CHAPITRE QUINZIEME
DE WŒRISHOFEN A PARTS
Le cousin d'une paroissienne du curé de Portneuf. — Le président de la République en visite officielle. — La mère d'un paroissien du curé d'Alma. — Une semaine à Louze chez Mgr Ferre ; conférence ecclésiastique ; les foyers déserts. — L'horloge de Strasbourg. — Cathédrale de Cologne. — Panorama national. — La Belgique et ses villes manufacturières; Bruxelles et son palais de justice ; historique. — Waterloo.
Xahr, 4 juin 1802. — Nous avons passé trois semaines à Wœrishofen ; nous avions eu tout le temps de nous lier d'amitié à cette famille persanne qui nous donnait tant de marques de sympathie. La veille de notre départ, le prince Dadian, au cœur ardent, qui s'était attaché surtout à mon compagnon, ne voulait pas admettre que nous partions : " Dites que ce n'est pas décidé, afin de nous laisser l'illusion de nous revoir '*. C'est pénible de s'avancer en voyage au prix de telles amitiés aussitôt rompues que formées.
La première étape qui nous rapproche de notre pays est Lahr. C'est vraiment le retour qui commence; jusqu'à présent il s'est fait souvent à rebours, en s'éloignant; maintenant nous avons fait vers le Canada un pas qui restera.
Lahr est une petite ville manufacturière du grand-duché de Bade. M. Cinq-Mars allait voir les parents d'une paroissienne. M. H. Bilger, cousin de Mme Léveillée, de Portneuf, nous reçut avec une grande cordialité. Il nous invita à prendre le dîner chez lui. et quoique protestant, il fit servir des aliments maigres. Il nous fit l'éloge des prêtres catholiques: " Ils sont bien vus de tous, dit-il, et n'ont pas de misère. Le gouvernement leur alloue une pension comme aux ministres protestants. A la mort de l'un d'eux, c'est l'Etat qui propose six noms parmi lesquels le peuple choisit le successeur ". Probablement que notre homme ne connaît pas tout, et que l'évêque n'est pas sans avoir son mot à dire.
M. Bilger nous entretint de la guerre franco-prussienne. Les Français n'étaient pas prê|p, nous dit-il. Trop confiants dans le souvenir des guerres napoléoniennes, ils pensaient n'avoir qu'à se montrer pour remporter des victoires, et se donnaient des rendez-vous dans les villes ennemies. H ne croit i>;is «pie Un/aine fnt un traître, mais il fallait une Vie time. Du côté des Prussiens, tout était pn't el prévu. Nos canons avaient un tir d'une portée et d'une précision extraordinaires, n'atteignaient pas le but du premier coup, les données mathématiques des experts en observation ne permettaient pas de le manquer au second
Strasbourg est à quatre lieues de Lahr; défense avait été faite de toucher à sa cathédrale; uu tireur visa le clocher et l'atteignit, des amis s'étaient engagés a l'aider pour le paiement de l'amende imposée. Encore aujourd'nui le peuple allemand est prêt à entrer en guerre avec la France. Du jour au lendemain, au premier signal, on peut mettre un million d hommes sous les armes.
Pendant le dîner M. Bilger devait interpréter sa famille qui ne parle pas français. A la tin du repas il s'impatienta et dit brusquement à sa femme qui le pressait de finir : " Tu sais bien qu'un Allemand n'a pas le temps de parler en mangeant ".
Nous avons visité la ville en sa compagnie. Nous avons remarqué le jardin public. Un nommé Jamm, après avoir fait fortune en Amérique, le construisit, et le donna par testament à la ville avec une somme suffisante pour l'entretenir. Il y a une bibliothèque où chacun vient lire les livres et les feuilles publiques sans avoir rien à payer. On doit y ériger une statue à Bismark dont notre homme parle avec enthousiasme, tandis qu il est plus modéré dans ses louanges de l'empereur qui vient de mettre à la retraite son fameux chancelier d'une manière un peu cavalière.
Louze, dimanche, 12 juin. — Nous n'avons fait que passer à Strasbourg à l'heure du midi; nous étions à Nancy vers les quatre heures. Nous avons trouvé la capitale lorraine encore pleine d'arcs de triomphe et de drapeaux en l'honneur du président de la Képublique qui vient de passer en tournée officielle. A cette occasion on organise force démonstrations d'un côté, tandis que de l'autre on distribue quantité de médailles et de marques de distinction. Au nombre des citoyens qui s'unissent pour acclamer le premier citoyen du pays sont les évoques et les prêtres. Leurs discours sont toujours fort remarqués. Ce qu'on veut surtout, c'est qu'ils reconnaissent la République avec ses lois. La pluparl tiennent un langage digne. Quelques-uns, cependant, font la cour aux hommes qui détiennent le pouvoir, qui ont leur mot à dire dans là distribution des cures et des évêohés, et s'occupent des réparations à faire aux églises et dépendances. Il ne déplaît pas d être persona (/rata auprès des puissants du jour. L'ingérence de l'Etat dans l'Eglise, malgré quelques avantages qu'elle peut procurer, est un malheur.
L'évêque actuel de Nancy, Mgr Turinaz, est un brave; encore en ces derniers temps il s'est fait remarquer par son courage à soutenir les droits de l'Eglise contre les prétentions gouvernementales.
A Bar-le-Duc nous laissons la grande voie (le Taris, et descendons à Mognéville (près Révigny) où demeure la mère d'un paroissien d' Aima, Mine veuve Louis Pageot. Elle nous attendait à la station pour nous amener chez elle. Comme elle paraît heureuse d'entendre parler de ce cher fils Louis qu'elle n'a pas vu depuis si longtemps, de savoir comment il se conduit, de connaître la famille dans laquelle son mariage l'a fait
entrer, d'apprendre quels sont ses moyens de subsistance, ses projets d'avenir ! Elles furent nombreuses, les questions auxquelles je dus répondre pour satisfaire sa tendresse maternelle. ii II me semble, disaitelle, qu'en vous regardant je vois mon cher enfant, puisque vous parte/.
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d'avec lui, que vous le verrez bientôt, et que vous êtes sou directeur de conscience ".
La famille Pageot est l'une des principales de l'endroit: elle est pratiquante. Nous sommes heureux de vivre dans l'intimité d'une famille française ; d'assister à des réunions de parents et amis invités pour nous rencontrer. Mais nous avons le chagrin de constater que la plupart ne paraissent pas se soucier des pratiques religieuses, ne sont catholiques que de nom, ne vont pas à confesse et travaillent le dimanche.
Le curé de Mognéville est Mgr Couturier, protonotaire apostolique, ci-devant confesseur de don Pedro du Brésil. Son portrait porte des décorations.
Souvent il est difficile d'arriver jusqu'au curé en France. Il faut d'abord sonner au mur qui entoure la cour du presbytère, puis il y a le chien de garde, puis la ménagère qui n'est pas moins fidèle gardienne quelquefois. C'était le dimanche. Mgr le curé nous accueillit avec bonté, et nous pûmes dire la messe, mais la ménagère nous avait dit d'abord : " M. le curé se rase ; vous savez, le dimanche, il y a bien de l'ouvrage ..."
14 juin. — ■ Nous quittons Mognéville pour Saint-Dizier, arrondissement de Wassy où nous prenons le train local de Montiérender. De là une espèce d'omnibus nous conduit à Louze, par une route large, sans ornière ni pente, entre deux rangées d'arbres. Quelle différence avec nos chemins si mal entretenus du Canada !
Il est vrai que nous n'avons pas des armées en retraite pour aplanir nos routes et les entretenir.
A Louze nous allons frapper au presbytère où nous trouvons un cœur d'or pour nous recevoir. L'hospitalité de Mgr J. Fèvre est faite de franchise et de loyauté. Cet illustre écrivain, aux convictions si ardentes, à l'âme si vibrante, au style si entraînant, dont la prose a l'éclat de la poésie et toute la vivacité du discours, est l'homme le plus paisible du monde. Sa démarche est posée et plutôt lente. Il parle en pesant sur chacun de ses mots, d'un ton plutôt bas, paraissant accentuer toutes ses syllabes. Sa conversation roule sur des sujets sérieux : histoire, morale, considérations sur les hommes et les choses; il ne cherche pas à l'accaparer; au contraire, il paraît plutôt aimer à connaître l'opinion de ses interlocuteurs. Dans son presbytère, il vit au milieu des livres; il y a quinze mille volumes distribués un peu partout; même nos chambres à coucher en sont remplies. .Ses ouvrages seuls forment une bibliothèque. Dans un pays où l'on ne voit pas une brochure sur le Canada, il y a de nombreux rayons couverts de volumes sur notre pays. D'ailleurs il est à étudier nos annales, et prépare une histoire du Canada "qu'il a déjà dans sa tête "\ nous dit-il. Faul avouer que c'est une tâche difficile et délicate. Il s'agit d'un peuple placé dans une position exceptionnelle sur cette terre du Nouveau-Monde (pic Mgr Fèvre n'a jamais visitée.
Des écrivains trouvent moyen d'accommoder les vérités aux hommes, de les rendre inoffensives, de découvrir des circonstances atténuantes en faveur de ceux qui les trahissent. D'au! les oui pour objectif la
vérité, telle qu'elle est : elle est la règle inflexible de leur jugement. Malheur à celui qui veut la dépouiller de sou intégrité pour protéger l'honi-
d'un parti, ou le parti d'un homme ! Les considérations d'intérêt
sonne! disparaissent devant les exigences de leur nature droite. Ils tomberont peut être sons le nombre ou la force, mais ou trouvera dans leurs mains le drapeau de, la doctrine sans mélange et du respect des
-onnes. 11 n'aura fait peut être que jeter la semence des bons principes, mais elle lèvera en son temps, et la postérité rendra justice à qui de droit. C'est l'un de ces hommes chez qui nous avons eu l'honneur de passer quelques jours. Il est de l'école des Parisis, des Pie, des Gerbet,
• Jaunie, des Freppeî. et des Veuillot, contemporains illustres dont il fut l'ami. Il continue leur œuvre, et s'étudie à démasquer l'erreur et à la traquer partout où il la rencontre. Quand on combat l'erreur de son temps, on s'expose à recevoir des blessures cruelles et à en donner de même; mais il faut bien s'y résigner si on a à cœur de faire une œuvre; autrement autant vaudrait briser sa plume et se condamner au silence.
Mgr .Justin Fèvre est né à Biaucourt, Haute-Marne, en 1829; ordonné prêtre en 185;]. il fut nommé vicaire à Wassy, et l'année suivante, curé de Louze, doyenné de Monfiérender. paroisse de sept cents âmes où il exerce le ministère depuis près de quarante ans.
Hier, conférence ecclésiastique chez un curé voisin, à trois lieues d'ici. ]N~ous devious y aller à la mode du pays, à pied. Heureusement qu'une averse providentielle nous empêcha de partir; le temps revint au beau, et nous pûmes trouver une voiture à un seul siège pour Mgr Fèvre ( ! ses deux hôtes. Lorsque nous arrivâmes, la conférence en était rendue au dîner que nous prîmes en compagnie d'une douzaine de confrères. Tous étaient joyeux, se plaisaient à badiner: on aurait pu se croire dans un concours au Canada. Ils paraissaient heureux de la présence de Canadiens au milieu d'eux; l'un surtout, plus jeune, était émerveillé d'avoir devant lui des curés authentiques île ce pays découvert par Jacques-Cartier il y a prés de quatre cents ans. A tout prix il voulait nous amener chez lui. et nous poursuivait de ses obséquiosités. Les autres confrères nous tirent aussi d'aimables invitai ions que nous fûmes obligés
décliner, car le voyageur est une espèce de Juif errant qui ne peut s'arrêter, et qui n'arrive que pour partir. Mais nous avons été heureux et honorés de nous trouver dans une réunion de confrères français. Nous ; rons parlé de nos deux patries d'Europe et d'Amérique. On discuta plusieurs questions théologiques se rattachant â la conférence. Tous Paraissaient entourer de déférence Mgr Fèvre â cause de ses qualités
ables, de <;i science et de ses grands travaux historiques.
Pour connaître l'état des esprits en France, il faut pénétrer dans districts ruraux, s'asseoir au foyer des familles. Notre promenade dans la Haute-Marne nous a fail voir toute vive la plaie de l'indifférence en religion qui blesse au cœur notre mère-patrie. Dans le brou-
I , ha des villes ou ne peut, connue dans la tranquillité des campagnes. constater l'affaiblissement des pratiques religieuses. La France se paganise. S"il < st encore de bon ton de confier les enfants aux prêtres
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pour la première communion et la confirmation, il est de mode de les émanciper ensuite. D'ailleurs l'intérêt vient à la rescousse des passions ; car les préposés aux charges publiques réservent leurs faveurs aux libres-penseurs et aux non pratiquants. Le paroissien de Mgr Fèvre qui nous a conduits à Montiérender pour y prendre le train, respecte son curé et la religion, mais il ne va pas à l'église parce qu'il craindrait d'être dénoncé au gouvernement. Par déférence pour son curé, il ne voulut rien accepter pour son voyage.
Dans les villes, c'est pénible de voir les manufactures et les magasins ouverts le dimanche; ce l'est encore davantage de constater que le paysan qui vit en contact plus direct avec la Providence, après avoir peiné toute la semaine, reste attaché à la glèbe le jour du Seigneur.
On va à l'école neutre; on n'assiste pas aux instructions du prêtre; on lit un journal rédigé dans les idées du jour. Ce qu'on peut apprendre de moins mal c'est que la place du prêtre est dans la sacristie ; qu'il n'a pas de leçons à faire ni d'obligations à imposer à ceux qui n'en veulent pas; qu'il ne doit jamais gêner la liberté individuelle mais être à la disposition du gouvernement dont il est le fonctionnaire. A cette condition, on respectera son caractère, et sa position sociale dans le monde. Que de préjugés ! C'est de l'essence du libéralisme de sembler prendre la part de l'Eglise pour mieux la combattre, et de ses ministres pour détruire leur mission divine.
Le culte extérieur souffre nécessairement du petit nombre de catholiques pratiquants, et de sa dépendance du pouvoir civil. Conçoit-on les tracasseries de toutes sortes et les difficultés qu'ont à subir les pauvres curés de la part des ministres francs-maçons, lorsqu'il s'agit de constructions et de réparations d'églises ou de presbytères. Dans le fait, les édifices religieux tombent de vétusté, et que les églises sont pauvres ! A Montiérender le tonnerre est tombé sur le clocher qui a besoin de réparation; le curé en a fait la demande au Président lors de son passage; il espère obtenir quelque chose, mais parce que l'église est un monument historique; elle remonte au temps des moines qui ont changé les marécages de ces contrées en champs fertiles. Quelquefois dans les presbytères, les croisées sont brisées, les portes n'ont pas de serrures et ferment avec des bouts de cordes. J'ai dit quelque part la messe sur un autel qui n'avait pas une grande nappe, mais deux espèces de serviettes sur l'autel; aileurs il n'y avait pas de canons d'autel.
La France se suicide; l'irréligion a rendu ses foyers déserts. La Révolution a appelé tous les enfants au partage des biens; on ne vent pas diviser le patrimoine des ancêtres: et la conscience ne faisant pas contre-poids aux intérêts matériels, on n'appelle à s'asseoir an foyer de la famille qu'un ou deux héritiers. A Lonze. je sortis clans le village: il me fit l'effet d'un cimetière tellement tout nie paraissait mort. Pas d'enfants qui crient et s'amusent, mais un enfant isolé qui sorl d'une maison à la manière d'une grande personne.
Il semble que tout ce monde est honteux et courbé vers la terre. Un curé me disait: "J'ai l'une des bonnes paroisses «lu diocèse avec plus de mille âmes. Il y a deux ans. j'ai fait un baptême, et l'année dernière, deux". A Montiérender nous rencontrâmes deux Frères qui ont un collège dans ce chef-lieu. Us paraissent découragés de l'état de la
France, et, avec un triste sourire, nous donnaient rendez-vous au Canada, si les choses devenaient désespérées dans leur patrie.
Espérons que aons ne resterons pas sous le coup de ces impressions pénibles et qu'un voyagé en Bretagne nous mettra plus d'espérance au
neur.
Strasbourg, 1<> juin. — Strasbourg, ancienne capitale de l'Alsace,
est à une heure du Rhin. Sa cathédrale est un monument des âges de foi. C'est dans cette cathédrale, au fond de la nef latérale de gauche, que s'élève la plus célèbre horloge du monde; elle remonte au temps de Charlemagne. Maître Josias en fut l'architecte, mais il dut prêter serment de ne jamais en construire une autre. Elle fut remise à neuf dans notre siècle. Personne ne passe par Strasbourg sans aller la voir et l'entendre.
Lorsque nous arrivâmes sur l'heure du midi, il y avait foule.
Tout à coup on entend comme le bruit d'un mécanisme qui tombe; et, tout aussitôt, un ange donne lé signal par un coup de marteau sur un timbre. D'abord un vieillard en station sonne les quatre coups du dernier quart d'heure, et s'éloigne péniblement en passant devant la mort qui se tient impassible; à sa place vient se poser d'un pas léger un enfant qui sonnera le premier quart d'heure ; à la demi-heure, ce sera le tour d'un jeune homme, que su i via un homme dans la force de l'âge. En même temps un ange retourne gravement un sablier tandis que la mort frappe les douze coups du midi.
Tout au-dessus, a demi-hauteur de la voûte, Xotre-Seigneur, debout, de sa main levée bénit chacun des douze apôtres a mesure qu'ils passent • levant lui en s'inclinant.
Alors un coq, placé sur une colonne, commence a battre des ailes; ga gorge se gonfle, et une voix sonore réveille par trois fois les échos du saint lieu.
Le système de la sonnerie frappe davantage, mais il est loin d'être aussi ingénieux que celui du cadran ou les calculs les plus compliqués -i- donnent rendez-vous. On y voit d'abord marqués les minutes, les
heures, les semaines, les mois, et les fêtes de l'année, même les fêtes nio
biles comme Pâques qui change de date tous les ans. Tl a fallu tout pré voir et organiser le mécanisme pour cent ans d'avance, de manière qu'en montant l'horloge au premier de l'an nouveau, tout se mettre à sa place et arrive a point. !>'■ système planétaire est encore plus surprenant. Le soleil est fixe au centre; la terre et les principales planètes exécutent
leur révolution autour du roi des astres; la lune nous apparaît de la grandeur que l'œil nous la montre au firmament ; elle accomplit son mouvement potatoire autour de la terre; elle ;i un hémisphère peint en blanc tandis que l'autre est en noir, pour qu'Oïl puisse lu suivre dans toutes
ses phases; la position qu'elle occupe par rapport au soleil sur le cadran permet de la voir dans ses différents quartiers. Il \ ;i des pièces qu'on
voit m;, relier, tandis que d'autres n'uni pas encore l'ait le tour du cercle
qui les supporte.
1»E WŒR1SHOFEN A TARIS
De Strasbourg, nous allons à Mayence, ville rhénane, où nous passons la nuit, yens visitons la célèbre cathédrale qui est d'une construction imposante, mais un peu lourde. Mayence est la ville qui nous a paru la plus américaine de toutes celles que pous avons vues en dehors de l' Angleterre.
Cologne — La cathédrale.
On va de Mayence à Cologne en descendant le Rhin en bateau, on
en chemin de fer par l'une des deux voies qni longenl le fleuve. Nous prenons celle de gauche. Souvent nous entrons dans des tunnels pour couper des caps qui avancent vers la rive. Sur tout le parcours noue voyons sur le flâne des montagnes, des prairies, des champs qui s'élèvent
en étagères et sont couverts d'une riche moisson. Les grains commencent déjà à mûrir, car par ici, suivant la coutume des pays du nord de l'Europe, on sème du grain d'automne. Xous saluons, en passant, la statue colossale de la Germanie, dominant le pays du haut de la montagne où elle se dresse dans sa superbe.
A notre arrivée à Cologne, nous ne sommes pas lents à visiter la cathédrale. Quel monument ! Son premier coup d'œil nous enlève. Je n ai rien vu d'aussi imposant, à part les ruines du Colysée, et les Pyramides. C'est le chef-d'œuvre de l'art gothique, ce que le moyen âge a produit de plus parfait et qui n'a pas été surpassé depuis. A la vue de ce portail à la fois massif et léger, qui élève avec majesté cette forêt de ciselures, tlèches et clochetons se fondant dans uu ensemble merveilleux, l'oeil reste hésitant, et se perd dans le bleu du ciel où le conduit la croix du clocher. L'intérieur n'est pas d'un effet moins saisissant avec sa voûte ogive, voie triomphale conduisant au tabernacle. Les vitraux ] teints sont d'un fini artistique, achevé, et laisse pénétrer une lumière mystérieuse et douce qui remplit l'âme du sentiment de la présence de Dieu.
Le dôme de Milan ne peut lui être comparé ; il y a une plus grande profusion de statues, dentelles et enjolivements de toutes sortes, mais le portail et la voûte ne sont pas d'un effet aussi saisissant. Rien de comparable au fini des détails, à la richesse, aux proportions grandioses de Saint-Pierre de Rome, mais le coup d'œil ne frappe pas d'abord, et c'est un défaut ; il faut que l'étude, le raisonnement viennent exciter notre admiration et nous faire saisir toute la sublimité de l'œuvre. Il est certain que la coupole incomparable est masquée par la partie antérieure trop allongée. Tel n'était pas le plan primitif du Bramante.
Il n'en est pas ainsi de la cathédrale de Cologne. Telle elle a été < onçue par le génie; telle elle a été exécutée dans la suite des âges.
Nous avons visité le panorama national. La perfection de la représentation est étonnante. Dans cet édifice de moins de cent pieds de diamètre nous avons eu toute l'illusion d'une grande bataille. Sur le sol, c'est bien un cheval renversé que voici, et, à côté, un homme désarçonne, la tête renversée: il est mort. Voilà un cavalier qui brandi! son épée tandis que son coursier se cabre; celui-ci dirige son arme contre son adversaire qu'il va tuer, lorsque lui-même tombe frappé. Dans la plaine, c'esl un mélange confus d'hommes mourants, de malheureux blessés qui se traînent, ou sont étendus dans la poussière, de chevaux excites par l'ardeur du combal qui s'élancent dans la mêlée, d'au! n s qui s'écrasent eu entraînant dans leur chute ceux qui les montent. En levant la tète, nos regarda s'arrêtent sur toute une plaine couverte de cadavres d'hommes et de chevaux gisant pêle-mêle. Mais voilà qu'au delà, dans le lointain, arrivent a pas de course, en bataillons serrés, des troupes toutes
fraîches. En différents endroits <\r* batailles partielles sont engagées, ft des auages de l'innée eaclidit les combattants.
I >es villages deviennent la proie des flammes, ("est une mêlée générale. (Mi aperçoit des officiers porter haut le drapeau ; d'autres sonnent
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du clairon qu'où croirait entendre à travers les cris de guerre. Aussi loiu que la vue peut porter, ou voit des collines, des bois remplis d'ennemis placés en embuscade, qui tirent çà et là; et une épaisse fumée s'échappe de ces bouquets d'arbres. Au-dessus de nos têtes le ciel se couvre de nuages sombres et menaçants formés par toutes les fumées de la bataille. C'est triste, effrayant, et couleur de mort autour de nous.
Plus on regarde, plus la représentation se change en réalité. Il faut se recueillir pour s assurer qu'on est installé dans une petite bâtisse; que tout est tranquille autour de nous, et qu'il n'y a pas l'ombre d'un danger.
On montre deux autres tableaux. L'un est l'arrivée triomphale d Une flotte; elle est saluée par les acclamations de toute une foide réunie sur les quais. Le vainqueur descend du vaisseau amiral et donne d'abord la main aux grands de la cour qui l'attendent chapeau bas.
Bruxelles, 11 juin. — La Belgique est le dernier pays que nous visitons avant notre retour à Paris, mais nous ne faisons que la traverser. A peine nous arrêtons-nous à Liège la manufacturière, à Louvain l'intellectuelle, à Bruxelles, la ville à la mode de Paris. Xous ne verrons pas Anvers et ses richesses artistiques; Ma'lines, métropole religieuse; Gand, aux nombreuses filatures; Mous, aux houillères célèbres; Bruges, autrefois centre de commerce pour le monde entier; Ostende, renommée pour ses bains de mer. Noms sommes revenus de l'Allemagne sans emporter de l'eau de Cologne dont nous avons vu pourtant l'immense enseigne; nous partirons de Belgique sans apporter un bonnet de Tournai ou un tapis de Bruxelles.
A iSeraing, sur la Meuse, deux lieues en amont de Liège, nous avons visité les établissements de la maison Cockerill qui emploient dix mille personnes, et les cristalleries du Yal-Saint-Lambert. Xous avons là une idée de 1 activité humaine. Le fer mélangé à des matières étrangères est jeté dans les hauts fourneaux; il en sort pour couler brûlant sur des dalles où il est coupé en barres de cinq à six pieds, et renvoyé dans «Vautres fourneaux afin d'être débarrassé de tout alliage. Le liquide enflammé cette fois s'échappe à flots pressés des tuyaux, comme l'eau qui sort des boyaux à incendie; on en remplit des tonneaux ou barils. l>es laminoirs alors s'emparent de ces blocs en feu, les font passer entre des rouleaux de plus en plus rapprochés où ils s'allongent en se rétrécissant ; ils sont ensuHe remis aux ouvriers qui leur font subir les dernières transformations avant de les livrer au commerce.
On est quelquefois effrayé à la vue du feu qui tourne en tourbillonnant autour de nous. Pour comprendre l'activité de cette flamme il faut voir les immenses soufflets mis en jeu par une roue de quarante pieds de diamètre les deux battants s'ouvrant avec un bruil de tonnerre COmme une poitrine géante qui se soulève et se referme avec force pour aspirer l'air qui s'engouffre dans ses vastes poumons d'acier; il faut voir aussi les énormes marteaux et les machines qui les font mouvoir.
Au Val-Saint-Lambert c'est h' verre qu'on fait fondre sous l'action d'une flamme encore plus intense. < >n voit île tontes parts voltiger comme
des étincelles; ce sont des morceaux de verre eu ébullitiou que les ouvriers prennent au foyer ardent, et déposent en courant dans des moules pour les travailler, leur donner toutes les formes, et les polir. Ailleurs • m taille le verre au moyen de sable qui coule sur une meule en mouvement, et sert à l'user et à le ciseler avec un art infini, le tout avec m. main, mais celle-ci conduite par un œil exercé et sûr.
Tant de personnes qui travaillent ! Tant d'objets en feu ! On pourrait croire qu'il y a danger et confusion. Il n'en est rien pourtant; et chacun, à son poste, exécute sa part d'ouvrage comme s'il était seul.
Dans ces ateliers règne une entente parfaite entre patrons et ouvriers. Les premiers s'occupent de toujours fournir d'ouvrage celui qui travaille; et, au moyen de sociétés de secours mutuels, de ne pas laisser sans pain le malheureux que la maladie ou la vieillesse empêche de travailler; les ouvriers s'attachent à leurs maîtres, prennent leurs intérêts, et assurent l'avenir de leurs familles en versant dans le trésor de la société quelques francs pris sur les épargnes de tous les jours.
Nous revenons par la Meuse. Le petit bateau ne fait que traverser d'une rive à l'autre pour toucher à tous les quais. Heureusement les arrêts ne nous retardent guère. Le capitaine, confortablement installé sur un siège élevé au milieu du navire, forme, avec le chauffeur, tout l'équipage. De là il conduit le gouvernail et la vapeur; et il suffit de quelques minutes pour accoster à un quai et en partir.
De chaque côté du fleuve, c'est une suite d'usines et de manufactures ; c'est une forêt de tuyaux qui laissent échapper une noire fumée; on dirait un incendie qui s'éteint.
A Liège revient l'honneur de l'institution de la Fête-Dieu qui est restée la fête populaire- de la ville. La mission en avait été confiée à une pauvre fille, religieuse hospitalière, qui vécut au XlIIe siècle. L'église Saint-Martin, dont les socialistes ont brisé les vitraux cette année, au premier mai, est précisément l'église où la bienheureuse Julienne reçut sa mission honorable.
A Louvain. ancienne capitale brabançonne, j'ai été heureux de rencontrer un ancien confrère du petit séminaire de Québec, le Révérend Père Charland qui termine en ce moment un volume sur Madame Sainte Anne. Il a bien voulu me servir «le cicérone dans la ville. Nous sommes en p;iys flamand où la langue française n'est pas parlée. L'influence française s'y fait moins sentir. Aussi les habitants sont-ils religieux; les enfants sont grouillants dans les rues, et ils viennent à vous en toute confiance, vous font un grand salut avec la main en lui faisant décrire nue courbe, ou même des deux mains.
Louvain est surtout célèbre pur son université, la première de l'Europe nu W'ic siècle, alors qu'elle comptait jusqu'à six mille élèves. Les lùtissrs ne formenl pas un seul bloc imposant mais sont distribuées dans la ville, et ne sont pus ù lu hauteur de l'enseignement qu'on y donne.
DE WŒRISHOFEX A PARIS
Bruxelles est la capitale du nouveau royaume de Belgique, comme elle l'avait été du Brabant et des Pays-Bas, bien qu'elle n'ait jamais été le siège d'un évêché. En 1815, le traité de Vienne avait uni la Belgique à la Hollande pour former le royaume des Pays-Bas. La révolte de 1830 brisa cette union, et la Belgique devint un royaume séparé sous le protectorat des nations. Le premier roi fut Léopold I de Saxe-Cobourg-
Gotha. Son fils, Léopold II. lui succéda en 1 *<;.">. Il mourut en décembre 1909 et laissa le trône au fils du comte de Flandre, Albert I. La Belgique est entrée dans une ère de prospérité extraordinaire qui se continue toujours, et pas un pays au monde, en proportion de la grandeur de son territoire, n'a une population plus dense ni des manufactures plus nombreuses.
Le palais de justice est le plus grand monument de notre siècle ; il occupe plus de superficie «pie Saint-Pierre de Rome. L'architecte, épuisé par les veilles et les calculs, ne put terminer son oeuvre; mi matin.
on le surprit sur son ouvrage, après une nuit sans sommeil, alors qu il pensait n'avoir pris que quelques heures sur la soirée.
Ici. comme à Louvain, on s'est servi des anciens remparts qui ne sont plus (rancune utilité pour la défense de la ville, afin d'en faire un magnifique boulevard. De chaque côté sont des trottoirs pour les piétons qui ont encore un troisième chemin au milieu ; les voitures circulent dans deux larges avenues; sur une autre caracolent des hommes à cheval; les tramways ont aussi leur voie double; et tous ces chemins et les rangées d'arbres qui les séparent, font le tour de la ville.
L'église Sainte-Gudule est célèbre par son architecture, et. encore davantage, par la chapelle du Saint-Sacrenient-du-Miracle. C'était au quatorzième siècle; un Juif, du nom de Jonathas. se fit apporter, par un autre, moyennant salaire, des hosties consacrées que lui et ses coreligionnaires se plurent à profaner. Mais voilà que sous les couteaux et les poignards sacrilèges s'échappe un sang miraculeux. On reste stupéfait et les hosties sont remises aux prêtres. Ce sont les mêmes hosties ensanglantées qu'on possède encore aujourd'hui, et qu'on offre à l'adoration des fidèles ; et c'est en réparation qu'on a établi la confrérie des Saintes-Hosties-Poignardées.
Non loin d'ici est le village à jamais célèbre de Waterloo. C'est là qu'est venu s'abattre l'aigle impérial. Longtemps il plana au-dessus des peuples de l'Europe, les couvrant de ses larges ailes, tombant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre pour en faire sa proie. Les nations se liguèrent pour le poursuivre et le combattre; l'oiseau puissant fut blessé et relégué sur une île de la Méditerranée; mais il s'échappa bientôt de sa prison, et s'élevant de nouveau dans les vastes espaces, apparut aux peuples effrayés; tous s'unirent de nouveau pour lui faire la chasse; leur meute le relança Justine dans les champs de Waterloo où il succomba pour ne plus se relever. On eu confia la garde à l'Angleterre qui donna pour cage à l'aigle malheureux une île perdue dans le grand océan où il s'éteignit d'inanition et de dépit.
Telle fut la destinée dramatique de Napoléon. Sorti des rangs du peuple, il monta sur un trône. Son génie ouvrit au monde de nouveaux horizons, et L'éclaira de sinistres clartés. Son épée lui livra la terre, mais ligua les rois contre lui; il fit de superbes envolées sur les trônes de l'Europe; mais, à la tin. épuise de ses propres succès, enivré de gloire, il tomba pour ne plus se relever. Celui qui avait rempli le monde de BOIl nom, dut aller s'ensevelir vivant sur une terre inconnue, ignorant ce qui 8e passait sur le théâtre de ses exploits, incapable de former un projet d'avenir; il dut mourir à tout ce qui avait t'ait sa vie. et, lorsqu'il descendit dans la tombe, depuis longtemps déjà son nom était du domaine de l'histoire.