, nous sortîmes pour dire nos messes. Les rues, si tapageuses d'ordinaire, étaient désertes. Dans les villes on est lent à se lever, parce qu'on est lent à se mettre au lit. Il y a tant d'amusements qui attendent le citadin, la journée faite. Il faut croire que les offices s'en ressentent ; on attend que la ville se réveille, avant de les commencer. Nous ne trouvâmes pas d'église ouverte ; même à St-Blaise, où a lieu la cérémonie des quarante-heures, la porte était fermée à clef. Il en est de même une grande partie de l'aprèsmidi. Cette fois, c'est pour respecter sans doute l'heure sacrée de la sieste. Il était bien huit heures lorsque nous pûmes célébrer. Avant la messe, j'entendis plusieurs personnes me dire, en guise de salut : Orate, priez ; et à mon retour, ce fut une explosion de Prosit qui m'acceuillit. Touchante coutume des chrétiens de demander au prêtre qui va dire la messe de prier pour eux, et, la messe dite, de souhaiter qu'elle porte bonheur. L'autel ne reluit pas de propreté ; les cartons sont écrits à la main. Du côté de l'épître est une chaise ; c'est pour le servant. C'est d'autant plus à propos que souvent, ici comme à Rome, ce sont des personnes âgées qui servent à l'autel et entendent plusieurs messes de suite.
Nous avons entendu la grand'messe à la cathédrale. Elle est dédiée à saint Janvier, son glorieux enfant devenu son puissant patron. Il fut évêque de Bénévent et mourut martyr à Pouzzoles,où il s'était porté au secours de ses diocésains persécutés. Souvent Naples lui dut son salut contre la peste et les éruptions du Vésuve. On connaît le miracle de la liquéfaction du sang. Les plus anciens auteurs en font mention ; et, encore aujourd'hui, le prodige se produit deux fois l'année devant des foules venues de partout pour en être témoin. Le peuple d'abord demande que le miracle se produise dans des prières silencieuses, puis, s'il retarde, il élève la voix et finit par insister bruyamment. Et lorsqu'il a lieu, il éclate en cris de joie et de reconnaissance. Le sang coagulé se liquéfie, puis bouillonne pendant qu'on le fait révérer à la
foule enthousiaste. Lorsque le prodige a cessé et que les deux fioles ne contiennent plus que des caillots de sang desséché, elles sont placées dans le tabernacle du grand autel sous la garde de plusieurs portes fermées à clef.
La messe commence à dix heures, après la récitation de l'office par les chanoines. Les chantres laïques, au nombre de huit, ont un costume brillant qui leur donne l'apparence de chanoines ; ils se tiennent d'ailleurs, comme eux, dans les stalles. Pour le chant de l'introït, du graduel, de l'offertoire et de la communion ils vont s'installer devant d'énormes livres de chant placés sur des pupitres. L'orgue accompagne le chant de l'évangile.
Nous étions au bas chœur ; jusque-là pénétrèrent des mendiants pour nous demander l'aumône.
Naples renferme un grand nombre d'églises. Seulement autour de notre hôtel de Genève, on peut en compter une demi-douzaine. On en voit partout, et, de prime abord, on pourrait croire qu'elles sont aussi nombreuses qu'à Rome. Elles contiennent une sainte profusion de niches avec statues de toutes sortes, surtout des madones. De même, dans les rues, à tout instant on aperçoit une petite lumière qui brille devant un crucifix ou une madone, au coin d'une rue, au dessus de la porte d'une maison, dans l'intérieur d'un magasin, d'une boutique. Nous avons vu un autel en plein air sur lequel brûlaient un grand nombre de cierges avec un crucifix au milieu.
Mardi, 6 février — On ne va pas à Naples sans se donner le luxe d'une excursion sur la baie incomparable. C'est hier qu'elle eut lieu. A Santa-Lucia nous prenons une légère embarcation qui nous conduit au paquebot. En attendant l'heure du départ nous sommes divertis par les exploits natatoires d'acrobates, nouveau genre, qui déploient leur souplesse et exécutent leurs prouesses dans les ondes au lieu de le faire dans les airs, en plongeant plutôt qu'en se suspendant. Ils sont là dans leur élément sur la surface des eaux comme l'homme agile sur la corde horizontale, se laissant tomber de manière que
le corps prenne la posture verticale, la tête en bas, et comme soutenu par la pointe des pieds qu'on aperçoit seulement ; puis, par une évolution habile ils se remettent en position. Nous prîmes plaisir à leur jeter des pièces de monnaie ; aussitôt que l'Une d'elles tombe à l'eau, un nageur exécute un mouvement de pirouette et bientôt revient à fleur d'eau tenant serré entre ses lèvres la monnaie qu'il a bien gagnée ; et tous de crier entre leurs dents d'une manière étrange, car ils ne veulent pas laisser tomber leur fromage comme le renard de la fable : Money, money. Quelqu'un de nous s'amusa à jeter malicieusement une pièce à peine perceptible ; elle fut repêchée immédiatement, mais l'acquéreur, par des signes de tête et des sons inarticulés, montra bien que ce n'était pas franc jeu.
Cependant le navire commence à s'ébranler. Ce fut le signal du départ vers la terre ferme pour des religieuses qui étaient venues demander la charité aux voyageurs ; elles descendirent dans les petites embarcations qui les avaient amenées. Elles sont bien généreuses de ne laisser perdre aucune occasion de ramasser quelque chose pour leurs pauvres ; et, c'est commencer un voyage sous d'heureux auspices, que de le mettre sous la garde d'une aumône.
Et voilà que nous prenons le large. Et pendant trois heures nous filons à toute vapeur sans sortir de la baie.
Nous touchons un instant à Sorrente, prendre quelques passagers ; une heure après nous étions devant la grotte d'Azur. Imaginez des rochers coupés à pic, la mer qui vient les battre de sa lame mouvementée, et, paraissant à peine, une ouverture qui disparaît lorsque la vague vient s'y engouffrer. C'est par là qu'il faut s'introduire dans la pièce intérieure. Le navire s'arrête et des chaloupes s'en approchent. Le capitaine n'encourage pas les touristes à risquer l'aventure, car la mer se fait grosse, et il sera difficile de pénétrer dans la grotte et d'en sortir ; et il ne pourra attendre indéfiniment le retour ! Malgré ces appréhensions, plusieurs personnes, voire même des dames, se décident à la grande satisfaction des bateliers qui commençaient à craindre de ne rien gagner.
On vit alors rembarcation s'éloigner, s'approcher du mur en pierre, se mettre en position et attendre une vague favorable tandis que les passagers couchés à fond de cale reçoivent le revolant de la lame, et, à la fm, disparaître dans l'île.
La profondeur de ce lac intérieur est de cinquante pieds ; son étendue, de deux cents pieds sur cent, et la voûte est à quarante pieds. Tout y paraît bleu comme l'eau, et les baigneurs prennent cette teinte, et un oiseau qui prendrait ses ébats sur ces ondes azurées, serait l'oiseau bleu de nos rêves d'enfant.
Sur notre navire a pris passage en même temps que nous un groupe de trois musiciens dont l'un pince la guitare, le second, manie l'archet, et le troisième souffle dans un instrument à vent. Nos artistes exécutent leurs morceaux avec une désinvolture surprenante qui montre bien qu'ils sont nés musiciens, qu'ils jouent comme ils marchent, machinalement ; c'est leur vie, leur bonheur, leur gagne-pain. Le chef d'orchestre surtout s'abandonne à une mimique surprenante tout en faisant entendre les accords les plus variés. On pourrait croire qu'ils ont pour mission d'accompagner les voyageurs et de les divertir. Il est vrai qu'ils ne vivent pas de l'air du temps, mais ils demandent si peu et d'une manière si gentille ! Et s'ils ne reçoivent rien, ils reprennent leurs instruments quand même, et ils continuent leur concert ambulant. Ils n'ont d'ailleurs que l'ambition de soutenir leur vie afm de continuer à charmer de leurs accords ceux que le goût des voyages éloigne de leurs familles et de leur patrie.
Nous prenons le dîner à Caprée à l'hôtel de la Grotte- Bleue, ou plutôt sur un long perron, le soleil sur nos têtes, sous les pieds la mer qui vous envoie sa brise rafraîchissante, et, auprès de nous, toujours nos trois musiciens. En arrivant, ils se sont découverts respectueusement pour nous saluer, et, comme pour nous demander la permission de se faire entendre. Ils nous tendent la main ; un pourboire d'un franc semble combler tous leurs vœux, et ils recevront avec reconnaissance l'aumône de cinq centimes.
A la fin du repas, des femmes et des jeunes filles s'approchèrent à leur tour. Elles offraient en vente des coraux, des ouvrages en bois sculptés, en marqueterie, des soies diverses. « Achetez, achetez, disent-elles, pour Madame ». Voyant que nous restons froids, se ravisant: « Pour pères, mères, frères et sœurs »... Malheureusement nous ne pouvions pas nous charger d'une cargaison quelconque en partant pour un long voyage.
Au troisième plan se tenaient les cochers. Nous en choisissons un pour une promenade dans la campagne, en attendant le départ du bateau.
L'île de Caprée est à l'avant-garde de Naples ; elle est rocheuse ; ses falaises abruptes s'avancent dans la mer ; elle n'est abordable qu'en deux endroits. Les touristes sont sa principale source de revenus. Il en vient plus de trente mille par année.
Les noms de Tibère, d'Auguste, de Frédéric Barberousse sont célèbres en ces lieux. Les trois empereurs, attirés par la salubrité du climat et la tranquilité qu'offre ce rocher solitaire, y passèrent des années. De là Tibère faisait trembler Rome qu'il noyait dans le sang de ses enfants.
Nous faisons halte à Sorrente, Sorrente la Gentille, au climat idéal, où l'on vient se guérir des maladies du corps et de l'esprit. Les heureux mortels qui ont l'avantage d'y passer la belle saison, sont des privilégiés. Le matin est destiné aux bains de mer ; le temps du farniente dure presque tout le jour ; tard dans l'après midi ont lieu les excursions ; après le coucher du soleil la plage devient le rendez-vous des touristes.
Le Tasse y vit le jour, et le poète à l'âme trop sensible pour être heureux y a sa statue.
L'heure du retour était arrivée pour le bateau, mais nous avions décidé de revenir à Naples par voie de terre.
Les villas que nous traversons sont des plus pittoresques. On a trouvé le moyen de pratiquer à travers les anfractuosités du terrain une route carrossable. Ici, on côtoie un cap où la mer vient briser ses flots avec fracas ; là il est taillé dans le roc et comme encaissé. Les montées paraissent à peine, tellement on a su ménager des
rampes douces que nous suivons au trot des chevaux sur le parcours de deux milles. Voyez dans votre imagination les déclivités et les caps qui bordent le Saint Laurent à la Malbaie, couvertes de jolies résidences qui s'échelonnent avec grâce, se cachent dans le verdure, au fond des bosquets, tandis que des sentiers les traversent en tous sens. Dans les vallons où ne poussent ordinairement que des ronces et des épines, s'épanouissent les vive'^. couleurs des orangers ; les ravins impropres à la culture sont couverts de vignes.
A Castellamare nous arrêtons visiter les sources célèbres. Sur un espace de quelques arpents ont été amenés par des conduits souterrains des eaux sulfureuses, gazeuses et minérales de six à huit sortes différentes ; on le constate facilement à les goûter, et chacune a ses propriétés médicales spécifiques.
A six heures nous prenions le chemin de fer qui nous ramène à Naples où nous arrivons à sept heures.
Mardi, 9 février — Ce jour, le trente-septième anniversaire de ma naissance, je l'ai passé à visiter la ville ; et d'abord, nous avons été au Palais-Royal.
Au bas de l'escaher monumental est le buste de Victor- Emmanuel avec ses yeux brillants, sa farouche impériale ; en haut, le portrait du prince de Naples fait face à celui du roi Humbert, son père.
En Italie on voit partout la statue de Victor-Emmanuel. Le fondateur de l'unité italienne jouit dans son pays d'une popularité incontestée. Chaque ville un peu importante a son corso Victor-Emmanuel, sa galerie Victor-Emmanuel, son musée Victor-Emmanuel, et que sais-je ? Et celui qui os^ait prononcer une parole quelque peu irrévérentieuse à la mémoire du protégé delamaçonnerie, s'exposerait grandement. Le notoire Garibaldi partage la popularité du maître dont il fut loin d'être le serviteur ; lui aussi a ses statues, ses rues et ses places publiques. Il en est de même du fm diplomate Cavour, mais avec des proportions moindres. — De fait, l'idée de ritahe unie est populaire, et c'était une grande
œuvre que de l'accomplir dans l'ordre et la justice. Tant de petites principautés gravitaient autour d'un centre qui ne les groupait pas. Elles avaient besoin d'un point d'appui pour leur communiquer la force et la résistance. Les fondateurs de l'Unité italienne auraient mérité de leur patrie s'ils avaient su sauvegarder les droits acquis et d'un ordre plus élevé de la Papauté. Le roi d'Italie ne peut pas déplacer le chef de l'Église universelle, en vertu du droit du plus fort, ni se mettre en état d'antagonisme avec celui dont la juridiction s'étend sur les rois de la terre.
La solution de la question italienne est là. Elle serait vite réglée avec un prince à conviction religieuse, assez humble pour se soumettre à l'Église, assez fort pour secouer le joug de la franc-maçonnerie. Le Pape et le roi ont chacun leur place en Italie, mais le chef de l'Église doit d'abord occuper celle qui lui appartient de droit divin et ecclésiastique.
Naples est la ville bruyante par excellence. De tous les bruits de la rue, il se forme une note puissante qu'on entend parfaitement, comme un bourdonnement sourd, de la ville haute. Les cochers crient à tue-tête pour appeler la clientèle ; ils s'interpellent entre eux, parlent à tout venant. Ils font claquer leur fouet à longue mise d'une manière retentissante sur leurs chevaux, sans leur faire de mal cependant, ni hâter leur course. Les harnais sont couverts de métal argenté et de plaques blanches et des sonnettes ne cessent de carillonner. C'est qu'on aime ce qui brille, ce qui fait du bruit. Les voitures roulent avec fracas sur les larges pierres qui pavent les chemins ; elles sont plates ; 1q3 fers des chevaux n'ont pas de prise et glissent en grinçant.
Les marchands ambulants parcourent les rues, jettent leurs cris à tous les échos, et augmentent encore la confusion générale.
Dans les rues, chacun peut se croire chez lui, et agit avecla plus grande Uberté possible. Dans certains quartiers, des familles entières s'installent sur les places pu-
bliques, à Santa-Lucia par exemple, sans autre abri que la calotte des cieux ; ils y vivent tout à leur aise et sans plus de gêne que s'ils étaient protégés contre les regards indiscrets par les quatre pans d'une maison. On s'y livre, de même, à tous les métiers. Ainsi, je voyais des enfants fouiller dans les tas d'ordures et les fumiers des chemins qu'ils vont chercher avec des longs balais et ramassent le long des trottoirs. Ils n'espèrent pas trouver des perles précieuses, mais bien des bouts de cigares, des allumettes, des épingles, des morceaux de verre, et cela suffît à leur ambition. Il leur faut si peu pour vivre. Et on préfère si peu que ce soit, plutôt que de gagner davantage en s'imposant de grandes fatigues ou des calculs absorbants.
A bord du Persia, 12 février — C'est mercredi, à huit heures du soir, que nous avons quitté Naples. C'est tout un événement que le départ d'un hôtel: c'est le moment psychologique pour les serviteurs de tous les grades. Depuis quelque temps déjà, en prévision de notre départ prochain, ils surveillent nos allées et venues, redoublent d'attention et de prévenances. Maintenant ils ne nous perdent plus de vue. Ils nous soulagent des paquets les plus insignifiants qui disparaissent dans leurs mains empressées ; et lorsque nous arrivons dans la pièce, sur laquelle s'ouvre la porte de sortie, nous les trouvons réunis comme par enchantement, pour nous offrir gracieusement leurs services et nous souhaiter un heureux voyage. Tout paraît spontané ; mais chacun sait que tout ce monde ne se trouve pas réuni fortuitement, et que toutes ces personnes s'attendent de recevoir un souvenir sonnant pour tout ce qu'ils ont fait gratuitement, ne serait-ce que pour l'attention qu'ils vous témoignent, en assistant à notre départ. Il y a là des figures qui nous sont inconnues ; ce sont des amis discrets sans doute qui veillaient sur votre personne sans que vous l'ayez soupçonné peut-être, et qui étaient toujours prêts à vous protéger au moindre danger. Et la poignée de main qu'ils vous donnent ne laissera pas échapper le pourboire que
VOUS y mettez ! Et ne craignez pas d'offrir quelques sous à ce personnage ; il condescendra à recevoir cette marque tangible de reconnaissance pour ne pas vous désobliger ! Si vous tenez à ne pas subir une seconde ronde, le mieux est de prendre la porte et de filer.
Les paquebots se tiennent au large et nous nous y rendons en chaloupe ; la mer est couverte d'embarcations de toutes sortes, et nous devons les repousser de la main et de la rame pour nous frayer un passage. Le navire ne tarde pas à partir, et nous gagnons nos lits.
Tout alla bien d'abord, et le sommeil s'approchait de nous avec le cortège de ses songes joyeux. L'Orient et la Terre Sainte apparaissaient déjà dans le lointain, lorsque je sentis le vaisseau changer d'allure ; nous sortions de la baie, et nous commencions à affronter la tempête. Quelle nuit il a fait sur la mer, et quelle nuit nous avons passée dans notre cabine. Le mal de mer est quelque chose d'affreux.
Nous passons devant Charybe et Scylla, de sinistre mémoire. Le raz de marée formé par le détroit de Messine et par les caps qui s'avancent au large forment des courants dangereux. Mais les paquebots d'aujourd'hui avec leur fort tonnage et la force de leur hélice, ne sont pas détournés de leur course et évitent facilement les fameux écueils. A trois heures nous entrions dans le port de Messine où le calme se rétablit sur la mer et sur les figures.
Avant d'aborder en Sicile, retournons à Naples pour une dernière excursion que nous avons faite à Pompéi le jour même de notre départ. Il faisait un temps affreux. La même tempête qui nous a poursuivis sur la mer, faisait rage sur terre : La pluie, poussée par la violence du vent, battait les vitres de notre voiture à les briser en morceaux. Nous n'avions pas voulu reculer devant la fureur des éléments ; tout de même nous n'avons pas osé par un pareil temps faire l'ascension du Vésuve, rendue pourtant facile
par la construction du chemin de fer funéculaire de l'agence Cook. Mais le célèbre volcan, nous l'avons toujours sous les yeux avec ses lueurs blafardes et terrifiantes qui obscurcissent les rayons du soleil, percent les ténèbres de la nuit, et illuminent toute la contrée environnante de ses clartés rougeâtres. Il n'est pas nécessaire de s'y laisser choir, comme la légende en accuse Pline l'Ancien, pour savoir que c'est au sein de la terre qu'il allume ses feux et va chercher ces matières enflammées qu'il lance ensuite dans les airs à des milliers de pieds, pendant que le tonnerre roule dans ses antres profondes. Toujours les bouches du cratère crachent des laves ardentes qui se répandent en coulées incandescentes ; quelquefois les parois de l'immense bouilloire ne peuvent résister à la pression des matières en ébulition qui arrivent à flots pressés du fond de l'entonnoir souterrain. Elles éclatent et laissent échapper de leurs lèvres pendantes un fleuve de laves qui brûlent tout sur leur passage, et, en se refroidissant, ensevelissent les campagnes. D'autres fois le Vésuve lance dans les airs des pluies de cendres.
C'est une éruption du Vésuve qui ensevelit la ville de Pompéi en 79 de notre ère. De nouveaux débris s'accumulèrent sur cette momie gigantesque, et scellèrent le tombeau de cette malheureuse ville pendant des siècles. Deux mille personnes périrent dans cette catastrophe fatale ; la plupart, parce qu'ils s'étaient trop attardés sur les lieux du sinistre, cloués sur place par le saisissement, ou occupés à sauver quelque chose du désastre. Pompéi n'était plus qu'un souvenir historique dans la mémoire des hommes, lorsqu'un heureux hasard la fit découvrir sous sa couche funèbre. Ce fut dans notre siècle qu'on trouva à vingt pieds sous terre la ville antique ensevelie vivante. Depuis, des fouilles n'ont cessé de se poursuivre et une ville du temps du paganisme apparaît aux regards des hommes de nos jours. Les travaux occupent une centaine d'hommes, et on a calculé, qu'avec cette équipe, il faudra soixante ans encore avec une dépense de cinq millions de francs pour la mettre au jour complètement. Le droit d'entrée pour les visiteurs est d'un franc par tête; c'est un revenu annuel de plus de trente mille francs.
On marche dans les rues que suivaient les contemporains d'Auguste, et l'on voit encore les ornières, que formaient les chariots traînés par des esclaves. Les rues sont étroites ; il y a, de distance en distance, surtout aux points d'intersection, des traverses qui permettent aux piétons d'aller d'un côté à l'autre : ce sont des blocs de pierre ou de lave qui laissent une place aux chariots dont on voit encore les oullières.
Les maisons sont toutes construites sur le même modèle. Un passage conduit d'abord à une cour intérieure elle fournit la lumière aux pièces qui l'entourent ; au milieu est un grand bassin qui reçoit l'eau de pluie d'une galerie circulaire à plan incliné. C'est la partie réservée à la vie publique. Plus au fond est une seconde cour avec jardin qu'entourait une colonnade. La famille y avait ses appartements privés. La vie des anciens se passait plutôt dans les cours, en plein air.
Sur la place du forum il est intéressant d'examiner les thermes. Ils nous donnent bien l'idée des bains publics dans l'antiquité. On y distingue la rotonde aux bains froids, les salles pour les bains à eau chaude qui arrivait à travers des cloisons et des planchers doubles.
On remarque la maison du « poète », celle du « chasseur » dont les fresques bien conservées représentent des scènes de chasse.
Les musées sont du plus haut intérêt. On y voit les formes des hommes et des animaux, trouvées dans les fouilles, dans l'attitude qu'ils avaient lorsque la mort les surprit. On peut juger des scènes d'horreur qui marquèrent le dernier jour de Pompéi, lorsque le soleil s'obscurcit, que l'air devint enflammé, pendant que la lave, les cendres et la pluie couvraient la terre comme d'un immense drap mortuaire.
De retour à l'hôtel de Diomède, nous avons pris notre dîner, que nous avons arrosé du fameux vin Lacryma Xristi qui croit sur les pendants de la montagne volcaïque.
A Naples nous reçûmes notre courrier à la case de la poste restante. La liasse du Courrier du Canada, celle de V Électeur ne nous apprennent rien d'extraordinaire.
Maintenant qu'on découvre dans notre province de Québec de nouveaux scandales, qu'on discute la légalité du coup d'état du gouverneur Angers, peu nous en chaut ? Nous n'entendons de sitôt parler des questions qui agitent notre pays. Lorsque nous recevrons des nouvelles fraîches, il s'agira d'abord des événements passés déjà depuis deux semaines. Peut-être le Gouvernement aura passé du rouge au bleu. Sera-ce un mal ? Pour nous, notre politique sera celle du voyageur et du pèlerin.
Nous faisons escale à Messine sous la protection du trident de Neptune dont la statue s'élève sur les quais.
La Sicile est comme un appendice de la péninsule italique, qui semble plonger sous l'eau pour laisser un passage libre aux vaisseaux du Levant et remonte à la surface de l'autre côté du détroit et se prolonge comme une jetée gigantesque entre l'Europe et l'Afrique. Elle est de même conformation géologique, et leurs deux histoires souvent se confondent.
La Sicile a joué un grand rôle dans l'histoire du monde ancien. Elle a servi de théâtre à de célèbres épopées. On la peuplait autrefois de géants ; l'Etna servait de demeure aux cyclopes ; c'est au fond du cratère que la fable plaçait les forges de Vulcain, le dieu des forgerons. Sur cette péninsule se jouèrent les destinées d'Athène, de Carthage et de Rome. Syracuse, l'une des plus belles villes de l'antiquité, a vu se briser sur ses murs toute la puissance d'Athènes. Placée comme en avant garde sur la Méditerranée, elle a été en butte aux invasions, et a subi bien des vicissitudes. Tour à tour elle a été la proie des Phéniciens, des Arabes, des Allemands, des Espagnols, des Normands et des Français. Souvent détachée de l'Italie, elle est toujours revenue à cette alhée naturelle, à cette sœur siamoise, comme l'enfant prodigue retourne à son père. Elle formait partie du royaume des Deux-Siciles, avec Naples pour capitale lorsque Garibaldi s'en empara en quelques jours et la fit passer sous le sceptre du roi du Piémont en train de former l'unité italienne.
Ses villes principales sont, avec Syracuse, Palerme l'Heureuse, l'ancienne capitale, la ville commerciale, Messine la Noble, qui voit baigner dans ses eaux les vaisseaux qui font le service du Levant, Catane qui se donne l'illusion d'être en sûreté au pied de l'Etna qui la fait vivre, Marsala, célèbre par son vin.
Des personnages célèbres et des savants ont illustré la Sicile, tels que Théocrite et le grand Archimède. Palerme, Catane et Syracuse ont pour patronnes sainte Rosalie, sainte Agathe et sainte Lucie, leurs concitoyennes.
Nous n'avons fait que mettre les pieds sur la terre de Sicile. Nous y avons connu le type du cicérone importun, mouche de la fable, qui tourne sans cesse autour de vous, vous bourdonne à l'oreille, et ne cesse de vous poursuivre de ses attentions obséquieuses. Tel, le soir, lorsque la lumière vient de s'éteindre, nous harcelle de son crilemaringouin agaçant; il passe en bourdonnant devant notre oreille, nous réveille au moment où nous allons nous endormir, nous échappe avant que notre main ne l'atteigne, pour recommencer toujours la même chanson. C'est en plein soleil que notre cicérone, modèle du genre, nous fait endurer le même supplice. Rien ne peut l'éloigner : ni prières, ni menaces, ni mauvais traitements. Il s'obstine à nous suivre, à nous donner des renseignements, malgré toutes nos protestations. Il nous entreprit à notre arrivée et ne nous lâcha pas jusqu'au retour. Nous dûmes l'endurer tout ce temps, et, à la fm, lui payer un pourboire, d'abord pour les services que nous avions dû subir et ensuite pour les paroles un peu dures que nous avions peut-être adressées à un homme qui accomplissait son devoir d'état.
Nous avons passé la soirée sur le pont du bateau. Quelle température idéale en plein février l Le ciel est pur et la lune dans son plein répand une douce lumière tandis que les étoiles brillent au firmament. Le silence s'étend sur la mer. Devant nous Messine s'élève en amphithéâtre et brille dans les ténèbres. Tout à coup se détache du rivage comme un globe de feu qui s'avance sur l'eau, passe devant nous, va prendre terre. Du sein des lumières s'échappent les accords d'une fanfare qui
lance dans les airs ses notes gaies, en même temps que des fusées sont projetées dans l'espace et retombent en gerbes de feu.
Nous sommes en carnaval et c'est bien lui, le mannequin du carnaval qu'on promène en triomphe au milieu de la population en liesse. Sur la terre ferme on le suit dans les rues par la traînée des lumières, qui s'avance ; et on entend les cris de joie de la foule et les sons joyeux de la musique carillonnante.
C'est ainsi qu'on s'amuse en ces pays privilégiés où l'on est tout entier aux plaisirs du moment, où les soucis ne fatiguent pas l'esprit, ni la tristesse assombrit les cœurs, si ce n'est sur le passage du simoun qui dessèche les visages comme l'herbe des champs.
Nous causâmes longtemps sur le tillac. Il faisait bon de vivre, de se laisser vivre. Tout était si beau autour de nous. Le firmament lui-même nous invitait à le contempler et à lire dans son diadème d'étoiles étincelantes la grandeur et la bonté du Dieu Créateur. Mes compagnons rentrèrent ; je restai seul et j'assistai au départ du navire. D'abord on s'aperçut à peine qu'il avançait sur les eaux tranquilles ; mais, à mesure qu'on sortait du port, les vagues commencèrent à le remuer. Nous passâmes entre la Sicile et l'Italie qui s'éloignèrent et se perdirent dans le lointain, et le vaisseau continua sa marche solitaire.
Alexandrie, lundi, 15 février — Partis de Messine le jeudi soir nous arrivions à Alexandrie le lundi. La traversée de la Méditerranée ne se fit pas sans un coup de vent. Le vaisseau balloté en tous sens, se penchait comme si, fatigué, il eut voulu se reposer sur le flanc, au point qu'un passager glissa sur le pont à angle droit et allait faire le plongeon lorsque le garde-corps l'arrêta heureusement. On s'accoutume cependant aux mouvements du navire et à tous ses soubresauts ; notre pied se fait à l'équihbre instable du paquebot, se frayant péniblement un passage à travers des montagnes mobiles qui le soulèvent sur leurs cîmes menaçantes. Le bruit des va-
gues qui arrivent en bondissant, le murmure laborieux et saccadé de l'hélice qui secoue le navire et le pousse de l'avant, les rafales du vent qui arrivent en sifflant et jettent en passant son cri sinistre dans les haubans : tout nous apporte la note lugubre des détresses de la mer. L'oreille pourtant se fait au vacarme confus des éléments déchaînés, on fmit par se laisser bercer par la tempête qui gronde et on oublie qu'on passe au dessus des abîmes sans une voile à l'horizon qui puisse accourir à notre secours. Les marins se font de la mer une seconde patrie bornée par l'horizon qui recule à mesure qu'on avance, en même temps qu'il se ferme derrière nous. Avouons cependant que la mer est aux poissons et la terre aux enfants des hommes, et que nous nous sentons bien chez nous et en sûreté seulement lorsque nos pieds reposent sur la terre ferme.
Nous avons entrevu les îles de Malte et de Crète ; nous approchons des côtes d'Afrique, et, au bout de l'horizon nous apparaît comme une étoile : c'est la lumière intermittente du phare d'Alexandrie.
Mais la mer est houleuse et le capitaine tient le large. Peut-être faudra-t-il attendre au lendemain pour franchir l'étroit défilé qui conduit au port. Heureusement le signal est donné de hisser le pavillon, et bientôt après, apparaît sur les vagues une voile qui approche : c'est la chaloupe du pilote. Celui-ci n'ose risquer l'abordage ; il vire de bord, et nous à sa suite nous passons à travers les bouées indiquant les sinuosités du chenal que bordent des battures de rochers mises là pour arrêter la vague envahissante.
Le Persia est encore en mouvement, qu'il est envahi par la foule des cochers, des commis d'hôtels empressés d'offrir leurs services ; dans leur zèle ils enlèvent les malles des mains des passagers pas assez sur la défensive, et les forcent de les suivre. C'est un tiraillement, un sauvequi-peut général.
Une légère embarcation nous conduit à terre. Nous dûmes passer par la douane ; mais les formalités ne pèsent guère à ceux qui se prévalent de leurs titres de citovens anglais.