‹ Aux vieux pays (impressions et souvenirs)Chapitre 26 sur 35 · LA SEMAINE SAINTE · texte numérisé non relu

LA SEMAINE SAINTE

La Scala Sauta. — Basilique Saint-Jean-de-Latran. — Visite des reposoirs et de grand' nombre d'églises. — Le Gésu et les Jésuites. — Eglise du Saint-Suaire. — L'erreur moderne et l'Italie une. — Service anniversaire de Victor-Emmanuel. — Madone del Parto. — Le mouvement des nations vers Rome. — Le Vendredi saint. — Le sénateur Pudens et ses filles Praxède et Pudentienne. — Le Colisée. — Sœurs adoratrices du Saint-Sacrement. — Le rite oriental. — La rive droite du Tibre. — Château Saint-Ange. — Eglises! diverses et hospices. — La communauté des Ursulines.

m ^^^ orne, dimanche des Rameaux, 10 avril 1S92. — On montait ♦"w^^^É au palais de Ponce-Pilate a Jérusalem par un escalier de ^w vingt-huit degrés. Notre-Seigneur le gravit quatre fois r^k dans sa Passion : une première, lorsqu'il fut traduit de- - ^^ vaut le gouverneur romain par le grand-prêtre Caïphe ; renvoyé de Pilate à Hérode, il le descendit, et, au retour, le remonta affublé de sa robe de dérision; une quatrième fois il sanctifia ces marches vénérables lorsqu'il prit le chemin du Calvaire, la tête couronnée d'épines et le corps couvert de plaies sanglantes. C'est donc une relique bien précieuse que cet escalier ; aussi lorsqu'il fut transporté à Rome par les soins de l'impératrice Hélène, fut-il reçu avec des transports d'enthousiasme. On le reconstruisit dans l'église qu'on lui avait préparée. Par respect les ouvriers ne voulurent pas le toucher de leurs pieds; ils posèrent d'abord la marche supérieure, puis l'avantdernière et continuèrent ainsi en descendant jusqu'à la première du bas.

Il s'établit immédiatement un courant de pieux pèlerins à la Scala Santa. On la montait avec les sentiments les plus vifs de componction et de pénitence, et souvent en versant d'abondantes larmes au souvenir des souffrances de l'Homme-Dieu. Le marbre s'usait sous les genoux des pèlerins; on dut le couvrir de madriers de noyer qu'on a renouvelés plusieurs fois depuis.

J'ai été heureux de venir, moi aussi, monter après tant d'autres, et en me traînant sur les genoux, cet escalier que gravit le premier Jésus-Christ mon Sauveur, de le baiser avec respect, et de contempler par les espaces laissés libres entre les madriers, les marches elles-mêmes que foulèrent ses pieds divins.

On descend nar deux escaliers latéraux, non saus avoir jeté un coup d'œil sur les statues si expressives de VBcce Homo et de la Trahison de Judas et avoir fait une fervente prière au sanctuaire Sancta Sanctorum, l'un des plus précieux du monde par les saintes reliques qu'il renferme, comme l'indique l'inscription latine : Non est in toto sanctior orbe locus,

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il n'est point de lien pins saint dans le monde. On y vénère, en effet, une image miraculeuse du Sauveur, un pain de la dernière Cène, l'éponge de la Passion, des fragments du saint Sépulcre, de la lance de Longin, de la colonne de la Flagellation et de celle de la Lithostrotos.

La Scala Santa est sous la garde des Pères Passionistes qui ont leur couvent tout auprès. Lorsque je me présentai ce matin dans leur chapelle pour dire la sainte messe, un Frère ne voulut pas d'abord accepter mon celebret, mais le Supérieur qu'il alla chercher, me fit des excuses, et m'invita à prendre le café. J'acceptai volontiers et ainsi je ne in'éloignai pas de Saint- Jean-de-Latran où je voulais assister à la bénédiction des rameaux.

Le premier pape, saint Pierre, en fixant sa résidence à Rome, attacha à ce siège la prérogative du souverain pontificat. Le second évêque de Rome, saint Lin, par le fait même de son élection devint le second pape, le deuxième anneau de la chaîne ininterrompue des Souverains Pontifes. Dans Rome, Saint-Pierre est la basilique du Pape; mais c'est Saint-Jean-de-Latran qui est la cathédrale de l'évêque, et c'est ce siège qui comporte la dignité de la Papauté, comme à d'autres appartiennent de droit les titres d'archevêché et de patriarcat.. Aussi est-elle la première des églises du monde dans la hiérarchie catholique, comme l'atteste l'inscription qu'on lit sur les murs : Sacrosancta Lateranoisis ecclesia omnium Urbis et Orbis ecclesiarum Mater et Caput — Eglise très Vénérable de Latran, Mère et Tête de toutes les églises de la Ville et de l'Univers. Et les chanoines qui la desservent ont le pas sur ceux de Saint-Pierre, même dans la basilique Vaticane.

Saint-Jean-de-Latran remonte au berceau du christianisme. Après trois siècles passés sous terre, les Papes quittèrent les demeures ténébreuses des Catacombes pour prendre possession du palais de l'ancienne famille des Latrans que Constantin leur avait donné et qu'ils habitèrent jusqu'à leur séjour à Avignon. Sous le régime des rois usurpateurs de la maison de Savoie, la basilique et le palais de Latran jouissent, comme le Vatican et Castol-Gandolfo, du privilège de l'exterritorialité, en vertu de la loi des Garanties du 13 mai 1871.

La basilique de Latran a un portique imposant. La colonnade soutient une balustrade que domine la statue colossale du Sauveur entourée des statues de quatorze des principaux saints de l'Eglise. C'est de la loggia du milieu que !<■ Pape dans des temps plus heureux donnait la bénédiction apostolique ( rhi et Orbi le jour de l'Ascension. On pénètre dans les cinq nets de l'intérieur par cinq portes dont l'une, celle du milieu, la porte Suinte, reste murée el ne s'ouvre que l'année du jubilé.

L'autel papa] renferme la table sur laquelle saint Pierre offrit les

saints Mystères; il est surmonté d'un superbe baldaquin qui contient

les chefs des apôtres Pierre et Paul.

La chapelle la plus riche est celle des Orsini, qui renferme les caveaux de cette illustre famille. i>;ms la chapelle des Chanoines se trouve la stalle réservée aux rois de France depuis Henri IV qui obtint ce pri-

vilège par im don princier. L'église de Latran porte le nom d'Eglise d'or à cause du trésor de ses reliques. Elle possède un bras de sainte Hélène, une partie du cerveau de saint Vincent de Paul, du sang de saint Charles Borroniée, la coupe empoisonnée qui fut présentée à l'apôtre Saint Jean, une partie du manteau de pourpre dont Jésus-Christ fut couvert par dérision.

C'est dans l'église Saint- Jean de Latran que j'assistai à la bénédiction des rameaux. De chaque côté du chœur s'ouvraient des loges destinées à des familles distinguées. Dans la nef on avait installé des estrades d'une manière grossière; les joints entre les madriers étaient tellement prononcés que mon bréviaire passa à travers, et je dus payer un bambin pour aller le chercher en rampant sous le plancher provisoire.

A un moment donné j'entendis un bruit confus de pas en arrière de l'église; c'était la foule qui se précipitait pour recevoir les rameaux que des chanoines distribuaient aux assistants. Ils étaient bien communs, mais les palmes destinées aux chanoines et aux personnages importants étaient d'olivier et a.rtistement travaillés.

Une grande tristesse se répand sur la terre; car demain est l'anniversaire de la mort de l'Homme-Dieu. Les temples sont remplis d'un deuil qui pèse comme un manteau de plomb. L'autel dépouillé de tout ornement, découvre aux regards inquiets son tabernacle entr'ouvert et vide. Cependant, d'une chapelle retirée s'échappe une lueur craintive : c'est le reposoir. Le pieux fidèle dirige ses pas de ce côté; il y retrouve son Dieu entouré d'honneurs discrets, et il est heureux de déposer à ses pieds les sentiments d'amour et de reconnaissance qui l'animent. L'Eglise semble partagée entre deux sentiments : sentiment de douleur à la vue de son divin Maître trahi et livré à ses ennemis ; sentiment de joie au souvenir de la sainte Eucharistie instituée en ce jour. Le dépouillement des autels et le reposoir en sont les deux signes sensibles.

Cet après-midi, en compagnie du R. P. Corcoran, le vénérable doyen de notre collège, j'ai visité plusieurs reposoirs. Retraçons l'itinéraire que nous avons suivi, afin de dire un mot de quelques églises dont nous n'avons pas encore parlé.

Nous commençons notre tournée par l'église Sainte-Suzanne sur la rue Vingt-Septembre, à mi-distance entre la place du Quirinal et la porte Pie. Là vivait la noble Suzanne, nièce du pape Caïus. Demandée en mariage par le fils de Dioclétien, elle refusa les honneurs et les richesses de la cour impériale. Un disciple du Christ est seul capable de pareil héroïsme. Convaincue d'être chrétienne elle fut arrêtée, et la maison paternelle fut témoin de son martyre. Son père eut le même sort. La demeure où s'accomplit ce double sacrifice fut transformée en église; elle fut détruite plus tard, et le temple que nous visitons aujourd'hui s'élève sur son emplacement. I.es murs sont couverts de peintures et de fresques représentant les principaux traits de la vie de sainte Suzanne, et aussi de la (diaste Suzanne de la Bible. L'autel de la Confession renferme les corps de la vierge romaine et de son père, et des reliques insignes de sainte Perpétue et de ses sepl ills.

A côté de Sainte-Suzanne est Xotre-Danie-des-Victoires ; l'édifice octogone qu'on voit en tare sert de couvent aux religieux de Citeaux. C'est dans la solitude de ce cloître qu'on alla chercher un ablégat pour le Canada. Il n'en faut pas être surpris; car il arrive souvent que l'âme pure et éloignée de toute duplicité d'un moine, est plus propre à démêler l'éclieveau d'une situation compliquée que l'homme vivant dans le monde et enclin à juger d'après des idées préconçues. Dom Smeulders est une intelligence d'élite, un esprit droit; il termine dans la prière une vie consacrée tout entière au Seigneur.

Près de Notre-Dame-des-Anges, vis-à-vis de l'élégante fontaine qui lance ses nombreux jets d'eau à plus de vingt pieds dans les airs, nous prenons la voie Nationale que nous suivons jusqu'à son intersection avec la rue du Quirinal sur la petite place de Magnapolis. Là sont les églises Sainte-Catherine de Sienne et Saints-Sixte-et-Dominique; un peu plus loin s'élève celle de Sainte-Agathe.

Un large escalier en pierre nous conduit au forum Trajan; le plus célèbre après le Forum romain. Au milieu s'élève la colonne qui recouvre les cendrée du vainqueur des Daces et que surmontait jadis sa statue. Saint Pierre a supplanté 1 empereur; l'endroit a été bien choisi pour un monument au chef des apôtres, auprès de cette ancienne basilique Ulpienne que Constantin choisit pour annoncer que le maître du monde embrassait la religion du Christ.

A notre époque on a creusé les ruines amoncelées du Forum, de sorte que c'est sur une hauteur que nous apercevons deux églises sœurs par leurs dimensions, leurs dômes et leurs vocables. L'une, consacrée au Saint-Xom de Marie, rappelle la victoire de Sobieski sur les Turcs aux portes de Vienne, alors qu'ils s'apprêtaient à envahir l'Europe ; l'autre, bâtie par l'association des boulangers, s'élève en l'honneur de Notre-Dame de Lorette.

Xous sommes à un pas de la place de Venise, centre des communications urbaines, où viennent aboutir les principales lignes d'omnibus et de tramway» qui arrivent de la porte Pie par le Quirinal, du pont Saint- Ange par la rue Victor-Emmanuel, et de la idace du Peuple par le Corso. <>n se propose de prolonger, en enlevant un pâté de maisons, cette dernière rue jusqu'au Capitole qui deviendra alors le point d'att raction de In ville

La p;ilais de Venise, qui donne sur la place, appartenait à la république de Venise; il est aujourd'hui la résidence de l'ambassadeur d'Autriche. Dans ce bloc immense est enclavée l'église Saint-Marc qui remonte nu IW siècle. La pape saint Marc, qui l'a bâtie, y repose, ainsi que les illustres martyrs persans Abdon et Sennen.

Suivons maintenant le corso Victor-Emmanuel. Presque en partant nous longeons le Qésu dont In célèbre façade donne SUT In place de

ce nom. Cette église remonte aux temps héroïques do In Compagnie de • |<->iis. mi temps <les [gnace, îles Xavier, «les Rodriguez, des Bellarmin, des Borgia, etc. Que de fuis les premiers compagnons de l'illustre fondateur espagnol ont prié sur les dalles do ce temple! Que de pieux per- Bonnages y sont venus après eux ! Bien précieux et nombreux sont les souvenirs attachée à ce béni sanctuaire. Dans In chapelle Saint-Ignace, l'une des plus riches de In Ville éternelle, on conserve les ossements du sainl fondateur; dans celle (]t> Saint François-Xavier, le bras droit de

l'apôtre du Japon, et les cinq doigts qui se sout levés si souvent sur les infidèles pour les baptiser et les bénir.

Le Grésil est l'une des églises les plus fréquentées de Rome, l'une de celles où l'on prie le plus volontiers. La demi-obscurité qui règne autour de nous aide encore à produire le sentiment mystérieux de la présence de Dieu. Dans les grandes fêtes le luxe des décorations, la splendeur des illuminations, le brillant des draperies qui s'enroulent autour des colonnes, se déploient dans le chœur et autour de la nef, attirent les foules. Ce qui se passe à Rome se voit dans tous les pays où il y a des Jésuites. Partout il s'établit un courant, comme un pèlerinage vers les églises qu'ils desservent; partout le prestige de la sainteté et de la science, d'une sainteté sévère pour soi-même mais pleine de commisération pour les autres, d'une science aussi sûre dans les principes que condescendante dans la pratique, fait de chacune de leurs maisons, l'asile privilégiée des pécheurs, des affligés, des hommes à vues droites, et des âmes pieuses. Qui dira les bonnes oeuvres qu'ils accomplissent, le nombre d'âmes que leur pieux ministère fait monter au ciel de toutes les parties du monde ?

Attenant à l'église est le couvent aujourd'hui occupé par les troupes du gouvernement. On y conserve encore la chambre de saint Ignace. Elle est petite et basse ; on a dû élever le plafond pour mettre des cierges sur l'autel. Les enfants ont hérité de l'esprit de pauvreté de leur père. Entrez dans la cellule de n'importe quel Jésuite; entre quatre murs blancs vous verrez une table, quelques chaises, un modeste lit; si vous ajoutez des livres souvent feuilletées, un crucifix plus souvent baisé, vous aurez fait l'inventaire de la chambre. Aussi, le fils de saint Ignace est-il prêt à partir au premier signal de son supérieur. Il n'emportera au bout du monde que son crucifix et son bréviaire, certain de retrouver p. quelque point du globe où l'obéissance l'envoie les mêmes objets peu nombreux qu'il laisse à son successeur, et qui suffisent à son ambition.

Les Jésuites ont une autre église sur la place de la Minerve dédiée à saint Ignace. Les chapelles de l'abside, consacrées à saint Louis de Gonzague et à saint Jean Berchmans et possédant leurs dépouilles précieuses, sont surtout célèbres.

Avant d'arriver à Saint-André dclla Valle le chemin se bifurque et forme un îlot. Sur l'embranchement, à gauche, est l'église du Saint- Suaire, dite des Piémontais, qui donne son nom à la rue. et celle de Saint- Julien des Flamands. La première ne suffit pas à la foule qui s'y presse en ce jour. La reine Marguerite, dont c'est l'église nationale, pourvoit à son ornementation, et cette circonstance explique l'attraction dont elle est l'objet. A Rome, la principale parure des reposoirs consiste dans les lumières et les fleurs naturelles dont on couvre l'autel et le parquet; les parfums embaument le tabernacle, image du tombeau du Sauveur, et la douce clarté de l'huile d'olive et de la cire d'abeille représente bien les prières des Ames fidèles an pied du tabernacle. On ne voit pas exposés, comme au Canada, les vases sacrés; sans doute parce qu'il n'est pas dans l'esprdl de l'église de mettre sous les regards et à la portée de la main des objets qu'on doit réserver pour les cérémonies du culte. Cependant, il semble que des calices et des ciboires renversés sur l'autel peignent bien les tristesses de l'heure présente e\ rappellenl les paroles

du prophète Daniel : " L'hostie fera défaut, le sacrifice sera aboli, l'abomination de la désolation régnera dans le temple."

L'église du Saint-Suaire est l'église nationale des Piémontais ; aussi Victor-Emmanuel 1 a-t-il ornée de fresques célèbres. Le fait peut surprendre; mais en Italie on n'est pas impie comme en France. Là c'est l'incrédulité pure, (l'absence complète de pratique religieuse, tandis qu'ici on tient à rester de l'Eglise; on voudrait pratiquer sa religion. Mais le libéralisme a faussé les consciences et imprimé une mauvaise direction aux esprits. On prétend être catholique, mais à sa manière. Sous prétexte de servir les intérêts de l'Eglise, on veut lui imposer ses idées et ses prétentions; pour mieux faire ressortir sa beauté intime, on veut la dépouiller de son manteau royal, et jeter sur ses épaules sans défense les haillons troués d'une protection platonique; pour la protéger on veut lui imposer l'égide d'un gouvernement nécessairement variable, et plutôt hostile.

L'erreur moderne a des formes multiples et s'accommode aux mœurs des peuples; en Italie que n'a-t-elle pas fait sous le couvert d'une patrie une .' Si Mazzini, Cavour, Garibaldi et consorts n'avaient pas été les séides des loges maçonniques, ils auraient travaillé à unir sous un même sceptre, sans violer les droits acquis, les principautés qui morcelaient l'Italie, mais avec Florence, Milan ou Xaples pour capitale, ou toute autre ville créée de toutes pièces, comme Ottawa l'a été pour le Canada. Les catholiques ne sont ipas opposés en soi à une Italie une déployant ses couleurs nationales sur toute la péninsule pour promouvoir le progrès et combattre l'ennemi commun, mais avec un territoire indépendant où flotte le drapeau pontifical abritant de ses plis augustes les libertés et immunités de l'Eglise. Le vicaire de Jésus-Christ sur la terre est trop grand pour être le sujet d'un roi, fût-il le roi d'Italie; sa mission dans les âmes est trop sublime, trop délicate pour dépendre des vicissi- Ludes des choses humaines. Sa sphère d'action est la terre entière; ses horizons la vie éternelle.

C'est ce que devraient comprendre les rois du Piémont dans leur sacrilège ambition de dominer toute l'Italie. Qu'ils laissent au Pape sa place, s;i large place, celle qu'exige l'exercice du souverain pontificat. La sienne n'en sera que plus belle. Eh! comptent-ils donc pour peu de chose l'honneur et l'avantage inappréciables de posséder dans les limites de son royaume, le royaume du Tape-roi, de sorte que L'Eglise universelle porte en même temps le titre d'Eglise romame. Mais leur ambition les aveugle, et leur faiblesse en l'ace de sectaires qui en veulent a l'Eglise elle-même, les jette dans le camp ennemi. Voilà ce qui doit empoisonner leur vie et leur rendre le séjour de Rome insupportable.

l'n joui- <pie j'allais au séminaire de l'Apollinaire, je fus arrête par un cordon de soldats qui gardaient les avenues du Panthéon pendant M11'"" chantail le service anniversaire du roi excommunié Victor-Emmanuel. Etumberl son tils et son successeur sur le trône usurpé, excommunié lui-même, tient à procurer à son père les prières de l'Eglise, et "I l'on-e les portes du sa net ua i rc en obligeant le Pape à tolérer ce (pi'il ne peul empêcher. Il doit être triste le spectacle de cette messe chantée sur le tombeau d'un roi mort en dehors de l'Eglise, qui n'a pu avoir un prêtre a ses derniers moments pour le réconcilier avec son Dieu, lorsque parmi les assistants se trouvent un roi excommunié, des serviteurs de

la royauté usurpée pour la plupart excommuniés. Les chants doivent résonner douloureusement au cœur et apporter des sons accusateurs. Des fantômes lugubres doivent hanter l'esprit des assistants.

La reine Marguerite cependant n'est pas sous le coup de 1" excommunication. Elle a au Quirinal sa chapelle et son chapelain. Sur la rue, lorsque les prêtres la rencontrent, à l'exemple de tout le peuple, ils s'inclinent devant la majesté de la royauté, tandis qu'ils refusent cette marque d'honneur au roi son époux, pour protester contre l'usurpation sacrilège de Rome.

Rome — Le Panthéon.

De l'autre côté de Saint-André, à droite, se trouve la place Xavone, célèbre surtout par ses trois fontaines dont l'une est le chef-d'œuvre du Bernin. Elle représente les quatre grands neuves du inonde connu à cette époque, et tombe en cascades d'un amas de rochers dans un vaste bassin de quatre-vingts pieds de diamètre. Sous le règne des Papes, il arrivait, au temps de la canicule, qu'on fermait le soir l'écluse de la place, et, en même temps les issues des vasques étaient bouchées. Le lendemain le cirque agonal était devenu un lac autour duquel les Romains venaient s'amuser et respirer un air moins brûlant.

Le marché des Rois, sur la place Navone, es! remarquable par la quantité de hochets fie 1 oui es sortes et de pseudo-instruments de musique qu'on y offre en vente. Les intéressés, pour attirer les clients, font un tintamarre capable de torturer les oreilles les plus insensibles.

Deux églises donnent sur cette place : Sainte-Agnès et une autre consacrée au Sacré-Cœur de .lésas.

Laissons le corso Victor-Emmanuel pour l'aire le tour de la place; la rue Sediola et la Sapience nous conduisenl an palais du Sénat, en face

de Saint-Louis des Français. Cette église renferme un monument, sous forme de pyramide, en souvenir des Français morts au siège de Rome en 1849. aussi, le cénotaphe du brave de Pimodan enseveli dans la glorieuse défaite de Castelfidardo, en 1860.

A l'extrémité nord de la place Navone est l'église Saint-Apollinaire ; elle a peu d'importance par elle-même; elle est restée célèbre toutefois parce qu'elle a donné son nom au séminaire diocésain bâti tout auprès.

A quelques arpents de là, l'église Saint-Augustin attire l'attention par son large perron et son portail élevé. On y vénère le corps de sainte Monique; on l'y transporta d'Ostie, ville qui reçut le dernier soupir de l'illustre sainte et posséda pendant mille ans ses restes vénérés. La femme chrétienne, modèle de toutes les mères, est devenue inséparable du fils dont la conversion lui coûta tant de larmes et de prières.

A l'entrée, vous êtes sûr de trouver à toute heure du jour une foule recueillie agenouillée au pied de la madone si célèbre del Porto de Sanseverino. Cent lumières l'entourent, et elle disparaît sous les pierreries et les ex-voto de toutes sortes qui la couvrent et descendent sur le piédestal ; mais son plus bel ornement est la piété des fidèles et les marques extérieures qu'ils en donnent. La statue plus grande que nature représente la Vierge-Mère portant son divin Fils dans ses bras ; elle a été couronnée en 1310 en action de grâces de la délivrance de la ville. C'est ici qu'est le centre de l'Archiconfrérie des Mères chrétiennes. Les étudiants y viennent aussi en grand nombre, dans le laborieux travail de la préparation aux examens.

Saint-Augustin possède une fresque célèbre de Raphaël représentant la figure inspirée du prophète Isaïe. Elle a été reproduite en mosaïque; l'œuvre a deux pieds de longueur sur deux et demi de largeur; trois ouvriers y travaillèrent pendant six ans et son coût fut de deux cent mille francs.

La coupole est la première qu'on a élevée dans Rome.

Auprès de l'église est le couvent des Augusrins qui n'enferme la troisième bibliothèque de Rome. Avec ses cent mille imprimés et ses trois mille manuscrite elle vient après celles du Vatican et des Dominicains de la Minerve, dont l'une possède cent mille volumes et vingt mille manuscrits, et l'autre, deux cent nulle volumes et mille manuscrits.

En gagnant le Tibre, on rencontre Saint-Antoine des Portugais, et Baint-Yvon, construite en forme d'abeille, en l'honneur du pape Urbain VI If (pli avai-1 cet insecte dans ses armoiries.

On pourrait ainsi, allant d'une église a l'antre, parcourir Rome en tous sens. C'est un jardin émaillé des églises les pins variées par leurs formes et leurs destinations.

Revenons par le eût»'' est de la place Navone, en suivant la rue de VAnima on nous rencontrons d'abord l'église de ce nom. Un caractère qui la distingue, c'est qu'elle nous apparaît à l'intérieur beaucoup plus grande qu'elle l'est véritablement; cette particularité est due à son architecture capricieuse et unique en son genre. C'esl L'église des Allemands. (Mi a remarqué sans doute connue toutes les 1 1 : H ions ont à Rome des églises desservies pur <\vs prêtres du pays, où les instructions se donnent dans la Langue maternelle. Autrefois, il y avait toujours, attenant, un roiivent pour les pèlerins; et les infirmes et les malades y trouvaient un refuge assuré. C'étail une petite patrie dans lu patrie coin-

mime des fidèles, avec les usages, les mœurs et las traditions du pays; on était chez soi sur ce petit coin de terre perdu dans la Ville éternelle. Rome apparaît comme une mosaïque composée des pierres les plus diverses, mais dont le merveilleux assemblage offre un coup d'œil admirable aux yeux de la foi.

Le mouvement des nations vers la ville des Papes s'accentue toujours davantage; aujourd'hui, plus que jamais, elles sentent le besoin de se grouper autour du chef commun des fidèles, et de chercher un asile à l'ombre de la basilique Saint-Pierre.

La musique religieuse de l'immortel Palestrina qu'on exécute à V Anima attire les foules avides d'entendre cette composition si simple et si sublime à la fois.

Tout à côté est l'église de la Paix. Le génie l'a marquée du sceau de l'immortalité. Toujours on y viendra admirer le tableau des sibylles de dîmes, de Perse, de Phrygïe et de Tibur, dû au pinceau de Raphaël.

Les nouveaux mariés de Rome ont l'habitude, le lendemain de leurs noces, d'entendre la messe dans l'église de la Paix.

Sur la place de Pasquin est l'église des Agonisants, et, avant de déboucher sur la rue Victor-Emmanuel, on trouve une église consacrée à saint Pantaléon qui remonte au XHIe siècle et fut d'abord desservie par des prêtres anglais.

Le monde pleure la mort de son Dieu; les églises retentissent de chants de douleur et les prophètes prêtent leurs accents inspirés. Rome, cette Jérusalem de l'Occident, ressemble à un cimetière, mais où l'on ne voit qu'une tombe. Le souvenir de la Passion et de la mort du Sauveur est rendu encore plus frappant par la vue des instruments du déicide qu'on expose en ce jour. Les marches de la S cala Santa se couvrent d'une foule de pieux fidèles. Le peuple accourt à Sainte-Croix-de-Jérusalem pour contempler les reliques de la Passion: trois morceaux de la vraie croix, un des clous qui transpercèrent la chair du Sauveur, deux épines de la Couronne qu'on enfonça dans son chef adorable, le doigt que l'apôtre Thomas mit dans les plaies de Jésus ressuscité, et l'inscription attachée à la croix.

Dans la basilique Vaticane, du haut de la tribune placée au-dessus de la statue de sainte Véronique, un cardinal offre à la vénération chrétienne le voile même qui reçut l'impression de la face adorable de Jésus montant au Calvaire, la lance qui alla chercher an fond de son cœur inanimé les dernières gouttes de son sang, et un morceau des bras de la vraie Croix.

Tout le jour les cérémonies se succèdent dans les églises de la Ville éternelle. Dans la chapelle Sixtine, le Pape, donnant un illustre exemple, va, comme un simple fidèle, pieds uns et mains jointes, après avoir abaissé trois t'ois jusqu'à terre son front ceint d'une triple couronne, adorer en le baisant, le Chrisl attaché au bois de la croix.

Dans l'après-midi a lien l'office «les trois heures de l'Agonie, et après le coucher du soleil l'heure de la Désolation de la Sainte Vierge; chacun de ces offices consiste en un sermon entrecoupé de morceaux «le musique. Avant l'usurpation sacrilège de 1870, on se portail en Foule

au Çolisée où se faisaient eu plein air les stations du chemin de la croix qui se terminaient au pied de la croix que le gouvernement a. depuis, t'ait enlever.

Et lorsque les cérémonies du culte latin tirent à leur fin. alors commencent, dans l'église Saint-Athanase. celles du rite grec qui se continuent tard dans la nuit.

Pour moi j'entendis la messe à Sainte-Pudentienne. J'avais été invité, ainsi que MM. les abbés Préville, Guertiu. Auclair et Labrosse, à aider le curé dans les fonctions de sou ministère et le chant de la Passion. Tout s'y passa sans grande pompe. L'assistance était très restreinte.

Au chœur, on n'ôta pas sa chaussure pour baiser la croix qui fut placée ensuite à la balustrade où chacun vint la vénérer.

L'église Sainte-Pudentienne frappe tout d'abord par son cachet d'antiquité.

Vous savez ce qu'est une mission naissante. Le prêtre missionnaire doit accepter l'hospitalité d'une famille bien disposée dont la maison devient une chapelle et son presbytère. On le prévient d'attentions délicates pour lui rendre moins pénibles les fonctions de son ministère. Supposez maintenant un pays infidèle où le, prêtre est persécuté, où la famille qui le reçoit devient l'objet des railleries et des mauvais traitements. Telle était la mission de Rome quand l'apôtre Pierre y vint pour la première fois prêcher l'Evangile. Au nombre des premiers convertis fut le sénateur Pudens. Son palais devint la résidence du missionnaire et servit aux premiers chrétiens de lieu de réunion pour les instructions, les cérémonies du culte et l'administration des sacrements. C'est ce palais qui a été transformé en église sous le titre de Sainte-Pudentienne. On y montre encore la table de bois sur laquelle saint Pierre célébrait les sainte Mystères.

Pudens avait deux filles, É*udentienne et Praxède. Toutes deux suivirent l'exemple de leur père et se consacrèrent aux œuvres de charité. Elles s'appliquaient surtout a recueillir, au risque de leur vie, les corps dés martyrs; on voit dans les églises qui portent leurs noms «les puits où elles déposaient respectueusement ces restes précieux. Elles recueillaient le sang glorieux avec des éponges, et en remplissaient des ampoules qni devenaient <]rs trésors pour les frères.

Le monument le plus extraordinaire de la Rome ancienne, c'est le Colisée. La majesté de ses ruines frappe plus L'imagination tout d'abord que L'immensité de Saint-Pierre, les dalles moussues de la voie Sacrée, et les souterrains >\rs Catacombes. Maigri'' les injures du temps et les dévastations *\*s Barbares et des Romains eux-mêmes, il se tient encore debout avec une incomparable grandeur; ses murs lézardés et démolis par endroits nous parlenl des choses *\u passé et nous disent les mœurs païennes. Il ressemble a ces vieillards qui restent seuls survivants au milieu des -.■muât ions auxquelles ils n'appart iennent pas.

On peut se trouver au pied de monuments plus gigantesques; les vine.! étages d'un édifice américain fatiguent l'œil, mais cette façade -sans

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art nous laisse froids; ce n'est là que l'effort de l'esprit mercantile qui bâtit dans les airs parce que Dieu n'y ménage pas l'espace. On a vite fait de construire cet échafaudage d'étages superposés, mais le temps en viendra facilement à bout; un morceau de fer rouillé suffira peut-être pour amener une catastrophe qu'on réparera le lendemain. En face du Colisée, l'imagination reste frappée; il y a de l'art et du sublime dans cette ellipse colossale.

Rome — Le Colisée.

Le Colisée remonte au temps de l'Empire romain. Néron était mort avec la réputation d'un monstre de cruauté et de libertinage. Cependant il laissait des œuvres empreintes d'un certain cachet de grandeur. Yespasien voulut détruire la Maison d'or qu'il avait fait construire, rendre Rome à elle-même, en la débarrassant de cette masse fastueuse qui l'obstruait. Mais au peuple avide de nouveautés il fallait d'autres merveilles; on lui construisit au fond de la vallée qui sépare le Palatin de l'Esquilin, à la place même des étangs de Néron, un immense amphithéâtre. Trente mille Juifs, pris parmi les captifs que Titus traînait à la suite de son char triomphal à son retour de Jérusalem, y travaillèrent pendant dix ans. Leurs ancêtres bâtirent les Pyramides sous les Pharaons; eux. élevèrent le Colisée sous les Césars.

L'inauguration du Colisée fui l'occasion de l'êtes extraordinaires; ou épuisa toute la variété des amusements populaires. Tendant cent jours consécutifs la vaste enceinte regorgea de spectateurs, et retentit d'applaudissements. Le sang coula eu abondance et rougit le sable de l'arène qu'on avait soin de renouveler.

Nos mœurs ne nous permettent i»;is de comprendre l'attrait que les anciens trouvaient à ces spectacles sanglants. I>;ius la pratique ordinaire de lu vie ;i peine pouvons-nous supporter lu vue d'une blessure; les gémissements des malheureux nous foui mal au cœur. Il n'eu était

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pas ainsi pendant les représentations du Colisée. On trouvait des délices inénarrables dans ces amusements barbares. Qu'on en juge par ce trait que raconte saint Augustin. L'un de ses amis, nouveau converti, rencontre des compagnons qui l'invitent à les accompagner au Colisée; il refuse. On insiste; il tient ferme. Mais les instances deviennent si pressantes qu'il cède à la tin. mais bien décidé de fermer les yeux et les oreilles pour ne rien voir ni entendre. C'est ce qu'il fait d'abord, mais voilà que tout à coup une grande clameur parvient jusqu'à lui en même temps qu'un mouvement se produit daus l'assemblée; il ouvre instinctivement les yeux pour un instant. . . il ne les ferma plus; la scène qui frappa ses regards le captiva; le charme des amusements autrefois aimés était de nouveau entrée dans son coeur, il goûta un plaisir extrême aux jeux qui suivirent, et redevint un habitué du Colisée.

Assistons nous-mêmes par la pensée à Tune de ces représentations. Voyons d'abord le peuple qui descend des sept collines; ses flots pressés viennent battre les flancs du vaste vaisseau du Colisée. envahissent toutes les ouvertures et débouchent à l'intérieur par les quatre-vingt portes ou vomitoires qui donnent accès sur l'amphithéâtre; celui-ci se couvre d'une foule mouvante que les passions vont bientôt agiter et tourmenter comme les eaux de la mer.

Sur le podium ou terrasse inférieure brille le trône de l'empereur. que recouvre un riche baldaquin; tout auprès sont rangées les Vestales, et, autour de l'amphithéâtre prennent place les principaux personnages de l'Empire. A tout Seigneur tout honneur.- En ces temps où régnaient les mœurs païennes, il appartenait à l'élite de l'aristocratie de voir couler le sang de plus près, de mieux entendre les cris des blessés et des mourants.

Les patriciens, les plébéiens, les affranchis et les esclaves même se distribuent sur les gradins et la terrasse supérieure, suivant Tordre qu'ils occupent dans la société.

Maintenant tout est prêt; cent mille spectateurs sont dans l'attente et commencent à donner des signes d'impatience. "Déjà on entend les hurlements sourds des bêtes féroces qu'on tient enfermées dans des retraites souterraines.

T'n lion a bondi sur l'arène. Pour le rendre plus furieux on l'a privé de nourriture, et on l'a aiguillonné jusqu'au sang. Tl mugit, se bat les flancs, et soulève des nuages de poussière. Tout à coup il s'arrête, regarde inquiet autour de lui; ses yeux lancent des éclairs. Tl vient d'apercevoir un homme qui marche à sa rencontre. Alors s'engage une lutte terrible. Le gladiateur déploie toutes les ressources d'une adresse et (l'une agilité incroyables; mais voici nue le lion est parvenu enfin ;i poser sa griffe sur son adversaire, à l'attirer à lui-, bientôt il h» déchire a belles dents. Avec le premier sang versé commence véritablement l'intérêt pour les spectateurs.

r.i cel intérêl se nourrira de tous les coups portes, de toutes les blessures reçues, >\fs cris el des gémissements des vaincus; le râle même des mourants ne sera pas sans attrait. Le regard maintenant se délecte dans les combats d'animaux rendus furieux par La vue du sang, dans les luttes d'hommes qui s'eutregorgent. Et si des sentiments d'humanité onl pu >'• faire jour dans les commencements, la passion les a éteints '"Ht a l'ail. Comme pour tempérer l'odeur trop Rere du sang fraîche-

ROME 2oô

ment répandu, des tubes de métal laissent échapper des eaux de senteur qui tombent en rosée bienfaisante sur les spectateurs et embaument l'air.

Et pourtant il y a dans l'assistance des personnes- honnêtes et compatissantes, des mères remplies de tendresse. De retour dans leurs loyers, elles s'attendriront à la vue des misères d «autrui, elle s'apitoieront sur le sort des malheureux et pleureront avec les affligés.

Phénomène étrange ! Le coeur humain a de ces mystères qui suffiraient à eux seuls pour prouver la déchéance originelle. Ne soyons pas prompts à condamner les hommes de cette époque, à leur jeter la pierre. Aurions-nous été plus humains ? Remercions plutôt notre divin Sauveur de nous avoir arrachés dans sa miséricorde aux moeurs païennes. Le christianisme seul produit la véritable civilisation. Les peuplades dans l'état de nature se font un régal de la chair humaine; les Français de 89, après avoir (réduit la religion à la croyance en l'Etre suprême, couvrirent la France du sang le plus pur.

Mais voilà bien un nouveau spectacle qu'on offre à la foule avide de fortes émotions. L'arène est devenue un lac ; et sur ses eaux se balance une embarcation chargée de passagers, lorsque, tout à coup, les flancs du bateau s'entr'ouvrent. Vous avez rêvé quelquefois à toutes les horreurs d'un naufrage, à l'affolement général au moment de la catastrophe, à la lutte désespérée dans les flots, au silence de mort qui succède à ce sauve^qui^peut affolant. Eh bien! c'est cette scène qu'on veut exposer aux yeux du peuple, dans toute sa réalité, après l'avoir préparée à froid et avec art. C'est un navire qui sombre; ce sont des hommes qui luttent contre la mort et finissent par disparaître vraiment dans les ondes.

N'est-ce pas le dernier degré de la cruauté ?

Cependant un cri nouveau a retenti sur les gradins de l'amphithéâtre. "Les chrétiens aux lions ! Les chrétiens aux lions''! Il s'agit d'une nouvelle classe d'hommes, appartenant à une religion venue de la Judée, auxquels on ne peut reprocher que la sublimité de leur doctrine et la pureté de leurs moeurs, mais qu'on poursuit d'une haine implacable, et qui se multiplie malgré les persécutions. Pour eux, pas de piété; sur l'arène, on ne prend pas la peine de leur donner des armes. Et pourtant ils vont à la mort le sourire sur les lèvres et le regard au ciel. Regardez l'un d'eux qui s'avance. L'empereur Trajan, au cours d'une expédition, l'a amené de l'Orient, car il tient à montrer comme il pense toujours à son peuple et à ses amusements. Cette fois. c'est une victime de choix, un des chefs de la secte ennemie de l'Empire.

Les Romains ne sont pas émus en apercevant un vieillard aux cheveux blancs; ils l'entendent sans émotion s'écrier à la vue des lions qui se jettent sur lui: "Je suis le froment du Seigneur, il faut que je sois moulu par la dent de ees animaux, pour (pu1 je devienne le pain pur de Jésus-Christ". Avec le même sang-froid ils voient les deux lions s'élancer sur l'homme désarmé qui les attend, le mettre eu pièces et le dévorer.

Les vœux du saint évêqne Ignace sont accomplis; le froment a été broyé et le pain est placé sur la table céleste du Père de famille.

C'est ainsi que s'amusait le peuple-roi à la manière d'une bête fauve à qui il faut fournir sa pâture si l'on ne vent pas qu'elle devienne furieuse et se retourne contre son maître; ainsi des empereurs, pour conserver le sceptre, étaient obligés de distribuer an peuple le pain et les

jeux: panem et circenses. L'empire perdit tout sou prestige, devint un objet de spéculations, au point qu'un jour il fut mis à Fenchère et adjugé au plus offrant, à un viveur qui, apprenant au milieu des fumées du5 vin et de l'ivresse l'étrange nouvelle, se rendit sur la place publique, pour s'emparer d'un pouvoir souillé et déshonoré.

Les empereurs romains n'avaient pas voulu laisser à la merci des éléments la foule qui se pressait sur les gradins de l'amphithéâtre, ni l'exposer à voir interrompre ses amusements favoris. Craignait-on la chaleur ou la pluie, aussitôt on voyait se détacher tout autour de l'immense enceinte du Colisée des voiles triangulaires que raidissaient des cordes attachées aux poutres; elles avançaient horizontalement jusqu'au milieu du cirque où elles joignaient leurs pointes, et formaient un voile elliptique de six cents pieds sur deux cents, qui ondulait à cent cinquante

Les chrétiens aux lions !

pieds au-dessus du sol. Encore aujourd'hui on voit des trous pratiqués dans La corniche supérieure; ils servaient à retenir des poutres dont le pied reposait sur des pierres en Baillie, et qui s'élevaient au-dessus de

la terrasse connue des mats de navire.

Le Colisée a son histoire. Comme les personnages illustres, il a eu ses époques de gloire et ses JOUTS d'épreuves. Le temps de l'Empire fut son âge d'or; i! dura quatre siècles. Ce l'ut llonorius qui abolit les coinbals des hommes; et Théodoric, ceux des bêtes; Puis le Colisée devint une vaste solitude. Quelquefois cependant il servit de théâtre aux luttes désespérées des Romains combattant pro aris et focis contre les Barbares. Au moyen âge des familles puissantes de Rome le transformèrent eu forteresse; à l'époque de l'exil des Papes à Avignon, il servit d'arène ans tournois qui avaient remplacé dans les mœurs de l'époque

les combats de gladiateurs. Dans les temps modernes commença vraiment la démolition du superbe monument ; il devint une carrière el four-

nit des matériaux pour la construction de plusieurs édifices somptueux et de yastes palais.

Le Colisée dans la suite des temps devint hôpital, manufacture de laine, fabrique de salpêtre ; Benoit XIV lui donna sa véritable destination en le consacrant à la prière et à la Passion du Sauveur. Il était convenable que l'arène qui avait bu le sang des martyrs devint la coupe qui recueillît les larmes de la pénitence. On y installa les stations du chemin de la croix ; sous la pieuse inspiration de saint Léonard de Portai aurice des processions s'organisèrent pour les parcourir solennellement plusieurs fois la semaine.

Malheureusement les envahisseurs de la Rome pontificale, après avoir enlevé aux Papes le Colisée alors tout à fait restauré par Pie VII, Léon XII et Pie IX, voulurent le laïciser. L'esprit libéral, qui les avait conduits à Rome, leur persuada qu'ils ne devaient pas permettre des manifestations religieuses dans un lieu ouvert au public ; croix et chapelles des stations disparurent pour ne pas effaroucher les regards profanes. Il est loisible maintenant de visiter le Colisée sans être exposé à rencontrer des objets qui puissent faire naître de bonnes pensées dans l'esprit ou réveiller les remords dans le cœur !

Dans la nuit du Samedi saint a lieu l'illumination du Colisée au feu de Bengale ; je voulus contempler ce spectacle ; c'est quelque chose de féerique. Alors que la foule circule dans les ruines au milieu de l'obscurité, tout à coup une lueur immense perce les ténèbres de la nuit, et toutes les pierres de l'amphithéâtre s'éclairent et apparaissent comme en feu. Puis la lumière disparaît lentement comme s'effacent les clartés du crépuscule à mesure que le soleil descend sous l'horizon. Pour varier le coup d'oeil, on change les couleurs, et les pierres du Colisée deviennent comme une gigantesque mosaïque illuminée. A la fin on imita une irruption du Vésuve, qui, en .s'éteignant nous laissa dans le cratère éteint du volcan.

Pâques, 17 avril. — Combien touchante est l'institution des congrégations vouées à l'adoration du Saint Sacrement ! J'aime la pieuse église Saint-Claude. J'aime une petite chapelle de Sacramentines située du côté du Pincio; elle est bien modeste, et semble se dérober aux regards comme les religieuses qui l'habitent; une quinzaine de pieds seulement séparent la porte d'entrée de la grille du chœur, derrière laquelle veille la prière avec la lampe qui se consume. Mais toujours deux religieuses sont là en adoration devant le Dieu caché de nos tabernacles; et souvent la communauté se réunit au pied de l'autel pour réciter le saint office. Comme tout alors respire la piété ! Les lèvres de ces vierges, comme celles du prophète qu'un chérubin purifia avec un tison ardent, sont tout de flamme pour prononcer des paroles donl l'espril ne saisit pas toujours le sens, mais que le cœur sait bien comprendre. On se trouve heureux en entendant ces anges de la terre; on se sent pins porté à la dévotion que dans les grandes basiliques on la curiosité attire les touristes avides de tout voir.

Je remercie Dieu qui a inspiré à notre Supérieur la pensée de me

demander pour remplacer temporairement le chapelain d'une communauté française de Sœurs adoratrices dites de Xotre-Dame-Auxiliatrice, établie près de la gare, sur la rue dei Mille. Tous les jours, depuis une semaine, j'y vais dire la messe, et, le soir, j'y retourne faire la reposition du Saint Sacrement. Le Jeudi saint je chantai une grand'messe; c'était la première fois depuis mon départ d Aima. Je dus suivre pour la prononciation et le chant la coutume romaine; mes paroissiens auraient eu peine à reconnaître leur curé.

Aujourd'hui, c'était jour de communion générale; je constatai que la communauté se compose seulement de sept ou huit religieuses et d'un égal nombre d'enfants. Par suite de l'affaiblissement de la1 foi en France, le recrutement des personnes qui se consacrent à Dieu devient de plus en plus difficile.

Le soir, après la bénédiction, on entonna un cantique que j'écoutai avec bonheur, car je l'ai souvent entendu chanter au pays :

Amour, honneur et gloire

A Jésus, mon die in Sauveur !

La Mère Supérieure me fit visiter le jardin du couvent; je regrettai d'être toujours resté insensible aux charmes de la botanique et de ne pouvoir partager l'admiration de mon cicérone pour les fleurs du bon Dieu.

La bonne Mère Supérieure est d'une bonté et d'un empressement admirables; elle n'est pas avare de compliments. Je me rappelle l'onction avec laquelle elle me disait: "Monsieur l'abbé, Son Eminence le cardinal Protecteur a bien recommandé à monsieur notre chapelain d'avoir pour le remplacer l'un de ces bons prêtres canadiens. . ."

De leur côté les prêtres canadiens emportent le meilleur souvenir du couvent des Sacramentines de la rue dei Mille.

Avec MM. les abbés Auclair et Kirouac j'ai assisté dans l'église Saiul .Minimise à In messe chantée selon le rite grec. Placés dans le Chœur, nous avons suivi l'ordre des cérémonies, et, après l'office, grâce a un étudiant grec de la Propagande, noirs avons pu pénétrer derrière la porte que nous avions vu se refermer sur les ministres sacrés. 11 nous Introduisit auprès de l'évêque officiant qui nous présenta son anneau à baiser et nous donna sa bénédiction. Nous vîmes la petite lance qui sert ;i rompre le pain destiné au sacrilice, et la cuillère avec laquelle on distribue la communion. Notre jeune guide paraissait heureux de nous montrer ce qui est particulier à son église. Lui-même d'ailleurs était l'objet de notre curiosité. Nous remarquâmes la manière dont il faisait h- signe de la croix, en portant d'abord la main à l'épaule droite ; et il le répétait en toutes circonstances, chaque fois qu'il faisait une génuflexion < * 1 1 un salut, qu'il touchait un livre sacré on qu'il baisait une Image. De fait une grande différence existe entre le rite oriental et celui que nous suivons. Quelques noies sur la liturgie trouveront ici leur place.

Le culte extérieur est nécessaire à l'homme; c'est une conséquence naturelle de l'union du corps et de l'âme; celle-ci, prisonnière des sens, ne peut exercer ses facultés qu'avec le concours des organes. L'homme ne garde pas un front superbe lorsque l'unie s'humilie; la douceur ne peut longtemps habiter sous des traits courroucés. Dans ses rapports avec Dieu, l'homme a dû se soumettre à cette loi de la nature; la liturgie est la part que doit prendre le corps dans le culte que nous lui rendons; les cérémonies sont comme un tableau vivant où viennent se peindre les divers sentiments de l'âme.

Le culte extérieur est aussi vieux que le monde. Caïn offre les prémices de ses champs au Dieu qui répand la rosée et distribue les rayons de son soleil ; Abel présente la graisse des animaux au maître de la vie et de la mort. La loi mosaïque renfermait tout un ensemble de prescriptions liturgiques; Notre-Seigneur n'est pas venu les abolir mais les perfectionner, en les adaptant à la réalité qui a succédé aux ligures; les hécatombes sanglantes sont remplacées par l'immolation mystique de la Victime de la nouvelle Loi.

Les apôtres, tous de la nation juive, conservèrent un grand nombre des pratiques de la synagogue.

Les assemblées des premiers chrétiens commençaient par le chant des psaumes et la lecture des. Livres saints; venait ensuite une homélie qui était suivie de la collecte en faveur des pauvres; le tout se terminait par l'oblation de la Victime sainte et la communion. La partie essentielle, c'est-à-dire la consécration sous les deux espèces, n'a jamais varié dans l'Eglise; seules les cérémonies qui ont pour but de donner aux saints Mystères plus de solennité, comme les prières, les encensements et les saints, ont subi des changements.

Dès les premiers siècles se dessinèrent les principaux traits qui caractérisent les rites oriental et occidental ; la différence des climats et des mœurs eurent naturellement une grande influence. L'homme du Midi aime davantage la pompe des cérémonies, l'ampleur et la variété des costumes, le brillant du décor : il aime ce qui parle aux sens ; aussi y a-t-il plus d'éclat dans le rite oriental ; les personnages sont plus nombreux, l'action est plus dramatique, la scène plus vivante. L'homme du Nord se renferme plus volontiers dans sa pensée; plus froid et plus catégorique, il sent moins le besoin d'exprimer au dehors les sentiments qu'il éprouve. Il lui faut une liturgie qui se distingue par un cache) de grandeur unie à une noble simplicité.

Les cérémonies varient donc avec les peuples; mais chez tons c'est la même matière sacramentelle, le pain et le vin choisis par Jésus-Christ ; c'est la même Victime. Notre-Seigneur Jésus-Christ mourant sur une croix; ce sont les mêmes paroles, celles qui furent prononcées la première fois le soir de l'institution de la sainte Eucharistie.

A la Propagande, le jour des lîois ramène une louchante cérémonie. Dans ce cénacle où se réunissent des prêtres de toutes les mil ions, se succèdent au même autel des ministres offrant le Sacrifice de la messe suivant les rites latin, grec, syriaque, arménien, maronite, copte <'t abyssin.

T'ne si grande variété dans les cérémonies, <'s< due surtout au fait que les peuples d'Orient traduisirent les prières de la liturgie dans leurs langues propres. L'Occident a adopté le latin qui a fait L'unité de sa

liturgie, imité qui se resserre toujours davantage et tend à devenir parfaiter Le piètre du lointain Canada célèbre à Kome dans la même langue et avec le même cérémonial que le prêtre né au cœur de la catholicité.

En revanche, lorsque les schismes éclatèrent dans l'église d'Orient, on ne détruisit pas la liturgie qui demeura comme un patrimoine national ; les hérétiques se contentèrent de retrancher les cérémonies et les mots qui impliquaient la condamnation de leurs erreurs, comme ceuxv qui expriment la procession du Saint-Esprit et la dépendance à l'Eglise de Rome, de sorte qu'aujourd'hui encore les Orientaux unis ou non-unis ont le même cérémonial à peu de chose p;

Tout au contraire les protestants, en haine de l'Eglise de Rome, ont renoncé' au rite latin, et ils en sont venus à faire consister tout leur culte dans des assemblées où l'on chante des hymnes et où l'on entend des prêches de la part d'hommes que souvent le collet de la redingote distingue seul de leurs frères.

Et voilà comment les Orientaux dissidents ont conservé ce qui est essentiel a l'ordination de leurs ministres, tandis que les protestants n'ont plus que des cérémonies sans signification et sans effet.

On remarque dans la liturgie orientale plusieurs cérémonies qui se trouvent à peu près les mêmes dans tous les rites.

La première est celle de la prothèse, qui consiste suivant l'étymologie du mot. à approcher de l'autel ce qui doit servir pour la messe. Elle se fait avec des prières et des encensements. C'est alors que les Grecs séparent en plusieurs morceaux avec une petite lance le pain fermenté du sacrifice.

Puis commence la messe des catéchumènes. On transporte processionnellement en son lieu le livre des Evangiles; on lit des leçons; on (liante l'épître et l'évangile du haut de l'ambon où le diacre se rend, accompagne Mes ministres inférieurs. Cette rubrique s'observe encore dans l'église de Milan où Ton suit le rite latin amhrosien.

La messe proprement dite commence alors, et seuls les chrétiens peuvent y assister. Le chant des litanies ouvre l'office, comme cela se fait chez nous le Samedi saint et les jours des Rogations.

on transporte en grande pompe les oblats sur l'autel, chez quelquesuns avec croix, luminaire et encensoir. C'est ainsi que le Jeudi saint le clergé apporte en procession et en chantant des hymnes, l'huile et le baume, pour les déposer devant l'évêque officiant.

La communion a lieu dans tons les rites, mais avec des différences dans les détails. <'hez les Grecs, le célébrant, avant de se communier donne une partie de l'hostie au diacre, qui va se communier lui-même derrière l'autel et revient recevoir le précieux Sang des mains du prêtre. Le célébrant rompt alors le pain consacré en plusieurs parties qu'il laisse tomber dans le calice, et va distribuer ensuite aux fidèles au moyen

d'une cuiller; chez les Syriens, le célébrant les prend directement avec

doigts dans le précieux Sang; les Syriens catholiques donnent des

fragments qui ont été touchés avec une parcelle imbibée du précieux-

Sang.

Quant aux Maronites, ils se servent du pain azyme et leurs cérémonies tendent a se rn | >| >v<-i >in >r des nôtres, surtout pour le rite de la

communion: ils mil même adopté la forme de nos ornements. Les Ar-

inéniens aussi ont laissé le pain fermenté, et, par là, se trouvent simplifiées les cérémonies de la prothèse et de la communion.

Les quartiers de Rome situés sur la rive droite du Tibre s'étendent sur deux collines; l'une, plus abrupte, est le Janicule; l'autre, qui s'en détache et descend au fleuve par une pente douce, est le Vatican ; celle-ci, plus au nord, forme le Borgo ; celle-là, en aval, le Transtévère. Le Tibre entre dans Rome par le Septentrion, près de la place du Peuple; il traverse la ville du nord au sud et la divise en deux parties inégales. Les sept collines historiques s'élèvent sur la rive gauche; le Janicule et, en dernier lieu, le Vatican au sud ne furent annexés que plus tard à la ville. Le Vatican est situé an centre d'un terrain marécageux que la malaria rendit longtemps presque inhabitable. Les prêtres des faux dieux, les devins s'en étaient emparés pour leurs mystères; ils y rendaient leurs oracles, vaticinaient, Mais dans les secrets de la Providence, la colline du Vatican était appelée à de plus hautes destinées, elle devait devenir la colline la plus illustre du monde après celle du Calvaire. Le Fils de Dieu voulut racheter le monde en mourant sur le mont du Calvaire; le Chef de l'Eglise qu'il a fondée, son Vicaire sur la terre, fut crucifié sur le mont du Vatican. Le démon dut céder la place à Dieu; les satellites des divinités païennes se retirèrent devant les disciples du Christ. Les lieux témoins du martyre du premier pape, devinrent le rendez-vous des pieux pèlerins ; des hôtelleries, des couvents s'ouvrirent pour leur offrir un refuge ; et sur la colline privilégiée les siècles élevèrent un monument, unique au monde, l'église Saint-Pierre.

Adrien qui régna au deuxième siècle construisit au pied du Vatican, sur les bords du Tibre, un mausolée pour recevoir les cendres des empereurs romains; il voulut faire grand, surpasser tout ce qu'il avait vu dans ses voyages. Son œuvre est resté. Mais tout à côté, sur la hauteur, s'élève un monument bien plus étonnant, et celui-là, pour recevoir les restes d'un pauvre pêcheur de Gallilée que Rome méprisa et fit mourir, mais que Dieu avait choisi pour être le chef de son Eglise. La voûte sous laquelle il repose est plus élevée et majestueuse; la coupole, symbole de la gloire, qui porte au-dessus de Rome la croix, instrument de son supplice et de sa gloire, est unique au monde. La basilique Vaticane l'emporte en richesses et en beautés artistiques sur le mausolée des Césars et les Pyramides des Pharaons.

D'ailleurs l'édifice païen est devenu un monument chrétien; le mausolée du puissant Adrien est aujourd'hui le château Saint-Ange. C'était en 1690; la peste sévissait dans Rome; on craignait que la ville ne devint déserte. Dans cette extrémité le Pape ordonne une procession solennelle; lui-même marche en tête, couvert d'un sac. pieds nus, la corde au ••on. Le clergé et tout le peuple suivent, demandanl grâce et chantant des hymnes de pénitence. Sur le parcours les hommes tombent nombreux, frappés par le terrible fléau. Arrivé sur les bonis dn Tibre, en face du Vatican, on entend fout à coup dans les airs des voix célestes qui chantent: " Regina coeli, laetare, alléluia .' Urine du ciel, réjouissezvous, alléluia ! Parce que celui que vous avez mérite de porter, alléluia !

est ressuscité comme il l'a dit, alléluia ! " Tous, alors, tombant à genoux dans la poussière, s'écrient avec larmes: "Ora pro nobis Deum, alléluia ! Priez Dieu pour nous, alléluia!" A ce moment, on aperçut audessus du mausolée un ange qui remettait dans le fourreau une épée qu'il tenait à la main. La peste avait cessé, les malades étaient guéris; le fléau ne lit plus de victimes. Depuis, le mausolée prit le nom de château Saint-Ange. Il avait reçu le baptême du miracle; le paganisme émigrait de la colline du Vatican; la relique de Pierre avait vaincu la cendre des Césars.

Rome — Château Saint-Ange.

Le château Saint-Ange servit de forteresse; il devint le boulevard de Rome dont il suivit la fortune, l'u passage souterrain pratiqué dans les murs de la rit»'' Léonine, le mit en conmiunication avec le Vatican: c'esl ainsi que le Pape put échapper aux mains du triste personnage que fut le connétable de Bourbon.

Le Janicule <i"i tire son nom de Janus, deuxième roi (le Rome, porte ;nissi le nom de MontoHo, a cause du sable couleur d'or (pli le compose m grande partie. D'une pente assez, abrupte d'abord, il s'incline ensuite légèrement jusqu'au Tibre, C'esl le Transtévère, autrefois surtout le quartier des Juifs, le Ghetto où j|s vivaient en paix sous le protection • les Papes. Lu classe ouvrière qui l'habite aujourd'hui est justement ftère de son origine; elle prétend descendre des premiers Romains. De l'ait elle forme comme une tribu à part avec un dialecte particulier; elle se distingue d'ailleurs par la beauté de ses traits et l.i vigueur de sa constitution.

C'esl au Transtévère (pie demeurait la vierge Cécile. De noble ex-

traction, elle pouvait aspirer à une brillante alliance avec l'un des premiers partis de Rome. Mais dans son cœur elle avait renoncé à tous les avantages de la terre; elle s'était donnée à Dieu, et avait juré de n'avoir d'autre époux que le Christ. Pour obéir à ses parents elle dut accepter la main de Valérien; mais, confiant dans le secours du ciel, elle lui fit connaître sa détermination, et lui annonça qu'un ange veillait sur elle. Cet ange apparut à Valérien qui se convertit. Elle-même, traduite devant les tribunaux, fut condamnée à mort. On l'enferma pendant un jour et une nuit dans la salle de bains de la maison paternelle où une chaleur excessive devait l'étouffer ; elle n'éprouva aucun malaise. On résolut de la faire décapiter; le licteur ne réussit pas davantage à la faire mourir; après le troisième coup d'épée, qui devait être le dernier, il se sauva, laissant sa victime la gorge sanglante.

Elle vécut ainsi trois jours, instruisant les chrétiens et les encourageant. Elle eut alors le bonheur de recevoir la visite du pape Urbain : elle lui recommanda ses pauvres, leur légua tous ses biens, donna sa maison pour servir d'église, et rendit à Dieu un corps resté vierge et une âme toujours pure.

Cécile fut ensevelie dans les catacombes Saint-Calixte. Au neuvième siècle on la transporta dans le demeure paternelle. Au Transtévère, on la vénère encore aujourd'hui sous l'autel où elle repose auprès de son époux Valérien. On lui a conservé la posture qu'elle avait dans la crypte des Catacombes où on la trouva à demi-couchée, la tête renversée.

Le Tasse a son tombeau sur le Janicule. Le malheureux poète y mourut au moment où la gloire venait à lui pour le consoler de tous les déboires de sa vie. Le sénat, avec l'approbation du Pape, avait voté une couronne de lauriers à l'auteur de l'immortelle Jérusalem délivrée, mais le lauréat, pris d'une maladie grave, ne put ceindre cette couronne. Il mourut dans le couvent Saint-Onufre, et sur sa tombe on plaça l'inscription suivante : " Ici gisent, les os de Torquato Tasso. Etranger, de peur que tu ne l'oublies, les Frères de cette église lui ont posé cette pierre en l'an 1G01 ''. Pie IX lui fit élever une statue qui le représente debout, les yeux tournés vers le ciel d'où il semble attendre l'inspiration.

On montre encore le rejeton d'un arbre sous lequel le Tasse venait souvent s'asseoir; là, bien des fois il a médité sur le néant de la gloire humaine; son âme, tourmentée par des tempêtes plus fortes que celles qui ébranlaient l'arbre au-dessus de sa tête, fut souvent terrassée par des douleurs grandes comme son génie.

L'apôtre Pierre, allant au martyre, dut passer par le Janicule pour se rendre au Vatican. Des auteurs même prétendent que c'est sur le Montorio qu'il fut crucifié. On montre encore la place où aura il été plantée la croix; à rvt endroit s'élève une rotonde surmontée d'une coupole, sur les plans du Bramante; c'est un chef-d'œuvre qui a donné à Michel-Ange l'idée du dôme de Saint-Pierre.

Saint-François a Rippa rappelle le souvenir du Séraphin d'Assise. Dans ses pèlerinages, François partout où il passait, se dévouait au service des pauvres et des malades. A Rome, un hôpital pour les pestiférés bâti sur le mont Janicule, avait ses préférences; ou lui construisit une cellule attenant à la bâtisse, a lin qu'il put plus facilement se livrer au soin de ses cliers malades. On conserve cette cellule transformée eD

chapelle; on y voit plusieurs objets qui out appartenu au saint, entre autres une pierre qui servait d'oreiller au plus parfait des pauvres volontaires du Christ.

Sainte-Marie-en-Transtévère, la plus ancienne église dédiée à la Reine du ciel, remonte au commencement du troisième siècle. Suivant la tradition, lors de la naissance de l'Enfant Jésus jaillit une source d'huile qui se mit à couler avec abondance et se répandit jusqu'au Tibre. On montre dans l'église même Sainte-Marie-en-Transtévère l'endroit de la source miraculeuse.

Il y a encore Sainte-Marie de YOrto. Sainte-Marie délia Scala, Saint- Chrysogone, et plusieurs autres sanctuaires qui rendent la rive droite du Tibre chère au cœur chrétien.

Jésus-Christ réside parmi nous dans la sainte Hostie. Rome s'est couverte d'églises pour recevoir l'Hôte divin ; elle le possède encore dans la personne de son représentant, de son Vicaire sur la terre; et le Pape a dans Rome le plus beau temple de l'univers. Jésus-Christ nous apprend que tout ce que nous faisons au plus petit des siens c'est à lui que nous le faisons, et Rome, pour recevoir Jésus-Christ dans la personne des pauvres, a multiplié les hôpitaux. Sur la rive droite du Tibre, il y a l'hôpital du Saint-Esprit au Borgo, et l'hospice Saint-Michel au Transtévère. Ces deux monuments de la charité ont chacun près d'un mille de circuit, et sont remplis de milliers de malheureux que la pauvreté, la maladie, la vieillesse et même le vice ont laissés sans pain et sans asile. La charité et l'industrie humaines s'unissent pour venir au secours de tous. Les jeunes filles sortent de ces établissements avec une • lot. et les jeunes gens avec un métier, un art de vie.

( )n ne quitte pas le mont Janicule sans aller visiter les célèbres eaux Paulines qui viennent du Lac Bracciano à trente milles de Rome. Elles débouchent avec fracas dans un A-aste bassin en marbre par trois ouvertures en forme de niches. Ce sont trois torrents qui s'arrêtent un instant, et continuent leur course vers le Tibre, en alimentant tout le quartier qu'elles traversent, el faisant mouvoir des moulins à blé, et plusieurs fabriques de papier et autres.

Cette fontaine est une œuvre d'art. Les anciens ne séparaient pas le beau de l'utile, le côté artistique du côté pratique.

1!) avril. — ■ Avec M. l'abbé Angers, j';ii été l'aire visite aux révérendes Mi'ivs ("rsnlines.

Que nous ;ivoiis éprouvé «le tristesse !

La communauté «les Ursulines, autrefois si florissante, B'éteinl graduellement ei périra à bref délai si l'on ne vient à sou secours. Le mauvais génie < 1 1 1 î prépare sa ruine dans l'ombre, c'est la franc-maçonnerie. Elle décide, <-t le gouvernement exécute ses ordres. On procède sans éclat; on paraît prendre les Intérêts des victimes; hypocrisie: c'est pour arriver plus sûrement au but. On prétexte le bien public; mais c'est à la religion «lu < Jhriel qu'on en veul .

L<- gouvernement a enlevé aux Ursulines tout ce qu'il a prétendu trouver de superflu chez, elles. La pratique en rs\ commode. Je cou-

voite le bien de mon voisin ; je prétends qu'il peut s'en passer, que l'administration, d'ailleurs, en est trop onéreuse, et je le décharge d'autant. C'est simple comme la loi du lynchage, et plus injuste encore.

Rome — Fontaine Pauline.

Les Ursulines habitent les quelques appartements qu'on a bien voulu leur laisser ; mais le gouvernement a décidé que le tout lui reviendra lorsque la communauté n'aura plus de sujets; en même temps on ne lui permet pas d'avoir de noviciat.

Voilà comme la force opprime le droit. Mais la Providence est grande ; et Angèle de Mérici, qui jeta les fondements de l'ordre à Rome sans moyens humains, saura bien protéger son œuvre du haut du ciel.

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France — Mont Saint Michel.

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