‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs)Chapitre 27 sur 35 · DEPUIS LA SEMAINE SAINTE JUSQU'AU DEPART · texte numérisé non relu

DEPUIS LA SEMAINE SAINTE JUSQU'AU DEPART

La Campagne romaine. — Rome est au Pape et à l'Eglise. — Frascati ; le lac Xémi ; Albano ; Castel-Gandolfo. — Rome et l'âme humaine. — La Bocca délia Verita. — Saint Alexis. — Les martyrs Boniface et Aglaé. — Eglises diverses. — Expédition au pays des Sabins ; Tivoli ; Subiaco et saint Benoît ; Genezzano et Notre-Dame du Bon-Conseil. — Eglises diverses. — Saint Philippe de Xéri et les Oratoriens. — Rome et les églises nationales. — Les chaînes de saint Pierre. — Départ de trois Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie pour le Canada. — Deux jours employés à visiter le Vatican. — Le premier jour de mai. — Une dernière audience du Pape — Départ de Rome.

— ^^^ orne, mercredi, 20 avril 1892. — Depuis mon arrivée à Rome, ^H^^^% je n'ai cessé de parcourir la ville en tous sens. J'ai fait \ J l'ascension de ses collines ; appuyé sur le pied de la croix

| I m qui surmonte Saint-Pierre, du haut de ce piédestal de six -; m. cents pieds de hauteur, j'ai contemplé le vaste panorama

qui se déploie sous nos yeux. Je suis descendu jusque dans les entrailles de Rome; et, au fond de la prison Mamertime, à trente pieds sous terre, j'ai baisé avec respect le sol que les apôtres Pierre et Paul ont foulé de leurs pieds captifs. J'ai eu le bonheur de ni'agenouiller dans les sanctuaires où venaient prier les premiers fidèles, et de parcourir les Catacombes, ces passages ténébreux qui s'allongèrent à mesure qu'on eut besoin d'espace pour inhumer les innombrables victimes des persécutions. J'ai compté les couches de débris amoncelées les unes sur les autres qui distinguent la Rome des différents âges.

Les routes romaines, je les ai suivies. J'ai fait des pèlerinages sur la voie Xomentane illustrée par la tombe de la vierge Agnès, snr la voie Saint-Laurent aux tombeaux du grand diacre de la primitive église, et du pape Pie IX; j'ai suivi avec émotion cette voie Appienne par où passèrent si souvent les légions romaines, et qui traverse les champs sons lesquels s'étend la cité souterraine des Catacombes, la voie d'Ostie qui vit la fin des travaux de l'apôtre Paul, but son sang généreux, et s'ouvrit trois fois au contact de sa tête tombée sons le glaive du bourreau pour laisser jaillir trois sources miraculeuses.

Mais je n'avais pas encore parcouru la Campagne romaine ni gravi les montagnes qui la bornent.

Aussi était-ce grande fête ce mal in lorsque nous partîmes, M. Lapointe et moi. en route pour Frascati, la ville à la mode qui attire l'aristocratie romaine dans le temps des chaleurs, a cause de la salubrité de son climat, et des nombreuses villas qui l'entourent "l'une ceinture de fleurs, de fruits et de délicieux bocages.

Nous fîmes le voyage en compagnie d'un prêtre de la maison du Pape, partisan convaincu du Pouvoir temporel et confiant dans son prochain rétablissement. " Le système actuel, dit-il, n'amène que misères et calamités ; il faudra bien qu'on finisse par le comprendre ".

Le vénérable abbé a raison. Rome n'est-elle pas l'Arche d'alliance du peuple chrétien ? Elle possède plus que les tables de la Loi ; elle possède la Loi elle-même dans la personne du Pape infaillible. Rome appartient au peuple chrétien ; c'est son patrimoine de famille, sa part d'héritage; et voilà pourquoi les zouaves venus de toutes les parties du monde pour la défendre combattaient pro aris et focis. Ils ont été vaincus, mais le droit ne meurt pas; l'Arche est au pouvoir des ennemis de Dieu, mais elle n'y restera pas.

Autrefois les sacrilèges possesseurs de l'Arche d'alliance s'aperçurent bien vite qu'elle attirait les malédictions du ciel sur leur pays, et que rien plus ne prospérait chez eux, en même temps que des maladies étranges se répandaient parmi les incirconcis et les décimaient. Il en sera ainsi de nos Philistins modernes. Ils peuvent bien, pour un temps, paraître jouir de leur conquête, mais leur succès n'est qu'apparent; Rome sera toujours pour eux une cause de malaise et de misères; ils ramassent sur leurs têtes les charbons ardents de la colère divine; un mal secret déjà les mine et amènera leur chute certaine. Malheur à ceux qui osent porter une main impie sur le Pape, l'oint du Seigneur. Qu'ils craignent le sort de l'infortuné Oza foudroyé pour avoir touché l'Arche sainte. Dans tous les cas c'est à l'Eglise qu'il appartient de juger en dernier ressort dans la cause de son indépendance. S'ils veulent éloigner les malheurs qui les menacent, qu'ils soient disposés à faire droit a ses légitimes réclamations.

A Frascati nous attendait l'abbé Faticoni, prêtre romain, depuis de longues années minutante à la Propagande. Le père Faticoni, comme nous l'appelons, ne peut se faire, lui aussi, au nouveau régime. Tout le fatigue, tout lui pèse dans la Rome des rois piémontais ; il ne peut s'accoutumer à vivre dans la ville des Papes sous un gouvernement étranger; il n'aime pins les Romains ralliés aux usurpateurs; il vit comme étranger dans la Rome moderne.

Le père Faticoni a un cœur d'or; il aime relui qui le comprend, celui en qnî il peut se confier. Il aime lf s Canadiens, parce que les Canadiens sont franchement catholiques, et qu'ils détestent comme lui le régime actuel.

Le père Faticoni est l'ami cl l'admirateur de Migr Bégin; et notre évêque ne manque pas de lui recommander les étudiants de son diocèse de Chicontimi. C'esl ainsi (pie nous avons élé amenés à faire sa conaaissance.

C'est sui- son invitation que nous sommes venus à Frascati, <>ù nous trouvons un carrosse tout prêt pour l'excursion, et nous partons pour Albano.

Sur ces hauteurs et à cette heure matinale l'air était vif: il descendail des montagnes une brise quî rappelait celles qui nous arrivent du fleuve Saint -Laurent.

Le paysage que nous traversons est des plus variés et des pins pittoresques. <>n voit partout la vigne el l'olivier; le sol disparaît sons un tapis de fleurs et de verdure. L'art s'unit à la nature, (''est ici que les

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riches Romains, fuyant la malaria qui habite la ra.se campagne, ont leurs villas aux frais ombrages, aux vertes pelouses, aux nombreux jets d'eau.

La petite ville de Frascati, située à cinq lieues de Rome, est la reine des monts Albaius. Elle est bâtie non loin de l'antique Tusculum, patrie de Caton le Censeur; Cicéron y avait sa résidence d'été. Elle s'élevait autrefois sur le sommet de la colline; on a choisi pour la ville moderne un site admirable sur le versant.

Nous passons par Grotta Fcrrata où nous admirons les peintures du Dominiquin. L'artiste n'avait que vingt-neuf ans lorsqu'il fut chargé de décorer l'une des chapelles de l'abbaye grecque Saint-Basile ; ces fresques sont ses chefs-d'œuvre, et les plus belles après celles des Chambres de Raphaël au Vatican, et de la chapelle Sixtine de Michel-Ange.

Nous voici au lac Albano. Il remplit le cratère d'un volcan éteint. Des collines boisées l'entourent d'une ceinture de deux lieues de circonférence, et, à travers la forêt verdoyante, on voit çà et là surgir des villages aux allures fraîches et riantes. Au nord s'élève Marino ; à l'ouest, Castel-Gandolfo, séjour favori des Papes qui l'avaient choisi pour leur résidence d'été. De là ils pouvaient contempler leur chère ville de Rome qui confond ses dômes, ses églises et ses obélisques dans le lointain. Un seul monument grandit avec la distance, c'est la coupole de Saint-Pierre; elle semble vouloir abriter sous son vaste pavillon la ville tout entière: image de la Papauté qui couvre Rome de sa protection après l'avoir faite ce qu'elle est.

La position de Rome dans la Campagne romaine m'inspire des réflexions sur les ressemblances qui existent entre la Ville éternelle et notre âme.

Rome est bâtie sur sept collines. L'âme fidèle évite le terre à terre des affections terrestres et des intérêts matériels, et se tient sur les hauteurs des vertus chrétiennes. La brute pèse de tout le poids de ses quatre pieds sur le sol qu'elle regarde: l'homme va le front levé. Ne soyons pas les serfs de la glèbe, mais les candidats du céleste héritage.

Rome nous apparaît au milieu d'une vaste plaine qui l'entoure de sa solitude, et la protège contre les envahissements des inventions modernes. Conçoit-on la Ville des Papes applanissant ses collines, en adoucissant les versants, pour recevoir des manufactures de laine, des fabriques d'allumettes et des usines de toutes sortes; ses rues, encombrées de gens qui courent aux affaires; son atmosphère, obscurcie et viciée par la fumée noire qui s'échappe des longues cheminées de brique; ses monuments couverts de charbon et de rouille ? Tout cela, c'est bon pour les villes qui passent, dont la destinée est de servir de théâtre au déploiement de l'activité humaine, dont l'existence est attachée aux intérêts du moment, à leur position géographique, aux fluctuations du commerce, au hasard des gisements de houille, d'or ou de fer. Peut-il en être ainsi de Rome ?

De même l'âme du chrétien doit s'entourer d'une solitude faite de silence, de prière et de méditation. Elle ne doit pas se laisser envahir par les bruits du monde et les fortes clameurs des passions; son cœur ne deviendra pas le théâtre des intérêts mesquins du temps et des affections grossières de la terre, un chemin battu où s'agitent les mille riens du moment, un antre obscurci par les fumées de l'orgueil s;ms horizon ouvert sur le ciel, une place publique où s'élèvent les idoles i|ii<'

fabriquent les convoitises humaines. Car alors l'âme finira par être absorbée par la matière; ses pensées, ses désirs, ses affections se couvriront d'une rouille qui creusera dans le vif et laissera de tristes ruines dans les idées, les principes et les actions.

Au delà de la Campagne romaine, des montagnes s'élèvent en amphithéâtre jusqu'au firmament; c'est la figure du sommet des vertus que nous sommes appelés à atteindre. Il faut disposer dans son cœur des degrés pour s'élever jusqu'au ciel, nous dit la Sainte Ecriture. . .Ascensiotics dispositif in corde suo. Il faut aller de vertus en vertus. . . Ibunt de virtute in virtutem. Les vertus sont les échelons par lesquels nous montons au ciel ; c'est l'échelle mystérieuse de Jacob. Sur les hauteurs on respire l'air pur et sain ; du flanc des montagnes s'échappent les ondes qui répandent l'abondance. La plaine est le séjour des eaux malsaines; au-dessus s'étendent des vapeurs pestilentielles.

Rome, que bornent à l'est les montagnes qui vont se perdre dans les nuages, voit à l'ouest le firmament s'étendre aussi loin que la vue peut porter et se replier sur les eaux bleues de la Méditerranée. N'est-ce pas une image de l'éternité que le chrétien ne doit jamais perdre de vue ? La vie la plus longue a sa limite : la mort. Au delà de l'horizon de cette vie se déploie l'insondable éternité où tout commence pour ne plus finir.

Le château de Castel-Gandolfo appartient au Pape. Comme le palais du Vatican et celui de Latran, il jouit du privilège de l'exterritorialité en vertu de la loi des Garanties du 13 mai 1871. C'est un royaume bien minuscule laissé au chef de l'Eglise, en compensation du Pouvoir temporel qu'on lui a injustement enlevé.

A Castel-Gandolfo se trouve l'entrée du fameux tunnel qui sert de décharge au lac d'Albano. iCelui-ci se déversait autrefois dans la plaine et causait des dommages considérables. Lors du siège de Yéies, quatre siècles avant l'ère chrétienne, eut lieu l'une de ces inondations. Camille venait d'être nommé dictateur, et l'armée était impatiente de combattre ; mais l'oracle de Delphes consulté avait répondu que la capitale des Volsques résisterait aux efforts des Romains, tant qu'on n'aurait pas donné une issue aux eaux du lac Pendant toute une année le général parvint à modérer l'ardeur de ses soldais et employa ses troupes à percer à coups de pics dans le roc et le tuf un canal de six pieds de largeur sur (inaire de hauteur. Depuis, lorsque les eaux du lac menacent de déborder, elles rencontrent ce déversoir artificiel et s'y engouffrent. Elles en sortent un mille plus loin après avoir passé sous la montagne, Tout tourner à leur sortie les roues de plusieurs moulins, et forment une petite rivière qui répand la fertilité dans la plaine ci va se jeter dans le Tibre.; Oel ouvrage, gigantesque pour le temps, n'a pas eu besoin de réparations depuis plus de deux mille ans qu'il esi construit. Les anciens savaient I ravailler pour les siècles.

Nous continuons noire rouie vers Albano ci la poursuivons jusqu'au célèbre viaduc qui relie la montagne à un sommet voisin sur lequel est perché, COinme un nid d'aigle le village d'Ariccia. 11 a mille pieds de

longueur, esi a trois rangs d'arcades el s'élève jusqu'à deux cents pieds

:hi dessus de l;i plaine. La roule de Xaples passait par là. et c'est pour la rendre plus commode el plus sûre que les Papes construisirent ce pont merveilleux. Au pied d'Ariccia reposent, dans le cratère d'un volcan

«•teint. ;i neuf cents pieds au-dessus du niveau de la mer, les belles ondes

du lac Némi où viennent se mirer les bosquets et les villages environnants. Le lac Némi est la perle des monts Albains. Sur ses bords, au sud-ouest, s'élève Genzano. C'est là qu'on a coutume, le jour de la Fête-Dieu, de faire la procession du Saint-Sacrement dans une rue couverte d'un tapis de fleurs naturelles.

Nous prîmes le dîner à Albano. Le domestique de l'hôtel se montra empressé et nous annonça que tout serait prêt subito; mais allez vous lier aux paroles d'un Italien qui promet de se hâter ! Pendant plus d'une demi-heure, il nous fallut attendre; enfin il arrive avec un plat de macaroni qu'il dépose devant nous; le vin était déjà sur la table. Que faut-il de plus en voyage, lorsque la promenade a aiguisé l'appétit et que les heures sont comptées ?

Albano est un lieu de villégiature à la mode, et ne le cède guère à Frascati pour la beauté du site et la salubrité du climat. Elle est située à sept lieues au sud de Rome.

La fondation d' Albano remonte aux guerres puniques. Pour garder la voie Appienne les Romains établirent à cet endroit un camp qui devint la ville actuelle. Pompée le Grand y possédait ses somptueuses maisons de campagne. Dès l'an quatre cent soixante elle était le siège d'un évêché.

Le plateau sur lequel s'élève Albano n'est pas l'emplacement d'Albe la Longue. L'ancienne capitale de la Confédération latine était aussi placée sur les bords du lac, mais plus à l'est; elle fut bâtie, dit-on par Ascagne, fils d'Enée. Lorsque Rome fut fondée, quatre cents ans plus tard, il fallut décider à qui appartiendrait la suprématie; et deux peuples unis jusque-là par les liens du sang et de l'amitié se déclarèrent la guerre. Heureusement la voix de la nature se fit entendre au milieu des bruits de guerre et parla plus haut que le langage des passions. On résolut de confier le sort des deux villes à six guerriers. On montre encore aujourd'hui le champ qui fut témoin du combat des Horaces et des Curiaces. Albe fut soumise à sa rivale des bords du Tibre, et détruite sous le troisième roi de Rome.

Le Monte Cavo, qui portait sur son versant Albe la Longue, s'élève à trois mille pieds; c'est le point culminant des monts Albains. Sur le sommet était le sanctuaire de la Confédération latine; là venait aboutir cette voie célèbre que suivaient les généraux vainqueurs à qui le sénat refusait les honneurs du triomphe, et qui voulaient en savourer quelque peu les douceurs.

Sur le versant nord du Monte Cavo est Rocca di Papa, et, plus bas, Frascati ; au sud-ouest, est le lac Albano au-dessus de la ville du même nom.

Nous prenons le train de Rome à Frascati. Nous nous séparons du père Faticoni, non sans lui témoigner notre vive reconnaissance. Sur le voyage il nous disait souvent: " C'est beau, n'est-ce pas ?. . . vous êtes contents!"... Autant d'exclamations qui montraient bien son cœur, son bonheur de nous faire plaisir.

Il ne voulut pas qu'un autre que lui défrayât les dépenses de nos courses à travers les monts Albains.

2i avHl. — La Bocca délia Verita (Bouche de la Vérité) est' ainsi nommée d'une fontaine placée près de Sainte-Marie wi Cosmédin; c'est une pierre en forme de figure humaine avec bouche béante dans laquelle les Romains mettaient la main pour prêter serment; les enfants étaient bien persuadés qu'on ne pouvait la retirer sans dire la vérité, et les parents se servaient de cette conviction pour les éprouver. Cette place est près du Tibre, en aval de 111e Saint-Barthélémy entre le Palatin et l'Aventin. De là part la rue s al ara qui longe le fleuve au pied des hauteurs que dominent les trois églises Saint-Alexis, Sainte-Sabine et Sainte-Marie du Prieuré de Malte, en face de l'hospice Saint-Michel situé sur l'autre rive.

Sainte-Marie s'élève sur l'emplacement même du palais du noble Euphémianus, père de saint Alexis. On sait comment ce jeune homme, le jour même de ses noces, poussé par une inspiration divine qui l'appelait à une vie parfaite, quitta épouse, parents, patrie, pour commencer à l'étranger une vie errante et pleine de misères. Il revint mourir au foyer paternel où il passa inconnu les dix-sept dernières années de sa vie, seul sous un escalier. A sa mort on découvrit le mystère de sa naissance. Qnel ne fut pas le regret des parents d'avoir vécu si longtemps près de leur cher enfant sans le savoir ! S'ils avaient pu au moins sur ses lèvres mourantes déposer un baiser, lui dire une dernière parole ! Mais il était trop tard ; ils n'avaient plus sous les yeux que des lèvres décolorées et un cœur qui avait cessé de battre.

On montre encore l'escalier qui fut le témoin muet des vertus héroïques de saint Alexis.

L'église souterraine a été bâtie par sainte Aglaé en l'honneur de saint Boniface. Aglaé, dame romaine immensément riche, avait pour intendant Boniface qu'elle avait fait le complice de ses désordres, et l'esclave de ses passions. Frappée un jour du scandale de sa vie criminelle, elle envoya Boniface en Orient chercher des reliques de ces chrétiens dont on lui vantait les vertus et la doctrine, et qu'on persécutait en ces lieux. Ce fut le corps de Boniface lui-même qu'on lui rapporta, de Boniface converti, martyr <ln Christ. Aglaé renonça au paganisme, lit élever un temple en l'honneur de son ancien intendant, et vécut encore treize ans dans la pratique des vertus qui lui ont mérité d'être elle-même placée sur les autels.

Bainte-Marie-Aventine était l'église du prieuré de Malte; tout auprès est la villa du grand maître de l'ordre: on y voit encore le portrail des Boixante-quinze grands maîtres qui s'y sont succédé depuis le Frère Gérard en 1 1 L3.

Au Dord de l'Aventin 1rs Juifs ont leur cimetière sur l'emplacement du fameux cirque Maxime qui pouvait contenir près de cent cinquante mille spectateurs; ;i L'extrémité sud -est est celui des protestants auprès du mont '/'(sine/il) formé par des débris d'amphores el d'autres vases en terre cuite (teste) qu'apportaient les bateaux qui remontaient le Tibre jusque-là.

Quanl an cimetière catholique il est n Saint-Laurent-hors-les-Murs.

Le Palatin entre dans L'Aventin h le Cœlius en forme de coin; la rue Cerche, qui pari de in Bocca <i< fin Verita, le sépare de l'Aventin, et

devient la voie Saint-Sébastien ; il est séparé du Cœlius par la rue Saint- Grégoire qui arrive du Colisée et se continue sous le nom de voie Saint- Paul.

A l'intersection de ces rues s'élève sur le Cœlius l'église Saint- Grégoire, là où se trouvait la maison paternelle de saint Grégoire le Grand. C'est non loin de là, sur le Forum, que ce pape, encore simple prêtre, vit un jour trois jeunes gens qu'on offrait en vente et dont la beauté le frappa. S' étant informé du lieu de leur naissance, on lui répondit: "Ce sont des Angles (Angli). — Non, ce sont des anges (emgeli) ", reprit-il. Devenu chef de l'Eglise il envoya dans leur pays le religieux Augustin qui devint l'apôtre de l'Angleterre.

On conserve la table autour de laquelle saint Grégoire réunissait douze pauvres qu'il servait de ses propres mains. Un jour il s'en trouva un treizième ; c'était un ange que Dieu avait envoyé pour témoigner combien sa charité lui était agréable.

Tout auprès est Sainte-Marie in Domnica, l'ancienne demeure de sainte Cyriaque, dame romaine; et, en gagnant vers l'est, Saint-Etiennele-Rond, et Saint-Jean-de-Latran non loin des murs. Sur le mont Cœlius on trouve encore les trois églises superposées Saint-Clément, Saint- Pierre in Monticelli et des Quatre- Couronnés, et Saints-Jean-et-Paul, sur l'emplacement de la maison qui fut témoin de leur martyre au IVe siècle et qu'habita saint Paul de la Croix, fondateur des Passionnistes au XVIIIe siècle.

L'Aventin et le Cœlius, autrefois très habités, ont été envahis par le désert et la solitude; les ruines ont recouvert ce sol tant de fois foulé par des hordes étrangères, et l'on retrouve ensevelis sous terre des édifices publics et les églises des temps apostoliques.

A l'endroit où s'élève Sainte-Prisque vécut l'apôtre Paul; il avait auparavant habité le Ghetto sur la rive droite; il alla ensuite demeurer sur le Viminal chez le sénateur Pudens, et, plus tard, le long de la voie Nomentane. Sainte Prisque est la première femme qui ait souffert le martyre en Occident.

L'église Saint-Sixte a été construite en souvenir de la rencontre du* pape Sixte avec son diacre Laurent sur le chemin du martyre. Dominique y posa les fondements de son ordre ; les reliques des saints Nérée et Achillée sont conservées dans l'église qui porte leur nom. Autour des thermes célèbres de Caracalla, assez vastes pour contenir seize cents baigneurs, se voient les églises Saints-Nérée-et-Achillée où sont conservés les corps de ces saints martyrs, Sainte-Ralbine, Saint-Césaire, Saint-Jean in Olco qui rappelle le supplice de l'apôtre Jean jeté dans l'huile bouillante. Près de Saint-Sabas se retira la mère de saint Grégoire le Grand lorsque ce pape transforma en couvent la maison paternelle.

22 avril. — Les monts Apennins se détachent des Alpes près de Gênes pour commencer leur course à travers la péninsule italienne. En passant devant Rome ils élèvent jusqu'à cinq mille pieds leur fioul chargé de nuages, comme pour rendre hommage à la reine des cités; puis ils s'abaissent sensiblement dn côté delà Campagne romaine, un peu au nord des monts Aïbains qui semblent monter la garde aux portes de

Rome, et forment les montagnes de la Sabine, ainsi appelées dn nom de leurs premiers habitants.

C'est au pays des Sabins que nous sommes allés aujourd'hui. Nous étions de notre groupe MM. les abbés Cinq-Mars, Nadeau, Plaisance, Lapointe, Lachance, Lortie, Kirouac et moi-même, de Québec; M. l'abbé Elie Auclair et le Dr Rivet, de Montréal.

Le soleil brillait dans un ciel pur lorsque nous prîmes le tramway à vapeur; la joie était dans la nature comme dans les cœurs; tout annonçait une belle journée.

Xous eûmes vite atteint la villa d'Adrien.

C'est ici que cet empereur romain voulut se reposer des fatigues de la vie et des soucis du pouvoir.

Il entassa sur ce coin de terre tous les chefs-d'œuvre recueillis dans ses voyages à travers le monde, en Grèce et en Egypte surtout. On multiplia tellement les richesses artistiques dans cet espace de quelques lieues, qu'après avoir été pillées plusieurs fois par les Barbares, après avoir, pendant des siècles, fourni des matériaux de construction aux églises et aux palais de Tivoli, elles remplissent encore les galeries et les musées de Rome d'une foule de merveilles. De nos jours les fouilles se continuent sous la surveilance du gouvernement qui a acheté la villa Adrien de la famille Branchi en 1871.

La villa impériale représentait en miniature le monde: chacune de ses parties portait le nom d'une portion du globe, qu'elle reproduisait aussi exactement que possible. Pour arriver à cette conformité surprenante, on creusa des vallées, on éleva des collines, on renferma des mers dans des vastes bassins, on créa des forêts où les animaux sauvages bondissaient en liberté.

Mais qu'est-ce que l'homme ? Ses projets s'évanouissent comme la fumée et ses œuvres passent rapidement. Au moment où le maître tout puissant se disposait à jouir en paix de ce petit univers importé, un germe fatal se déposait dans son sang qui l'enleva bientôt à toutes ces jouissances acquises à si grand frais.

Adrien dut jeter un regard de désenchantement bien amer autour de lui. lorsqu'il fallut quitter le lieu de ses rêves, ce paradis terrestre qu'il laissait à d'autres. Heureux si, au milieu de ses tristesses et de

regrets, il a songé au compte qu'il devait rendre de son administration au Dieu qui scrute les cœurs et sonde les reins !

La villa Adrien nous apparaît eoinme un champ abandonné; à peine quelques ruines s'y laissent apercevoir.

Xous sommes à six lieues (le Rome et trois milles nous séparent de Tivoli. Le trajet se fail joyeusement, et notre gaîté est si eonmiunieative que des personnes d'origine anglaise que nous ne connaissons pas se mettenl de la partie et chantent avec noua Y Alouette et le Brigadier.

La ville de Tivoli, le Tibur des anciens, plus ancienne que Rome, est l'attrait des montagnes de la Sabine, c'est la ville aux chutes pittoresques, aux cascades et cascalelles. L'Arno, qui la traverse, semble prendre plaisir à faire des sauts périlleux, a se cacher sous terre pour apparaître ensuite inopinément, el à dérouter les curieux qui voudraient surprendre son cours. Il y a là tout un fouillis de cavernes, de grottes, de sentiers, de terrasses champêtres, de charmilles touffues e1 de bosquets charmants; c'est un véritable labyrinthe <>ù l'on s'avance avec crainte

parce qu'on risque de s'égarer ou de recevoir .des douches d'eau froide inattendues. Nous avons remarqué des arbres pétrifiés ; il y en a ici des montagnes. On distingue parfaitement les veines du bois, les racines et les feuilles. D'autres sont en voie de pétrification.

Nous avions pour guide un enfant intelligent comme les Romains savent l'être à cet âge, aux yeux noirs perçants, à la figure expressive. Il joua son rôle à merveille et nous fit prendre le nôtre au sérieux lorsqu'il exigea le prix de ses services. Nous lui donnâmes la moitié de ce qu'il nous demandait, et il fut grassement payé. Il me semble encore le voir, élevant la tête et la voix pour parvenir jusqu'à nous, et répondant avec aplomb à toutes nos questions.

Tibur est la ville des souvenirs classiques; elle fut le séjour favori d'Horace, de Properce et de Catulle. Les gens d'esprit s'y donnaient d'aimables rendez-vous. Mécène y avait son palais où il s'entourait des intelligences d'élite de la capitale, des gens de lettres qu'il encourageait de «a protection et de ses deniers. Auguste y trouvait le repos qui le fuyait de la ville.

Nous prîmes le dîner dans la villa Grégorienne ; il y avait du macaroni, le plat national et toujours de mise, et quelques truites des chutes de Tivoli ; le tout assaisonné de la plus franche gaîté. Nous nous amusons à la canadienne, mieux encore, à la québécoise.

Les traits d'esprit sont nombreux, et aucun ne manque son but, grâce à la bonne volonté des convives. A la table voisine un monsieur et une dame paraissent nous regarder avec étonnement; notre langage et nos manières dénotent, il est vrai, une origine française, mais laissent soupçonner en même temps que nous ne venons pas de France.

Ne quittons pas Tivoli sans donner un souvenir d'admiration à son illustre citoyenne sainte Symphorose et à ses sept fils. Veuve d'un martyr, cette pieuse femme vivait dans la solitude, tout entière au soin de servir Dieu et d'élever sa nombreuse famille.

Un jour elle est mandée auprès de l'empereur. On voulait faire la dédicace d'un temple, et les auspices, refusant de parler devant les entrailles fumantes des victimes, jetaient toute la responsabilité de leur silence sur la chrétienne Symphorose. En face du puissant Adrien qui voulait lui faire renier sa foi, elle reste inébranlable; les promesses, les menaces ne peuvent rien sur elle ; et, spectacle digne du ciel ! on vit cette mère sacrifier la vie de tous ses enfants et la sienne propre plutôt que d'offrir un encens idolâtre.

O paganisme ! pendant quarante siècles qu'a duré ton dur et avilissant esclavage, as-tu été témoin d'un pareil héroïsme ? Certes ! non, le faux ne produit pas la fleur du sacrifice et de l'immolation, tandis qu'elle sort naturellement de la tige de la vérité que le Christ a apportée sur la terre.

L'Arno, qui traverse Tivoli et va se jeter dans le Tibre, non loin d<> Rome, prend sa source dans les montagnes de la Sabine. Il descend avec impétuosité des liantenrs H se précipite dans des gorges profondes. C'est là qu'autrefois vint chercher un refuge contre les séductions du monde un noble patricien nommé Benoit. Il était jeune; sa naissance,

ses talents lui ouvraient un brillant avenir, mais la corruption de la jeunesse des universités l'avait dégoûté de la vie du siècle, et il avait décidé d'aller s'ensevelir dans une retraite lointaine et profonde.

Pendant trois ans il vécut seul dans une caverne sombre et étroite où ne pouvaient pénétrer les rayons du soleil, une sorte de tannière adossée à la montagne. Il fut alors rencontré par des bergers qui le luirent pour un animal des bois à cause des peaux de bêtes qui le couvraient. Sa retraite étant ainsi découverte, il dut se laisser approcher par ses semblables. Des disciples voulurent se mettre sous sa conduite. S.»n humilité dut céder devant leurs instances et la volonté de Dieu ; c'est ainsi que commença l'ordre à jamais célèbre des Bénédictins qui se développa merveilleusement. Plus tard Benoît alla fonder sa maison principale sur le sommet du mont Cassin alors habité par des adorateurs des idoles, et c'est là qu'il écrivit la règle qui porte son nom. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est au pays des Sabins que l'ordre bénédictin a son berceau.

Subiaco possède trois maisons de Tordre; la première, fondée en 530, est la grotte même où le jeune patricien voulut s'ensevelir avec toutes ses espérances humaines, le Sagro Spcco, témoin des sacrifices les plus purs du futur patriarche des moines d'Occident.

Au sud de Subiaco et à l'est de Frascati se trouve Genazzano. Ce village attire les pèlerins qui veulent vénérer l'image miraculeuse de Xotre-Dame du Bon-Conseil.

C'était le 25 avril 1467, sur le soir ; le peuple de Subiaco était rassemblé à l'heure des vêpres sur la place de 1" église. Tout à coup les cloches se mettent à sonner sans que personne soit là pour les ébranler. On s'étonne, on court vers l'église. G miracle ! tous peuvent apercevoir contre la muraille une peinture qu'on n'a jamais vue. et qui se tient dans l'espace sans point d'appui. Elle représente la Sainte Vierge avec l'Enfant Jésus, tous deux d'une ressemblance parfaite. La mère porte sur son bras son fils qu'elle contemple avec amour; l'enfant s'attache affectueusement de ses deux bras à son cou: son regard un peu inquiet est fixé sur le visage plein de douceur niais un peu triste de sa mère. Toutes les giâces et toutes les vertus se reflètent sur ces deux figures : une vision céleste.

La nouvelle de l'apparition miraculeuse se répand dans les environs; ou vient de partout la contempler. Parmi les pèlerins se trouvent deux étrangers établis a Rome depuis peu. La vue de l'image les transporte de joie, ils la contemplenl en versant des larmes, et font aux habitants du pays le récit suivant ;

"La peinture que vous voyez était honorée de temps immémorial dans une petite chapelle de Bcutari, en Albanie, notre patrie. Nlous étions nous inclues attachés à la garde de son sanctuaire. Or. un jour que nous ('•lions en prière devant cette image, nous la voyons se détacher de la muraille, s'élever dans les airs et s'éloigner dans une nuée transparente du côté de l'Occident. Nous nous mettons a la suivre, et nous

mari liions sans éprouver de fatigue. NOUS arrivons à la mer Adriati-

que ; nous continuons à avancer, les yeux fixés sur l'Apparition aérienne, et les eaux s'affermissent sous nos pas. Nous allons ainsi jusqu'aux portes de Rome où l'image disparaît. Nous restons tristes, et nous ne pouvions nous consoler. Lorsque nous avons entendu parler du miracle de Genazzano, nous sommes venus, et voilà que nous retrouvons Notre- Dame de Scutari; c'est bien Elle. Nous ne voulons plus nous en séparer; nous sommes maintenant des vôtres; c'est ici qu'avec nos familles nous voulons vivre et mourir ".

La translation de l'image miraculeuse était providentielle ; Dieu avait voulu la soustraire, comme la maison de Lorette, aux profanations des disciples de Mahomet qui s'emparèrent bientôt de cette contrée.

La muraille, où l'on voit encore l'image se soutenir comme par miracle, appartenait à une très ancienne église paroissiale des Augustins, dédiée à Notre-Dame du Bon-Conseil. Ce titre resta à l'image miraculeuse qui l'a rendue célèbre par tout l'univers.

Avant l'ouverture de la voie ferrée, la plupart des pèlerins de la Ville éternelle pénétraient dans Rome par la 'porte du Septentrion ; entrons à leur suite. D'abord voici l'église du Peuple qui a donné son nom à la porte; elle est construite sur les tombeaux des Domitiens; là sont les cendres du cruel Néron. En face, de l'autre côté de la place, s'élèvent, à l'entrée de la ville, comme pour lui servir de rempart, les deux églises Sainte-Marie in Monte Santo, et Sainte-Marie in Miracoli.

De là pénètrent dans Rome, comme trois artères, pour permettre la circulation, les rues du Corso, délia Ripetta et Babuino.

La rue délia Ripetta, à l'ouest, longe le Tibre. C'est le centre du petit commerce ; cette partie de la ville se distingue par ses rues étroites et sales. La rue délia Scrofa, continuation de la Ripetta, conduit à la place Saint-Louis des Français, non loin de Saint- André délia Y aile sur le corso Victor-Emmanuel.

La rue Babuino, à l'est, traverse un quartier à la physionomie toute moderne et habitée surtout par des étrangers. A la place d'Espagne, on monte le superbe escalier qui conduit à la Trinité-des-Monts, et l'on continue par les rues Sixtine, des Quatre-Fontaines, Agostino Depretis jusqu'à Sainte^Marie-Majeure, Charles-Albert et Conte-Verde jusqu'à Sain te-Croix-de- Jérusalem, près de la porte Majeure. La rue Sixtine débouche sur la place Barberini; près de là est l'église Saint-Isidore et Sainte-Marie-de-la-Conception ou des Capucins, fondée en 1624 par le cardinal Barberini qui la choisit pour y dormir son dernier sommeil sous cette modeste inscription: Hic jacet pulvis, cinis et nïhil, ci-gîl de la poussière, de la cendre, rien. Dans le caveau de l'église sont des chapelles mortuaires aux lugubres déeorsj ce sont les ossements de milliers de religieux dont on a garni les murs, construit des autels, fait des lampes suspendues. Le jour des Morts il y a illuminai ion générale, de n'ai pu me résoudre à visiter cette exposition d'un nouveau genre, cette galerie macabre de squelettes travaillés.

La rue Nicolas de Tolentin conduit à l'église de ce nom.

Le Corso proprement dit est au milieu; il s'enfonce jusqu'au cœur de la ville dans un quartier commercial ; là sont les palais si nombreux des nobles Romains. On rencontre d'abord l'église Saint-Charles, rendez-vous du monde élégant, puis celle de Saint-Laurent in Lucina : la rue Gonvertite conduit à Saint-Sylvestre in Capite sur la place de ce nom, où Ton conserve le chef de saint Jean-Baptiste ; Sainte-Marie in Via est sur la rue dcl Angélo Custode qui débouche sur la place Barberini, par la rue des Tritons; après avoir dépassé la place Colonna on trouve a gauche les églises Saint-Marcel et des Saints-Apôtres; à droite, Saint- Ignace, Sainte-Marie in Via Lata, et le collège romain. Le Corso se termine à la place de Venise où viennent aboutir le corso Victor-Emmanuel et la rue Nationale.

Le corso Victor-Emmanuel, qui est la continuation de la voie Nationale, coupe Rome transversalement. Il a été percé à travers les quartiers mal bâtis de la Borne du moyen âge; aujourd'hui c'est l'une des pins belles rues de Rome. La place du Gésu est tout auprès; à gauche sont les églises du Saint-Suaire, Saint-André délia Valle, Saint-Laurent in Damaso; à droite, celle des Stigmates, Saint-Xicolas-aux-Césariues et Saint-Pantaléon. C'est ici que vécut au XVIIe siècle le fondateur des Clercs réguliers de la Mère de Dieu des Ecoles pies. La vue de tous les enfants qui se perdaient dans les rues de Rome engagea saint Jean Casalanz à établir des écoles gratuites pour les recueillir. Le corps du saint repose sous le maître autel.

Sur la place Sforza est la Chiesa Noua, l'église de saint Philippe de Néri, l'un des patrons de Rome, l'un des saints les plus aimables et les plus populaires dont on conserve le souvenir; il est le Vincent de Paul

• le l'Italie. Pendant plus d'un demi-siècle, il fut le confesseur de Rome, il passait au confessional des jours et des nuits presque entières.

Saint Philippe de Neri fonda l'ordre des Oratoriens ou des Priants, ainsi nommé par le peuple qu'on convoquait à la prière soir et matin, au moyen d'une clochette.

Non loin du pont Saint-Ange est Saint- Jean des Florentins, l'église nationale des Toscans.

De fait, la plupart des nations catholiques ont leur église nationale à Rome. Etes-vous Français? Aile/, à Saint-Louis des Français. Là vous trouverez des prêtres qui parlent votre langue, connaissent vos habitudes; vous assisterez ;i des offices qui vous rappelleront les cérémonies de votre paroisse; vous trouverez des prêtres pour entendre vos connus.

Les Allemands ont Sainte-Marie delV Anima, les Espagnols, Sainte- Marie del {fon&erato. Il y a Saint-Julien «les Flamands, Saint-Antoine

• les Portugais, Sainte-Claude «les Bourguignons, Sainte-Agathe des Irlandais, Saints-Anne-et-.lo;ieiiini des Belges, Saint-Charles-au-Corso des Lombards, le Saint-Suaire des Piémontais, et bien d'autres encore.

Les pèlerinages nu tombeau des apôtres ont commencé dès les premiers âges de l'Eglise; rendus a Rome, les pèlerins d'une même nation groupaienl ensemble dans les hôtelleries. Plus tard on éleva des églises nationales, puis, des séminaires où les étudiants des pays éloiretiraienl pour, suivre les cours des universités. Les Papes ont toujours encouragé ce sentiment de patriotisme qui cherche à retracer à l'étranger lu patrie absente.

Un sentiment d'amour national exagéré a fait dire : " Tout homme a deux patries, la sienne d'abord et puis la France ". A plus forte raison tout chrétien a la patrie de Rome, intermédiaire entre la patrie de la terre et celle du ciel.

Probablement qu'on trouvera plus tard moyen de continuer le corso Victor-Emmanuel jusqu'au Capitole où l'on veut élever dans le centre de la ville un monument au premier roi usurpateur de Rome, et de là jusqu'à la place Victor-Emmanuel au delà de Saint-Martin-des-Monts, sur les limites de la ville. A l'intersection des belles voies Cavour et du Statuto, elle passera près de Saint-Pierre-aux-Liens, où l'on conserve les chaînes de saint Pierre.

Hérode Agrippa, dans le but de s'attirer les bonnes grâces des Juifs et de détruire le nom chrétien, après avoir fait décapiter l'apôtre Jacques, évêque de Jérusalem, fit jeter en prison l'apôtre Pierre dans le dessein de le mettre à mort au temps de Pâques devant le peuple réuni. Deux chaînes tenaient captif le chef des apôtres; tandis que deux bandes de soldats >se relevaient auprès de la cellule du prisonnier et que deux hommes attachés aux mêmes fers que lui le suivaient partout pour mieux le garder. Toute l'Eglise était en prière; on n'espérait plus jamais revoir le chef de l'Eglise; le découragement gagnait les coeurs. Mais voilà que la veille du jour fatal un ange apparaît au captif et lui ordonne de sortir de prison. En même temps ses chaînes tombent, et les portes s'ouvrent. Pierre passe entre ses gardes endormis, et arrive au milieu de rassemblée des chrétiens qui ne peuvent en croire leurs yeux.

On conserva les chaînes de Pierre prisonnier d'Hérode. L'impératrice Eudoxie, qui les reçut plus tard de l'évêque de Jérusalem, donna l'une d'elles à sa fille Eudoxie, femme de l'empereur Valentinien qui la confia au Pape. Celui-ci possédait déjà les chaînes que saint Pierre portait dans la prison Mamertine. Il les rapprocha, l'une de l'autre; ô miracle! elles se soudèrent à l'instant, comme on peut les voir encore aujourd'hui à Saint-Pierre-aux-Liens qui a été construit par l'impératrice Eudoxie pour les recevoir. C'est sur leur modèle que sont faites ces chaînes de montre auxquelles sont attachées des indulgences.

Le pape Jules II voulut avoir son tombeau à Saint-Pierre-aux-Liens. Michel-Ange chargé d'en faire le plan, l'avait conçu grandiose. Il ne put que terminer la statue colossale de Moïse que quelques-uns regardent comme son chef-d'œuvre et que d'autres critiquent sévèrement à cause de ses proportions hors-ligne. Le conducteur du peuple de Dieu descend du Sinaï. Il est encore sous le coup de 1 eblouissement de la vue de Jéhovah; sa physionomie est transformée; sur son front apparaissent des cornes de gloire. L'artiste nous le représente au moment qu'il aperçoit le peuple dansant autour du veau d'or.

La statue est plus grande que nature; l'ensemble transporte d'admiration. Tel était le génie de Michel-Ange, plutôt sublime dans sa conception des grandes lignes. C'est l'aigle qui plane dans les airs. Dans le plan de Saint-Pierre, il a taillé de l'ouvrage pour des siècles.

Mercredi, 27 avril. — Ce matin, M. l'abbé Lapointe et moi, avons célébré la sainte messe dans la petite chapelle des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie.

C'était la messe des adieux pour trois religieuses, à la veille de partir pour le lointain Canada où elles vont fonder une maison de leur ordre dans notre diocèse de Chicoutimi. Elles quittent parents, amis, soeurs en religion, s'immolent elles-mêmes au pied de l'autel où Jésus s'offre en sacrifice. Il est des actions plus en vue dans ce monde; des guerriers ont changé les bornes des empires, des auteurs ont laissé l'empreinte du génie dans des livres immortels, et ils sont entrés glorieux dans les fastes de l'histoire. Mais où trouver des dévouements plus héroïques et plus purs dans leur simplicité que celui dont ces humbles femmes nous donnent le spectacle. La grandeur d'âme habite les cloîtres. An jour des rétributions, bien des êtres faibles et ignorés seront placés au-dessus de personnages plutôt encombrants dans l'histoire.

Tout dans le modeste sanctuaire de la rue Giusti respire le calme et le piété; on n'entend que la voix de la prière qui s'élève fervente vers le ciel. J'avoue que l'émotion me gagna tout à fait au moment de la communion lorsque je vis des larmes mouiller des paupières; sans doute des cœurs avaient été appelés à faire un grand sacrifice, et payaient un dernier tribut à la nature sous le seul regard de Dieu.

Cette communauté franciscaine existe depuis quelques années seulement. La Mère fondatrice vit encore. C'est dans les Indes qu'elle eut d'abord l'idée de réunir des personnes charitables pour venir au secours des pauvres et des enfants abandonnés. Plus tard elle fixa la maison mère à Rome afin d'y puiser à sa source les traditions de l'Eglise catholique.

Des circonstances providentielles ont placé le noviciat en France, trrre féconde en vocations religieuses, dans ce pays de Bretagne, aux traditions chevaleresques d'attachement à l'Eglise. A Saint-Brieuc vivent dans la retraite et la prière plus de cent jeunes filles qui s'adonnent a l'étude "les langues étrangères afin d'être plus en état d'aller sur tontes les plages de la terre porter leur dévouement aux pauvres et aux affligés. A l'égal des prêtres des Missions Etrangères de Paris, ces Sauirs sont animées du véritable esprit missionnaire, et elles rendent à l'Eglise, dans les pays infidèles, *\rs services inappréciables.

La Mère fondatrice est supérieure de la maison de Rome et a la haute direction de tontes les antres. J'ai en le bonheur de la connaître. C'est une âme d'élite, une belle et grande figure de femme chrétienne, et son œuvre semble destinée à prendre des développements extraordinaii '(

Sa dévotion de prédilection est celle dn Saint Sacrement ; aussi a-telle obtenu le privilège de l'adoration perpétuelle pour sa communauté.

PartOUl on l'obéissance COnduil les Missionnaires de Marie, elles ont la

consolation de passer tous les jours des heures entières d'adoration en présence de Jésus-Hostie; c'est le secrel d'un dévouement que rien n'arrête ni n'effraie, pas même l'horreur de ces tombeaux vivants qui s'appellent léproseries.

Puisse leur œuvre se développer et grandir sur cette terre si catholique du Canada el se répandre par toute l'Amérique !

Cette semaine, la dernière de mon séjour à Rome, j'ai passé la plus grande partie de mes journées au Vatican. Mais c'est tout un monde que ce palais : pour le visiter en détail, il faudrait disposer de plusieurs mois; et des études spéciales seraient nécessaires pour se rendre compte des beautés qu'il renferme.

Il est probable que dès les premiers siècles de l'Eglise les Papes eurent au Vatican une habitation où ils se retiraient quand ils allaient prier au tombeau des saints apôtres Pierre et Paul. Au IXe siècle il y avait un palais que Charlemagne habita lorsqu'il vint se faire couronner à Rome. Mais ce ne fut qu'à leur retour d'Avignon que les Papes abandonnèrent définitivement leur résidence de Latran pour se fixer définitivement au Vatican. Au XVe siècle on construisit la galerie célèbre qui relie le château Saint-Ange au Vatican; celui-ci commença dès lors à prendre des proportions colossales. Xous sommes à l'époque des Jules II aux vastes conceptions, des Léon X à l'âme artistique, des Sixte-Quint aux fécondes initiatives que secondèrent des génies de la trempe des Bramante, des Raphaël, des Michel-Ange, des Fontana, des Bernin.

A six cents pieds du Vatican était un pavillon appelé Belvédère, à cause de la belle vue que l'on a sur Rome de cet endroit : Bramante conçut le projet hardi d'en faire un seul monument avec le palais, au moyen de deux galeries latérales gigantesques. L'espace resté libre devait servir dans les jeux publics pour les tournois, les courses, etc.

Léon X ajouta la cour Saint-Damase qui devint l'entrée principale du Vatican. Tel qu'il est, ce palais est le plus grand de l'univers ; mais il ne se compose que de bâtisses reliées entre elles par des corridors. On y compte vingt cours, plus de deux cents escaliers ; on prétend qu'il renferme dix mille chambres ou pièces quelconques.

Le palais primitif attenant à la basilique est encore la partie principale. Il a trois étages.

Au premier sont les grandes salles Ducale et Royale destinées à recevoir les ambassadeurs et les personnages importants, à tenir les consistoires, à réunir les conclaves et les conciles ; on y trouve aussi le musée des médailles et des sceaux antiques, l'atelier des mosaïques et fresques, l'appartement Borgia et les Loges de Bramante avec les peintures d'Udine qui donnent sur la cour Saint-Damase.

L'escalier Royal, œuvre du Bernin, conduit à la salle de ce nom. qui, elle-même, sert d'entrée aux chapelles Sixtine et Pauline. La plus étonnante composition qu'un peintre ait jamais imaginée et exécutée .si peut-être l'immense fresque qui décore le fond de la chapelle Sixtine. Le Jugement dernier, au-dessus de l'autel, provoque surtout la plus vive admiration. C'était la première fois que Michel-Ange peignait à fresque; pendant deux ans il vécut comme attaché à cette vente de la chapelle Sixtine; lorsqu'il en descendit, l'œuvre terminée, ses forces étaient épuisées, ses yeux se refusaient de voir.

L'atelier des mosaïques est des plus Intéressants. Le nombre des émaux de teintes différentes s'élève à plus de dix mille. Sait-on ce qu'il faut de nuam-es dans les couleurs pour imiter parfaitemenl la peinture, représente]-, par exemple, une chevelure grisonnante, donner à chaque

figure son expression propre, mettre au front le rayon de l'intelligence, donner à l'œil sa vivacité !

Lorsque je visitai l'atelier, on reproduisait le tableau de sainte Valérie décapitée qui porte entre les mains sa tête affreusement livide.

C'est ici qu'on copie en mosaïque le portrait des Papes. Le successeur de Léon XIII, après un an de pontificat, pourra voir le sien à iSaint-Paul-hors-les-Murs, dans la galerie des Papes.

La reproduction des grands tableaux exige quelquefois jusqu'à vingt ans d'ouvrage.

Au deuxième étage sont les célèbres Chambres de Raphaël, et les non moins célèbres Loges du même artiste.

La salle de l'Immaculée-Conception a été consacrée par Pie IX à rappeler la définition du dogme de l'Immaculée Conception. Elle renferme quatre fresques qui représentent la discussion du dogme, sa proclamation, le couronnement de la Madone, et l'Eglise enseignant tous les peuples de la terre. Dans la première on voit les Pères du concile du Vatican occupés, les uns, à réfléchir sur la vérité qu'il s'agit de proclamer, d'autres, à prier; quelques-uns, à écrire. Plusieurs semblent discuter entre eux. On a fait entrer dans la seconde plus de cent cinquante personnages.

La salle Pie a été fondée par Léon XIII. Le cadre seul du tableau offert à Léon XIII par un artiste slave, et représentant la délivrance de Vienne, a coûté cinquante mille francs.

Au troisième étage est la pinacothèque qui renferme quarante-six tableaux, tous remarquables.

C'est une collection peu nombreuse mais unique au monde. On y voit le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, la Transfiguration de Raphaël, la Communion de saint Jérôme du Dominiquin, la Vierge de Foligno de Raphaël.

C'est au deuxième que se trouvent les appartements privés du Saint- Père qui se composent de quelques pièces d'une grande simplicité. Les cardinaux logent au troisième.

Les galeries qui relient le palais du Vatican à la tour du Belvédère sont remplies de musées de toutes sortes; La galerie Pio-Clémentino seule contient deux mille statues; c'est la plus considérable de l'univers. La bibliothèque, qui est un vaste corps de logis allant d'une galerie à l'autre. est aussi la première du monde.

Le Belvédère rappelle un nom à jamais célèbre. Qui n'a entendu parler de l'Apollon du Belvédère, du Torse du Belvédère, du Laocoon du Belvédère, qui sont les chefs-d'œuvre de l'art statuaire' ? J'ai admiré surtout le dernier groupe.

Lacoon, prêtre de Neptune, esl poursuivi par les dieux favorables :i l'année grecque. Seul il ose s'opposer à l'entrée dans Troie du cheval de ivuis portant dans ses lianes les soldats de l'armée ennemie. ^V*<t alors que Minerve, protectrice d'Athènes, envoie deux ('■nonnes serpents ;mi\ anneaux puissants qui l'enlacent, lui et ses lils, de leurs replis tortueux, ij s malheureuses victimes se tordenl dans les affres d'une pénible agonie; en vain s'elïorcent-ils de s'arracher aux deux monstres qui broient leurs membres en repliant trois l'ois autour de leurs corps des nœuds Inextricables, et les mordent de leurs dents venimeuses. Impossible au marbre de mieux rendre la douleur au paroxisme, de mieux pein-

dre les angoisses d'un père qui souffre horriblement et de tout ce qu'il endure lui-même et du spectacle des tortures de ses tils expirant comme lui sous des étreintes mortelles.

1 mai. — Le premier de mai, en Europe, surtout dans les grands centres, se passe dans les appréhensions.

C'est le jour que les socialistes ont choisi pour organiser des démonstrations et souvent pour se servir de la dynamite, leur arme favorite. Une vague terreur règne partout. Grand nombre de familles vont à la campagne; la plupart des personnes qui restent à la ville ne sortent pas sur la rue. Au Collège canadien, M. le Supérieur nous a conseillé comme mesure de prudence, de ne pas nous éloigner.

Cependant on s'accorde à dire qu'il n'y a pas de danger à craindre. Le gouvernement a pris toutes les mesures nécessaires pour conserver l'ordre, et des soldats veillent partout à la sécurité publique.

Mais une boîte de dynamite occupe si peu de place ! Et il y a tant de gens que la passion et la haine de la société aveuglent, et qui croient trouver leur intérêt dans le bouleversement de Tordre public et l'imprévu des catastrophes.

5 mai. — J'ai déjà vu le Pape deux fois dans des circonstances différentes. Lorsque je pénétrai dans son appartement privé à la suite de Mgr Racine, le 3 décembre, j'assistai à un entretien familier; je l'entendis nous faire part de ses peines et de ses espérances ; il termina par ces mots à l'adresse des ennemis de l'Eglise : " Mais ils ne comptent pas avec Dieu!. . ." Lors du Consistoire public du 17 décembre, Léon XIII nous apparut véritablement roi, porté sur la scdia qu'ombrageaient les flabelli, acclamé par une foule enthousiaste aux cris de : Euviva il Papa Rr !

J'avais entendu le Pape captif prendre Dieu à témoin de la justice de sa cause; je l'avais contemplé au milieu des acclamations du triomphe; il ne me restait plus qu'à voir le père au milieu de ses enfants, les bénis sant affectueusement et recevant les témoignages de leur dévouement et de leur amour.

Le Pape reçut les pèlerins dans la salle des Audiences; il était assis dans un fauteuil, et nous passions devant lui. Comme chacun sentait son émotion grandir à mesure que son tour approchait ! Lorsque MM. les abbés Cinq-Mars et Angers se retirèrent, on lut mon nom sur la carte d'admission et je me trouvai seul au pied du Saint-Père. Je baisai plusieurs fois sa main et ses habits. Je lui demandai La permission de donner la bénédiction apostolique à mes paroissiens d'Alma, ce qu'il accorda volontiers: " Avez-VOUS un grand nombre de paroissiens, me dit alors Léon XI il ? — Douze cents, lui répondis-je. — Sont-ils tous catholiques ? Pratiquent-ils tous leur religion ? — Oh! oui. Très Saint- Père, dis-je avec bonheur. — Tant mieux!... Ah! le zèle des prêtres

canadiens ! ". . . Je demandai alors au Pape de bénir nies objets de piété que je portais dans deux petites boîtes; il les toucha de sa main et les bénit. Il m'offrit sa main ; je la baisai et m'éloignai.

En nous retirant, au lieu de revenir sur nos pas, nous allions dans une salle voisine que le Pape devait traverser pour s'en retourner. Nous nous trouvâmes plus de soixante personnes réunies, lorsque le Pape vint à passer. Nous ouvrîmes nos rangs pour laisser un passage libre, et nous nous jetâmes à genoux. Jamais je n'oublierai la scène qui suivit. Léon XIII malgré ses quatre-vingt deux ans, est plein de vie. Il prononça avec force VAdjutoriurri nostrum in nomine Domini, et nous répondîmes : Qui fecit coelum et terrain. Les fronts s'inclinèrent en même temps que la bénédiction papale descendit sur nos têtes et dans nos âmes :

" Je vous bénis, dit-il en français, en se penchant vers nous et se tournant de tous les côtés comme s'il eut craint d'oublier quelqu'un, je vous bénis, vous, vos familles, vos parents. . . comprenez-vous bien "?. . . et il répétait les mêmes paroles en appuyant sur chacune d'elles.

Tout le monde se pressa alors autour du Saint-Père ; on sentait que la plus vive émotion régnait chez tous. Le Pape s'avançait lentement, se prêtant volontiers à toutes ces démonstrations de piété filiale ; il donnait à l'un sa main à baiser, la mettait affectueusement sur la tête d'un autre. J'étais près de la porte de sortie. Une dernière fois je pris sa main, qu'il me présenta en s 'éloignant, et la baisai avec respect. Le Saint-Père avait franchi le seuil de la salle, et nous le vîmes avec regret s'éloigner. Il marchait vite, tout penché, et dirigeant ses bras en avant comme s'il eut voulu appuyer quelque part ses mains débiles.

Je partirai demain, heureux, puisque j'ai eu le bonheur inespéré de voir le Pape encore une fois.

Certaines circonstances hâtent mon retour au pays; je m'en retourne en compagnie de M. Oinq-Mars, curé de Portneuf. et c'est une fortune pour moi de faire le voyage en si aimable compagnie. Nous passerons par la Suisse, l'Allemagne, la Belgique, et la France.

Mes pérégrinations, jusqu'à présent, ont toujours été des plus heureuses, au-delà même de nies espérances, puisque la Providence m'a ménagé un pèlerinage aux Lieux Saints, .le pars satisfait et reconnaissant.

Cependant on ne peut quitter Rome sans qu'il en coûte, surtout lorsqu'on est prêtre. -le ne pourrai donc pins visiter ses nombreux sanctuaires, ses basiliques si vénérables, parcourir ces lieux sanctifiés par le sang des martyrs, ces rues, ces places où tout parle du passé, où les pierres du chemin, les couches de terrain superposées, les ruines des arcs et des monuments nous racontent l'histoire (le l'Eglise primitive; je ne pourrai plus m'agenouiUer aux pieds du Vicaire de .Jésus-Christ sur la terre, recevoir sa bénédiel ion.

Il i,M. f;iut donc me séparer de mes supérieurs, dire adieu à mes confrères; la vie était pourtant bien agréable au milieu d'eux; elle rappelait l'abandon des années de collège. Comme en ces temps déjà lointains, nous avons reçu la même vie. nous asseyant sur les mêmes lianes

de l'école, à la même table du réfectoire, prenant en communauté les récréations, nous réunissant plusieurs fois le jour dans la chapelle du collège. Je suis lié avec tous d'une douce intimité, et sur le chemin de la vie, ce sera toujours un bonheur de me retrouver avec l'un d'eux.

Cependant je commence à me faire à l'idée du départ. Ainsi va la vie. Sur la mer du monde rarement notre barque va vent arrière. Il nous faut sans cesse prendre des bordées, tendant la voile du côté que souffle la brise de la Providence. Mais lorsqu'il nous faut changer de direction, un moment l'embarcation hésite, reste ballottante sous la poussée des vagues contraires, puis les voiles s'enflent de nouveau et elle reprend le large.

Je m'éloigne de Rome, mais je vais au Canada ; je ne pourrai plus contempler le beau ciel d'Italie, mais je reverrai nos grands fleuves, nos couchers de soleil, nos aurores boréales; je .quitte un pays sans hiver, mais l'air natal et ses fortes senteurs m'arrivent déjà à travers les espaces; je vais quitter des supérieurs et des confrères que j'ai appris à aimer et à respecter, mais je serai bientôt au milieu de mes parents, et de mes paroissiens et confrères.

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