DEPUIS L'ARRIVEE A ROME JUSQU'A LA PREMIERE AUDIENCE DU PAPE
Les cochers en grève. — Les étudiants. — Le peuple romain. — Basilique Saint-Pierre du Vatican. — Une lettre ; mes paroissiens, ma chambre. — Mgr Satolli, les RR. PP. Lépidi et Bucceroni, professeurs. — Eglise Saint-André du Quirinal. — Basilique Saint- Paul-hors-les-Murs. — La pensée du pays. — Les Catacombes. — Les églises Saint-Clément. — Les mendiants. — Le Corso. — Le chien de compagnie. — La prison Mamertine. — Ratisbonne et Louis Veuillot.
^ a^^ omc, mardi, 3 non inhr> 1SÎJ1 — 11 faisait nuit lorsque mais ♦ ■ H^p ;]ia-iv;mu's a Rome, Comme il était trop Tard pour aller S 17 frapper au Collège canadien, je me rendis avec mon coin- •'; I ^L pagnon de voyage, M. l'abbé Jules Kirouac, a la pension ■■ vL Lavigne. La maison est bien connue des Canadiens. L'hô-
tesse, une Française, reçoit ses cousins d'outre-mer avec la plus grande cordialité.
Ce matin, il s'agissait d'abord de se rendre au Collège canadien. Nous envoyons quérir une voiture; le commissionnaire, après avoir tardé à revenir, nous annonce qu'il n'a pu en trouver une seule. De nouvelles perquisitions restent inutiles; pas l'ombre d'un cocher sur les places publiques ou sur les rues. Qu'y avait-il donc ? Qu'avions-nous donc fait à messieurs les cochers de Rome, pour mériter qu'ils s'éclipsassent ainsi le jour même de notre arrivée ? Nous apprîmes bientôt qu'ils venaient de se mettre en grève. La conséquence fut qu'on put voir deux ecclésiastiques étrangers partir pédestrement de la rue del Tritonc dans la direction des Quatre-Fontaines, tandis (pie les accom pagnait. en trottinant au milieu de la rue. un chien traînant une voiture chargée de malles, ("était à faire songer aux edmétiques "lu Labrador Au Collège canadien nous attendait M. le supérieur Palin d'Abonville (pii nous reçut à bras ouverts. L'année scolaire était commencée de la veille. Nous étions le dernier contingent attendu: la famille canadienne -tait maintenant au complet.
§ novembre. — Depuis plusieurs jours déjà je suis les cours «le dogme à la Minerve chez les RR. }']*. Dominical ceux de morale
au Collèse romain chez les RR, Pl\ Jéenil
Je ne puis me défendre d'un sentiment d'étonnernent de me voir, à Tàge de trente-six ans et après dix années de ministère paroissial. assis sur les bancs de l'éeole. Mais l'étude est de tous les âges, et. en avançant dans la vie, on comprend toujours mieux le besoin de s'instruire. D'ailleurs, je ne regrette pas de m'être éloigné temporairement du théâtre de mes travaux. Au milieu de tous les soucis que nécessite l'administration d'une paroisse nouvelle, l'esprit se dégage difficilement du tracas des affaires, et se laisse prendre malgré lui à des intérêts qui lui enlèvent de sa tranquillité. Sur le seuil d'une retraite lointaine et paisible viennent expirer tous les bruits du monde, et l'âme peut se renouveler plus facilement dans l'esprit de sa vocation.
La vie réglée et studieuse du Collège canadien, c'est une aimable oasis au milieu des sables arides du ministère ou de l'enseignement.
( >n ne reste pas longtemps à Rome sans se sentir dans le centre de la catholicité, et sans y remarquer le caractère d'universalité que revêt notre sainte religion.
Un mot seulement des étudiants de la Ville éternelle. Voyez ceux qui entrent au Collège romain ; ils arrivent par toutes les rues, car les collèges des différentes nations sont distribués dans tous les quartiers de la ville. Leurs costumes sont des plus variés et de toutes les couleurs, depuis le blanc de la robe dominicaine jusqu'au rouge écarlate il<* la soutane allemande. Après s'être arrêtés quelques instants à la chapelle, les voilà qui envahissent la grande salle des cours. Bientôt s'avance avec modestie un professeur que tous saluent avec respect en se levant sur son passage. Un profond silence se fait soudain et tous les regards se tournent vers l'homme de la doctrine. Le spectacle qu'offre cette assemblée est unique. Il y a là des élèves de tous les pays qui se «ondoient sans se comprendre. Que va-t-il donc se passer ? Dieu va-t-il renouveler le don des langues en faveur de cet homme qui s'apprête à adresser la parole à un auditoire aussi varié '.' Non; l'Eglise, une par sa doctrine, ses sacrements et sou chef, l'est aussi par sa langue, et elle peut réunir autour d'une même chaire des auditeurs venus de partout. Une voix s'élève et tous l'entendent ; car elle s'expnine dans cette belle langue latine uni est celle de l'Eglise.
Bientôt tous ces jeunes gens réunis un instant sur le chemin de la vie. se sépareront et iront sur toutes les plages distribuer la semence 'le l'Evangile, arroser de leurs sueurs la portion de la vigne que le maître 'lu Champ leur aura assignée, en attendant qu'ils reçoivent le salaire de la journée. Ils espèrent se réunir de nouveau, cette fois pour toujours, dans la possession de l>ieu vu dans son essence.
En attendant, Rome avec le Pape est. au monde des âmes, ce qu'est pour le globe terrestre le soleil (pii nous éclaire. Que celui-ci disparaisse, et les ténèbres se répandent dans tout l'univers; .le Rome partent les purs rayons île la vérité qui guident tout homme venant en ce monde.
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Le peuple romain a produit sur moi une impression favorable. Dans les églises, on trouve partout des fidèles en prière, donnant toutes les marques d'une piété sincère; et les hommes y sont en grand nombre.
Quelle différence avec la France! Il règne, en effet, dans notre malheureuse mère patrie un air de froide indifférence qui glace le cœur. Que de personnes n'assistent plus aux offices de l'église, ou n'y viennent que pour la forme, s'y tenant debout, et se contentant d'incliner légèrement la tête aux moments les plus solennels du saint Sacrifice ! A Rome, la foi est plus expansive. Le climat y est peut-être pour quelque chose; dans les pays chauds, les peuples sont plus démonstratifs. N'importe, cette piété qui se manifeste au dehors fait du bien à l'âme, et réjouit le cœur d'un enfant de l'Eglise.
A la vérité, la franc-maçonnerie a couvert tous les pays de l'Europe comme d'un immense manteau d'indifférence et d'incrédulité. Un catholique a peine à respirer en pareil milieu, il s'y sent mal à l'aise; il étouffe. On peut bien quelquefois assister à des scènes qui rappellent les plus beaux temps du christianisme, mais on s'aperçoit bientôt qu'on vit dans une atmosphère viciée par les émanations malsaines de l'impiété. Le mal semble triompher et vouloir envahir le vieux continent.
Mais Dieu a ses moments ; sachons les attendre, et hâtons de nos prières cette heure bénie où le bras du Seigneur, qui n'est pas raccourci, terrassera les ennemis de son saint !Nom, et calmera les flots de la tempête révolutionnaire.
Jeudi, 12 novembre. — J'ai vu ou plutôt entrevu la basilique Saint- Pierre, le chef-d'œuvre de tous les monuments anciens et nouveaux, sacrés et profanes. On nous dit souvent qu'on éprouve lorsqu'on y entre pour la première fois, un sentiment de désenchantement ; j'en ai fait l'expérience personnelle. On s'attend, en effet, à quelque chose de si extraordinaire! L'imagination se surprend à se figurer des contrastes frappants, des effets étranges, inconnus. Il n'en est rien; les proportions y sont si admirablement observées qu'on ne se croit pas en présence d'une œuvre aussi merveilleuse. Telle une carte photographique représentant un monument, mais diminué et sans profondeur; pour faire ressortir le relief et donner aux objets leurs véritables proportions, il faut prendre un stéréoscope et examiner â loisir. De même, il fanl Tétiide. l'application de l'esprit et des visites réit nées |><mr comprendre la basilique Vaticane, en saisir toutes les beautés, et lui trouver son Cachet de grandeur unique au monde. D'aiHeura, le génie d'un liramante ou d'un Michel-Ange sera-il nécessaire pour juger ;i son mérite l'œuvre qu'ils ont conçue et que les siècles mil exécutée.
L'édifice est immense. On ;i construil dans Rome, à l'intersection des rues du Quirinal et des Quatre-Fontaines, une •■-lise de la grandeur de l'un des quatre piliers qui soutiennenl le dôme. El cependanl ces quatre piliers, qui pourraient à peine tenir dans nue cathédrale, nous apparaissent comme des colonnes ordinaires.
Quant à la richesse des ornements, c'est quelque chose d'inouï. On rencontre des églises, comme celle de l'Annonciation à Gênes, Notre- Dame-Des- Victoires à Rouie, qu'on s'est plu à embellir avec une magnificence qui éblouit les regards, mais elles sont relativement petites. Dans Saint-Pierre les ornements sont prodigués avec non moins de profusion, de sorte qu'il n'y a coin ou recoin qui n'ait été l'objet d'une attention toute particulière, et l'on ne sait qu'admirer le plus, de l'immensité de ] 'édifice, ou de la richesse des ornements, ou du fini artistique des moindres détails.
Les abords de Saint-Pierre sont protégés par une magnifique place qu'entoure une quadruple rangée de colonnes espacées de manière à laisser entre chacune d'elles un large chemin carrossable. Elles sont disposées en forme d'ellipse, de sorte qu'en se plaçant dans la cour, au foyer, on ne voit plus qu'une seule rangée de colonnes.
Si la basilique Vaticane représente l'Eglise de Jésus- Christ, ne pourrait-on pas comparer les colonnes de la cour d'enceinte aux cérémonies du culte extérieur ? Elles apparaissent nombreuses et de différente nature, si on les examine séparément; mais elles présentent un ensemble merveilleux si on les considère au point de vue du culte que nons devons rendre à Dieu et à ses saints.
Cette semaine, j'ai reçu une lettre de ma famille; c'est la première depuis mon départ de Québec, jugez si elle était attendue avec impatience ! Quel monde de souvenirs elle a réveillés en moi ! Il y a dans L'âme humaine de ces fibres qu'on ne peut toucher sans les remuer profondément. En reconnaissant l'écriture d'une sœur, en lisant cette lettre, écrite à la maison, qui m'a poursuivi si longtemps pour m'âpporfcer «les nouvelles du pays, je sentis l'émotion nie gagner.
Je suis d<nic bien loin des miens, et bien des mois s'écouleront avant que je puisse les revoir; d'ici là, il nie faudra vivre séparé d'eux par un océan el tout un continent, J'ai laissé là-bas un père dont les années et les travaux ont blanchi les cheveux et diminué les forces; et, si la mort vieni le frapper, je ne pourrai me transporter à son chevet pour recevoir une dernière bénédiction et son dernier soupir. Mans rien n'arrive sans la permission de la Providence; remettons entre ses mains le soin de notre sort. Toutefois. Lorsque L'heure du retour aura sonné, je sens qu'elle marquera l'une des époques les pins heureuses (le ma vie.
Il y a mie autre famille dont le souvenir me suit partout : c'est celle de rues paroissiens. Sans cesse au milieu d'eux, j'avais appris à les connaître.; leurs joies étaient devenues les miennes; les liens de l'amitié et de l;i religion m'unissaient à eux tous; je le compris encore davantage Lorsqu'ils vinrent témoigner de Leur attachement à Leur pasteur, après Une messe chantée pour lui obtenir un heureux voyage. Heureux sommes-nous an Canada d'avoir des fidèles foncièrement catholiques, des paroisses où les prêtres sont aimes et respectés, où curé et paroissiens ae fonl qu'une âme! Ce bonheur, on "l'apprécie davantage lorsqu'on ;i passé dans «les contrées où le peuple abusé vit dans la défiance de ses meilleurs amis et s'en tient éloigné. Le malaise règne purtout, et le bonheur nulle part.
Cette nuit, dans mes rêves, j'ai revu mon monde d'AIma. J'assistais à une soirée dramatique, comme on avait coutume d'en donner quelquefois au profit de l'église. Les mêmes acteurs se présentaient sur la scène, et tous remplissaient leur rôle à merveille. J'étais fier du succès, lorsque la cloche du collège vint dissiper mes illusions, et me laisser seul dans ma chambre, au troisième piano (étage) du Collège canadien.
Ma chambre..., elle est petite, modeste, mais je l'aime. Elle ne renferme que quelques meubles, mais on s'attache à ces objets qu'on retrouve toujours aux mêmes endroits, et qui deviennent comme des compagnons. Leur vue est une jouissance, et il s'établit entre eux et nous comme un commerce intime. J'aime à entendre le tic tac de la pendule qui pend au mur; il me semble alors que je suis moins seul. Sur ma table de travail est un crucifix, c'est l'ornement indispensable de toute demeure chrétienne, la boussole qui peut seule orienter nos actions. La garde-robe renferme l'habit séculier que j'ai dû adopter pour le voyage. J'ai repris avec bonheur la soutane; elle nous prêche la mortification et la séparation du monde, et nous conserve dans l'esprit de notre état. Le prêtre revêtu du costume ecclésiastique qui veut se mêler au monde, s'aperçoit bien vite qu'il n'y est pas à sa place et qu'on s'éloigne de lui par respect ou par aversion ; le vide qui se fait autour de sa personne lui inspire des réflexions salutaires, et l'oblige à rechercher cette heureuse solitude où Dieu parle à l'âme. C'est avec raison que le bon prêtre aime sa soutane, et ne s'en revêt qu'après l'avoir baisée pieusement.
13 novembre. — C'est aujourd'hui congé au Collège romain, à l'occasion de la fête de saint Stanislas Kostka. J'en ai profité pour aller à la Propagande entendre Mgr Satolli, le plus célèbre professeur de Rome, et sans doute du monde entier.
Comme tous lès hommes de vrai mérite Mgr Satolli a un extérieur modeste, et c'est sans affectation qu'il se rend à la tribune. Il commence lentement l'exposé de sa thèse; puis, sa parole s'anime, sa figure prend une expression nouvelle, son geste une ampleur inaccoutumée. On sent qu'il entre dans son sujet, ou plutôt que son sujet le pénètre; et, dans un langage digne de Cicéron. avec une précision qu'il tient de son maître saint Thomas d'Aquin, il développe les questions les plus abstraites du dogme. Ce sont précisément celles-là qui ont le don de l'émouvoir; il lui plaît de se prendre corps à corps avec la difficulté et de la vaincre. Aigle de la pensée théologique, il s'élève jusqu'à des hauteurs sublimes; et là, plus près de la vérité, il In saisit dans les serres puissantes de son raisonnement, et l'apporte à ses auditeurs pour la mettre à la portée de leur intelligence.
L'homme paraît inspiré, et son front s'illumine des éclairs da génie. Rien, dans le geste et dans le jeu de la physionomie, qui ne Inisse échapper quelque chose de la vérité qu'il voit, et qu'il vent faire connaître. Dans la nature, le soleil éclaire tout ce que ses rayons peuvent atteindre: c'est la mai*que d'un esprit supérieur de rendre évidentes les vérités qu'il démontre.
On est heureux d'assister à pareil spectacle. Tl est de ceux qui donnent la plus haute idée de l'âme créée ;i l'image de Dieu, <it toujours
avide de pénétrer plus avant dans le sanctuaire du beau, du bon et du vrai.
Mes professeurs ordinaires sont les Pères Bucceroni et Lepidi. Le premier enseigne la théologie morale chez les Jésuites. Sa qualité principale est la sûreté de doctrine. Xous avons pour manuel le cours qu'il est à publier, et qu'on nous distribue par fascicules à mesure qu'ils sortent de l'imprimerie.
Le Père Lepidi enseigne le dogme à la Minerve, dans le texte même de saint Thomas. Il prend un article du Maître, l'examine en tous sens afin d'en détacher l'idée principale et de nous la montrer sous toutes ses faces; c'est en cela que brille cette puissance de dialectique qui en fait l'un des professeurs les plus en vue de Rome. Il aime à interroger ses élèves; il leur demande s'ils comprennent, et, aussi longtemps que le doute se trahit sur la figure de l'un d'eux, il recommence ses démonstrations.
Depuis mon arrivée à Rome, je dis la messe à Sainte-Marie-Majeure, l'église par excellence d la Sainte Vierge, l'une des plus riches, des plus vénérables et des plus remplies de souvenirs du monde entier. Mais la distance du Collège canadien à la basilique est trop grande à parcourir pour le peu de temps que nous avons à notre disposition depuis la méditation jusqu'au déjeuner de communauté. Heureusement, j'ai obtenu la permission de célébrer à Saint-André du Quirinal. Cette église n'est séparée du palais du Quirinal que par la largeur de la rue. Le prince Pamfilî la fit bâtir au XVIIe siècle sur les dessins du Bernin, pour l'usage des Pères de la Compagnie de Jésus qui avaient là leur noviciat. Quant au monastère, le gouvernement achève de le démolir contre toute justice. On a pu cependant conserver la pieuse cellule qu'habita saint Stanislas Kostka pendant les dix-huit mois de son noviciat, en transportant près de l'église la partie de l'édifice qui la contenait. A l'endroit ou !<• saint novice rendit le dernier soupir on voit une statue, sculptée par Le Gros, qui le représente sur son lit de mort. C'est un chef-d'œvre <]<- grâce et d'expression. La figure respire quelque chose de céleste; elle est un peu penchée, et ses veux sont amoureusement tournés vers un crucifix place suc le bras droit; la main gauche tient une image de la Sainte Vierge, et la droite un chapelet.
Cette chambre, témoin de tant (le vertus, est transformée en chapelle; mais l'Ile ne possède pas le corps du saint qui l'a sanctifiée. Ce trésor est conservé dans une urne précieuse a l'autel <}rs Reliques, ô^ans l'église Saint-André.
L'aimable Stanislas, comme une tendre fleur, s'esl épanoui au printemps de la vie En nos jours où le ver rongeur de l'indifférence s'attaque au cœur de L'homme au sortir de l'enfance, puisse ce grand saint protéger la jeunesse chrétienne, lui qui en est le patron et le pins parlait modèle !
Lundi, 1G novembre. — A deux heures de l'après-midi, je partais avee plusieurs confrères à Saint-Paul-hors-les-Murs. A la place Bocca délia Verita nous prenons le tramway. Nous sortons bientôt de Rome par la porte d'Ostie, aujourd'hui porte Saint-Paul en souvenir de Papôtre qui la traversa pour aller au dernier supplice. Nous saluons en passant la petite chapelle de la Séparation qui marque l'endroit où saint Pierre se sépara du compagnon de ses travaux et de sa captivité, pour se rendre au lieu du crucifiement. Quant à saint Paul, que sa qualité de citoyen romain empêchait d'être mis en croix, on le conduisit jusqu'aux eaux Salviennes où il eut la tête tranchée. L'église des Trois- Fontaines rappelle ce mémorable souvenir. Le corps de l'apôtre fut enseveli à une demi-lieue en deçà, sur la propriété de la noble Lucine. Sur son tombeau on éleva une confession ou autel ; plus tard, Constantin y construisit une église qui fut achevée sous Honorius. Le feu la détruisit en l'an 1823, dans les derniers jours du pontificat de Pie VIL Léon Nil, son successeur, fit appel à la chrétienté tout entière pour la reconstruction de la basilique Ostienne, et en quelques années elle sortit de ses ruines plus grande et plus belle. Ce fut le lendemain de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception que Pie IX en fit la consécration solennelle, en présence de tous les Pères du Concile.
Saint-Paul a quatre cents pieds de longueur; le pavé est un marbre uni comme une glace, une mer aux eaux bleuâtres et transparentes dans lesquelles viennent se mirer les quatre-vingts colonnes qui partagent le temple en cinq nefs; le plafond est à caissons avec ornements d'or sur fond d'argent.
Mais pourquoi de si vastes proportions et tant de richesses pour un édifice qui s'élève solitaire au milieu de la Campagne romaine, à deux milles de Rome, dans un lieu rendu inhabitable une grande partie de l'année par la présence de la malaria ? Ces simples mots, écrits sur l'urne en marbre qui renferme le corps de l'apôtre, nous en donnent le secret : Sanctus Paulus apostolus et martyr.
Sur les restes du glorieux apôtre et martyr se trouve l'autel papal. Il est difficile de se faire une idée de sa magnificence sans l'avoir vu. Il est surmonté d'un double baldaquin : le premier, supporté par quatre colonnes de porphyre rouge; le second, par des colonnes d'albâtre oriental veiné qui rappelle la peau des tigres d'Afrique. Celles-ci reposent sur des bases de malachite, don royal de Nicolas I, empereur de toutes les Russies.
Les différents traits de la vie de saint Paul sont reproduits sur trente-six peintures à fresque, placées au-dessus de l'entablement; et les frises sont ornées des portraits des deux cent cinquante-neuf papes qui ont occupé le siège afpostoïique.
Au premier «abord l'aspect de l'intérieur de Saint-Paul frappe d'étonnement: c'est un éblouissement. Cependant, on n'y trouve pas la variété artistique et la grandeur d'ensemble qui distinguent la basilique Vaticane, et l'esprit peut en embrasser facilement toutes les parties ; tandis qu'à Saint-Pierre la pensée se perd dans l'immensité de l'ensemble, et dans la contemplation «les beautés de détail qu'elle ae cesse de découvrir; l'admiration ne s'épuise pas. <>f devanl elle s'ouvrent fou jours des horizons nouveaux.
1!) novembre. — Le jeudi n'est pas uu jour ordinaire dans notre collège : cesl celui du courrier du Canada. Ce matin donc l'un de nous était au piano et nous étions à chanter des chansons du pays, lorsque arriva le porteur galonné. A l'instant toute musique cesse, et nous entourons celui de nous qui s'improvise distributeur des lettres et journaux. < 'Inique fois qu'un nom est prononcé, on voit un sourire rayonner sur nue figura Pour moi je reçois en tremblant d'émotion plusieurs lettres, et je vais me renfermer dans ma chambre pour jouir tout à mon aise.
La matinée s'est passée à dépouiller ma correspondance et à écrire. L'avouerai-je ? Par instants je sentis des larmes humecter mes paupières; elles sont les douces compagnes des sentiments de l'âme. Vraiment je deviens par trop sensible. Mais quand il s'agit des siens, on reste toujours quelque peu enfant.
La véritable patrie de tout homme est ce petit coin de terre qui l'a vu naître, et ou s'est écoulée son enfance. C'est celui qui tient le plus a sa nature, et qui s'imprime le plus profondément dans toutes les facilites de son aine à mesure qu'elles se développent. Pour détruire en nous l'attachement inné au lieu natal, il faudrait changer notre être. L'habitant des montagnes aimera toujours les terrains accidentés, tandis que celui de la plaine se plaît dans les contrées où la vue peut s'étendre. Dans l'intérieur des terres le riverain ressent un malaise dont il ne se rend pas compte quelquefois, mais qui existe; et l'homme qui a grandi dans la solitude d'une campagne silencieuse, se fatiguera vite du bruit d'une rivière qui se précipite en cascades.
De même, la modeste église du village ne s'oublie jamais. Petit enfant, comme on est impatient d'y accompagner ses parents ! Le prêtre a L'autel, les cérémonies avec leur caractère de nouveauté et de grandeur. Le peuple si nombreux dans la nef: tout, à cet âge, produit une impression durable. On pourra plus tard habiter des grands centres, être témoin des pompeuses cérémonies de nos cathédrales, mais lorsqu'on reviendra au pays, on sera toujours heureux d'assister aux offices de la paroisse. Les souvenirs se presseront dans l'esprit, et produiront une émotion inconnue partout ailleurs.
Seul le son de voix d'un vénérable curé qui guida nos premiers pas dans lu vit-, suffira pour nous attendrir. Ce saint prêtre a béni le mariage de nos parents, verse sur notre front l'eau sainte du baptême: t lui qui présida à notre première communion, lui peut-être qui sta a la mori on père vénéré ou une mère chérie.
Oui, j'aime la Malbaie avec su paisible vallée qui s'enfonce dans les Laurentides; je l'aime avec ses renforts de montagnes, son sol tourmenté, ee nombreux mamelons qui donnenl à son aspect tant d'originalité et d'agrément; j'aime la rivière qui la traverse en la fécondant, j'aime le grand fleuve el le mouvement périodique de ses eaux; la marée, c'est la variété, c'est la vie. Lorsque les eaux du fleuve envahissent la baie, que les barques légères La sillonnent en tous sens, et que l'on voit les goélettei aus voiles tendues partir pour des voyages de long coure ou en revenir. b«'s rivages sablonneux de la Pointe-au-Pic, à
ROMi
l'ouest: à l'est, les rochers de la pointe à Gaze, de la Haleine et du Heu; les panoramas incomparables qui se déroulent du haut du cap Fortin et du cap à l'Aigle forment un ensemble de beautés qu'on rencontre rarement ailleurs.
Mon cœur est attaché a la Malbaie, car c'est là que repose <Sons le gazon du cimetière ma tendre mère. Quel souvenir : Je ae V™*** quer eu vain. La mon de ces personnes qui tiennent au pins intime de notre être laisse un vide que nen ae comble plus.
La ne cesse d'être
qu'elle était j il en coûte moins après cela de mourir, car une partit' de iions-même est déjà rendue de l'autre côté; et Ton comprend mieux Je besoin d'une patrie où les liens brisés ici-bas se forment de nouveau pour ne plus se dénouer.
La coutume presque générale des peuples païens était de brûler les cadavres; les chrétiens respectaient trop ces corps, dont Dieu fait sa demeure et qui doivent ressusciter, pour les réduire en cendres. C'est ainsi qu'ils furent amenés à creuser de vastes hypogées, pour recevoir les restes mortels de leurs frères. C'étaient d'abord des sépultures de famille; niais l'Eglise ne tarda pas à en prendre l'administration. Connus pendant bien des siècles sous le nom de cimetières ou lieux de repos, ils prirent plus tard celui de catacombes (cavités en dessous), de la dénomination de l'un d'eux, Saint-Sébastien ad catacumbas. On nommait ainsi ce cimetière, parce qu'il était situé autour des chambres souterraines ou furent déposés pendant quelque temps, suivant la tradition, les corps des apôtres Pierre et Paul. Il est le seul qui resta toujours ouvert, et insensiblement on s'accoutuma à appeler de son nom tous ceux qu'on découvrit dans la suite.
Ed s'érigea nt en sociétés de funérailles, les premiers chrétiens purent facilement mettre ces lieux consacrés aux enterrements sous la protection dt-s lois. On sait tout le culte des Romains pour les tombeaux. Plus tard, les persécutions devinrent tellement violentes et générales qu'on dut songer à chercher un refuge dans ces nécropoles afin d'y tenir des assemblées et d'y vaquer aux cérémonies du culte; mais, malgré toutes les précautions dont on s'entourait, il arriva souvent que les chrétiens y furent surpris par des soldats que conduisaient de faux frères, et massacrés dans le lieu même de leur sépulture.
L'Eglise n'est vraiment sortie des Catacombes, pour apparaître au grand jour, qu'après la victoire du pont Milvius. en 312, alors qu'un empereur romain adora le Christ, et arbora l'étendard de la Croix, le labarum. < "est peut-éi re l<- plus grand acte de foi de l'histoire profane et relui qui l'accomplil mérite la reconnaissance et l'admiration éternelles des peuples. Constantin le Grand a fait là œuvre de chrétien sincère et d'homme de génie. Il manque aujourd'hui, à la tête <\^s sociétés chrétiennes, un nouveau Constantin qui ait le courage de ses convictions. Le roi d'Italie, Eumbert, désirerait bien se rapprocher du Pape, tuais
mains sont liées par une puissance occulte, el sa faiblesse coupable accepte l'esclavage royal qu'on lui impose. Il faut qu'il vive excommunié, dans un palais qui n'est pas le sien, méprisé de tous, pas même salué par la partie la plus respectable de la population dans cette ville d'- Borne OÙ il n'est que sujet. Ah! il serait lui-même surpris de l'appui qu'il rencontrerait, pour seconder ses nobles desseins, s'il voulait rendre :| l'église la liberté aécessaire m son indépendance et au bon fonctionnement »le. son gouvernement. .Mais non, la pusillanimité enchaîne sa faible volonté, et il -lisse sans cesse de la crainte servile à des concessions nouvelles. Tandis que Constantin, le successeur des tyrans et
persécuteurs, fil Bortir les chrétiens (]rs entrailles de la terre, le descend; :.i d'uni- Famille qui compte *\rs saints parmi ses ancêtres les laisse
dépouiller et persécuter injustement. De même en France; la lâche et facile politique des concessions et de l'acceptation du fait accompli est en voie de claquemurer les prêtres dans leurs presbytères devenus de nouvelles catacombes, et de déraciner la religion d'un sol fécond jadis en dévouements de toutes sortes.
Après l'édit de Milan qui rendit la liberté à l'Eglise, on se remit à fréquenter publiquement les Catacombes, et on se plut à les réparer et à les orner. Des escaliers plus larges y furent construits, et des soupiraux nombreux laissèrent pénétrer l'air et la lumière. On cessa d'y faire les sépultures, mais elles n'en continuèrent pas moins d'être l'objet de la dévotion des fidèles et le but de pieux pèlerinages.
Vint ensuite l'époque des invasions. Les Barbares, avec l'avidité des chercheurs d'or, fouillèrent ces nécropoles vénérables pour en retirer les ossements des saints martyrs, et faire le trafic des reliques. Ce fut pour mettre fin à de pareilles profanations que les Papes firent transporter ces précieux trésors dans les basiliques intérieures de Rome. Par suite, les Catacombes n'offrirent plus le même attrait; on négligea de les entretenir, et le voile de l'oubli s'étendit bientôt sur ces monuments de la foi.
Au XVIe siècle, des ouvriers découvrirent l'un de ces cimetières chrétiens des premiers siècles; ce fut le signal de nouvelles explorations scientifiques, et de cette époque date l'étude de la Rome souterraine. Antoine Bosio de Malte y consacra trente années de sa vie ; il a été surnommé à juste titre le Colomb des Catacombes. De nos jours, le Père Marchi, S. J., a continué son œuvre ; son plus grand mérite est peut-être d'avoir encouragé les débuts du plus grand archéologue des temps modernes, le chevalier Jean-Baptiste de Rossi. A force de patientes études et de laborieux calculs, ce dernier est parvenu à reconstruire la topographie des Catacombes, dont le secret s'était perdu dans la suite des âges. La Rome souterraine est une mine d'érudition qui nous montre encore toute vivante, au moyen d'inscriptions, de sculptures et de peintures, la vie intime de l'Eglise primitive.
Les Catacombes entourent Rome d'un immense labyrinthe souterrain. La longueur totale de ces corridors sans fin formerait une ligne droite de près de deux cents lieues.
Les Catacombes se composent de galeries superposées qui ont jusqu'à cinq étages ; les moins profondes sont à vingt-cinq pieds sous terre ; quelques-unes s'enfoncent jusqu'à soixante et cinq pieds.
Les parois de ces galeries sont garnies, quelquefois sur sept rangs de hauteur, de niches plus ou moins grandes qui ont reçu les corps des chrétiens pendant trois siècles. Les voûtes taillées en arceaux nous font connaître la sépulture des personnes plus riches. On y trouve encore des chambres sépulcrales à l'usage des familles de distinction, et des salles destinées à la célébration des saints Mystères.
Les Catacombes sont une espèce de musée sacré, bien que les décorations en soient d'une extrême simplicité. Sur des plaques en marbre, qui fermaient les niches, on lit le nom du défunt qu'on y a déposé, ou simplement in pace, quelquefois le mot martyr, et alors oii voil suspendue tout auprès, et retenue par du ciment, une petite ampoule qui contient le sang du confesseur de la foi. On remarque souvent une palme; elle rappelle la couronne qui attend le chrétien dans une vie meilleure.
7g AUX VIEUX PAYS
Des peintures décorent les parois des arceaux, les voûtes et les murs des eryptes, et les galeries elles-mêmes. Tout ici rappelle un souvenir, proclame une vérité, renferme une espérance. On retrouve souvent la parabole du bon pasteur ramenant sur .ses épaules la brebis égarée, le dogme de la Résurrection sous diverses formes, les emblèmes des sacrements. Mais le plus célèbre de ces symboles est celui du poisson, dont Ir-s cinq lettres en grec (icthus) sont les initiales des mots : Jésus- Christ, Fils (de) Dieu. Sauveur.
Lundi, 2'J novembre. — A deux milles de Rome, le long de la voie Appienne, on lit au-dessus d'une porte pratiquée dans le mur ces simples mots: Gœmeterium Callisti. C'est là qu'en compagnie de M. l'abbé Dozois, curé de la Pointe-aux-Trembles (Montréal), je m'étais rendu en ce jour de la fête de sainte Cécile. Nous descendons dans les Catacombes par un escalier en pierre d'une trentaine de marches. Nous sommes vite plongés dans une obscurité qui eut été complète sans les pâles lueurs de quelques lampes attachées à la muraille; elles nous rappellent les lampes en terre cuite, faites en forme symbolique de nacelle. autrefois suspendues à la voûte par une chaînette.
Au bas des degrés un étroit passage nous conduit à la crypte Sainte-Cécile. La niche qui conserva pendant plusieurs siècles ses restes vénérables, est tapissée de fleurs et tout illuminée; à l'endroit précis où la sainte fut trouvée, une statue la représente dans la posture qu'elle avait alors. Tout à côté est dressé l'autel portatif; au-dessous on distingue sur la pierre du mur les traces d'anciennes peintures quelque peu détériorées. Dans l'encadrement domine le portrait de sainte Cécile. Elle est richement vêtue, chargée de bracelets et de colliers, comme en portaient alors les très nobles et très opulentes dames romaines. C'est à cet autel même que j'ai eu le bonheur de célébrer la sainte messe.
La circonstance, le lieu, le souvenir des premiers siècles de l'Eglise, la douce mémoire de sainte Cécile, tout élève l'âme et émeut le comr. Ce sol a été foulé par nos pères dans la foi ; ce petit espace où nous sommes leur a servi de temple. Eux. dont le monde n'était pas digne, étaient condamnés à errer dans les cavernes de la terre i Hebr., XI. 38 (. Les païens les appelaient "'Race taupinière, ennemie du grand jour", et cependant, suivant le langage d'une inscription du Ve siècle, ils habitaient la Jérusalem des martyrs <lu Seigneur. Ces balayures du momie sont devenues les astres de l'Eglise. Des pensées plus émouvantes peurent-elles remuer le cœur «l'un chrétien ? Aussi, voit-on prêtres et fidèles redoubler de ferveur dans ces lieux tout imprégnés des vertus de la bienheureuse Cécile <-t des premiers chrétiens.
A dix heures ;i lien la messe solennelle. La foule remplit littéralement la crypte Sainte-Cécile et la chambre des l'npes qui n'en est Béparée que par la largeur d'un mur et ce n'est qu'en se frayant, difficilement nu passage ;i travers la foule que le célébrant peut Se rendre a l'autel. Cependant l'harmonium donne les premières notes de l'introït • •t la cérémonie commence ;ni milieu d'un religieux silence. L'assistance «•st tellement massée qu'il esl Impossible de se mettre a genoux, mais le recueillemenl D'en est pas moins profond. Chacun absorbé dans ses pieuses méditations, s'unit au prêtre qui offre la même victime qu'of-
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fraient les premiers chrétiens. Voilà que l'encensoir se balance entre les mains du pontife, et la fumée de l'encens s'élève en nuages épais. Bientôt la voix du prêtre fait entendre le cri de l'éternité: Pcr omnia saccada, saeculorum . . . Quinze cents ans après l'ère des martyrs, des pèlerins de toutes les parties du monde sont venus adorer le même Christ que Cécile adora, qu'elle choisit pour époux et pour lequel elle est morte. Elevons nos âmes: Sursum corda. . . Nous ne sommes pas faits pour la terre et pour les choses d'ici-bas; nous ne faisons que passer, et il importe peu que nous habitions des cavernes sous le Capitole ou les palais qui le surmontent. Plus hautes sont nos destinées, puisque nous aspirons à la véritable patrie des enfants de Dieu. Cécile a méprisé les joies et les vanités du siècle, mais son âme s'est envolée au ciel, et son chaste corps a mérité de recevoir les plus grands honneurs.
Après la messe, M. le chevalier de Rossi donna une conférence. Il se tenait dans la crypte voisine de la nôtre, dans la chambre des Papes, là même où le pontife Sixte II fut martyrisé pendant qu'il offrait le saint Sacrifice, avec tous les fidèles qui entouraient leur premier pasteur. L'intéressant conférencier ne fut pas long, pas assez au gré de nos désirs. Fatigué lui-même, il prit en pitié son auditoire. Nous manquions, en effet, d'espace; et l'air, qui n'arrivait que par un étroit soupirail, devenait rare. Instinctivement je songeais à ces chrétiens que les païens ensevelirent tout vivants dans la terre, en bouchant toutes les issues des Catacombes où ils se livraient comme nous à la prière.
C'était l'heure du dîner. Nous le prîmes dans le monastère des Révérends Pères Trappistes qui ont la garde des catacombes Saint- Calixte. Ils exploitent en même temps, comme locataires, un terrain que Pie IX acheta dans le but de favoriser la découverte des Catacombes et les travaux de déblaiement.
On avait organisé pour la circonstance des agapes. Ce mot en grec signifie amitié, et c'est bien le nom qui convenait à ces repas que nos ancêtres dans la foi faisaient précéder de la manducation eucharistique. Ce fut M. le Chevalier de Rossi qui présida lès agapes auxquelles nous prîmes part. Cet illustre savant joint aux connaissances de l'érudit les qualités aimables de l'homme du monde et les vertus du chrétien, le tout rehaussé d'une modestie charmante.
Il est difficile, dans nos climats, de se faire une idée de l'animation qui règne dans une réunion d'Italiens, lorsqu'ils font tant que de mettre de côté la gravité romaine pour se livrer à l'expansion de leur franche gaîté C'était vraiment plaisir de voir l'entrain général et la bonne humeur de chacun. A la fin du repas, le dieu de la poésie s'empara de l'assemblée. A tour de rôle, des poètes improvisés se levaient et lisaient des vers de circonstance, composés suivant l'inspiration du moment; et chaque fois un concert d'applaudissements venait encourager ces éclosions littéraires et religieuses. On se sentait en famille. Ces agapes m'ont rappelé les fêtes intimes de collège, si pleines d'abandon et de cordialité.
A quatre heures la crypte Sainte-Cécile se voit de nouveau envahie par une foule impatiente d'assister à la procession. On entonne les litanies des saints, et tout le monde s'engage dans les défilés des Catacombes. Ils sont si bas et si étroits qu'il faut souvent se bnisser ou marcher l'un devant l'autre. Les voix des chantres, d'abord fortes
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et sonores, deviennent plus sourdes et plus lointaines à mesure que la procession se déploie, et cessent de se faire entendre; par intervalles seulement, au détour d'une ruelle, des échos affaiblis parviennent jusqu'à nos oreilles. C'est quelque chose de lugubre et de touchant que cette procession silencieuse à travers les passages osbcurs de cette cité des morts. On croirait assister à la sépulture d'un fidèle des premiers siècles. La foi généreuse de ces temps héroïques du christianisme se déroule devant nous. Xotre imagination se plaît à repeupler ces déserts, ces tombes vides, autrefois la demeure des corps des saints; les torches que tiennent plusieurs d'entre nous, permettent de distinguer encore des ossements et de la poussière dans les niches qui bordent la voie: reliques précieuses que protège l'excommunication portée contre quiconque oserait emporter en dehors des Catacombes quelque chose de ce qu'elles renferment.
Xous marchons longtemps dans ces corridors qui se croisent en tous sens, et se perdent en mille replis tortueux. Les étrangers s'y seraient vite égarés, et bien téméraire celui qui s'aventurerait sans guide dans un semblable dédale. Enfin, des lumières confuses se laissent apercevoir dans le- lointain. Nous revenions à la crypte Sainte-Cécile où la cérémonie se termina.
Je retournai de nuit au Collège canadien après en être parti avant le jour. Toute la journée s'était passée dans les Catacombes: journée pleine d'émotions et de souvenirs qui ne s'effacera pas de ma mémoire.
A Rome, les fêtes se succèdent sans interruption. La chose se conçoit facilement, puisque le nombre des églises égale celui des jours de l'année. Hier, la population se portait en foule aux Catacombes; aujourd'hui, nous la retrouvons encore sous terre, parcourant les nefs de l'église basse Saint-Clément.
Remontons aux tenrps apostoliques. Clément, noble Romain converti par saint Paul, devint le fidèle collaborateur de l'apôtre, et sa maison servait de retraite aux chrétiens; on y érigea un oratoire que Constantin transforma, trois cents ans pins tard, en une basilique qui lut détruite lors «lu sac de Rome par Robert Guiscard. Les décombres s'amoncelèrent tout autour au point que le niveau du sol s'éleva, et qu'un siècle après on posa les fondations d'un nouveau temple sur les ruines • le l'ancien. Le souvenir du premier édifice se perdit même dans la suite <!<•> âges, et le second passa à la postérité connue étant la basilique Constantinienne. Aussi, grand fut L'étonnement général lorsque les Pères Dominicains irlandais, en réparant Le couvent Saint-Clément dont ils ont la desserte, découvrirent, en dessous, enfouie dans La terre, nue troisième église. Grâce à la générosité de Pie IX et a la persévérance du R. P. Mullooly, on réuseil à déblayer le terrain, et à vider l'édifice rempli de décombres. L'église primitive, après quinze cents ans d'enfouissement, reparut an grand jonc, encore tout embaumée du souvenir des temps apostoliques. C'est elle qui maintenant attire le flot des visiteurs, bien que l'église supérieure soit encore l'une *\*'^ plus anciennes de Rome, et des plus remarquables par le cachet d'antiquité qui la dis-
tingue et les peintures qu'elle possède. Mais comment résister aux attraits d'un oratoire qui a vu s'agenouiller sur ses dalles saint Pierre et saint Paul, Clément et sa famille, et toute cette chrétienté que l'Apôtre enfanta dans les liens de Jésus-Christ !
En ce jour de la fête de saint Clément, ces excavations vénérables sont éclairées par des flambeaux, et les bons Pères desservants sont là pour donner des renseignements. On a peine à croire leur témoignage, lorsqu'ils font remarquer des murs qu'ils disent remonter à Tarquin le Superbe. De combien d'événements ces lieux n'ont-ils pas été les témoins !
Les reliques les plus précieuses de l'église sont les corps de saint Clément et de saint Ignace d'Antioche, martyr, qui reposent sous le maître autel.
Saint Clément, envoyé en exil par Trajan, mourut sur les bords de la mer Noire où son corps demeura oublié jusqu'au Ville siècle. Ce furent les frères Cyrille et Méthode qui l'apportèrent à Rome, sur l'ordre du Pape. Eux-mêmes, en récompense de leur zèle apostolique au milieu des peuples de la Bulgarie, reçurent l'onction épiscopale.
Cyrille ne voulut plus se séparer de son trésor, et se fixa dans la Ville éternelle où il mourut ; quant à Méthode, il retourna dans son pays pour continuer l'évangélisation des peuples de l'Orient. Le pape Léon XIII a canonisé les deux apôtres des Slaves; et, leur a fait construire dans l'église basse Saint-Clément, en souvenir de la translation des restes de saint Clément, une chapelle magnifique, toute ruisselante d'or et renfermant des tableaux de prix.
Les peintures les mieux conservées ont trait à l'histoire de saint Alexis dont le père, le sénateur Euphémien, demeurait sur le mont Cœlius, non loin de la demeure du patricien Clément. On voit le saint étendu mort sous l'escalier qui lui servit de refuge tout le temps qu'il demeura inconnu dans la maison paternelle ; l'évêque tient dans sa main le billet qui atteste sa naissance. Plus loin la pauvre mère couvre de baisers l'enfant qu'elle vient de reconnaître, trop tard, hélas ! pour la terre.
En sortant de l'église Saint-Clément, je retrouve tous les pauvres que j'avais déjà remarqués en entrant; il y en a partout: en arrière de l'église, sous le portique, à tous les coins et à toutes les embrasures; puis vient cette longue procession d'infirmes qui se prolonge au dehors de la porte d'entrée. Tous font entendre les supplications les plus touchantes. On prie, on pleure sur les tons les plus lamentables. C'est un bruit confus et indescriptible de voix qui s'élèvent ou s'abaissent, suivant que les passants s'approchent ou s'éloignent, sont plus ou moins nombreux. Quelquefois le tout se confond dans une étrange complainte qu'agrémente encore le tintement des sou* (prou agite dans la sébile.
Ce jour-là. je remarquai surtout nu malheureux aveugle dans la soixantaine, à genoux sur la terre nue. priant, !<'* bras eu crois et les yeux au ciel; à ses côtés une femme implorait la charité. Je L'examinai longtemps; il ne bougea pas; je me retirai lentement; j'étais déjà loin et je le voyais encore, toujours les bras tendus vers les passants.
Qui ne sentirait son cœur ému à la vue de tant de misères ? Ces infortunés, en effet, sont nos frères; ils sont les membres souffrants de Jésns-Christ et ses représentants sur la terre; et ils ne cessent de prier pour leurs bienfaiteurs inconnus; je me rappelle qu'après une faible aumône faite à un pauvre, je voulus lui demander un renseignement; je ne pus en obtenir pour toute réponse que des Pater et des Ave.
De tout temps la mendicité a été tolérée à Rome. Jamais les Papes n'ont cru de leur devoir d'enlever du regard des hommes le spectacle des misères humaines comme tend à le faire le progrès moderne dans sa politique antichrétienne qui engendre le paupérisme, cette plaie des nations modernes, tandis que la pauvreté est bénie de Dieu, et attire ses faveurs. Mais en même temps, les pontifes-rois prenaient les moyens de réprimer les abus et de venir au secours des malheureux ; ils fondaient des hospices et des hôpitaux, procuraient de l'ouvrage à ceux qui pouvaient travailler, et ordonnaient de larges distributions d'aumônes.
Sous le nouveau régime, on ne s'occupe guère de cette classe de citoyens ; aussi le nombre en augmente-t-il rapidement dans la ville usurpée.
C'est surtout en hiver qu'il y a affluence de pauvres à Rome. C'est le temps des étrangers, et on vient jusque des pays voisins pour avoir sa part à cette manne qui passe. Il se forme alors une population flottante de mendiants qui va partout où se porte le flot des pèlerins, comme ces oiseaux de mer qui suivent un navire dans l'espoir d'attraper quelque nourriture. Ils connaissent toutes les fêtes qui se célèbrent chaque jour: ils sont un calendrier vivant. Ils s'installent là où doit avoir lieu une exposition de reliques, ou bien l'ouverture des Quarante-Heures, ou encore les premières vêpres d'un saint patron. Les pèlerins qui se rendent à ces endroits où les mendiants les ont précédés, sont d'abord surpris de reconnaître, le soir, les mêmes pauvres qu'ils ont rencontrés le matin à une autre extrémité de la ville. Puis, ils finissent par se familiariser avec <i's figures qu'ils retrouvent partout, et par constater que les mendiants ne sont pas vraiment aussi nombreux qu'ils le paraissaient d'abord. La mendicité est pour un grand nombre un art de vie. Tel excelle ;i tourner dans leurs orbites (le grands yeux égarés, tel sait devenir boiteux au besoin, et même manchot ou vieillard courbé par les ;ins. On commence si jeune à pratiquer la profession! Petits garçons et petites tilles vous arrêtent déjà dans les rues et vous poursuivent jusque dans les églises pour vous demander uno solda. Ils savent déjà ;i cet âge tous les secrets du métier. On voit même des bébés, dans les bras «le leurs mères, tendre la main et se composer une physionomie suppliante. Jugez si pareille vocal ion. reçue en héritage des parents 1,1 pratiquée an sortir de l'enfance, obtiendra son parfait développement.
11 y a donc «les abus, niais où n'y en util pas ? D'ailleurs si votre bonne foi peut être surprise, le mérite de votre bonne œuvre n'en peut être diminué '.Celui '/ni donne aux pauvres, prête à Dieu; et Dieu rend au centuple le verre d'eau donné en son nom
La place du Peuple est située au nord de Rome, non loin de l'endroit où le Tibre entre dans la Ville éternelle. De là partent trois rues qui sont comme les artères du quartier le plus populeux de la capitale : celle de droite, la via di Ripetta, longe le fleuve; à gauche, la via del Babuino se rend à la place d'Espagne et se prolonge jusqu'au Quirinal ; le Corso s'avance au milieu, et aboutit à la place de Venise.
Cette partie de la ville comprend l'ancien Champ de Mars, vaste plaine où la jeunesse s'exerçait jadis au maniement des armes et aux rudes travaux de la guerre. La voie Flaminienne le traversait sous le nom de Via Lata; elle a été remplacée par le Corso, ainsi appelé à cause des courses de chevaux qui avaient lieu à cet endroit.
Le Corso, cette grande rue du moyen âge, paraît bien petite auprès des boulevards modernes, et il est beaucoup trop étroit pour les flots de la multitude qui s'y presse. Sur les deux heures avant Y Ave Maria, ses trottoirs! sont encombrés par une multitude tellement compacte quelle doit se répandre au milieu de la rue pour pouvoir circuler. En même temps les brillants carrosses de l'aristocratie romaine l'envahis sent; car, à cette heure, tous les descendants de la vieille noblesse et les aspirants à la nouvelle font le tour du Pincio, et traversent le Corso dans de brillants équipages. Ce défilé des représentants des plus illustres familles du pays offre un beau spectacle. On admire leurs manières distinguées; les matrone romaines surtout se font remarquer par un air de grandeur sans affectation qu'on ne rencontre nulle part ailleurs.
Sans doute, il se trouve quelques-uns .de ces personnages qui s'imaginent être de noble lignée, parce qu'ils peuvent se payer le luxe de cette promenade à la mode sous les regards du premier peuple de l'univers !
J'oubliais un personnage qui a son importance à Rome; il paraît jouer un rôle d'honneur dans le monde fashionable; vous le voyez partout, même au milieu de la famille dans les voitures de gala; c'est le chien de compagnie. Sur la rue, souvent l'enfant est dans les bras de la nourrice qui précède la mère, et celle-ci a soin du gentil animal qu'elle tient en laisse; on avance, on recule, on arrête suivant le va-et-vient du capricieux quadrupède. Les hommes, de même, qu'on pourrait croire pressés s'ils n'étaient Romains, s'en font les esclaves.
Si l'on entre dans une église, il faudrait attacher l'animal à la porte;
mais ce d'une gr
n'est pas toujours facile; les Romains qui se montrent toujours •ande familiarité avec le bon Dieu, simplifient l'affaire : ils l'amènent avec eux dans le lieu saint. C'est ainsi que, priant un jour dans une église, je fus fort surpris d'entendre des bruits de chaînes derrière moi; je me retournai et j'aperçus un individu de la race canine que Monsieur retenait tout en priant, et qui, moins recueilli, tournail au bout de sa chaîne et était la cause de ce son étrange qui m'avait d'abord étonné. Le maître n'en avait cure. Sans doute, on serait bien souvent privé de l'avantage de l'aire une fervente oraison, s'il fallait s'arrêter a tous ces détails !
Dimanche, 29 novembre. — Le dimanche, le temps du déjeûner se prolonge jusqu'après huit heures. J'en profite pour aller dire la messe dans quelque sanctuaire plus éloigné; c'est ainsi que ce matin je me suis rendu à la prison Mamertine.
Imaginez, à douze pieds sous terre, un cachot sans portes ni fenêtres: c'est la prison Mamertine. ainsi nommé d'Ancus Martius qui la fit construire. Pénétrez encore plus avant dans le roc, et descendez dans un souterrain étroit et ténébreux qui n'a de communication avec l'extérieur que par une ouverture pratiquée dans la voûte, et vous avez une idée du cachot Tullien qui remonte de même à l'époque de la Royauté. Dans ce trou obscur et infect, on jetait les grands criminels, les coupables de lèse-majesté, les rois vaincus. On y faisait quelquefois des exécutions capitales. Quel spectacle plus affreux que celui de bourreaux immolant sans pitié dans les profondeurs de la terre, au milieu des gémissements des victimes, et à la lueur de torches fumeuses, les malheureux condamnés à mort! Jugurtha, laissé sans nourriture, y mourut dans les tourments de la faim et de la soif; l'héroïque défenseur des < '.iules. Vercingétorix, y fut étranglé par ordre de César son vainqueur.
Que ce lieu a vu de sanglantes tragédies!
In jour, deux prisonniers d'un nouveau genre descendirent sous ces sombres voûtes. Tout leur crime était d'enseigner que les dieux <l.s nations sont de vaines idoles, d'annoncer une religion nouvelle toute de charité et opposée aux idées reçues jusqu'alors. Dans les fers, Pierre et Paul, disciples du Christ, continuèrent leurs prédications, convertirent les geôliers et un grand nombre de leurs compagnons de captivité. Ils y demeurèrent plusieurs mois prisonniers de Néron; et ce réduit obscur, objet d'horreur jusqu'alors, est devenu un sanctuaire vénéré, le plus ancien monument de la Rome chrétienne, qui attire les pèlerins de toutes Les parties du monde, comme la croix, cet arbre d'ignominie, est un instrument d'honneur depuis la mort du divin Crucifié.
Je repassais ces pensées dans mon esprit, en descendant la rue Nationale et m'engageant dans les ruelles qui avoisinent le Forum romain. Lorsque j'arrivai à l'église Saint- Joseph-des-Menuisiers bâti*' au-dessus de lu prison Mamertine. Dans la crypte je trouvai, agenouillée dans la chapelle Saint-Pierre in Carccrc, une foule nombreuse et recueillie. Je continue dans une espèce de sacristie où je revêts Les ornements Bacerdotaux à la lueur des flambeaux; puis, par deux escaliers, dont l'un de construction récente, je descends a la prison Mamertine et jusqu'au cachot Tullien. L'autel qui sert au saint Sacrifice est bien tout ce qu'il y a «le plus simple; Le souterrain lui-même n'a que vmgi pieds but dix, et de ma bête je crains de frapper Le plafond de pierre brute Lorsque je veux me redresser. Mais, Lci même, furent encbalnés le chef des apôtres et L'apôtre «les Gentils, et, à cote de moi, je vois La colonne de granit ;i Laquelle leurs chaînes furent rivées, et, tout auprès, La source qui jaillit miraculeusement pour Le baptême îles geôliers convertis !
Lorsque je revins ;i la Lumière <1 u jour, je m'arrêtai quelques instants :i réfléchir. J'avais devant moi le Forum romain. Que de fois, pensai9
je, le peuple-roi s'est réuni sur cette place fameuse, pour discuter les intérêts du monde! Là, bien souvent, les liots tumultueux de la foule, comme les eaux de la mer, se sont soulevés au souffle puissant des passions populaires. Cicéron y débita ses immortelles harangues. La voie Triomphale la traversait sous le nom de voie Sacrée, et c'est par ici que les triomphateurs romains arrivaient avec un déploiement inouï de faste et de richesses. Au pied du Capitole, les rois captifs étaient détachés du cortège et conduits à la prison Mamertine pendant que le superbe vainqueur montait au temple offrir un sacrifice d'action de grâces à Jupiter Capitolin. Il n'en sortait #qu'au moment où l'on venait lui annoncr que ses ennemis n'étaient plus par ces mots restés célèbres : Action est, c'en est fait.
Telles étaient les mœurs païennes. La loi du plus fort pesait sur l'humanité. On égorgeait les hommes comme on tue les animaux. Mais ces siècles sont passés : un monde nouveau a succédé à l'ancien ; la Croix du Christ a remplacé la statue de Jupiter. Dans cette grande lutte de la force brutale contre le droit, la victoire est restée à la divine faiblesse. Les vaincus ont été les empereurs romains ; les vrais triomphateurs les victimes des persécutions, les condamnés de Néron. Et les peuples de la terre ont fait entendre un cri de reconnaissance au Christ qui les a délivrés de l'esclavage du démon et des hommes, et les a faits enfants de; Dieu et de l'Eglise.
30 novembre. • — C'est aujourd'hui la fête de saint André. Trois églises lui sont consacrées dans Rome : Saint-André du Quirinal, Saint- André délia Voile, sur le corso Victor-Emmanuel, et Saint-André délie Fratte, non loin de la Propagande. Cette dernière est à jamais célèbre par la conversion miraculeuse du juif Ratisbonne. Celui-ci naquit à Strasbourg, d'une famille distinguée. Doué de grands talents, il avait devant lui un brillant avenir. Plein de zèle pour la religion mosaïque, il voulut faire le voyage d'Orient dans l'intérêt de ses coreligionnaires, La Providence le conduisit à Rome où il rencontra le baron de Bussière qui entreprit sa conversion. Pour lui faire plaisir, Ratisbonne consentit d'abord à porter la médaille miraculeuse de l'Immaculée Conception, et à réciter le Memorare.
C'était le 20 janvier 1842. Les deux amis passaient devant Saint- André délie Fratte. Le baron entre quelques instants dans l'église régler quelque affaire avec les religieux qui la desservent. Ratisbonne le suit sans but arrêté, par curiosité. Le baron s'absente moins d'un quarl d'heure, laissant dans la nef l'Israélite, froid et plein de mépris pour tout ce qui l'entoure. A son retour, il n'aperçoit plus celui qu'il vienl de quitter; il le cherche, et le découvre bientôt dans une chapelle latérale dédiée à saint Michel, le visage baigné de larmes, et en extase. Lorsqu'il a repris ses sens, Ratisbonne s'écrie dans un premier moment d'émotion tendre et profonde : "Que Dieu est l»«»ii ! Que ceux qui ne Le connaissent pas sont à plaindre !" Cependanl il ne vent rien dire de ce qui s'est passé. Ce n'est qu'à un prêtre, et à genoux, qu'il veut révéler sa vision. Tenant sa médaille miraculeuse dans ses mains: "Je l'ai vu!!! dit-il, telle qu'elle est dépeinte sur cette médaille; je l'ai vue!!!
Elle ne m'a pas parlé, mais j'ai tout compris ". Le Juif, si ardent dans son prosélytisme religieux tourne maintenant tout son zèle du côté de la religion chrétienne. Il devient prêtre, missionnaire, fondateur d'ordres, et. pendant tout le cours d'une vie laborieuse, ne cesse de travailler à répandre le culte de la Vierge Marie.
Dans la chapelle en face, du côté droit de la nef, est placé un marbre funéraire en l'honneur du grand chrétien que fut Louis Yeuillot. Dans une pièce sublime de simplicité et de foi, il avait écrit :
Après ma dernière prière, Sur ma fosse'plantez la croix ; Et si l'on me donne une pierre, Gravez dessus ; j'ai cru, je vois.
J'espère en Jésus ; sur la terre Je n'ai pas rougi de sa foi ; Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi.
Aujourd'hui un tombeau s'élève à la mémoire de Louis Yeuillot dans le cimetière de Montparnasse à Paris, où repose sa dépouille mortelle, mais surtout il a son monument dans le centre de la catholicité, avec une inscription qui rappelle son dévoûment et ses combats pour l'Eglise.
J'admire dans Louis Yeuillot l'auteur éminent qui connut tous les secrets de Fart d'écrire, le premier écrivain du siècle peut-être, le polémiste infatigable au service de l'Eglise, le chrétien aux convictions profondes qui sut toujours mettre sa conduite et ses écrits d'accord avec sa foi et ses principes.
Comment expliquer pareil phénomène chez un homme né de parents incroyants, élevé dans un monde sans religion ? Un sens droit inné, une franchise de caractère à toute épreuve, un génie transcendant qui ne descend pas aux mesquins intérêts de personnes ou de partis, n'y suffisent pas ; il lui a fallu aussi et surtout cette foi simple et forte du charbonnier qui ne discute pas avec l'Eglise, et se soumet d'esprit et de cœur à sa direction. Tel est le secret de cette sûreté de doctrine qui étonne et subjugue dans toutes les discussions qu'il n'a cessé de soutenir. La gloire de Louis Yeuillot, son grand mérite, c'est son inébranlable attachemenl à la Chaire de Pierre; elle a été le phare lumineux qui orienta sou intelligence au milieu des ténèbres d'un siècle issu de la KVvolutiou.il avait le sens de Rome. Sa plume pourra être tour à tour royaliste et républicaine, aller de la République à l'Eampire, on ne pourra p;is l'accuser d'inconstance. Su boussole esl au-dessus des oscillations des politiques humaines, l'aiguille aimantée est sans cesse tournée vers le pôle de la parole infaillible du vicaire de Jésus-Christ sur la terre.
Oui, un monument dans Rome convenail bien au défenseur intrépide des causes de la Papauté <'t de l'Eglise.
S;i correspondance nous révèle l'homme intime. On est agréablement surpris de trouver sous l'écorce un peu rude (]u lutteur tant de tendresse de cœur el de délicatesse de sentiment.- Pourtant il était nature] que celui <|ui trouva des accents si émus dans les combats contre ennemis de son Dieu, disposât de trésors de bonté dans l'intimité de la correspondance et de la conversation.