L'EGYPTE
Notice historique. — Mœurs orientales. — Les bazars. — D'Alexandrie au Caire. — Excursion aux Pyramides. — Communautés religieuses.
ARDi, 16 février — Nous sommes vraiment aux vieux pays. Si l'Europe a des traditions anciennes par rapport à la jeune Amérique, elle est moderne si nous la comparons aux pays qu'arrosent le Nil, le Tigre et l'Euphrate. C'est là que s'est concentrée la vie de l'humanité pendant des siècles ; on y retrouve des traditions et des monuments qui remontent aux premiers âges du monde. Tous les peuples célèbres de l'antiquité s'y sont rencontrés dans les douces relations de la paix ou dans les sanglants combats de la guerre ; et le souvenir des événements qui intéressent davantage les enfants d'Adam planent sur ces lieux mystérieux.
La terre que nous foulons présentement, est une terre privilégiée ; le père des croyants l'habita ; Joseph, fils du patriarche Jacob, la gouverna ; pendant trois cents ans elle fut la patrie providentielle du peuple de Dieu, elle a été le témoin étonné des miracles de Moïse ; elle a eu l'honneur suprême d'offrir l'hospitalité à la sainte Famille fuyant la persécution du cruel Hérode. Dès les temps apostoliques il se forma à Alexandrie une église qui devint la première après Rome ; fondée par saint Marc, disciple de l'apôtre Pierre, elle devint le siège de l'orthodoxie combattive sous les Athanase et les Cyrille. Malheureusement, elle passa sous le joug du Croissant ;
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au contact de la morale énervante du Coran, le peuple d'Egypte, renommé par sa sagesse, subit la fatale influence. Aujourd'hui, après des siècles d'abrutissement, il tend à se relever de ses ruines morales en se tournant de nouveau vers le christianisme.
Alexandrie doit son nom au grand conquérant macédonien qui la fonda pour être le centre de son empire. Napoléon lui fit l'honneur d'une descente sur ses côtes, et d'une victoire mémorable sur ses habitants ; le nouveau géant militaire de son regard d'aigle embrassait déjà l'univers dans ses visées ambitieuses, mais il voulut d'abord prendre sa mesure à l'ombre projetée par les Pyramides, et s'entourer d'une .auréole mystérieuse au pays du Levant, avant de prendre sa large place sur le continent européen. Du coup il attira sur cette contrée les regards du monde civilisé ; l'Angleterre accourut la première. Le lion britannique posa sa griffe sur sa proie et ne la retira plus. Aujourd'hui, la fière Albion, sous prétexte de protectorat, s'empare paisiblement, mais sûrement du sol, et ne s'arrêtera pas avant qu'une voie ferrée ne longe toute la côte orientale de l'Afrique et ne fasse rentrer ce vaste territoire dans ses possessions mondiales. Les Français sont venus ; ils ont accompli une œuvre internationale en perçant l'isthme de Suez ; mais c'est surtout pour permettre aux Anglais de faire le commerce des Indes. Il est rare que la diplomatie anglaise ne fasse pas son profit des marrons que d'autres tirent du feu.
Nous logeons à l'hôtel Bonnard, sur les bords de la Méditerranée. Ce matin, j'étais joyeusement éveillé par le bruit de la mer venant mourir en se déroulant sur les sables du rivage, ou déferlant sur les brisants qui le bordent ; c'est une musique que je connais ; je me crus sur les bords du Saint-Laurent.
Nous avons été faire une promenade à travers la ville. L'étranger est frappé par la variété des costumes et des figures. On en rencontre de toutes les nuances et de tous les types, surtout dans les quartiers réservés aux Juifs. Les bazars frappent surtout les nouveaux arri-
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vés. Ce sont des expositions de marchandises de toutes sortes qui s'étalent le long des chemins et gagnent jusqu'aux rues d'ailleurs étroites et tortueuses. De ce trie à brac émergent les barbes blanches des vendeurs qui semblent en faire partie. -Le Juif est étendu négligemment et tire nonchalament des touches de sa narguilée — pipe à long tube plongeant dans un flacon d'eau parfumée que doit traverser la fumée capiteuse avant d'arriver au fumeur. Tout est confondu dans un désordre et une malpropreté typiques.
Il y a là tout un monde pour qui le travail ne pèse guère. Mais lorsqu'un acheteur fait sortir de sa somnolence le marchand, son œil cupide se réveille plein de convoitise et la vie revient sur son visage mat et efféminé.
Les indigènes proprement dits portent presque tous un costume plutôt ample et féminin. Une tunique partant du cou et s'étendant jusqu'aux genoux en forme de jupe est le vêtement de rigueur. On s'enveloppe quelquefois dans une couverte qui s'enroule autour de la taille. Par dessus on ajoute les parures, suivant le goût et les mo^^ens de chacun. Maintenant mettez dans ces accoutrements des visages de toutes les couleurs depuis le teint châtain jusqu'au noir capable de faire pâlir une plaque de poêle du plus pur ébène. Il y a cependant un article de toilette commun à tous, que portent les petits comme les grands, le pauvre comme le riche, dont se coiffe le fellah et se pare le Khédive, c'est le fez, calotte sphérique de laine rouge ou blanche, sans bord, plus étroit du haut, avec un ruban rouge qui sort du centre et descend quelque peu. Un autre article de rigueur pour les femmes, d'un effet étrange et pénible, c'est le voile facial qui est attaché aux oreilles, retenue sur le nez par une espèce de tube en bobine, et tombe jusque sur la poitrine. C'est une marque de la déchéance de la femme chez ces peuples qui ne connaissent pas le christianisme. La femme n'a pas le droit de paraître en public, la figure découverte ; et encore doit-elle se tenir hors des boutiques et des magasins. Dans la maison elle ne doit pas se mêler à la race supérieure ; elle n'a pas droit d'aller prier dans les mosquées. Elle est soumise à l'homme qui la
méprise et la met au rebut suivant son caprice. C'est à douze ans que les petites filles, jusque là couvertes d'une espèce de tunique plus ou moins sale, commencent à se voiler, si elles veulent être respectées. Et, toute leur vie, elles sont condamnées à vivre dans l'oisiveté, l'ignorance et la sujétion.
Seuls, les chrétiens savent donner à la compagne de l'homme, son semblable, sinon son égale, le rang qui lui convient, et lui prodiguer les marques de respect et d'estime qu'elle mérite. C'est Notre-Seigneur qui a donné à la femme sa place dans le monde, et, en choisissant l'une d'elles pour être sa mère, il l'a élevée au dessus des anges et des hommes.
Alexandrie est une ville cosmopolite. Les mœurs orientales et européennes s'y donnent rendez-vous. Les étrangers y vivent dans des quartiers séparés. On y rencontre des maisons privées et des grands magasins comme nous sommes accoutumés d'en voir. Les Italiens y sont les plus nombreux. Viennent ensuite les Grecs, les Français et les Anglais. On entend parler le dialecte de tous ces peuples, mais l'arabe est la langue du pays.
Nous avons visité la ville et tous ses monuments, en particulier la Colonne célèbre de Pompée.
A bord du Rhamanieh, 19 février. — Nous voguons sur la Méditerranée, en route pour la Terre Sainte. Nous avons des heures libres, j'en profite pour prendre des notes sur le voyage du Caire et les Pyramides.
C'est mardi que nous avons fait cette excursion. Nous revenions le lendemain, veille de notre départ.
Les chars des chemins de fer ressemblent à ceux d'Amérique : ils ne sont pas à compartiments. Le trajet d'Alexandrie au Caire dura quatre heures. Il ne ressemble pas à ceux que nous avons fait jusqu'ici. Nous traversons une vaste solitude, et de chaque côté des plaines immenses s'étendent à perte de vue. Pas le moindre coteau, pas la moindre vallée. C'est monotone et fatiguant pour la vue qui n'a rien pour la borner et la reposer. Cependant ce n'est pas le désert avec ses sables arides et
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brûlants. N'oublions pas que nous sommes dans la contrée que fertilise le Nil. Les inondations du fleuve ne durent qu'une couple de mois et ne s'étendent guère, mais l'industrie des hommes supplée à la nature. Des canaux vont chercher l'eau du Nil pour la distribuer en tous sens et répandre la fécondité.
Vous voyez dans les champs des chameaux et des ânes, quelquefois des bœufs attelés à une roue munie de godets qui se remplissent aux grands canaux et se déversent dans des ruisselets, et ces animaux, d'un pas docile et lent, sans que personne les conduise, tout le jour exécutent ce mouvement de rotation et font tourner la roue de la fécondité. Ailleurs deux personnes plongent dans les ruisselets des espèces de cuvettes et par un mouvement de bascule et comme automatiquement, les versent dans des sillons tracés dans la plaine, afm que chaque pouce de terrain ait sa part de l'élément fertilisant. Et ainsi, grâce à l'humus du Nil et à la chaleur du soleil qui ne manque pas, des terres naturellement arides se couvrent de moissons abondantes.
Le progrès moderne semble avoir envahi ce désert, puisque nous le traversons emportés par la vapeur ; nous y voyons plutôt les deux civilisations. Le long de la voie ferrée que nous suivons est la voie de terre où les voyageurs s'avancent à l'antique mode. Le chemin est étroit et pas praticable pour des voitures. C'est donc une procession de personnes à pied: hommes, femmes, enfants, conduisant devant eux des animaux divers : chameaux, ânes et quelquefois chèvres. On remarque surtout les caravanes de bédouins ; leur religion ne leur permet même pas de se fixer quelque part ou d'habiter des maisons avec plafonds ; ils vivent sous des tentes comme les anciens patriarches. Il est étrange à des yeux pas accoutumés à pareil spectacle de voir ces familles affublées de costumes divers, traverser errantes et solitaires la vaste plaine.
Cependant on rencontre de temps en temps des villages à l'aspect triste et misérable ; c'est un amas de huttes en terre ou tannières entourées d'immondices de toutes sortes. Dans ces réduits obscurs et malsains,
avec cheminée en terre et porte basse, vivent pêle-mêle des êtres humains et des animaux domestiques ; autour, dans un petit enclos, sont les bêtes de somme.
On remarque la même insouciance à l'égard de la demeure des morts. Il paraît que quelques heures seulement après le décès d'une personne, son corps est enveloppé dans une couverture et enfoui dans une fosse, ayant soin seulement de poser quelques pierres qui retiennent le sable. On ajoute quelquefois un petit monu-
Le Caire. Mosquée de Mohammed- Ali, à la Citadelle.
ment surmonté d'une colonnette ; qu'on entoure d'un turban, si c'est un homme. Je n'ai remarqué aucun signe de religion.
Nous arrivons dans la grande ville du Caire, la somptueuse capitale, à midi et demi, et notre guide nous conduit au fashionable hôtel Oriental. Il y va largement, et ne marchande pas ; car il a dans son idée de nous accompagner en Terre Sainte à titre de drogman.
Le Caire est la ville des mosquées ; une forêt de mina-
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rets peuplent les airs. Nous avons visité celle de la citadelle. Nous gardons notre chapeau su rla tête, mais nous ne pouvons de nos chaussures profanes fouler le tapis de Turquie qui recouvre le parquet dans toute son étendue et assourdit vos pas ; il nous faut accepter les babouches ou sandales que des prêteurs intéressés passent à nos pieds.
Il n'y a ni autel, ni bancs, ni chaises ; mais, en revanche, suspendues à la voûte une multitude de lampes où l'or et les pierres précieuses brillent à profusion. Pendant que nous visitons le temple mahométan un Arabe s'avance pour faire sa prière. Comme cérémonie préparatoire il a dû se purifier dans la fontaine de la cour d'entrée en se lavant les pieds. On se rend mieux compte de l'à-propos de cette ablution lorsqu'on songe que les pieds ne sont nullement protégés contre la poussière et la boue des chemins. Il lui est permis alors de pénétrer dans l'enceinte sacrée. Il fait quelques pas, et s'arrête ; il enlève ses sandales, se dépouille de quelques vêtements et parures qu'il entasse auprès de lui, et commence alors la prière que tous font de la même manière, avec les mêmes génuflexions et prostrations, avec les mêmes gesticulations. Il se met d'abord à genoux, se prosterne, se relève, s'abaisse de nouveau pour toucher de son front le pavé du temple, se relève encore, étend les bras vers le ciel, se jette de nouveau la face contre terre. La cérémonie a duré un quart d'heure et pendant tout ce temps ses lèvres ont murmuré des prières à Allah, et dit les louanges de Mahomet, son prophète. Lorsque tout est fini le mahométan s'assied sans façon, et, s'il lui prend fantaisie, se repose en s'étendant ; et sur le point de partir, il ramasse ses vêtements et refait sa toilette.
On ne peut ne pas éprouver une certaine émotion en entrant dans un temple qui représente la foi d'une grande nation, une foi encore vive après tant de siècles d'existence. C'est que le chef arabe connaissait son peuple et qu'il lui a donné la religion qui lui convient. Il lui fallait une religion simple avec des démonstrations extérieures dont l'effet fut infailUble afin d'obéir à un fond de fatalisme qui distingue l'habitant du désert ; il ne devait pas le gêner dans ses mœurs et il devait lui accorder des
plaisirs sensuels dans l'autre vie : et c'est toute la religion de Mahomet. Ses disciples s'en trouvent bien, et ne veulent pas échanger leur religion avec aucune autre, parce qu'elle est la plus commode, et la plus adaptée à leurs mœurs. Même les femmes par suite de l'abâtardissement de la race, et du fanatisme religieux, sont attachées à une religion qui les tient dans l'abjection et sous l'asservissement brutal de l'homme.
Ce matin, sur les quatre heures, nous partions pour les Pyramides. Sur le haut du jour le soleil est brûlant, et d'ailleurs il nous faut revenir avant onze heures, pour ne pas trouver ouvert le pont construit sur le Nil.
A cette heure matinale, l'air est frais, presque froid. Deux voitures à deux chevaux portent toute la caravane. Deux cochers, noirs de figure mais blancs par le vêtement, tiennent les guides.
Quelle route superbe, je dirais unique, nous suivons jusqu'aux pyramides, sur une distance de deux lieues ! Très large, élevée au-dessus des prairies du Nil au moyen de terrasses en pierre, elle s'allonge devant nous indéfiniment. Avec ses deux rangées de grands arbres dont les branches tendent à se rejoindre par le haut, elle ressemble à un tube qui va en se rétrécissant à perte de vue et laisse apercevoir tout au bout, comme un point noir qui grossit à mesure que nous avançons: ce sont les Pyramides.
Nous tenons le milieu de la route, et allons à rencontre de presque tous les voyageurs qui se rendent au'marché. A droite et à gauche s'avancent dans une procession sans fin des ânes et des chameaux et leurs conducteurs ; ils suivent d'un pas automatique cette route qu'ils parcourent depuis tant d'années. Ils viennent de la plaine du Nil où on les a chargés de fourrage ; ils ont monté péniblement la côte du chemin, puis, arrivés au sommet, ils se sont redressés, ont pris leur place dans les rangs, et sont partis pour la ville. Les chameaux sont souvent reliés les uns aux autres par une simple corde, et ils paraissent se succéder sans interruption. Et c'est un spectacle étrange de voir se balancer dans l'espace, sortant
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de leurs longs cous, toutes ces têtes. Elles s'avancent horizontalement au chemin et semblent examiner de tous les côtés. Encore au dessus s'élèvent les bosses monumentales avec leurs charges. Au dessous des chameaux trottinent au ras de terre les petits ânes, sans bosse et presque sans cou, mais aux longues oreilles qui semblent accorder avec les pieds agiles. Eux aussi ont sur le dos une charge sous laquelle ils disparaissent presque, mais qu'ils portent allègrement. Au contraire des chameaux leurs têtes s'abaissent vers la terre ; ils ne regardent que la route qu'ils parcourent en se hâtant. Leurs petits pieds battent dru, tandis que leurs compagnons de voyage plus haut montés avancent lentement leurs longues jambes que terminent de larges pieds en forme de pattes d'oie et qui sont particulièrement adaptés aux sables du désert. Il y a aussi, mais en bien moindre nombre, des espèces de buffles. A travers toutes ces bêtes de somme se meuvent quantité d'hommes, de femmes et d'enfants. Et tout ce monde et toute cette ménagerie se dirigent d'un corps vers le Caire pour le marché.
Dans la plaine du Nil on voit les hommes occupés à couper la moisson et charger les bêtes. C'est vraiment le terrain que couvre le Nil en le rendant d'une fécondité inépuisable. On n'y voit pas de clôture^, mais chacun connaît son champ ; il en fauche une partie tous les matins, et lorsqu'il a fini, le premier morceau fauché est prêt pour une nouvelle récolte.
Nous voilà sur la limite qui sépare la vallée fertile du Nil du désert aride. On ne voit plus que du sable et il s'étend jusqu'en Algérie.
Les Pyramides commencent à se détacher dans le lointain et à monter dans l'espace ; elles apparaissent si petites d'abord; on s'aperçoit bientôt que ce n'est pas une œuvre ordinaire. Et maintenant que nous sommes à leurs pieds, elles apparaissent d'une majesté qui nous étonne. Ce n'est, il est vrai, qu'un amas de blocs de pierres superposées, entassées les unes sur les autres, sans même de ciment pour les retenir. Mais c'est justement cette simplicité sublime qui en fait le prix et la grandeur. Dans une contrée où les carrières n'existent pas, on a
trouvé moyen de transporter des quartiers de rochers et d'aller les poser à des hauteurs où l'on ne sait si les instruments modernes perfectionnés pourraient aller les porter. A l'entrée du désert où rien ne change, où rien ne fait saillie, ces colosses de pierre s'élèvent sans art ni architecture à la manière des montagnes qui ne sont pas l'œuvre de l'homme. Et c'est pour proclamer le néant des grandeurs humaines, puisqu'elles recouvrent les cendres des rois Pharaons, que ce monument funèbre s'élève, toujours immobile comme l'immobilité qui pèse sur ces
Le Caire. Les Pyramides {vue d'ensetnble)
lieux, toujours solennel dans l'éternel silence qui les entoure, toujours debout là où rien ne s'élève.
Ces montagnes artificielles à triangle isocèle de cinq cents pieds d'arête, protègent contre les ardeurs du soleil une dizaine d'arabes ou bédouins qui attendent pour se mettre au service des voyageurs, et leur offrir des objets insignifiants qu'ils prétendent avoir été trouvés au pied des pyramides. L'un d'eux est algérien ; sa figure, douce et franche, attire la sympathie. Nous le chargons
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de monter à notre place les deux cents marches que forment les pierres en saillie. Il s'exécute volontiers et nous le contemplons escaladant au pas de course les marches de trois pieds de rampe et davantage. Du sommet il nous adresse dans l'espace un grand salut et commence la culbute de la descente, s'appuyant d'une main sur la pierre, et se servant de l'autre pour conserver l'équilibre. Il avait gagné son pari d'opérer l'aller et retour en moins de huit minutes.
La montée des Pyramides est dangereuse, et il n'est pas permis de la faire sans un guide.
Egypte. Gravissant la gratîde Pyramide de Khufii.
Nous quittons les Pyramides pour aller voir le Sphinx de Gizeh. Nous n'en dirons mot pour conserver à ce personnage mythologique son caractère mystérieux et enigmatique.
Au retour nous rencontrons de nouveau toutes les caravanes du matin, cette fois revenant du marché tandis que nous rentrions à la ville. Les charges ne sont plus les
mêmes. A la place du fourrage sont installées des hommes et quelquefois des familles entières, mangeant la canne à sucre qu'ils ont achetée à la ville. Il est curieux de voir toute cette population flottante. Les uns sont installés sur la bosse des chameaux, et se balancent dans les airs comme une vague aérienne, et semblent toujours approuver de la tête mais en sens contraire du mouvement de la bête qui les porte ; les autres montent des ânes et, par suite de la conformation de leur selle, sont renversés en arrière, tandis que leurs pieds se tourmentent pour accorder avec le trot des petites bêtes qui vont leur train rapide et saccadé.
Nous avons visité le musée précieux par les antiquités qu'il renferme. On admire les fameuses momies égyptiennes. L'une d'elle surtout est frappante. C'est une princesse morte depuis des milliers d'années ; les cheveux les dents, la chair sont bien conservés. La figure respire quelque chose de farouche et e^t pleine de hauteur égoïste.
Nous traversons le pont qui va s'ouvrir bientôt pour livrer passage aux vaisseaux qui voyagent sur le Nil. A dix heures nous étions de retour à l'hôtel.
Nous sortîmes dans la ville, mais nous n'avons pas osé, à la manière des riches indigènes, nous promener dans les rues à dos d'âne, excitant notre coursier de la voix et de la canne, tandis qu'un domestique nègre en jupon blanc et pieds nus, court par derrière pour le frapper avec un fouet, s'il ralentit sa course.
Nous revenons le même soir à Alexandrie. Sur le train je liai connaissance avec un Égyptien. Il est marié avec une femme arabe et doit se soumettre aux mœurs du pays. S'il reçoit la visite d'un musulman, sa femme ne se montre pas ; s'il s'agit d'un chrétien, elle fait les honneurs de la maison. Il dit qu'un musulman absorbé dan^ sa prière pourrait se laisser tuer sans se défendre. Dans les ofTices publics, l'iman commence la prière et tous continuent, faisant ensemble les mêmes gestes et prostrations. Je m'aperçus que, tout en parlant, il roulait entre ses doigts, des grains enchaînés comme un chapelet ? Je lui demandai l'exphcation ; il me répondit
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que c'était une coutume du pays pour tuer le temps, qu'il avait une raison spéciale, puisqu'il voulait se déshabituer de la pipe.
Les Égyptiens me paraissent intelligents et doux et m'ont fait une impression favorable. Leur geste, en parlant, est sobre, et leur voix convaincue.
A bord du Rhamanieh, samedi, 12 mars 1892. — Je suis sur le même navire de la C^^ du Khédive, mais pas au lendemain d'hier. Les dernières notes étaient prises du 19 février, celles-ci sont du 12 mars. C'est qu'il s'est écoulé tout le temps de faire un pèlerinage en Terre Sainte — que je raconte dans le second volume de ce modeste ouvrage, — et que je reviens par le même bateau qui m'avait amené à Jafîa. Je retourne à Alexandrie d'où je suis parti il y a près d'un mois. De bonne heure, jeudi, nous étions sur le bateau, car le vent menaçait de s'élever et nous craignions qu'il ne partît sans attendre les passagers de Jafïa. En effet, sur le soir, lorsque nous partîmes, la mer devenait menaçante. Je voulus monter sur le pont du navire afm de lutter avec plus d'avantage contre le mal de mer. Je dus battre en retraite, mais qu'à demi, puisque je me réfugiai dans une petite cabine que j'aperçus sur le pont, décidé d'y rester tant qu'on ne me forcerait pas de déguerpir. Je m'étendis sur un canapé, et passai la nuit heureusement.
Nous fîmes escale à Port-Saïd. Nous étions sur les limites de deux continents, à l'entrée du canal de Suez qui relie l'Europe à l'Asie par la mer Rouge. Nous vîmes un navire s'avancer vers les sables, et, semblable au chameau, s'enfoncer dans le désert. Quelle œuvre de génie que le percement de cet isthme à travers des sables mouvants qui cherchent toujours à se rejoindre ! Cette œuvre gigantesque que les Pharaons, à qui l'on doit les Pyramides, ne purent accomplir, devant lequel les siècles ont reculé, l'énergie et le génie d'un français, Ferdinand de Lesseps, en est venu à bout.
Nous avons à notre bord bien des Arabes. Ramassés dans leurs couvertures qu'ils traînent en voyage, ils sont
étendus nonchalament sur le pont, et s'entretiennent entre eux à voix basse. Ils ne sortent de leur somnolence qu'aux heures de la prière. Alors, sans honte comme sans ostentation, ils se lèvent pour accomplir leur devoir religieux.
Au réfectoire, nous prenons nos repas avec le second du navire, un marin à la voix saccadée, aux convictions tranchées. Il est catholique, probablement à gros grains. Il sait huit langues, et, devant nous, s'adresse à des convives anglais, arabes et russes dans leurs langues. Il s'est rendu dans ses courses à travers le monde jusqu'à Montréal. Il aime les Canadiens, non pas les Américains, encore moins les Anglais. En général, ces derniers, envahisseurs du sol africain, ne sont pas aimés par ici. « J'aime les Français, dit-il, ils sont de progrès et sont capables de converser. Les Anglais ne savent que demander quel temps il fait ». Il ne veut pas que les Anglais soient braves à la guerre. Il fut surpris de nous entendre, nous d'une colonie anglaise, souvent prendre leur défense.
Alexandrie, lundi, 14 mars. — Vendredi soir nous étions en vue d'Alexandrie, mais la brise était forte et nous craignions de passer la nuit à nous faire ballotter sur la vague au bout de la chaîne, lorsque nous apercevons la chaloupe du pilote qui arrive, voiles grand'ouvertes. Tout-à-coup elle vire de bord, et nous nous mettons à sa suite à travers les récifs qui bordent l'entrée du port. Bientôt nous voyons les petites embarcations se détacher des quais pour venir à notre rencontre. Notre drogman de Terre Sainte reconnaît la chaloupe de son hôtel; elle est là derrière des autres mais il offre de parier dix piastres qu'elle arrivera la première. En effet voilà qu'elle commence à gagner du terrain, et, lorsqu'elle va dépasser celle qui était en tête jusque là, des passagers de cette dernière se jettent dans l'embarcation Bonnard dont la course n'est pas ralentie, car les nouveaux arrivés se mettent à se balancer en accordant avec les rameurs et à lui imprimer un nouvel élan.
La scène d'abordage a quelque chose de tragique. Sur
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la terre on peut se défendre, s'esquiver par une rue, et il y a les hommes de police qui tiennent les cochers en respect, mais sur eau vous n'avez que le pont du navire sur lequel vous devez subir un siège en règle. Gare aux personnes nerveuses ou sans expérience ! On a vite fait de leur enlever un sac de voyage, un sacoche des mains sans qi'ils s'en aperçoivent ; on les entraîne là où ils ne veulent pas aller, J'ai vu, ce soir-là, des femmes pleurer, ne sachant où donner la tête dans pareil brouhaha ; d'autres mortellement inquiètes d'un porte-manteau qui leur a disparu.
Nous regrettions d'être forcés de revenir passer quelques jours où nous avions déjà séjourné. En voyage on aime le nouveau et l'inattendu. Nous n'avions pas raison. Dans une course rapide, alors qu'il nous faut sans cesse boucler nos malles pour s'avancer d'une étape, on ne peut nécessairement voir que la surface des choses, y jeter un coup d'œil rapide ; et les objets ne se gravent pas. Notre cerveau est un peu comme la plaque métallique de l'appareil photographique qui reçoit d'un rayon de soleil l'impression de tous les objets qui passent devant elle, mais il lui faut encore subir d'autres opérations plus lentes pour que l'empreinte s'y fixe.
Pendant notre premier séjour à Alexandrie, nous n'avons pu prendre qu'une idée d'ensemble. Cette fois-ci, il nous a été donné de mieux connaître le bien que font les communautés religieuses en ce pays.
Hier nous assistions à la grand'messe dans l'église des Pères Lazaristes. Nous nous serions cru au Canada, puisque nous avions retrouvé la France. Ce sont les mêmes cérémonies qu'au pays, la même prononciation du latin, la même exécution du plain-chant. De fait, les Lazaristes sont, pour la plupart, français, comme les Franciscains sont plutôt italiens. Et on les reconnaît facilement à leur manière de faire le bien. C'est le même zèle qui les anime tous, mais il se traduit un peu différemment. Le Français a plus d'entraînement dans son zèle, ritahen plus de circonspection ; le premier ne demande
qu'à se dévouer et courrait volontiers au martyre, le second use de plus de ménagement et compte davantage avec la Providence qui fait tout arriver à point à qui sait attendre, il choisit ses moyens d'action avec plus de calme, et se livre rarement . Celui-ci tempère l'impétuosité de celui-là; l'un active le zèle de l'autre, mais tous deux s'entr' aident, se complètent pour gagner des âmes à Jésus-Christ. L'Église fait disparaître les différences de climat et de tempérament, ou plutôt s'en sert pour la plus grande gloire de Dieu.
Dans la nef nous apercevons les habits rouges des soldats anglais. La protestante Angleterre veut que ses marins et ses soldats pratiquent leur religion ; c'est ainsi que, les dimanches et jours de fête, les militaires catholiques viennent ici adorer le Dieu des armées.
Après la messe, un commissionnaire vient de la part du Supérieur de la Maison nous inviter à prendre le dîner avec la communauté. Nous acceptâmes volontiers. Entre Français et Canadiens l'intimité vient vite et nous fûmes bientôt des amis. Demain nous devons aller prendre le dîner à leur maison de campagne.
Hier matin, j'étais seul sur la grande place publique Méhémet-Ali, un peu indécis sur la direction à prendre, lorsqu'un quidam se présente à moi et s'offre de me servir de guide. J'en profite pour me faire conduire chez les Révérends Pères Jésuites. On m'offrit de dire la messe, et la messe dite, de prendre un café, et le café pris, de visiter la maison. Je ne sus rien refuser. Que voulez-vous, en voyage... Les Jésuites sont à Alexandrie depuis les Événements ; c'est-à-dire, depuis le bombardement de la ville par les Anglais qui ne sont plus partis depuis, et détiennent la ville en conquérant sous le prétexte plausible de maintenir l'ordre. Les Lazaristes ne jugèrent pas à propos de relever les ruines de leur collège, et les Jésuites vinrent pour les remplacer. Ils possèdent aujourd'hui une maison organisée suivant toutes les améliorations modernes et les élèves se comptent par centaines. Je remarquai les dortoirs, comme ils sont spacieux.
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reluisant de propreté, et parfaitement aérés. Les lits bien blancs ont tous des gazes légères pour protéger leurs occupants contre les moustiques ; chaque élève a son prie-Dieu combiné de manière y^ue chaque partie a double destination. C'est ainsi que le banc pour se mettre à genoux est assez élevé pour servir de chaise ; le couvercle sur lequel s'appuient les coudes s'ouvre pour brosses et peigne.
Du haut de la terrasse la vue s'étend sur toute la ville qui nous apparaît comme une presqu'île entourée des eaux de la Méditerranée et du lac Maréotis. On comprend que l'humidité rend le climat malsain. Pour purifier l'atmosphère on fait des plantations d'arbres et on les voit s'aligner comme les rues dans toutes les directions.
La haute culture intellectuelle qu'on donne aux élèves, attire les enfants des premières familles qui reçoivent en même temps une éducation forte et chrétienne.
On peut bien mal parler des Jésuites, et c'est ce qui manque le moins à cet Ordre remarquable. Mais on ne peut nier qu'ils ne soient toujours aux postes d'honneur, du zèle et du dévouement. Ils tombent martyrs dans les pays de mission, et dans les grands centres ils sont encore les permiers à recevoir les coups des franc-maçons et des ennemis de l'Église.
En revenant je suis entré dans l'église paroissiale des Franciscains placée sous la protection de sainte Catherine, patronne d'Alexandrie. Il s'y trouvait un grand nombre de fidèles, et j'ai été édifié de leur piété. Un moment j'aperçus à côté de moi, dans la grande allée une jeune fille qui s'avançait en se traînant sur les genoux, et se rendit ainsi jusqu'au balustre. C'est la deuxième fois que j'assiste à pareil spectacle à Alexandrie.
Un prédicateur monta en chaire, ou plutôt sur une plateforme placée en avant de la tribune, sur laquelle il y avait un prie-Dieu et un grand crucifix. Il se livra aux grands mouvements de l'éloquence pendant une demiheure, et s'assit pour se reposer. J'en profitai pour m'esquiver, laissant la place à ceux qui sont plus familiers avec la langue italienne.
A notre arrivée sur la côte africaine, tout nous étonnait, et nos regards étaient toujours frappés par des spectacles nouveaux; aujourd'hui rien ne nous surprend plus; ni les hommes avec leur costumes féminins; ni les femmes avec leurs figures moitié cachées ; ni ces pauvres nègres qui courent et s'épuisent derrière les ânes qui portent leurs maîtres.
Nous sommes complètement à notre rôle de voyageur. Depuis plus d'un mois nous n'avons reçu aucune nouvelle du Canada. Où en sont les élections politiques dans la province de Québec ? Les esprits ont dû s'exciter grandement. Le pays a-t-il donné raison au gouverneur Angers forçant le ministère Mercier à se présenter devant le peuple pour rendre compte de son administration, ou a-t-il gardé sa confiance au premier ministre qui fut son favori ?
C'est le même jour que nous avons été à la maison de campagne des Lazaristes. Quelle franche hospitalité nous avons reçue! C'est avec des compatriotes vraiment que nous avons passé quelques heures trop courtes. Le Supérieur est âgé, et n'a cessé de prêcher des retraites, de sorte qu'il a une grande expérience des hommes et des choses. Nous l'avons mise largement à contribution.
Nous avons visité les jardins. Que les parterres sont donc beaux aux pays du soleil ! Quelle luxuriante végétation ! On se promène au milieu des fleurs ; elles semblent jaillir sous nos pas. Les bananes avec leurs régimes largement fournis et aux proportions démesurées, donnent des fruits délicieux cueillis sur pied ; l'enveloppe s'ouvre d'elle-même comme pour les mandarines de Jaffa et livre une chair succulente. Au dessus de nos têtes se balancent les palmiers fiers de leurs riches panaches, les cactus, les accacias aux larges branches. Chose sin-
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gulière on découvre, grimpés sur des arbustes, des espèces de limaçons renfermant des êtres vivants tels qu'on en trouve sur les bords de la mer.
Nous avons voulu visiter le réservoir du Nil qui approvisionne d'eau toute la ville. L'eau est sale et contaminée ; mais elle est purifiée avant d'être distribuée dans les demeures où elle arrive bien limpide et nette. Tout de même iï vaut mieux, en la buvant, ne pas penser au réservoir, ni à tout ce qu'on y voit.
Au retour nous nous arrêtâmes à l'hospice des Enfants- Trouvés, tenu par les Sœurs de la Charité qu'on reconnaît de loin à leurs cornettes larges et relevées. Elles sont les sœurs des Lazaristes puisqu'elles ont le même père fondateur, saint Vincent de Paul. Les deux communautés ont encore aujourd'hui le même Supérieur général et c'est le même esprit de charité qui les anime. Là où les frères Lazaristes vont dépenser leur zèle, les Sœurs de la Charité les suivent pour seconder leurs efforts et rivaliser de zèle parmi les pauvres et les petits qui furent toujours la famille privilégiée de leur saint fondateur. Elles sont pauvres elles-mêmes, entre les mains de la bonne Providence ; toute leur confiance est dans le Dieu qui prend soin des petits oiseaux qui n'ont pas de gîte et de l'herbe des champs que foule le passant, et elles ne ferment l'entrée de leur maison à aucun malheureux. Elles ne se contentent pas d'offrir l'hospitalité, elles vont aussi visiter les pauvres et les malades à domicile, et leur porter des aliments; car, de ce côté-ci de la Méditerranée il faut toujours donner sans s'attendre de recevoir.
Enfin le soir nous allons chez les bons Pères Lazaristes rencontrer les jeunes gens qui viennent au cercle pour s'instruire et s'amuser honnêtement.