UNE CURE D EAU
ovrishofcn, dimanche, 22 mai 1892. — Est-ce bien moi qui suis rendu à Wœrishofen, au fond de la Bavière, sous les soins du curé Kneipp ? Suis-je donc malade ? Peut-être ne fais-je qu'accompagner un invalide qui a besoin de bains, emmaillotements, douches de toutes sortes, suivant le régime Kneipp ? C'est bien ce qu'il y a de plus probable. Voilà comment il se fait que je suis rendu à la fontaine de jouvence du XIXe siècle.
Hier matin j'étais à Zurich, château-fort du zwinglisme. Zwingle, le troisième père de la Réforme y a sa statue qui le représente triste et dur comme un sectaire, tenant d'une main un livre et de l'autre un glaive. Il règne encore en maître dans la ville qui l'accueillit la première, et nous ne pûmes y trouver une seule église catholique pour dire la messe. Nous en profitâmes pour commencer de bonne heure une journée qui devait être accidentée. A huit heures nous étions déjà à Winterthur, et, sur les onze heures, au lac Constance. Vive l'eau ! Nous y respirons à pleins poumons l'air pur et frais. Le plus riche wagon-lit ne vaut pas le pont d'un bateau; à la chaleur d'une fournaise fin de siècle, je préfère la brise qui souffle à l'avant du tillac. La Suisse, l'Autriche, la Bavière, le granânduché de Bade et le Wurtemberg touchent au lac de Constance; aussi ses rives sont-elles animées, et quantité de vaisseaux font le service entre ces pays.
A Lindau, frontière bavaroise sur les bords du lac, nous nous informons de Wœrishofen, mais personne ne peut nous donner de renseignements. A la fin le maître d'hôtel, avec un rare désintéressement, nous apprend qu'un train part justement dans cette direction. Vite nous reprenons nos malles. Je veux presser le pas, mais mon compagnon n'est pas nerveux, et sa démarche est imperturbable. " Non s n'avons pins que cinq minutes, lui dis-je. — Mais oui, répond-il; c'est-à-dire que nons avons encore cinq minutes". Il va aux billets tandis que je choisis un compartiment que je garde en me tenant sur le marchepied, prêl à sauter à terre si je suis pour partir seul. Heureusemenl que le confrère arrive à temps en me narguant quelque peu: "Vous voyez je ne manque jamais le train ".
Bukloé ! Tel est le nom de la station où nous devons d'abord descendre. Est-ce proche ? est-ce loin ? Nous n'en savons rien. Avec une
langue on va à Rome, mais sans la langue on peut aller au delà, ou rester en deçà, ce qui n'est pas mieux. Et songez que nous sommes en plein territoire allemand, renfermés dans un compartiment où nous n'avons pour nous guider sur la route que notre bon ange et, de temps en temps, Ja voix du conducteur qui, de loin, fait sortir de son gosier des sons à faire frémir. Toutefois là est notre salut, et nous sommes tout oreilles, prêts à être toutes jambes pour sauter de voiture au premier mot qui ressemblera quelque peu au mot Bukloé.
Noua attendîmes longtemps. Enfin, ce doit être notre mot d'ordre ce (pie nous avons entendu. Xous quittons le train qui continue vers Munich où il ne tardera pas à arriver.
Xous marchions sur le quai en attendant le train local de Tùrkheiin, lorsque nous entendons parler français. A l'étranger la langue fait des compatriotes et la conversation est vite engagée. La comtesse de Montlosier de Reynaud, de Clermont, va justement à Wœrishofen avec sa fille et une religieuse de compagnie. Depuis des mois elle s'occupe de louer des chambres dans un hôtel; elle craint que nous ne trouvions pas où loger, tellement grande est l'affluence des étrangers. Xous répondons que les prêtres finissent toujours par découvrir une place quelque part, que, d'ailleurs, nous voyageons à la Providence; et nous changeons le sujet de la conversation.
A Tùrkheim un omnibus attend les voyageurs pour TVcerishofen, distant de deux lieues. Xous arrivons à six heures. A 1 hôtel, pas une chambre à louer naturellement; nous y laissons notre malle et nous nous mettons en quête d'un gîte pour la nuit, car le jour baissait.
Xous allons frapper au Kurhtms (coure haousse), maison de pension pour les prêtres. Même désappointement. On nous conseille de nous adresser au couvent des Dominicaines. Là encore toutes les chambres sont prises. L'inquiétude commence à nous gagner. Ce n'est pas intéressant, à la tombée de la nuit, de n'avoir aucun logis, surtout à l'étranger, après une longue journée passée à s'enfoncer en pays inconnu. Xous commençons à croire que nous aurions dû, en traçant notre itinéraire, préparer un peu les éventualités de l'avenir.
L'église est près de nous, nous y allons faire une fervente prière ; portant de là, nous voyous une maison qui [paraît être le presbytère; il fallait bien payer d'audace; nous y entrons résolument. Une dame se montre au haut de l'escalier; nous lui adressons la parole; elle ne veut rien comprendre; il faut avouer qu'entre les langues allemandes et française il n'y a aucun point de rapprochement: nous essayons un échange de gestes déclamatoires qui ne réussissent pas mieux les Allemands m- sonl pas prompts a saisir 1rs signes. Tas d'entente possible. La femme disparaît ; nous restons. Après un quart d'heure elle revient ;
même mimique sans plus de succès; et les acteurs se Séparent de nouveau.
Nous tenons ferme, nous encourageant "en français". Une troisième
fois |;i même personne se présente, et nous invite à monter, ce (pie nous
faisons bravement, et bravemenl nous frappons à la porte qu'on nous
montre du dOÎgt. S;ins doute elle i-tait allée elierrliei- ,|ll renfort pour
recevoir ces étranges visiteurs. De fait, placée comme en sentinelle
dev.mf le curé Kneipp nssis à son bureau, est une jeune personne. l'Ile noua reçoit dans un français impeccable, el nous sert d'interprète. Xous déclinons nos titres de citoyens anglais du Canada. Amérique du Nord,
WŒRISHOFEX 287
et de voyageurs sans abri. On paraît s'intéresser aux nouveaux arrivés ; tout de même on nous avertit charitablement que le mieux pour nous est de retourner à Turkheim d'où nous venons, et où Ton donne des douches comme à TVœrishofen. " Notre bon curé, ajoute l'interprète, veut vous accorder une grande faveur. Pour avoir un traitement, on doit obtenir un certificat d'un médecin, depuis que la docte faculté a causé des misères à M. le curé pour les soins qu'il donne aux malades, puis se présenter devant M. le curé qui prescrit un traitement; c'est une affaire de plusieurs jours quelquefois. Eh bien! ce traitement, il va vous le donner immédiatement. Vous n'avez qu'à lui faire connaître la maladie dont vous souffrez ".
C'était moins simple qu'on se l'imagine. Pour M. Cinq-Mars, il était facile de s'exécuter, lui qui se meurt depuis qu'il est au monde, qu'on a reçu prêtre pour lui procurer le bonheur de dire la messe au moins une fois, et qui ne recouvrera la santé sans doute que pour mourir, de choisir parmi toutes ses maladies; mais ce n'était pas aussi élémentaire pour un homme qui voyage en amateur, et se porte bien, Dieu merci !
Tout de même, qui ne souffre pas de maux de tête, n'éprouve ipas quelque malaise, n'est pas sujet à quelque misère ? Et pendant que mon compagnon détaille ses infirmités à l'interprète qui les transmet au curé, je me trouve une maladie quelconque parmi toutes celles qui affligent la pauvre humanité, et mon tour arrivé, je commence mon boniment. Je réussis assez bien puisque je méritai d'avoir une prescription; la voici, elle servira peut-être à trouver le mal dont je souffrais, en remontant du remède à la maladie :
1er jour : Affusion des genoux. — Marche dans l'eau.
2e jour : Affusion inférieure. . . supérieure.
3e jour : Affusion dorsale. — Demi-bain (deux secondes).
Je crains fort d'avoir une maladie générale, et que tout le système soit ébranlé. Dans tous les cas je verrai d'ici à quelques jours si je puis être mieux que je me porte maintenant.
Notre affaire n'est pas plus avancée pour cela. Une prescription autographe ne donne pas la plus 'petite chambre. Et nous ne voulons pas retourner à Turkheim. Notre interprète vient encore à notre secours. Un homme qui paraît être à son service, arrive bientôt et part avec la consigne de réussir dans sa mission de trouver un abri pour la nuit. C'était d'autant plus urgent qu'il commençait à se faire tard. Nous restons seuls de nouveau. Nous n'étions pas au bout de nos traverses.
Le messager revient enfin. Malgré tout le mal qu'il s'ast donné, il n'a rien découvert. On nous conseille d'aller frapper chez des cultivatours qui demeurent à une couple de milles d'ici. Il fallait bien se décider à quelque chose. Nous pouvons trouver un cabriolet et nous sortons du village. Chemin faisant nous rencontrons notre interprète qui faisait une marche à la Kneïpp dans la campagne. Elle nous apprend que personne ne parle français là où nous allons : " Si vous me permettez, je vais vous accomfpagner avec le prince Dadian, mon oncle, que je vous présente". Et nous voilà partis tons ensemble, non en voiture, car c'est contraire à tous les principes delà cure d'eau, mais à pied, tandis <i",à h' cocher, qui se carre sur son siège, nous suit au pas de sou cheval.
Il y a quatre maisons dans la campagne; nous allons frapper à la porte de chacune d'elles ; nous recevons partout la même réponse ; impossible de nous recevoir. Ça devient menaçant. Allons-nous coucher à la belle étoile. . . bavaroise '! Notre guide une dernière fois nous amène dans une famille. Xous croyons voir briller une pièce d'argent qui change de mains. On nous fait signe d'avancer, et l'on nous installe dans la chambre du maître de céans.
Il était tard. Depuis longtemps le jour avait fui. Nous remercions la nièce et l'oncle qui condescendent à prendre notre voiture pour s'en retourner, et nous voilà dans cette maison isolée, aménagée à l'allemande, où tout nous parait étrange. Lorsque nous sommes seuls, mon compagnon et moi, nous jetons l'un sur l'autre un regard qui semble vouloir dire: c'est vraiment comme dans les contes. En effet, il n'y manquait rien, pas même une princesse, car. cette esipèce de fée qui nous a sauvés deux fois de la misère, en est une, et une persanne.
Il ne nous restait plus qu'à nous coucher après une courte prière. Une dernière surprise nous attendait. Sur le lit, pas de couvertures, mais deux matelas. Nous nous mettons sur l'un, mettons l'autre sur nos membres fatigués pour nous reposer de toutes les émotions et aventures de la journée.
Nous méritions bien de jouir d'un sommeil réparateur. La récompense ne se fit ipas attendre.
Ascension, 2G mai. — Lundi matin nous étions encore à faire notre toilette dans notre maison de campagne, lorsque nous entendîmes un bruit confus de voix qui se rapprochaient; en même temps nous apercevons un groupement d'hommes s'avançant de notre côté. Ils récitaient le chapelet en trois groupes différents. Les enfants étaient les premiers; leurs voix dominaient celles des hommes qui suivaient; à l'arrière-garde marchaient les vieillards dont la voix lente et sépulcrale faisait contraste: image de la vie où tous les hommes s'avancent ensemble sans se confondre vers un but commun qui est la mort. En réalité c'était la procession des Rogations qui se rendait à une petite chapelle que nous avions remarquée près d'ici. A un arpent de distance venaient les femmes dans le même ordre.
Le dimanche précédent nous avions déjà été témoins de la piété des Bavarois. Pendant tout le temps de lu grand'messe l'assistance se tint dans le recueillement le plus parfait. La plupart des assistants
• ml j»;issé presque tout le temps à genoux, les yeux fixés sur leur livre de prières ou le chapelet à la main.
Le célébrant donna Tenu bénite, comme autrefois au Canada, en faisant le tour de l'église. De plus il sortit de l'église pour parcourir le champ <les morts qui l'entoure. Les bureaux d'hygiène n'ont pas encore décidé par ici (pie les cimetières sont un danger pour la santé publique.
Tanl miens ! Les morts ont plus de prières, et les vivants ne s'en portent pas plus mal.
NOUS disons dos messes dans l'église des Dominicaines qui est ré server ;ni\ et m n gers. Il y a (piin/.e autels cl les messes commencèrent à
• nialre heures et demie. Chacun inscrit son nom sur une ardoise, et
WŒUISHOFEX 289
prend son tour suivant Tordre d'arrivée. Pendant la messe le servant sonne plus souvent qu'au Canada, au contraire de ce qui se pratique en Italie. Ainsi on avertit les fidèles avec la clochette lorsque le prêtre découvre le calice à l'offertoire, et lorsqu'il doit donner la communion aux fidèles, chaque fois qu'il dit: Domine, non sum digrms.
Nous prenons nos repas au Kurhaus. Nous sommes à la table des Allemands. Pour nous entretenir avec nos voisins, il nous faut nous servir de la langue latine apprêtée à la prononciation romaine. Croyez que les paroles oiseuses sont rares.
Ce sont 1< s Pères de la Miséricorde qui ont le soin de la maison, et ont charge de nous faire apprécier toutes les douceurs du régime Kneipp. Car tous les mets sont apprêtés à la Kneipp. Il y a le pain Kneipp, la soupe Kneipp. le gruau Kneipp. le café Kneipp. Le sens du goût, obligé de se faire, sans préparation à cette nouvelle cuisine, s'y prête d'abord difficilement, mais s'accoutume vite. C'est ainsi que messieurs les Allemands qui d'abord, absorbent largement les verres de grosse bière, petit à petit se font au breuvage Kneipp. C'est une boisson qui rarppelle le goût du miel ; l'on croirait d'abord qu'elle ne pourra pas désaltérer, c'est tout le contraire qui arrive.
Les prêtres français et des provinces conquises ne paraissent pas sympathiser avec leurs confrères d'au delà du Rhin. L'un de ces derniers me disait : " On ne peut parler un quart d'heure avec un Prussien sans qu'il nous demande pourquoi nous n'aimons pas à devenir allemand '. Je causais ce matin avec un missionnaire français. Il voulut sortir sa pipe pour en tirer une " touche '', lorsqu'un prêtre allemand vint lui engendrer chicane en latin. Il était évident qu'il lui plaisait de faire la leçon à un français. S'il était dans son droit strict, il avait tort sur tous les autres points.
3 ma£ — La rencontre fortuite de la princesse Anna Niériman Manigonian Ena Molof, lors de notre arrivée dramatique chez le curé Kneipip où elle nous servit de truchement a été pour nous providentielle; sans elle nous n'aurions pas eu ce soir-là une pierre où reposer notre tête; plus tard elle s'occupa de nous trouver une maison de pension dans le village même. Elle est une habituée de Woerishofen où les pauvres et les malades ont appris à la connaître et à la respecter. Ses ancêtres ont régné en Perse, et son père est encore ambassadeur du schah de Perse à la cour rie Vienne; la mère suit le régime Kneipp à YVœrishofen. et une partie de la famille l'accompagne. La connaissance que nous avons faite fie la princesse Anna, comme on l'appelle ici. nous a introduits dans la famille.
Hier nous recevions une invitation pour un pique-nique. Nous acceptons volontiers et nous nous rendons à l'hôtel, après avoir fait un petit bout fie toilette. Maïs le prince Dadian. en nous apercevant, de s'écrier : "Allons donc ! Est-ce là le costume d'un kneippiste '■' Faufil s'embarrasser de faux cols, ceintures, douillettes, souliers r| chaussettes ? Allez ! Enlevez-moi tout cela ''. Xous nous exécutâmes de bonne grâce et revenons habillés à la mode du pays. Xous partons; une
voiture à deux chevaux conduit les daines âgées, les autres voyagent à pied, un parapluie à la main, non pour se protéger contre la pluie dont un disciple de Kneipp n'a cure, mais contre les rayons du soleil.
Nous prenons le dîner dans un bocage, et nous décidons de nous rendre jusqu'à une petite ville voisine. Inutile de dire que si nous rencontrons un ruisseau, il nous faut le remonter pour prendre un bain de pieds, se frictionner les genoux. Nous arrivons enfin à la ville où nous taisons notre entrée solennelle par la rue principale, à travers voitures et piétons; quelques-uns ont bien l'air un peu surpris de notre accoutrement, mais nous passons outre.
Au souper on nous servit de la bière de Munich. Elle est célèbre de par le monde, et à bon droit. Elle n'a aucune âcreté.
Nous étions à quatre lieues de Wœrishofen. Le retour s'effectua en voiture. Le prince défraya tous les frais du pique-nique qui durent s'élever à une certaine de francs. Il aime à faire les choses largement. La princesse nous disait : " Nous, Orientaux, nous ne pouvons devenir riches. Xous donnons toujours; nous n'avons rien à nous; les lois de l'hospitalité surtout sont sacrées et se conservent, comme au teimps d'Abraham et des patriarches, et entraînent de grandes dépenses. Mon père, à Vienne, mène un train de vie qui absorbe ses revenus".
Le lendemain ce fut une course aux timbres du Canada. Plusieurs lettres nous étaient arrivées la veille, et étaient restées exposées au Kurhaus; elles avaient excité les convoitises de tous les collectionneurs. Nous pûmes ainsi faire quelques heureux à peu de frais.
Vendredi, 3 juin. — Aujourd'hui nous avons vu dans la campagne un pasteur de troupeau authentique, avec sa houlette et son chien fidèle. Ce spectacle nous mit à la mémoire bien des textes du saint Evangile. " Je suis le bon Pasteur. . . Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent ... le Pasteur marche devant les brebis, et les brebis le suivent...'" Notre lioiinne menait son troupeau dans des sentiers étroits entre deux pièces de grain, et les brebis avançaient sans y toucher; si quelqu'une faisait mine de s'écarter, il lui jetait de la terre avec sa houlette — espèce <lf bâton terminé en pelle — et la ramenait au bercail, tandis que le chien se tourmentait, occupé de tenir toutes 1rs brebis groupées ensemble. Lorsqu'elles arrivaient dans une prairie, elles se mettaient à brouter l'herbe el se dispersaient, tandis que le chien continuait à faire bonne garde. Au signal convenu, elles se réunissaient de nouveau. Le pasteur partait le premier, et les brebis se mettaient a sa suite, «mi recherche «l'un nouveau pât urage.
CORRESPONDANCE D'OUTRE-MEB
Tel est le titre d'une correspondance que j'envoie an Progrès du Saguenay de Chicoutimi. Elle a s;i place dans ces pages.
Wœrishofen : Peut-être trouverez-vous ce mot un pen dur à l'oreille. Mais songe/, que nous sommes dans le grand empire germanique et soyez heureux «le n'avoir affaire qu'à un mot 'le quatre syllabes qui se
WŒRISHOFEX
prononce comme il s'écrit. YVœrishofen est uni petit village de la Bavière, non loin de Munich, la capitale bavaroise. Inconnu il y a quelques années, il prend une célébrité qui tend à devenir universelle, célébrité qu'il doit tout entière à son modeste curé.
M. l'abbé Sébastien Kneipp est né en 1821; il est aujourd'hui l'un des hommes en vue de l'Europe, et son nom attire les malades de toutes les iparties du monde. C'est à la science médicinale expérimentale qu'il doit la réputation dont il jouit. Il n'a jamais fait de la médecine une étude professionnelle, et cependant, il compte plus de patients qu'aucun gradué d'université, et opère les cures les plus merveilleuses.
Le curé Kneipp.
Enfant du peuple, il commença à exercer le métier de tisserand comme son père. Mais ses idées comme ses goûts le portaient ailleurs. Au prix de bien des sacrifices et de mille privations, il put entreprendre à un âge avancé des études classiques. Il embrassa l'état ecclésiastique ; mais ses forces s'étaient épuisées dans un travail trop arda; il tomba dangereusement malade et deux médecins déclarèrent que ses jours étaient comptés. Dans cette extrémité, la Providence fit tomber sons sa main un ancien livre traitant d'hydrothérapie. Il y découvrit une dernière planche de salut; il résolut de s'en servir, rendant des mois il fit des affusions d'eau froide sans cependant obtenir d'amélioration sensible. En désespoir de cause, il recourut aux grands moyens. Pendant l'hiver de 1849, il allait briser la glace du Danube, et par un froid de quinze degrés, se plongeail dans le fleuve <1 revenait en hâte se réchauffer. Cette fois il terrassa le mal. Bientôl il était sur pied, reprenait ses études théologiques et se mettait en état de recevoir la prêtrise. Depuis il n'a cessé de se traiter an moyen «le cette ean salutaire qui l'avait arraché à la mort.
Homme d'observation, le curé Kneipp étudiait les propriétés médicinales de ces plantes, herbes de toutes sortes qui croissent sous nos pas, auprès de nos habitations, et s'en lit une véritable pharmacie. Il se servait de ses connaissances pratiques pour faire du bien autour de lui, particulièrement à ses paroissiens. Il ne songeait nullement à la renommée, et, ce n'est qu'au déclin de sa vie, lorsqu'il était déjà septuagénaire, qu'elle vint à lui et en lit son favori.
Wœrishofen, dont on connaissait à peine le nom, possède aujourd'hui une réputation qui s'étend dans tout le monde. Au moment où je vous écris la belle saison vient de commencer, et près de deux mille personnes, venues de l'étranger, remplissent tellement les hôtels et les maisons privées que tous les jours, grand nombre de nouveaux arrivés sont obligés de se répandre dans les villages environnants. On peut dire que toutes les inlirmités se donnent ici rendez-vous. On ne voit de tous côtés que de pauvres éclopés. qui se traînent misérablement sur des béquilles, ou qui sont privés de tout mouvement, des malheureux atteints d'espèces de chancres qui les couvrent de plaies, leur rongent la figure, au point que chez quelques-uns le nez est complètement disparu. Et combien viennent à Wœrishofen pour rétablir une santé délabrée, un tempérament ruiné. C'est le cas ordinaire pour les prêtres dont plusieurs s'épuisent par un excès de fatigue dans le ministère et par des études trop soutenues.
Tous ces 'patients sont traités par l'eau, ce spécifique unique qui guérit des maux présents, futurs et passés, en formant une constitution nouvelle capable de se débarrasser de ses infirmités et de se rendre invulnérable pour l'avenir.
Le curé Kneipp est d'opinion que dans notre siècle on prend beaucoup trop de soin de sa personne, qu'on la douillette à l'excès, et qu'ainsi des maladies inconnues de nos pères envahissent la pauvre humanité, et on ne sait plus se défendre contre le moindre mal. On s'évertue à inventer de nouveaux moyens pour se prémunir contre tout ce qui nous entoure. Peine inutile ! 11 nous faut, bien vivre dans le monde, exposés aux outrages des quatre éléments qui se disputent les airs. De fait, comment pourra se défendre cet curant qu'on enfouit dans un amas d'étoffes «le toutes sortes, et qu'on ('lève comme en couche-chaude, lorsqu'il devra endurer quelque misère. Pareille créature ne peul que croître en b'étiolant, languir et périr. Le curé Kneipp veul faire de la personne humaine, non pas une Heur éphémère, niais une plante robuste, capable de résister a l'effort de la tempête. Pour acquérir une telle vigueur, il faut a l'homme de l'air, de l'air pur, et, comme l'arbre de la forêt, il doit ii- respirer par tous les pores de son être. Donc, plus (le ces tlanelles épaisses (pii conservent une chaleur malsaine, niais une toile grossière (pli pcrinei la libre circulation du sang, la rend plus régulière et 'dus active. De même qu'on prodigue ses soins à l'arbre tout entier, lorsque ses feuilles malades dépérissent . afin que la vie qu'il PeÇOÎI de la terre et de l'air porte partout la vigueur, de même aussi le curé Kneipp gnciit ses malades en s'adressani a tout l'organisme. Aux aveugles, il rend la vue. non eu soignant les yeux, mais en fortifiant tout le système, et donnant au sang la force d'agir sur les nerfs optiques; alors l'aveugle commence n entrevoir, et. à mesure que ses forces augmentent, il voit davantaire.
WŒRISHOFEN 293
Le curé Iviieipp arrive à ces heureux résultats, surtout au moyen de l'eau. Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il prescrit des bains nombreux, complets et prolongés. Tout au contraire il est ami de la mesure et de la modération en tout. Les bains qu'il ordonne ne durent que quelques minutes, et ne s'appliquent d'ordinaire que partiellement. Il s'agit de régulariser ila circulation du sang et de l'activer. Si le sang se porte trop abondamment à la tête, des douches appliquées aux genoux l'attirent à cet endroit, et en déchargent d'autant les parties supérieures. Ces douches ne manquent pas d'énergie. On dirige sur vous avec force une eau glacée qui vous transperce jusqu'aux os. Vous craignez de ne pouvoir supporter pareille torture, mais l'opération est déjà terminée. Empressez-vous de remettre vos habits sans vous essuyer cependant, sortez au plus vite pour marcher, courir, produire la réaction. Vous vous apercevrez bientôt de l'effet de cet exercice à la bienfaisante chaleur qui iparcourira tous vos membres.
Les meilleures applications de l'eau sont celles qu'on reçoit en état de transpiration, et plus la sueur vous inonde, plus aussi le bain ou la douche est efficace. C'est que par les pores entr'ouverts de la peau s'échappent toutes les impuretés du sang, tandis que pénètrent plus librement l'eau qui réconforte tout votre être. Mais surtout n'oubliez pas de faire immédiatement la réaction. Autrement le froid s'emparerait de vous, et vous seriez exposé à contracter des maladies mortelles.
Les bains et les douches ne sont pas les seuls moyens de guérison du curé Ivneipp. Il en possède bien d'autres dans son répertoire ! C'est ainsi qu'il recommande à tous, comme pratique excellente, de marcher nu-pieds sur la rosée matinale, dans l'herbe des prairies, ou sur des dalles mouillées.
En arrivant à Wcerishofen, on abandonne ces chaussures toujours trop lourdes qui engourdissent les pieds, ralentissent la marche, pour revêtir la légère sandale de cuir. On hésite d'abord, mais il faut bien se mettre à la mode du pays ; nous sommes dans le royaume des va nupieds. Ces conclusions pratiques ne manquent pas de donner lieu à des spectacles étranges. On voit de grandes dames, car il y en a ici, des comtesses et même des altesses, revêtues de robes éclatantes, aux franges riches et variées, se promener pieds nus ou avec des sandales. Des jeunes personnes élégantes portant chapeau à la mode, ailes aux épaules, semblent elles-mêmes étonnées de laisser voir leurs pieds aox passants. Dans ces eaux limpides du ruisseau qui traverse le village, se promènent hommes, femmes et enfants, tandis que d'autres patients, assis sur ses bords, se contentent d'y plonger les pieds.
Par tous ces exercices le curé Kneipp veut qu'on s'endurcisse à la misère, et qu'on ne soit plus exposé à subir toutes les influcncos drletères qui nous entourent. C'est le renversement des mille précautions minutieuses qui. trop souvent, sont a l'ordre du jour. Bien loin de craindre la fraîcheur du plancher dans une chambre surchauffée, il esi bon de sortir nu-pieds sur la neige nouvellement tombée. Si vous entendez sur votre chemin le bruissement d'une source d'ean Limpide, dirigez vos pas de ce côté, trempez y vos pieds fatigués sons le poids de la Chaleur, et, soyez en certain, vous VOUS sentirez reposé. Et, la nuit. pourquoi vous condamner a respirer péniblement l'air renfermé d'un appartement retiré, faites une ouverture qui m- laisse arriver à vous
aucun courant d'air, et dormez tranquille. Vous respirerez de toute la force de vos poumons un air vivifiant, et, au réveil, au lieu de vous sentir engourdi, incapable de tout effort, vous aurez acquis une nouvelle vigueur, et serez tout disposé à commencer gaiement votre journée. Pas n'est besoin de dire que le curé Kneipp est opposé aux criminels corsets, a ces uants et bas étroits et allongés qui retiennent les mains et les pieds comme dans un étau.
Par ce qui précède on peut se faire une idée de ce qu'est la vie à Wcerishofen. La société y est assez variée pour que l'on puisse s'y ménager d'aimables relations, et il est en même temps facile d'y jouir de la campagne avec tous ses charmes.
Le paysage est enchanteur dans cette partie de la Bavière. C'est une vaste plaine qui s'étend au loin tout autour de vous, et se termine sans brusque transition par de légères ondulations. La vue se repose sur cet horizon de verdure, tandis que du côté sud les Alpes du Tyrol élèvent fièrement leurs cimes couvertes de neige. La monotonie de la plaine est agréablement interrompue par de nombreux accidents de terrain, par des bouquets de bois laissés ça et là au milieu des champs, de jolis villages qui émergent du sein des bosquets et que domine le clocher de l'église paroissiale.
Tout auprès de Wcerishofen, sur une hauteur, s'étend un joli bois formé surtout d'arbres résineux. Des sentiers le traversent en tous sens, et les oiseaux en ont fait leur demeure de prédilection. Il fait bon entendre leurs concerts et s'enfoncer dans ces retraites ombreuses pour fuir les ardeurs du soleil, et respirer les parfums salutaires qui s'échappent des grands sapins et de toutes les plantes aromatiques qui nous entourent. Aussi, c'est le lieu du rendez-vous général. Les uns font le tour du bois avec rapidité, en se donnant force exercices; d'autres marchent plus lentement et semblent savourer davantage les charmes de la vie champêtre; un grand nombre aiment à s'asseoir sur des bancs rustiques ou a s'étendre sur le vert gazon. Dans la plaine on voit errer comme à l'aventure nombre de personnes qui préfèrent à l'ombre de la feuillée, les rayons du soleil, l'herbe des champs ou le cours limpide des eaux.
.Malgré cette affluence extraordinaire d'étrangers qui arrivent de toutes parts a Wcerishofen, l'ordre le plus parfait ne cesse d'y régner; jamais on n'entend parler de désordres. Les habitants du pays ont con- Bervé une grande simplicité de mœurs, et des habitudes admirables de sobriété. Ils vivent sans prétention, et ignorent absolument le luxe, cette plaie de notre i>;iys qui exerce ses ravages même parmi les populations de nos campagnes. On ne saurait non plus trop louer la piété de ces braves gens. Les hommes, sans respect humain comme sans ostentation, disent leur chapelet, soit en marchant dans les champs, soit dans l<-s processions publiques, avec 1<-s dehors d'une foi sincère. Dans les • •-lises vous voyez B'àvancer les mains jointes, les yeux modestement baissés, hommes, femmes h enfants.
Le matin, pendant la messe, connue le soir pendant l'exercice du mois de Marie, les pieux sanctuaires de la paroisse el du couvent sont
remplis d'une foule recueillie. Tout le jour, d'ailleurs, il y a «les adorateurs nombreux devaml le Saint Sacrement. On sv sent porté à la piété dans ises allemandes toujours propres, ornées de statues et de ta-
bleaux qui parlent nu cœur en même temps qu'aux veux. Qui dira les
WŒRISHOFEN 295
pieuses oraisons de tous ces pauvres affligés qui viennent ici chercher la santé ? Les maladies, les infirmités, les épreuves de toutes sortes sont bien souvent, les moyens dont Dieu se sert pour attirer a lui.
Mais l'âme de tout le bien qui se fait a Wœrishofen, c'est son vénérable curé. 11 anime tout ce qui l'entoure, et tout semble se rapporter à lui. Au physique, le curé Kneipp a l'apparence uu peu sévère, avec sa large figure, ses traits prononcés, ses épais sourcils en broussailles qui assombrissent son puissant regard; mais de ses lèvres se dégage un léger sourire qui rayonne sur toute sa figure et lui communique une expression de bonté et de finesse extraordinaires. Ses manières sont très simples, presque rudes, et on aime à le voir passer avec sa vaste soutane sans ceinture, donnant un sourire à l'un, une bonne parole à l'autre, et suivi de son chien fidèle que chacun connaît et se plaît à caresser. Ce bon curé est particulièrement remarquable par son humilité. Il faut que cette vertu soit fortement ancrée dans son âme. car un cœur moins modeste serait exposé à s'enfler aux fumées de Famour-propre. Dans toutes les vitrines, sur tous les objets mis en vente, il voit infailliblement son portrait. On dirait qu'en dehors de lui, rien n'a de prix. Lui seul ne paraît pas remarquer ce concert d'hommages, et, si ses regards s'arrêtent sur un livre portant pour titre : Un curé allemand extraordinaire, il ne paraît pas soupçonner qu'il s'agit de sa personne.
Ce vieillard de soixante-douze ans est d'une vigueur extraordinaire et accomplit chaque jour un travail herculéen. Debout avant quatre heures, alors que tout repose autour de lui, il a déjà commencé une journée qui ne lui laissera aucun moment de loisir. De bonne heure on le voit visiter les chantiers de l'orphelinat qu'il fait construire et qui coûtera bien cent mille francs. Tous les jours pendant plus de six heures, il se renferme dans la salle des consultations. Les malades passent tour à tour devant lui, et. pendant que les médecins donnent leur avis, le curé a jeté sur chacun d'eux un regard scrutateur qui lui permet de diagnostiquer la maladie et de donner le traitement à suivre.
Mais là n'est pas l'occupation qui tient le plus à son cœur de prêtre. Avant tout il se doit à ses paroissiens, et les devoirs de son ministère ont toujours ses premiers soins. Si Wœrishofen est une bonne paroisse, s'il y règne l'ordre le plus parfait, si tout y respire la piété, c'est à son zèle éclairé, à ses ferventes prières, à sa surveillance active et à ses pieuses exhortations qu'elle le doit. Le curé Kneipp est un saint prêtre. A l'humilité qui le distingue il joint la pratique de la charité et de la plus entière abnégation. Son œuvre est avant tout une œuvre de bienfaisance. Ce sont toujours les pauvres qui sont l'objet principal de ses soins et sont les premiers servis; dans les consultations, ils passent avant les nobles et les riches. Un grand nombre d'enfants pauvres et infirmes sont entretenus et traités à ses frais. C'est à répandre autour de lui de tels bienfaits qu'il emploie tout son avoir, surtout le revenu de ses livres qui se tirent à un plus grand nombre d'exemplaires que ceux de Drumont. Quant à acquérir quelque fortune pour lui. il n'y a jamais songé.
Aussi Dieu bénit-il visiblement ses entreprises, et Wœrishofen va toujours grandissant. Le régime Kneipp compte de joui- en joui- des adeptes plus nombreux et plus puissants. Bientôt, s;ms doute, il aura fait disparaître une foule de vieilles routines dans lesquelles !<■ monde
s'attarde depuis longtemps ; il l'aura débarrassé de bien des drogues malsaines, surtout de l'abus des narcotiques qui exercent sur l'organisme une si funeste influence ; il aura contribué à former des générations saines et vigoureuses au lieu des constitutions anémiques qui font aujourd'hui le désespoir des familles et presque de la société entière.
Montmartre — Basilique du Sacré-Cœur.