‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs) (volume 3)Chapitre 9 sur 16 · L EGYPTE · texte numérisé non relu

L EGYPTE

de monter à notre place les deux cents marches que forment les pierres en saillie. Il s'exécute volontiers et nous le contemplons escaladant au pas de course les marches de trois pieds de rampe et davantage. Du sommet il nous adresse dans l'espace un grand salut et commence la culbute de la descente, s'appuyant d'une main sur la pierre, et se servant de l'autre pour conserver l'équilibre. Il avait gagné son pari d'opérer l'aller et retour en moins de huit minutes.

La montée des Pyramides est dangereuse, et il n'est pas permis de la faire sans un guide.

Egypte. Gravissant la grande Pvratnide de Khnfu.

Nous quittons les Pyramides pour aller voir le Sphinx de Gizeh. Nous n'en dirons mot pour conserver à ce personnage mythologique son caractère mystérieux et enigmatique.

Au retour nous rencontrons de nouveau toutes les caravanes du matin, cette fois revenant du marché tandis que nous rentrions à la ville. Les charges ne sont plus les

mêmes. A la place du fourrage sont installées des hommes et quelquefois des familles entières, mangeant la canne à sucre qu'ils ont achetée à la ville. Il est curieux de voir toute cette population flottante. Les uns sont installés sur la bosse des chameaux, et se balancent dans les airs comme une vague aérienne, et semblent toujours approuver de la tête mais en sens contraire du mouvement de la bête qui les porte ; les autres montent des ânes et, par suite de la conformation de leur selle, sont renversés en arrière, tandis que leurs pieds se tourmentent pour accorder avec le trot des petites bêtes qui vont leur train rapide et saccadé.

Nous avons visité le musée précieux par les antiquités qu'il renferme. On admire les fameuses momies égyptiennes. L'une d'elle surtout est frappante. C'est une princesse morte depuis des milliers d'années ; les cheveux les dents, la chair sont bien conservés. La figure respire quelque chose de farouche et Cot pleine de hauteur égoïste.

Nous traversons le pont qui va s'ouvrir bientôt pour livrer passage aux vaisseaux qui voyagent sur le Nil. A dix heures nous étions de retour à l'hôtel.

Nous sortîmes dans la ville, mais nous n'avons pas osé, à la manière des riches indigènes, nous promener dans les rues à dos d'âne, excitant notre coursier de la voix et de la canne, tandis qu'un domestique nègre en jupon blanc et pieds nus, court par derrière pour le frapper avec un fouet, s'il ralentit sa course.

Nous revenons le même soir à Alexandrie. Sur le train je liai connaissance avec un Égyptien. Il est marié avec une femme arabe et doit se soumettre aux mœurs du pays. S'il reçoit la visite d'un musulman, sa femme ne se montre pas ; s'il s'agit d'un chrétien, elle fait les honneurs de la maison. Il dit qu'un musulman absorbé dan^ sa prière pourrait se laisser tuer sans se défendre. Dans les offices pubhcs, l'iman commence la prière et tous continuent, faisant ensemble les mêmes gestes et prostrations. Je m'aperçus que, tout en parlant, il roulait entre ses doigts, des grains enchaînés comme un chapelet ? Je lui demandai l'explication ; il me répondit

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que c'était une coutume du pays pour tuer le temps, qu'il avait une raison spéciale, puisqu'il voulait se déshabituer de la pipe.

Les Égyptiens me paraissent intelligents et doux et m'ont fait une impression favorable. Leur geste, en parlant, est sobre, et leur voix convaincue.

A bord du Rhamanieh, samedi, 12 mars 1892. — Je suis sur le même navire de la C^^ du Khédive, mais pas au lendemain d'hier. Les dernières notes étaient prises du 19 février, celles-ci sont du 12 mars. C'est qu'il s'est écoulé tout le temps de faire un pèlerinage en Terre Sainte — que je raconte dans le second volume de ce modeste ouvrage, — et que je reviens par le même bateau qui m'avait amené à Jalïa. Je retourne à Alexandrie d'où je suis parti il y a près d'un mois. De bonne heure, jeudi, nous étions sur le bateau, car le vent menaçait de s'élever et nous craignions qu'il ne partît sans attendre les passagers de Jafîa. En effet, sur le soir, lorsque nous partîmes, la mer devenait menaçante. Je voulus monter sur le pont du navire afm de lutter avec plus d'avantage contre le mal de mer. Je dus battre en retraite, mais qu'à demi, puisque je me réfugiai dans une petite cabine que j'aperçus sur le pont, décidé d'y rester tant qu'on ne me forcerait pas de déguerpir. Je m'étendis sur un canapé, et passai la nuit heureusement.

Nous fîmes escale à Port-Saïd. Nous étions sur les limites de deux continents, à l'entrée du canal de Suez qui rehe l'Europe à l'Asie par la mer Rouge. Nous vîmes un navire s'avancer vers les sables, et, semblable au chameau, s'enfoncer dans le désert. Quelle œuvre de génie que le percement de cet isthme à travers des sables mouvants qui cherchent toujours à se rejoindre ! Cette œuvre gigantesque que les Pharaons, à qui l'on doit les Pyramides, ne purent accomplir, devant lequel les siècles ont reculé, l'énergie et le génie d'un français, Ferdinand de Lesseps, en est venu à bout.

Nous avons à notre bord bien des Arabes. Ramassés dans leurs couvertures qu'ils traînent en voyage, ils sont

étendus nonchalament sur le pont, et s'entretiennent entre eux à voix basse. Ils ne sortent de leur somnolence qu'aux heures de la prière. Alors, sans honte comme sans ostentation, ils se lèvent pour accomplir leur devoir religieux.

Au réfectoire, nous prenons nos repas avec le second du navire, un marin à la voix saccadée, aux convictions tranchées. Il est cathohque, probablement à gros grains. Il sait huit langues, et, devant nous, s'adresse à des convives anglais, arabes et russes dans leurs langues. Il s'est rendu dans ses courses à travers le monde jusqu'à Montréal. Il aime les Canadiens, non pas les Américains, encore moins les Anglais. En général, ces derniers, envahisseurs du sol africain, ne sont pas amaés par ici. « J'aime les Français, dit-il, ils sont de progrès et sont capables de converser. Les Anglais ne savent que demander quel temps il fait ». Il ne veut pas que les Anglais soient braves à la guerre. Il fut surpris de nous entendre, nous d'une colonie anglaise, souvent prendre leur défense.

Alexandrie, lundi, 14 mars. — Vendredi soir nous étions en vue d'Alexandrie, mais la brise était forte et nous craignions de passer la nuit à nous faire ballotter sur la vague au bout de la chaîne, lorsque nous apercevons la chaloupe du pilote qui arrive, voiles grand'ouvertes. Tout-à-coup elle vire de bord, et nous nous mettons à sa suite à travers les récifs qui bordent l'entrée du port. Bientôt nous voyons les petites embarcations se détacher des quais pour venir à notre rencontre. Notre drogman de Terre Sainte reconnaît la chaloupe de son hôtel; elle est là derrière des autres mais il offre de parier dix piastres qu'elle arrivera la première. En effet voilà qu'elle commence à gagner du terrain, et, lorsqu'elle va dépasser celle qui était en tête jusque là, des passagers de cette dernière se jettent dans l'embarcation Bonnard dont la course n'est pas ralentie, car les nouveaux arrivés se mettent à se balancer en accordant avec les rameurs et à lui imprimer un nouvel élan.

La scène d'abordage a quelque chose de tragique. Sur

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la terre on peut se défendre, s'esquiver par une rue, et il y a les hommes de police qui tiennent les cochers en respect, mais sur eau vous n'avez que le pont du navire sur lequel vous devez subir un siège en règle. Gare aux personnes nerveuses ou sans expérience ! On a vite fait de leur enlever un sac de voyage, un sacoche des mains sans qu'ils s'en aperçoivent ; on les entraîne là où ils ne veulent pas aller, J'ai vu, ce soir-là, des femmes pleurer, ne sachant où donner la tête dans pareil brouhaha ; d'autres mortellement inquiètes d'un porte-manteau qui leur a disparu.

Nous regrettions d'être forcés de revenir passer quelques jours où nous avions déjà séjourné. En voyage on aime le nouveau et l'inattendu. Nous n'avions pas raison. Dans une course rapide, alors qu'il nous faut sans cesse boucler nos malles pour s'avancer d'une étape, on ne peut nécessairement voir que la surface des choses, y jeter un coup d'œil rapide ; et les objets ne se gravent pas. Notre cerveau est un peu comme la plaque métallique de l'appareil photographique qui reçoit d'un rayon de soleil l'impression de tous les objets qui passent devant elle, mais il lui faut encore subir d'autres opérations plus lentes pour que l'empreinte s'y fixe.

Pendant notre premier séjour à Alexandrie, nous n'avons pu prendre qu'une idée d'ensemble. Cette fois-ci, il nous a été donné de mieux connaître le bien que font les communautés religieuses en ce pays.

Hier nous assistions à la grand'messe dans l'église des Pères Lazaristes. Nous nous serions cru au Canada, puisque nous avions retrouvé la France. Ce sont les mêmes cérémonies qu'au pays, la même prononciation du latin, la même exécution du plain-chant. De fait, les Lazaristes sont, pour la plupart, français, comme les Franciscains sont plutôt italiens. Et on les reconnaît facilement à leur manière de faire le bien. C'est le même zèle qui les anime tous, mais il se traduit un peu dilTéremment. Le Français a plus d'entraînement dans son zèle, ritahen plus de circonspection ; le premier ne demande

qu'à se dévouer et courrait volontiers au martyre, le second use de plus de ménagement et compte davantage avec la Providence qui fait tout arriver à point à qui sait attendre, il choisit ses moyens d'action avec plus de calme, et se livre rarement . Celui-ci tempère l'impétuosité de celui-là; l'un active le zèle de l'autre, mais tous deuxs'entr'aident, se complètent pour gagner des âmes à Jésus-Christ. L'Église fait disparaître les différences de chmat et de tempérament, ou plutôt s'en sert pour la plus grande gloire de Dieu.

Dans la nef nous apercevons les habits rouges des soldats anglais. La protestante Angleterre veut que ses marins et ses soldats pratiquent leur rehgion ; c'est ainsi que, les dimanches et jours de fête, les mihtaires catholiques viennent ici adorer le Dieu des armées.

Après la messe, un commissionnaire vient de la part du Supérieur de la Maison nous inviter à prendre le dîner avec la communauté. Nous acceptâmes volontiers. Entre Français et Canadiens l'intimité vient vite et nous fûmes bientôt des amis. Demain nous devons aller prendre le dîner à leur maison de campagne.

Hier matin, j'étais seul sur la grande place pubhque Méhémet-Ah, un peu indécis sur la direction à prendre, lorsqu'un quidam se présente à moi et s'offre de me servir de guide. J'en profite pour me faire conduire chez les Révérends Pères Jésuites. On m'offrit de dire la messe, et la messe dite, de prendre un café, et le café pris, de visiter la maison. Je ne sus rien refuser. Que voulez-vous, en voyage... Les Jésuites sont à Alexandrie depuis les Événements ; c'est-à-dire, depuis le bombardement de la ville par les Anglais qui ne sont plus partis depuis, et détiennent la ville en conquérant sous le prétexte plausible de maintenir l'ordre. Les Lazaristes ne jugèrent pas à propos de relever les ruines de leur collège, et les Jésuites vinrent pour les remplacer. Ils possèdent aujourd'hui une maison organisée suivant toutes les améliorations modernes et les élèves se comptent par centaines. Je remarquai les dortoirs, comme ils sont spacieux,

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reluisant de propreté, et parfaitement aérés. Les lits bien blancs ont tous des gazes légères pour protéger leurs occupants contre les moustiques ; chaque élève a son prie-Dieu combiné de manière xjue chaque partie a double destination. C'est ainsi que le banc pour se mettre à genoux est assez élevé pour servir de chaise ; le couvercle sur lequel s'appuient les coudes s'ouvre pour brosses et peigne.

Du haut de la terrasse la vue s'étend sur toute la ville qui nous apparaît comme une presqu'île entourée des eaux de la Méditerranée et du lac Maréotis. On comprend que l'humidité rend le chmat malsain. Pour purifier l'atmosphère on fait des plantations d'arbres et on les voit s'aligner comme les rues dans toutes les directions.

La haute culture intellectuelle qu'on donne aux élèves, attire les enfants des premières familles qui reçoivent en même temps une éducation forte et chrétienne.

On peut bien mal parler des Jésuites, et c'est ce qui manque le moins à cet Ordre remarquable. Mais on ne peut nier qu'ils ne soient toujours aux postes d'honneur, du zèle et du dévouement. Ils tombent' martyrs dans les pays de mission, et dans les grands centres ils sont encore les permiers à recevoir les coups des franc-maçons et des ennemis de l'Église.

En revenant je suis entré dans l'église paroissiale des Franciscains placée sous la protection de sainte Catherine, patronne d'Alexandrie. Il s'y trouvait un grand nombre de fidèles, et j'ai été édifié de leur piété. Un moment j'aperçus à côté de moi, dans la grande allée une jeune fille qui s'avançait en se traînant sur les genoux, et se rendit ainsi jusqu'au balustre. C'est la deuxième fois que j'assiste à pareil spectacle à Alexandrie.

Un prédicateur monta en chaire, ou plutôt sur une plateforme placée en avant de la tribune, sur laquelle il y avait un prie-Dieu et un grand crucifix. Il se livra aux grands mouvements de l'éloquence pendant une demiheure, et s'assit pour se reposer. J'en profitai pour m'esquiver, laissant la place à ceux qui sont plus familiers avec la langue itahenne.

A notre arrivée sur la côte africaine, tout nous étonnait, et nos regards étaient toujours frappés par des spectacles nouveaux; aujourd'hui rien ne nous surprend plus; ni les hommes avec leur costumes féminins; ni les femmes avec leurs figures moitié cachées ; ni ces pauvres nègres qui courent et s'épuisent derrière les ânes qui portent leurs maîtres.

Nous sommes complètement à notre rôle de voyageur. Depuis plus d'un mois nous n'avons reçu aucune nouvelle du Canada. Où en sont les élections pohtiques dans la province de Québec ? Les esprits ont dû s'exciter grandement. Le pays a-t-il donné raison au gouverneur Angers forçant le ministère Mercier à se présenter devant le peuple pour rendre compte de son administration, ou a-t-il gardé sa confiance au premier ministre qui fut son favori ?

C'est le même jour que nous avons été à la maison de campagne des Lazaristes. Quelle franche hospitalité nous avons reçue! C'est avec des compatriotes vraiment que nous avons passé quelques heures trop courtes. Le Supérieur est âgé, et n'a cessé de prêcher des retraites, de sorte qu'il a une grande expérience des hommes et des choses. Nous l'avons mise largement à contribution.

Nous avons visité les jardins. Que les parterres sont donc beaux aux pays du soleil ! Quelle luxuriante végétation ! On se promène au milieu des fleurs ; elles semblent jailhr sous nos pas. Les bananes avec leurs régimes largement fournis et aux proportions démesurées, donnent des fruits déhcieux cueillis sur pied ; l'enveloppe s'ouvre d'elle-même comme pour les mandarines de Jaffa et livre une chair succulente. Au dessus de nos têtes se balancent les palmiers fiers de leurs riches panaches, les cactus, les accacias aux larges branches. Chose sin-

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gulière on découvre, grimpés sur des arbustes, des espèces de limaçons renfermant des êtres vivants tels qu'on en trouve sur les bords de la mer.

Nous avons voulu visiter le réservoir du Nil qui approvisionne d'eau toute la ville. L'eau est sale et contaminée ; mais elle est purifiée avant d'être distribuée dans les demeures où elle arrive bien limpide et nette. Tout de même il vaut mieux, en la buvant, ne pas penser au réservoir, ni à tout ce qu'on y voit.

Au retour nousnous arrêtâmes à l'hospice des Enfants- Trouvés, tenu par les Sœurs de la Charité qu'on reconnaît de loin à leurs cornettes larges et relevées. Elles sont les sœurs des Lazaristes puisqu'elles ont le même père fondateur, saint Vincent de Paul. Les deux communautés ont encore aujourd'hui le même Supérieur général et c'est le même esprit de charité qui les anime. Là où les frères Lazaristes vont dépenser leur zèle, les Sœurs de la Charité les suivent pour seconder leurs efforts et rivaliser de zèle parmi les pauvres et les petits qui furent toujours la famille privilégiée de leur saint fondateur. Elles sont pauvres elles-mêmes, entre le^ mains de la bonne Providence ; toute leur confiance est dans le Dieu qui prend soin des petits oiseaux qui n'ont pas de gîte et de l'herbe des champs que foule le passant, et elles ne ferment l'entrée de leur maison à aucun malheureux. Elles ne se contentent pas d'offrir l'hospitahté, elles vont aussi visiter les pauvres et les malades à domicile, et leur porter des ahments; car, de ce côté-ci de la Méditerranée il faut toujours donner sans s'attendre de recevoir.

Enfin le soir nous allons chez les bons Pères Lazaristes rencontrer les jeunes gens qui viennent au cercle pour s'instruire et s'amuser honnêtement.

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