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CHAPITRE TROISIEME

Distances parcourues. — Blois ; les Ursulines. — Angers ; hospitalité canadienne ; incident du départ de Paris ; Mgr Freppel. — Persécution latente. — L'isolement. — Le saint homme de Tours. — Bordeaux ; la colonne Saint-Michel. — Gouvernement de la Défense nationale. — - Les Landes. — Lourdes. — Distances parcourues. — Système métrique. — Les Cévennes et le comté de Charlevoix. — La tour Magne. — Le port de Marseille; Xotre-Dame de la Garde. — Le chemin de la Corniche. — A la frontière de deux pays. — Jeûne prolongé. — Gênes et son Campo Santo. — Pise et ses monuments. — Distances parcourues.

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lois, mercredi, 21 octobre 1891. — Après cinq jours passés à Paris, j'en suis parti pour Rome via Lourdes. Mais avant d'aller plus loin, donnons le tableau des distances approximatives parcourues jusqu'à présent :

De Québec à Liverpool 2,G59 milles

De Liverpool à Londres 175 "

De Londres à New-Haven.. .. 51 "

La Manche 80 "

De Dieppe à Rouen 41 "

De Rouen à Paris 94 "

3,100 milles ou 1,033 lieues.

De Paris à Orléans le trajet est vite fait. Orléans est la ville de Jeanne d'Arc, et encore aujourd'hui, le 8 mai, on y célèbre nue fête en souvenir de la levée du siège de la ville par les Anglais en 1429. .Te m'y arrête quelques heures seulement, le temps de visiter ses principaux monuments, et en particulier le tombeau de Mgr Dupanloup.

22 octobre. "l'ai dit la sainte messe ce matin «Lins la chapelle des

Ursulines de Pdois. La révérende Mère Supérieure et la Mère Saint- Jnlien ont été pour moi d'une grande bonfé. Cette dernière est la iill<aînée de M. Auhry, autrefois professeur de Droil à l'université Laval de Québec, et rédacteur en chef du Courrier 'lu Canada. En leur compagnie j'ai visité le monastère et ses dépendances.

Les Ursulines de Tîlois sont relativemenl prospères. Malgré les menées sourdes et persécutrices dont elles sont victimes de lu part d'un gouvernement impie, Dieu bénit leur œuvre de dévouement, et le bien

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qu'elles font au milieu des jeunes filles de la ville et des environs, est incalculable. Elles luttent au prix de mille sacrifices, et non sans avantage avec les écoles laïques subventionnées par l'Etat, et enlèvent ainsi sa proie à l'hydre de l'incrédulité. Ce sont de pareils dévouements qui conservent encore au cœur de la France, un peu de foi et d'amour de Dieu, malgré le froid du doute et de l'irréligion qu'on cherche à faire pénétrer de toutes parts.

Les Ursulines de l>lois nous rappellent celles que nous avons connues au Canada: c'est le même esprit de zèle et de sacrifice, joint à une égale simplicité monacale. Partout elles sont vraiment les dames ursulines: dames, par leurs manières distinguées, manières qu'elles savent communiquer à leurs élèves; filles de sainte Ursule, par la pratique de toutes les vertus chrétiennes et des conseils évangéliques.

L'ordre a été fondé au commencement du XVIe siècle en même temps que celui des Jésuites; tous deux semblent avoir pour mission spéciale de lutter contre les envahissements de la prétendue Réforme, et afin d'être à la hauteur de leur vocation sublime, ils ne cessent de se renouveler dans la ferveur de leur fondation.

Au Canada, les Ursulines sont venues les premières sous la conduite d'une sainte, et, depuis deux siècles et demi, elles forment des générations de femmes chrétiennes et éclairées, qui sont l'un des plus feiines remparts de notre religion et de notre nationalité.

Angers, 22 octobre. l'avais pour M. Aubry. professeur de Droit

romain a l'Institut catholique d'Angers, une lettre de présentation de la paît de M. Ernest Gagnon de Québec. J'avais renoncé au voyage d'Angers qui n'était pas sur ma route, mais les Révérendes Mèreg de Bl >is ont tellement insisté, que j'ai été heureux de remettre dans mon itinéraire la ville de Mgr Ereppel. A la gare, M. Aubry prévenu par un télégramme de la Mère Saint-Julien, m'attendait pour m'amener chez lui.

M. et Mme Aubry ont conservé le meilleur souvenir du Canada, leur pays d'adoption pendant neuf ans. et île ses habitants. Leur maison est toujours ouverte aux Canadiens aussi bien que leur cœur, et L'hospitalité qu'où y reçoit est "canadienne", tellement leur délicatesse est ingénieuse a faire revivre les habitudes de la patrie absente. De même ce n'est pas un mince plaisir, de retrouver des journaux d'outremer qui nous permettent de connaître un peu la suite des événements arrivés depuis notre départ. Le cœur se remet à battre plus fort; il r.int si peu pour l'émouvoir au souvenir du pays.

Le voyageur est nécessairement cosmopolite. Sans demeure fixe, il va d'un lieu dans un autre, et ses jours s'écoulent amenant toujours du oouveau, bien qu'ils se ressemblent tous par plus d'un point. La vie se i us beaucoup de soucis, et la tète reposée ne connaît plus ces

maux qui l'assiègenl quelquefois, lorsqu'on l'applique trop assidûment au même Objet. Le passé parait comme un rêve, tellement il est rempli rie choses diverses et <>n in- saurait prévoir les surprises du lendemain. Fîitr encore, comment aurais je pu soupçonner les lieureux incidents

dc Blois et d'Angers ? Le tout a dépendu de quelques instants, d'un projet de promenade abandonné à la dernière heure. J'étais à Paris, décidé d'aller en Bretagne et je nie séparais à regret de mon compagnon qui partait pour Lourdes et Home. Justement en ce moment;, pressé par le remords, je renonce subitement à mon idée intempestive. Il ne me restait plus que le temps de prendre le train d'Orléans, ou plutôt de Je manquer. Je saisis à la hâte ma malle, quitte à y mettre un peu d'ordre, une fois dans la voiture. J'arrive à la gare pour sauter dans le train qui s'ébranle. J'étais parti sans même régler ma note à l'hôtel; je devais envoyer l'argent plus tard, lorsque mes instants seraient moins scrupuleusement comptés. A Orléans, quelle n'est pas la surprise de mon compagnon d'apercevoir sur le quai de la gare, à l'autre extrémité, celui qu ii vient de quitter à Paris se diriger vers lui, le sourire sur les lèvres. Il ne peut en croire ses yeux; mais il a beau faire l'étonné, il lui faut bien se rendre à l'évidence, et donner l'accolade. Malheureusement la joie de se revoir fut courte. Je tenais à pousser une pointe au pays d'Anjou, tandis que lui continua directement à Lourdes.

23 octobre. — J'ai dit la messe dans l'église paroissiale d'Angers. Ce monument a été construit à la suite d'un vœu fait par Mgr Preppel d'illustre mémoire. On était en 1870 et les Prussiens envahissaient la. France. Dans cette extrémité le pieux évêque promet d'élever un temple en l'honneur du Sacré-Cœur, au moyen de contributions volontaires, si les ennemis ne mettent pas le pied dans son diocèse; de fait, ils s'en approchèrent, l'entourèrent, mais n'en franchirent pas les limites.

Angers est probablement la meilleure ville de France, et proportion gardée de la population, celle qui renferme un plus grand nombre de communautés. C'est là que se trouve la maison mère des Sœurs adoratrices du Saint-Sacrement. J'ai visité leur petite rhapelle. A la vue de ces saintes religieuses qui se succèdent jour et nuit au pied des autels, des dames de la confrérie qu'on reconnaît au scapulaire qui tombe sur leurs épaules, et de l'assistance recueillie qui se renouvelle sans cesse, on sent le calme de la méditation pénétrer dans le cœur.

Ma pensée, se reportait naturellement à Québec, où tant de pieuses personnes appellent de leurs vœux et de leurs prières une communauté de ce genre.

La matinée s'est passée agréablement. En la compagnie de M. Aul'i-y. j'ai compris que les Français qui sont bons le sont véritablement. Lorsque je le voyais s'arrêter sur la rue pour parler à un pauvre, s'intéresser à son sort, à celui de sa famille, l'encourager de ses paroles, je songeais aux chrétiens des premiers s;ècles de l'Eglise, el je me disnis: "C'est ainsi que devaient agir nos pères dans la Coi. lorsqu'ils ne formaient encore qu'un cœur et qu'une âme".

J'emporte de cet homme distingué et de sa digne compagne, nu souvenir impérissable «le respectueuse amitié et de sincère reconnaissance.

il AUX VIEUX FAIS

Jours, 24 octobre — Entre Angers et Tours, j'ai eu pour compagnon de voyage un prêtre du diocèse de Tours. Nous nous sommes entretenus de Fétat de la France.

Evidemment on éprouve un malaise extraordinaire. Il faut un dénouaient a la persécution qui travaille dans l'ombre, et cherche à miner toute autorité divine et humaine. Jusqu'à présent les sacrifices et les holocaustes n'ont pas suffi pour apaiser le courroux du ciel, et la main, qui venge le crime, reste toujours appesantie sur la nation prévaricatrice; Dieu semble l'avoir abandonnée à tous les égarements de son sens réprouvé.

(,jui sait si Ja persécution ouverte n'est pas la condition de son sa lut '.' Beaucoup pensent même qu'il faut du sang, du sang de martyr, et vivent dans la disposition de donner leur vie pour une cause aussi sainte, si Dieu les en juge dignes.

Déjà plusieurs évêques ont été traduits devant les tribunaux. Est-ce le commencement du régime de la violence ? La chose n'est pas probable, car Les coryphées de l'impiété, imbus de l'esprit du plus pur libéralisme, veulent à tout prix l'éviter.

Leur projet, arrêté dans Le secret des loges, est de matérialiser le peuple et de ne lui enlever qu'alors les quelques bribes de sentiments religieux qui lui resteront au cœur," et pour cela, on procède graduellement et avec une. hypocrisie et une malice diaboliques.

llelas! on ne réussit que trop dans l'œuvre néfaste, et la nation descend tristement les degrés de l'irréligion et de l'incrédulité. "La France, comme l'écrivait avec tant de justesse M. Aubry dans le Courrier du Canada, est et ne peut être que catholique ; si Dieu l'abandonnait a ses aveuglements, elle pourrait devenir incroyante ; hérétique ou schismatique, jamais." Cette heure funeste semble avoir sonné; et déjà, pour un bien grand uombre de français, l'homme n'est plus qu'un corps sans aine immortel le. et sa destinée est celle des animaux qui naissent, vivent et disparaissent. Serait-il donc possible que la France devint athée, comme l'Angleterre et l'Allemagne sont protestantes ?

La patience divine attend souvent les individus dans l'autre monde, mais tes nations sont punies en celui-ci. Le châtiment sera terrible pour notre mère patrie, s'il est proportionné à l'abus qu'elle a fait des grâces de choix que la Providence lui a départies. Dans L'état actuel des esprits, une étincelle peut allumer la guerre, et comment en calculer les conséquences, avec les moyens (le destruction que fournit la science moderne '.'

De leur ente, les anarchistes respirent la haine de toute autorité,

et aspirenl a bouleverser la société de tond en comble. Les excès (les

communards en L871, montrent assez jusqu'où peut se porter leur rage insensée. El cette plaie des nations s'étend de plus en plus, et menace de gangrener le corps social tout entier.

Lorsque tonte espérance humaine sera perdue, alors peut-être le

neiir aura pilie de |;i France; il ira la chercher dans L'état d'abais-

s"ment ««M L'auront plongée les ennemis de sa foi. pour la relever et la

remettre au rang qu'elle n'aurait pas dû cesser d'occuper au milieu des

mit ions chrel iennes.

DE l'AUIS A LtOME 45

Après avoir visité la cathédrale, je me rendis à la magnifique église qu'on élève à la mémoire de l'apôtre des Gaules, saint Martin de Tours. On se préparait à l'installation d'un chemin de croix; je restai pour la cérémonie. Il y avait une assistance assez nombreuse, mais presque exclusivement composée de femmes. En général, on a paru avoir une dévotion plus vive qu'au Canada. Je remarquai plusieurs personnes qui demeurèrent à genoux tout le temps de la cérémonie, et elle fut longue pourtant puisqu'on fit une instruction à chaque station. Sans doute, pensai- je, elles prient pour des êtres chers qui ne remplissent plus leurs devoirs de religion, et elles demandent pour elles-mêmes la persévérance au milieu des épreuves qui les entourent.

Heureuses les familles dont tous les membres sont chrétiens pratiquants! Heureux sommes-nous dans notre chère province de Québec, jusqu'à présent restée si franchement catholique! Ce bonheur, il me semble que je le goûterai davantage lorsque je serai de retour au pays.

Tarbes, dimanche, 25 octobre. — Ce soir, j'éprouve les tristesses de l'isolement. L'homme, parce qu'il est fait pour la société, sent le besoin de communiquer avec ses semblables. Des êtres privés de raison peuvent bien rester à la chaîne tout le jour ou brouter solitaires l'herbe des champs, c'est dans leur destinée ; mais notre âme demande à se répandre, et il lui faut un confident de ses peines comme de ses joies. C'est la source qui laisse déborder le trop plein de ses eaux.

En ce moment — onze heures du soir — de ma chambre de l'hôtel de la Paix à Tarbes, j'entends les cris joyeux d'enfants qui sautillent, exécutent des danses et délivrent des gages, en même temps que les voix plus graves des parents qui paraissent heureux de leur bonheur. Et moi, je me trouve seul dans cette ville de Tarbes. Je ne connais personne, et personne ne me connaît. C'est ici tout un monde nouveau, de nouvelles figures, des familles qui n'ont aucun point de rapprochement avec tout ce que j'ai connu jusqu'aujourd'hui. Telle est la vie; chacun passe quelques années sur le coin de terre où la Providence l'a fait naître, dans le cercle restreint de connaissances et d'amis qui l'entourent; et chaque famille n'est pour ainsi dire qu'une feuille détachée dans cette forêt des populations humaines.

Ce soir, tandis qu'on se livre au plaisir à côté de moi, je reste isoié. Aucun ne me porte intérêt, ne soupçonne qu'il y a là une personne éloi gnée de douze cents lieues de son pays, de tout ce qu'elle aime sur la terre, et qui aurait besoin de s'épancher. Voilà qu'on se met ;in piano, mais les sons qui frappent mes oreilles, ne t'ont que jeter dans mon cœur une note de tristesse plus profonde, en ravivant davantage les souvenirs de la vie de famille.

Je me trompe; nous ne sommes jamais seuls, car partout nous attend un ami fidèle qui nous guide et nous console: c'est notre divin Maître et Sauveur. Oui, le même Dieu que nous avons prié au pied de la grande croix de Tempérance du foyer paternel, le même que nous avons adoré dans le religieux silence de l'église paroissiale, nous le retrouvons en

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tous lieux et toujours. C'est ainsi qu'hier j'ai éprouvé un véritable bonheur à prier dans la maison de M. Dupont, transformée en oratoire de

la Sainte-Face.

Monsieur Dupont: voilà le nom d'un grand serviteur de Dieu, comme il s'en rencontre peu dans un siècle. Que n'avons-nous plus souvent de ces hommes aux convictions fortement ancrées, au zèle d'apôtre, qui se mettent résolument au-dessus du respect humain: La honte de pratiquer la religion est devenue de nos jours une faiblesse presque générale, et cause un mal énorme, surtout dans ce pays qui fut jadis le royaume Très Chrétien. On n'ose pas paraître ce qu'on voudrait être, et on devient insensiblement ce qu'on veut paraître. Pourquoi ne pas secouer ce lâche manteau de l'amour-propre, pour revêtir pour tout de bon les arnii s de Jésus-Christ ? Monsieur Dupont a été, lui, dans notre temps, un exemple bien frappant du courage chrétien, dans cette ville de 'l'ours, d'ailleurs si peu chrétienne.

Cet homme du monde, ce riche du siècle a garni son salon, ce lieu consacré d'ordinaire aux frivolités mondaines, d'images pieuses, dont l'une représente la sainte Face. Devant cette gravure, il a soin d'entretenir une lampe allumée, et sa confiance est telle qu'il engage chacun a venir y prie]-, et qu'il distribue l'huile de cette lampe aux malades qui se pressent dans son oratoire.

Il aurait pu aspirer à tenir un rang élevé dans la société, et il se plaît dans la compagnie des pauvres et des infirmes, au milieu des âmes simples et confiantes.

Avez-vous jamais songé à tout le bien que peut faire dans le monde une personne instruite et sage, animée de l'esprit du christianisme? Il y a un ministère laïque que ne peut remplir le prêtre, et qui est fécond en fruits <le grâces et de conversions. Telle a été l'œuvre de la vie de monsieur Dupont. Par ses bonnes paroles, ses exemples édifiants, par cette odeur de sainteté qu'il répandait autour de lui, il a été vraiment missionnaire dans son pays, propagateur de la foi et zélateur de la charité. Nous ne saurons qu'an jour du jugement toute la somme de bien qu'il a accomplie. Aussi, bien qu'il soit mort depuis quelques années a peine, on s'occupe d'introduire sa cause de béat iticat ion en cour de Rome, el le Saint-Père désire qu'elle se poursuive activement. 11 tarde au chef de l'Eglise de proposer an culte et à l'imitation des fidèles un homme qui s'est sanctifié dans l'état où la plupart d'entre eux sont appelles a vivre.

A la mort de monsieur Dupont, sa maison devint la propriété des Carmélites qui la transformèrent en oratoire, de sorte qu'an même endroit ou l'homme de Dieu s'est agenouillé tant de fois avec les pèlerins venus <li- toutes parts, la foule accourt toujours plus nombreuse. L'insigne image de la sainte Face reste suspendue â la place qu'elle occu paii autrefois, et devant elle brûle cette lampe <pii ne s'est pas éteinte

depuis 1851. L'huile, suns cesse renouvelée, continue d'être l'instrument des bontés divines, comme en l'ont foi les bâtons, béquilles et autres es voto qn'on y remarque.

On m érigé canoniquement dans la chapelle de la rue Saint-Etienne la confrérie Réparatrice des blasphèmes et de la profanation du dimanche; et une société de prêtres dits de la Sainte-Face a été fondée pour desservir le sanctuaire, et pourvoir aux besoins spirituels des pèlerins.

On a même projeté la construction d'une vaste église qui renfermera, comme une relique, l'oratoire de la Sainte-Face; l'appartement et les meubles seront laissés, autant que possible, dans le même état où on les a trouvés à la mort de monsieur Dupont. Les plans du monument sont faits sur le modèle de la basilique Sainte-Agnès-hors-I es- Murs; les fondations sont à fleur de terre, et on possède les ressources nécessaires pour le terminer; mais le gouvernement athée et franc-maçon, qui gouverne la France pour son malheur, y met obstacle et menace de tout détruire, si on continue les travaux.

J'ai eu le bonheur de célébrer dans ce lieu béni. Un parfum de douce dévotion l'embaume, et on s'en retire délicieusement impressionné.

Tours, Poitiers. Angoulème, Bordeaux: telles sont les villes que j'ai visitées hier.

C'est à Poitiers que vécut, dans le monastère Sainte-Croix qu'elle avait fondé, sainte Radégonde, reine de France. Autour de son tombeau la dévotion des fidèles entretient quantité de lumières. D'aussi loin qu'elles nous aperçoivent, des femmes, qui vendent des cierges, accourent à notre rencontre, et c'est avec des supplications vraiment touchantes qu'elles nous conjurent d'avoir pitié de leur misère, et d'acheter un cierge ou une médaille.

Je me suis rappelé avec bonheur l'illustre évêque de Poitiers, le cardinal Pie, l'une des grandes figures de notre siècle, ce défenseur intrépide de la vérité qui sut toujours mettre au-dessus d'un vain oppor tunisme la défense des principes.

A Angoulème, comme à Poitiers, je profitai de l'intervalle qui s'écoule entre le passage de deux trains de chemin de fer, pour visiter la ville. Elle est bâtie sur une hauteur. Lorsque j'en fis l'ascension, il me semblait que je montais la côte des Marchands à Lévis. mais la Charente, qui coule à nos pieds, n'a nullement la majestueuse allure des eaux du Saint-Laurent. De l'autre coté, le spectacle change et rappelle plutôt les Remparts de Québec, mais le roc n'est pas taillé aussi a pic, et les chemins qui arrivent, larges et eu pente douce, offrent un plus beau coup d'oui. Sur le versant opposé s'étend une forêt traversée en tous sens par d'étroits sentiers, et l'on y voit ça et là des étangs avec des petites cabanes champêtres où des oiseaux aquatiques prennent leurs ébats et trouvent un abri. lue promenade a travers les sinuosités de la montagne, sous les ombrages des grands arbres, au milieu des parterres en fleur, doit être L'attrait de I.» belle saison.

A la cathédrale, je remarquai le tabernacle qui semble tout «le feu, tellement sont nombreux les cristaux et les pierres précieuses qui lui servent d'ornements; c'est bien la demeure du divin captif de nos autels au milieu des flammes de son amour pour les hommes.

A plus de vingt lieues de la mer où elle se jette après avoir échangé son nom puni- celui de Gironde, la Garonne décrit une circonférence de quatre milles; c'est sur cette courbe qu'est construite la ville de Bordeaux. A cette distance de l'océan, la marée se fait encore sentir et permet a des vaisseaux de deux mille cinq cents tonneaux de remonter facilement jusqu'à ce port de mer intérieur qui peut en contenir plus de mille.

A Bordeaux, j'ai remarqué la colonne Saint-Michel. C'est le clocher qu'on a séparé de son église pour passer une rue entre deux. Il y a dans la crypte un cimetière dont la terre a la propriété de pré-. server les corps de la corruption. On nous montre une quarantaine de cadavres momifiés; et l'on peut voir des cheveux, des dents, des oreilles, des bras et des pieds bien conserves, là surtout où il y a plus de terre. Cette personne a dû mourir tranquille, sa figure semble paisible. Voici un prêtre; on le reconnaît à un lambeau de soutane. Cette femme au contraire a probablement été enterrée vivante, tellement les contorsions de son corps sont effrayantes.

C'est a Bordeaux que le gouvernement de la Défense nationale se transporta en février 1871. Les députés, fuyant devant les envahisseurs «lu sol. s'y réunirent au nombre de sept cent cinquante et formèrent une mblée nationale. Thiers. l'élu de vingt-deux départements, fut mis a la tête «lu pouvoir executif, et envoyé à Versailles pour traiter de la paix avec Bismark. Grande fut la consternation à son retour, lorsqu'on apprit les humiliantes conditions imposées par un vainqueur tout puissant et inexorable, niais on ('tait ù bout de ressources; il fallut bien accepter le joug. Les Prussiens s'éloignèrent de Versailles, et les députés purent aller y tenir leurs séances.

Les côtes maritimes de France, à partir de l'Espagne, sur une longueur 'le quarante lieues, sont bordées de monticules de sable ; puis end un vaste plateau triangulaire qui se prolonge jusqu'à vingt lieues dans les terres. Tout ce terrain, dont la superficie dépasse douze cents lieues c;iiTees. ,.st sablonneux ou marécageux, et tout à fait impropre ;i la culture: ce sont les Landes, Depuis la tin du siècle dernier cependant, grâce m 'les plantations «le pins, on a commencé à les convertir en forêts, et ;i les sillonner de routes. Aussi, ne voit-on plus que raremenl les ^eus du pays, montés sur des échasses de cinq ;i six pieds, arpenter ces vastes solitudes avec In vitesse d'un cheval an galop.

I.' principal article de commerce de la contrée est la résine, qu'on e\t rail des pins en les entaillant.

En allanl de Bordeaux n Tarbes, on traverse le pays des Landes. !■'• trajet esl en grande partie dénué d'intérêt, et on B'arrête bien souvent ;i de petites stations. Les Landais p:irleiif pour la plupart le patois; impossible de comprendre un seul mot de tout ce qu'ils disent. Quelle différence an Canada! «"est le même français, fils du grand siè-

cle, qu'on parle partout, dans les provinces que baignent les eaux de l'Atlantique comme sur les bords de l'océan Pacifique.

Mais il est temps que je termine ma correspondance pour ce soir. Il est minuit et je dois partir de bonne heure demain, afin de pouvo'ir dire ia messe à Lourdes.

Lourdes, 27 octobre. — Qui ne connaît Lourdes et sa grotte miraculeuse ? Qui n'a entretenu l'espoir d'aller un jour s'agenouiller dans le sanctuaire que la Vierge Immaculée s'est choisi au beau pays de France. Ce bonheur, il est le mien depuis un jour, et déjà- comme la reine de Saba. je puis dire en toute sincérité : " Non, tout ce que j'ai ouï dire, n'est rien en comparaison de ce que je vois."

Lourdes.

Dès notre arrivée nous nous trouvons comme dans un monde nouveau, et notre grand pèlerinage national de Sainte-Anne de Beaupré ne peut nous donner une idée de ce qui se passe ici. Il semble que la Sainte Vierge nous parle encore du pied de l'églantier sauvage. Nous y vivon? dans son intimité, et ce sentiment de sa présence est peut-être la plus grande merveille de Lourdes. On s'attache a ces lieux, et lorsqu'il faut enfin s'en arracher, ce n'est pas sans uu serrement de cœur. J'en appelle au témoignage de tous ceux qui on1 l'ait le pèlerinage de Lourdes. Volontiers on dirait avec les apôtres: " Il l'ait bon d'être ici, établissons-} notre tente!" Le rocher «le Massabielle est le Thabor de la Mère dt Dieu; c'est là qu'elle se montre dans toute la splendeur «le sa bonté ma ternel le.

Voyez tout ce monde agenouillé sur la pierre, la ou se tenail Bernadette lorsque l'Apparition ravissait tous ses sens en extase. Il y a foule peut-être, mais chacun peul se croire seul, tellement il est absorbé

dans sa prière. La Sainte Vierge a demandé qu'on se lave avec l'eau qui a jailli miraculeusement sous les doigts de Bernadette, et tous, humbles paysans, grands du monde, ministres du Seigneur, se confondant dans mi<- même simplicité de foi, se lavent les mains, les bras, la tête et la figure tout entière. Elle veut qu'on baise la terre en esprit de pénitence, et personne n'approche de la grotte sans y appliquer religieusement ses lèvres. D'autres ('tendent les bras en croix, et dans cette posture fatigante, font monter vers le ciel les soupirs de leur cœur. Dans les commencements vous hésitez, mais l'exemple vous entraîne, tout respecl humain disparaît, et vous éprouvez une véritable jouissance à vous livrer a toutes ces démonstrations de la piété sincère.

Et pendant tout ce temps brûlent en plein air des centaines de cierges qu'on renouvelle sans cesse. Un homme sans foi pourrait se demander comme l'apôtre infidèle: "Pourquoi cette perte? Ne pourraiton pas, avec le produit de cette cire, faire de nombreuses charités, venir au secoiu-s des malheureux, du moins acheter des objets de piété " ? La dévotion ne raisonne pas ainsi, surtout à Lourdes. Il est vrai, on se propose d'apporter au pays des chapelets, des statues, des médailles, et les moyens sont peut-être limités; mais on ne partira pas sans brûler un cierge a la Vierge. Et c'est ainsi que la pure lumière de la cire se mêle sans cesse à l'encens de la prière. Le soir, les ténèbres ajoutent encore a la beauté du spectacle, alors que l'obscurité de la nuit n'est dissipée (pie par r^s lueurs vacillantes, et que le silence de ces lieux n'est interrompu que par le murmure du Gave qui coule à nos côtés, et le bruit des pas de ceux qui arrivent ou qui s'éloignent. Mais si des voix s'élèvent alors pour chanter les louanges de Marie, c'est quelque chose de ravissant, d'unique; et, si le cœur a résisté jusqu'alors, il n'y peut plus tenir, et des larmes bien douces viennent témoigner des émotions de l'âme.

Ce matin, en arrivant à la grotte, j'aperçus un jeune religieux que lavais déjà remarqué. Son vêtement de bure grossière, son large manteau de laine, de pauvres sandales, une corde grossière terminée par de gros nœuds qui lui sert de ceinture, font connaître assez un Carme déchaussé. Sa ligure respire l'intelligence, et toute sa personne la noblesse. Sans doute il aurait pu occuper un rang élevé dans le monde, lui ipii a préféré la pauvreté de Jésus-Christ.

En ce moment, il plie avec une expression de ferveur (pie je n'oublierai jamais. Ses bras sont étendus en croix, et je vois trembler ses mains épuisées par la fatigue; les yeux fixés à l'endroit de l'Apparition, il continue toujours ses pieuses oraisons. Enfin il se lève, s'approche du pied du rocher, le luise pieusement, et restant la tête appuyée, il demeure longtemps en méditation. Fuis il revient à la source miraculeuse, fait le signe de la croix, se lave le visage, tandis (pie ses regards restent attachés sur la statue de Notre-Dame de Lourdes.

i ii pareil spectacle m'édifia profondément, mais je le fus davan- ■ . lorsque j'appris que ce moine était le fils du duc de N*** d'Angleterre, <pi*il était venu avec son noble père pour obtenir la guérison d'un

frère infir Le due lui-même est très modeste, et ne se distingue des

■.Mitres pèlerins (pu- par un extérieur plus recueilli et (dus réservé.

Maintenant, si nous nous arrêtons à contempler le paysage de Lourdes, nous sommes forcés de nous écrier: "C'est vraiment ici dans ce

pays de France — le royaume de Marie — sur les frontières de la catholique Espagne, que la Vierge Immaculée devait apparaître aux hommes. leur parler et attirer les foules ". Nous avons en effet sous les yeux un ensemble de tableaux incomparables. En face, les Pyrénées avec leurs neiges éternelles; dans la plaine, le Gave et les belles prairies qu'il arrose. Et c'est là, entre les pics escarpés et les champs de verdure, au fond d'une grotte champêtre, en ce lieu simple en même temps que grandiose, que .Marie appelle ses enfants.

Puisse l'eau miraculeuse, sortie du rocher, devenir le bain salutaire où la France vienne laver ses souillures! Puisse-t-elle être pour nous tous la source des plus grandes bénédictions !

Lourdes étant le but de mon voyage du côté des Pyrénées, il me faut maintenant hâter, ma course vers Rome.

La distance parcourue depuis Paris est de 851 kilomètres, répartis comme suit :

De Paris à Orléans 121 kil.

D'Orléans à Blois 57 "

De Blois à Tours 56 "

De Tours à Poitiers 98 "

De Poitiers à Angoulème 113 "

D'Angoulème à Bordeaux . . . . . . . 140 "

De Bordeaux à Tarbes 246 "

De Tarbes à Lourdes 20 "

Total: 851 kil. (190 lieues)

Quelques-uns peut-être ne sont pas familiers avec les kilomètres. De fait, quand donc les gouvernements, mettant de côté les antipathies de race et les préjugés nationaux, auront-ils le bon esprit d'adopter l'unité de monnaie, poids et mesure ?

Il faudra bien alors recourir au système français, qui est sans contredit le plus rationnel et le plus complet. Ce jour-là on enlèvera une épine du pied du voyageur.

Pour revenir à notre calcul, deux pouces — mesure anglaise — valent cinq centimètres; trois pieds et quatre pouces, un mètre; et notre lieue équivaut à quatre kilomètres et demi. Ainsi nous avons parcouru cent quatre-vingt-dix lieues depuis notre départ de la capitale.

Votre curiosité n'est peut-être pas satisfaite, car la question de la bourse l'emporte encore sur celle des distances. Or, apprenez combien Ton paye en France. A pari les excursions et les voyages circulaires, le prix est invariablement en proportion du chemin parcouru: douze centimes et demi par kilomètre, en première classe; un quart de moins, en deuxième; et la moitié, en troisième: le tout à quelques centimes près. De Paris à Lourdes, le prix est donc de quinze piastres ni seconde classe- Peste la vitesse. Les trains rapides parcourenl soixante à soixante' cinq kilomètres à l'heure; l'express, quarante-cinq m cinquante, H les trains-omnibus, trente à quarante-cinq.

D'ailleurs, on peut se procurer facilement un indicateur des chemins de fer, soit régional, soit continental, qui donne avec la plus grande précision les heures, les prix et les distances, et tous autres détails utiles. Avec pareil guide, vous êtes votre maître, capable d'en remontrer aux gens des pays que vous traversez.

Marseille, 30 octobre. — Arrivé à Lourdes le lundi, j'en partais le mercredi. J'avais été heureux d'y rencontrer mon compagnon de voyage, ainsi que MM. les abbés Plaisance et Kirouac, comme nous en route pour la Ville éternelle. Nous sommes maintenant quatre Canadiens pour continuer le voyage.

Ce premier soir, nous arrivons à Toulouse. Cette ville est bâtie sur la rive droite de la Garonne, dont les eaux rapides témoignent de la proximité des Pyrénées où elles ont leur source. L'église Saint-Sernin en est le principal monument. Nous ne faisons que la traverser après le soleil couché, en jetant un coup d'oeil sur ses cinq nefs; nous ne pouvons même pas aller prier aux tombeaux des six apôtres, dont les corps vénérés font partie du trésor de ses reliques.

Le lendemain, nous devions nous rendre à Montpellier en passant par Carcassone, Xarbonne et Cette; mais les pluies avaient inondé !a voie du côté de la mer, et force nous fut, rendus à Castelnaudary, de faire une courbe dans l'intérieur par Castres et Bédarieux, non sans changer bien souvent de train sur ces lignes locales.

Cette circonstance nous a fourni l'occasion de voir des pays accidentés, en traversant la montagne Noire et les Cévennes. La vapeur nous entraîne souvent à travers des précipices et les contourne. Quelquefois nous sommes suspendus au-dessus d'un abîme, et l'instant d'après nous côtoyons un riant vallon. Çà et là nous apercevons des villages bâtis à même ces montagnes, et sur les hauteurs on distingue souvent dans le lointain un groupe de maisons que domine un château, vivante relique de la féodalité.

En traversant ces pays abruptes, emporté par la vapeur, je pensais à mon comté natal de Charlevoix ; je songeais qu'on y rencontrerait bien moins d'obstacles pour trouver un passage à la machine de l'eu, même en adoptant le tracé plus court sur le bord du tleuve. C'est alors que nous aurions notre chemin de la Corniche avec ses brillants panoramas et ses noirs tunnels, ses charmants cottages et ses habitations champêtres.

Cependant ces contrées à l'aspect sauvage sont cultivées partout où le roc a pu fournir ou recevoir un peu de terre. Sur le versant des coteaux et même des 1 1 1 < m t agnes, on peut remarquer comme des chemins qui B'élèvenl eu serpentant. Ce sont autant de plates-formes en terre rapportée, que retiennent des murailles de pierre. Imagine/ quelle somme d'ouvrage il a fallu, pour exécuter pareils travaux. El c'est aifisi qu'on a obtenu quelques arpents propres à la culture. Ali! si ces paysans possédaient (\ts propriétés comme celles qu'on exploite, par exemple, an lac S;iiul Jean; OU bien si nos cultivateurs étaient animés du même esprit d'économie et de simplicité, connue une enviable aisance

• -i ;i i t dans tonds les familles !

Ce matin, nous laissions Montpellier. A Nîmes, nous avons fait un arrêt de quelques heures pour visiter le temple de Diane, la tour Magne, et surtout les arènes qui sont les mieux conservées de tous les monuments de ce genre. Elles sont construites en grosses pierres parfaitement ajustées, mais sans mortier. Au-dessus des colonnes on voit encore un attique de cent-vingt consoles percées de trous qui servaient à fixer les mâts du velarium dont on couvrait tout l'amphithéâtre.

Marseille est la troisième ville de France, et l'une des plus belles; sa Cannebière est plus pittoresque que les grands boulevards de Paris et elle possède des cafés plus luxueux. Le port de mer a toujours été le plus important de la France; il a pris un redoublement d'activité depuis la conquête de l'Algérie et l'ouverture du canal de Suez; et on ne cesse de l'agrandir. J'ai erré plusieurs heures sur les quais qui se déroulent et se croisent comme des rues, et que bordent, au lieu de maisons, des navires de toutes sortes. On peut y admirer des produits du monde entier, mais surtout des pays du Levant.

De même, on y voit des hommes de toutes les couleurs et de tous les costumes.

Demain, nous partirons de Marseille, et lorsque le soleil baissera à l'horizon, nous traverserons la frontière.

Nous, si fiers jusqu'à présent de notre titre de Canadiens français, le serons-nous autant auprès de ces Italiens qui n'aiment pas les Français, surtout en ce temps où des pèlerins de cette nation viennent d'être odieusement insultés sur la place de la Minerve à Rome ? En tout cas, nous ne voudrions pas, (pour le moment, avoir maille à partir avec messieurs les Italiens.

Gênes, 31 octobre. — One ne va pas à Marseille sans faire le pèlerinage de Notre-Dame-de-la-Garde. L'église occupe le sommet dénudé et fortifié de l'une des collines sur lesquelles est bâtie la ville. Sur ce pic escarpé on a sous les yeux le port de Marseille, et, à perte de vue, les flots d'azur que parcourent les navigateurs, sous la protection de Notre-Dame de la Garde.

La cathédrale est remarquable par ses vastes proportions, la richesse de ses marbres, et le luxe des décorations. L'intérieur est d'un effet grandiose.

Bientôt, on installera sur la place la statue de Mgr Belsunce. Le souvenir de la charité héroïque de ce saint prélat, lors de la peste de 1720 qui enleva quatre mille habitants dans sa ville épiscopale, est resté vivace dans la population.

Ce matin, je visitais Marseille, la grande capitale du sud de La France; ce soir, je rédige tranquillement mes notes de voyage a l'hôtel de Rome, dans Gênes la Superbe.

Tout le jour nous avons longé la côte de l;i Méditerranée, m:iis non sans perdre souvent la vue de la mer pour nous enfoncer dans les <unnrls: nous avions commencé n suivre le chemin de In Ck>rniche. Nous ne contournons pas les pointes de rocher qui bannit lu voie, mais, nous avançant bravement à Fencontre, nous entrons dans !<■ roc où la suit.-

des trains va se perdre, pour ressortir de l'autre côté avec un redoublement de vitesse.

Nous ue pouvons que jeter un coup d'œil sur Toulon, le principal port militaire de France après celui de Brest, là où le lieutenant Bonaparte rit l'essai de son génie. Cannes et Nice, les deux endroits favoris des touristes de toutes les parties du monde, nous apparaissent comme des paradis terrestres avec les baies qu'elles forment en s'avançant dans la mer. La brise de la Méditerranée les protège contre les ardeurs du soleil, tandis que des rochers escarpés et des rangées de collines les mettent à l'abri de la violence des vents; leur température douce et égale, en font des stations d'hiver incomparables. La belle saison s'étend surtout de janvier à avril, et pendant ce temps on multiplie les amusements pour les mortels privilégiés qui s'y donnent rendez-vous: ce ne sont que concerts, jeux de toutes sortes, courses de chevaux, glandes régates; surtout il y a les réjouissances du carnaval. Inutile d'ajouter que les arbres fruitiers bordent les chemins, entourent les maisons de pension et les villas, et que les rieurs odoriférantes naissent sons les pas dans ces lieux enchanteurs.

Nous voici à Monaco, capitale de la minime principauté de ce nom, indépendante par la grâce des grandes nations. Entre deux tunnels nous pouvons contempler le site admirable de Monte-Carlo, ville célèbre dans le monde entier par son trop fameux casino où vont s'engouffrer tant de fortunes, où le désespoir t'ait de si nombreuses victimes. Nous dépassons bientôt Menton.

Il était six heures lorsque nous arrivâmes à Vintimille, siège des douanes françaises et italiennes. Nous n'entendions parler que le français, et voila que tout à coup, le temps de passer une porte et de changer de salle, nous n'entendons plus que l'italien dont nous ne pouvons saisir un traître mot.

J'ai compris en cette circonstance que la langue est le plus grand obstacle à la fusion des peuples, et fait plus que la hauteur des montagnes et l'immensité des mers. Les hommes tendent naturellement à se rapprocher; l'inégalité de fortune, la variété des conditions et la disparité de culte ne peuvent rien contre ce besoin des âmes. Mais si vous n'avez pas la communauté de langue pour établir la communication des intelligences et des cœurs, en vain aurez-vous les mêmes goûts, les mêmes tendances el les mêmes croyances, vous resterez étrangers les uns aux autres. La différence d'idiome est la meilleure garde à la frontière pour conserver à chaque nation son caractère distinctif.

El si nous taisons un retour sur notre pays; les Canadiens français mit conservé leur foi parce qu'ils ont conservé leur langue; de même, ils continueront a rester catholiques au milieu des peuples protestants qui les entourent, s'ils savent garder ce précieux dépôt. C'est là une question qui intéresse grandement notre nationalité el notre foi. Que les partisans par trop ardents de l'anglais y songent, avant de favoriser parmi nous la langue d'un vainqueur qui ne partage pas nos croyances.

A la frontière «le deux pays, que de choses diverses! En traversant cette ligue idéale qui sépare deux peuples voisins, nous laissons quelquefois la main d'un ami pour nous approcher d'un ennemi. Souvent, d'un côté, c'est in paix, de l'autre la guerre: des hommes, faits pour vivre ensemble, prêts a s'entr'égorger et qu'arrête seule la rigueur

des lois. Lorsque la religion ne vient pas mettre un frein à la cupidité et à l'ambition, les mortels laissés à eux-mêmes deviennent plus féroces que les animaux privés de raison. On peut parler bien haut de liberté, d'égalité et de fraternité, en graver les caractères sur tous les édifices publics, comme en France; mais ces mots, écrits sur des murs froids et insensibles, ne pénètrent pas dans les cœurs fermés aux sentiments de charité chrétienne. Aussi, en notre siècle où la diplomatie tend à chasser Dieu de la politique, faut-il tenir continuellement sur pied des armées innombrables qui écrasent les peuples, les démoralisent, et rendent toujours imminentes des guerres fratricides.

Ce matin, jour de jeûne, en prévision des fatigues de la route, j"avais cru faire preuve de prudence en prenant une légère collation, réservant pour le soir les deux onces de nourriture permises le matin, mais comptant sur le repas du haut du jour; je n'avais pas assez calculé sur les imprévus du voyage. C'est que le coursier qui nous emporte en bondissant d'un roc à l'autre, ne paraît pas se lasser dans sa course.

Midi arrive; une heure est passée; voilà trois heures et je n'ai pu encore prendre aucune nourriture. Mon estomac crie famine depuis longtemps ; heureusement nous arrivons à Vintimille, sur la frontière, et' l'indicateur marque deux heures d'arrêt. Mais encore cette fois le changement d'heure et les retards de la douane mirent en faillite mes prévisions intéressées. Lorsque nous fûmes enfin installés dans le compartiment d'un wagon italien, il faisait déjà mine de s'ébranler: c'était de toute prudence de rester en place. Cependant je sentais la faiblesse m'envahir. Un garçon sur la quinzaine passait; je l'appelle, mais il ne comprend pas un mot de français ; je lui fais un signe qui exprime le mieux possible ma détresse, et lui remets en même temps quelque monnaie. Il part et disparaît. Ce n'est qu'au moment où le train se met en marche qu'il revient à la hâte, portant un paquet de fort bonne apparence, et presque tout mon argent qu'il veut nie remettre. C'était trop de désintéressement pour un Italien ; je lui donnai un joli pourboire.

Je regardai triomphant mes compagnons pendant que le train prenait son élan Eux avaient eu assez de sagesse pratique pour s'exempter à bon droit du jeûne. J'étais bien résolu de les faire jeûner pour le moment, et, d'ailleurs, ventre affamé n'a pas d'oreilles. Je commençai donc à développer le paquet. J'enlève avec empressement une première enveloppe de papier, puis une autre, pnis une troisième; mes confrères se regardent et commencent à sourire. J'étais trop avancé pour reculer-

J'allai jusqu'au bout, ou jusqu'au fond, et la dernière enveloppe découvrit à tous les regards un biscuit minuscule mis la comme un échantillon de l'espèce. C'était jouer de malheur.

Restait cependant encore un espoir. Nous devions faire une halte de dix minutes à San-Remo. Nous organisons une course an huffet. L'un de nous devra s'y rendre en foule hâte, tandis qu'un compagnon se tiendra à la porte du compartiment pour guider son retour, et l'empêcher de tomber an milieu d'étrangers avec son précieux butin. Le programme s'exécuta à la lettre. Jugez si le commissaire fut accueilli

avec enthousiasme lorsqu'il nous revint les mains pleines et les bras chargés de miches, de brioches, de fruits et autres friandises.

Kien d'extraordinaire ne signala le reste du trajet, si ce n'est que Monsieur L., n voulant jeter par la fenêtre les débris du repas, fit prendre le même chemin à un fez neuf dont il était tout fier. Pur incident de vovage; autant en emporte le vent.

Gênes, dimanche, 1er novembre 1891. — Gênes! quelle ville superbe avec ses palais dont la richesse rappelle la splendeur des anciens jours, ses marbres aussi riches que communs, et son fameux cimetière, le plus beau de l'univers ! • On retrouve partout des traces de sa grandeur passée; elles sont visibles dans les édifices religieux, et surtout dans les résidences privées des grands de l'époque: véritables monuments qui renferment des musées de toutes sortes, disposés dans des stalles en marbre ou en mosaïque. On se croirait à Versailles ou au Louvre.

On ne peut se faire une idée du cimetière de Gênes avant d'avoir parcouru cette demeure des morts, j'allais dire des vivants, tellement le ciseau du statuaire a su donner au marbre l'apparence de la vie. Ici, c'est un mari qui pleure son épouse; là, des orphelins sont réunis sur la tombe de parents trop tôt enlevés à leur affection. Quelle expression dans les traits! Peut-on mieux peindre les sentiments de l'âme, la foi dans une autre vie qui empêche la douleur de devenir le désespoir, la douce espérance et la tendre charité qui rayonnent dans une figure triste mais résignée ?

Le voile que porte cette veuve désolée, comme il est délicat! Quelle finesse dans cette dentelle qui décore le vêtement de l'ange montrant à la mère inconsolable le ciel, où s'est envolé son enfant! On a peine à croire que des tissus si légers soient en marbre.

Tous ces monuments remplissent de vastes galeries. Au-dessous sont les caveaux funéraires, où l'on pénètre par des escaliers de marbre Quelques-uns coûtent des sommes énormes. On ne cesse d'en élever de nouveaux, et les artistes s'étudient à atteindre une perfection toujours plus grande, et à faire exprimer au marbre toutes les impressions de l'âme. D'ailleurs, on n'admet pas d'ouvrages médiocres, et un comité es1 chargé de faire le choix de ceux qui méritent d'être acceptés.

Le cimetière de Gênes ne date que «lu milieu du siècle et il est déjà trop étroit ; comme il a été construit sur le versant de la montagne, on doit creuser dans le roc pour l'agrandir.

C'était l;i veille de la Commémoration des morts; aussi avons-nous pu admirer La dévotion <les Génois pour les défunts. II était beau de les voir s'agenouiller, prier quelque temps, verser parfois des larmes, puis déposer une couronne, allumer une lampe on un cierge. Le soir, l'effet <loit être féerique en même temps qu'édifiant.

L'une des gloires de Gênes, c'est de compter parmi ses enfants l'immortel Christophe Colomb. Sur la pince, devant la gare centrale, s'élève le inoiiuiiieiit du découvreur dn Nouveau-Monde. Aux pieds de la statue, qui s'appuie sur une ancre, est l'Amérique à genoux. Le piédestal est entoure de quatre figures allégoriques: la Religion, la Science, la Force et la Prudence.

Pise, 2 novembre. — Pour celui qui a visité Gênes, Pise, sa rivale d'autrefois, perd de son intérêt. Cependant la place du Dôme, où s'élèvent au milieu de la solitude imposante, avec la majesté des siècles, le Dôme lui-même, le Baptistère, le Campo Santo, le Campanille, offre un spectacle comme on n'en trouve nulle part ailleurs.

Le Campanille, commencé en 1174, fut terminé en 1350; c'est la fameuse Tour penchée. De face, l'inclinaison est peu sensible; on s'en rend mieux compte lorsqu'on monte les trois cents marches qui conduisent au huitième étage où sont installées les huit cloches. L'œil, à cette hauteur, perd de vue la base qui se dérobe aux regards et embrasse avec crainte le vide qui semble attirer. On comprend la hardiesse de l'entreprise, si réellement elle est l'œuvre du génie et non l'effet du hasard, comme d'aucuns le prétendent avec plus de probabilité.

C'est du haut de cette tour, que Galilée put faire tout à son aise ses célèbres expériences sur la loi de la chute des corps.

Le Dôme, construit en marbre blanc, a cinq nefs avec transept qui en compte trois. Il date du Xle siècle; le Campo Santo est du Xlle, et le Baptistère, du XlIIe. Ce dernier monument, comme le Campanile, est de forme circulaire; il mesure cent pieds de diamètre.

Au bout de quelques heures, je dus m'arracher à la contemplation de ce faisceau de beautés monumentales, et me remettre en route pour Rome. Avant d'y arriver, disons un mot des distances parcourues depuis Lourdes.

1er jour De Lourdes à Toulouse 277 kil.

2e jour

De Toulouse à Narbonne 150 kil.

De Narbonne à Montpellier 97 "

247 kil.

3e jour

De Montpellier à Nimes 50 kil.

De Nimes à Marseille 126 "

17G kil.

4e jour

De Marseille à Toulon 07 kil.

£e Toulon à Cannes 127 "

De Cannes à Nice 31 "

De Nice à Monte-Carlo 17 "

De Monte-Carlo à Vinturiille. . 10 "

De Vintimille à Gênes 150 "

loi* kil.

5e jour

De Gênes à Pis.- ' 165 kil.

De Pise à Rome 330 «

195 kil.

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