LEUR DIVISION EN QUATRE GENRES
March suivant leur ordre chronologique, et c’est cet ordre que nous avons adopté dans notre édition. Mais, maintenant qu'il s’agit d'apprécier son œuvre, il nous faut y introduire des divisions systématiques et revenir au principe des anciens éditeurs. Les groupes que nous distinguerons, sans abandonner d’ailleurs, au sein de chacun d’eux, le principe du elassement chronologique, mais de façon que le rapprochement des pièces fasse mieux apparaître leur identité foncière, nous permettront de dégager la personnalité essentielle de notre auteur, son orioinalité quelle qu'elle soit.
Cette classification doit comprendre un aussi grand nombre de divisions que possible, afin de mieux cadrer avec la réalité. Il ne serait pas exact, par exemple, de partager les poésies d’Auzias March en deux groupes seulement, Obres d’amor et Obres morals, comme l’a fait, en 1546, Hyerony Figueres. On négligerait ainsi les planhs ou les poésies sur la mort de sa dame, ainsi que la poésie religieuse Puys que sens tu qui nous révèlent certains côtés de son talent. Pour la même raison nous rejetterons celle de 1543-45, encore incomplète parce qu'elle :omet ce dernier poème religieux ou « spirituel », suivant l'expression du xvi® siècle.
La division en quatre genres adoptée par les éditeurs, en 1539, 1555 et 1560, nous paraît donc préférable. Il est certain que l'Amour, la Mort, la Morale et la Religion constituent les quatre thèmes principaux qu'Auzias March a développés avec le plus de complaisance. Mais nous nous séparerons de ces éditeurs en plaçant les poésies sur la Mort immédiatement après les poésies amoureuses. C’est ce qu'avait fait l'éditeur de 1543- 45, suivant en cela l'indication des manuscrits et comprenant sans doute que le poète a voulu très probablement, à la manière de Pétrarque, chanter sa dame morte après l'avoir chantée vivante. Il est tout naturel, du reste, qu'il soit amené par la mort de son amie à se consacrer plus particulièrement au genre moral et relisieux.
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Je commencerai donc l’examen des écrits d’Auzias March
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par ses poésies amoureuses qui composent près des quatre cinquièmes de son œuvre.
Ce sont des chansons d'amour et des poèmes, voire même des dissertations poétiques sur l'amour ou ayant trait à l'amour. Tantôt il y fait l'éloge de sa dame ou plus souvent il se plaint des souffrances que lui cause l’affection qu'il a pour elle, tantôt il traite doctement des caractères et des espèces de l’amour, passant d’ailleurs insensiblement du genre lyrique au genre didactique, au point qu'on ne peut guère savoir que par la forme dans quelle province du Gay Saber on s’aventure.
C’est cependant par des chansons d'amour proprement dites qu’il a débuté dans l’art des vers. La plupart d’entre elles ont pour devise Plena de seny ou Lir entre carts, et ces expressions ne peuvent se rapporter qu'à la même personne. L'ensemble forme une intrigue, et, si on les lit dans l’ordre où nous les avons classées d’après les manuscrits et qu'on les rapproche de celles qui sont adressées soit à Amor, soit à Foll Amor, ou dont les tornades commencent par d’autres pseudonymes, on s'aperçoit que l’auteur à eu, au moins dans les deux premiers tiers de son œuvre, l'intention d’en former un tout.
Pour mieux apprécier l’idée maîtresse qui les relie, 1l ne sera pas inutile d'en donner auparavant une analyse sommaire pièce par pièce. Le sens est d’ailleurs souvent obseur ou flottant. En jetant ainsi sur chacune d'elles un coup d'œil préliminaire, nous fixerons mieux leur véritable sigmification et nous en comprendrons mieux les secrets rapports.
Le poète renonce aux vains (songes » d'autrefois, à ses plaisirs passés. Il voudrait même en chasser le souvenir qui ne fait qu'aviver sa douleur actuelle (1). Mais cette douleur ne lui fera point abandonner l'amour de son € amie » (aymia), pourvu qu'elle lui en sache gré dès qu'elle le connaîtra. D'ailleurs plus son corps maiorit de douleur, plus il se sent apte à contempler Cle véritable amour ». Il implore seulement un peu du pain dont se nourrit sa dame (11). Qu'elle le secoure, car il brûle d’un feu jatent que rien ne manifeste au dehors, mais qu'il croit connu d'elle, sans qu'il ait besoin de le lui dire (IT). Ce qu'il aime en elle, ce sont ses qualités morales et ce n’est ni la sensualité ni le Corps, mais l'Entendement, à qui elle donne saüsfaction (IV). Il a, de peur des médisants, caché son amour,
consentant même à paraître fou à ses semblables, mais il espère que son appel sera entendu (V). Hélas ! Quelles que soient ses qualités de loyal et discret amant, sa dame reste indifférente (VD). Il continuera néanmoins à l'aimer éternellement sans en être récompensé (VIT).
Désespéré de ne pas trouver dans la femme l’amour noble et fidèle, il veut renoncer au gai savoir et à l'amour des dames et se consacrer au service de la Vierge Marie (VIIT).
Il est en proie à la folie, à des désirs contradictoires et appelle la Mort à son secours (IX). Amour a triomphé de lui et de ses facultés, faisant de l’'Entendement son conseiller, de la Volonté son alguazil, et supprimant en lui la Mémoire (X). Puisqu'il n'a plus rien à espérer, il ne lui reste plus qu'à mourir (XI). Tout le mal vient de sa timidité, car il n’ose déclarer son amour. Mais à défaut de déclaration, un geste le fera connaître (XIT). Personne ne lui rend amour pour amour. C’est une passion inextinguible et sa dame ne tardera pas à savoir qu'on peut mourir d'amour (XIII). Voilà cinq ans qu'il aime et rien au monde n’a pu satisfaire ses désirs. [l ne se souciera donc plus de rien ici-bas (XIV). Il se plaint de la froideur de son amie et de l'injustice d'Amour qui s’acharne sur lui, alors que sa dame ne le regarde même pas (XV). Sa dame l’a regardé, mais il craint qu'elle ne reste impassible à sa douleur (XVI). Son amour restera incompris et sans récompense, puisqu'il ne le déclare même pas (XVIT). Amour lui a révélé ses grands secrets, et 1l est seul à en connaître le plaisir pur et durable (XVIIT). Il craint le refus de sa dame et lui demande de se fier plus à l’amoureux muet et timide qu'à l’audacieux (XIX). Il espère qu'elle compatira à sa douleur, dès qu'elle pourra connaître son amour, et qu’elle lui en saura gré (XX). Il mourra si elle ne répond pas bientôt à son affection (XXTI)., si elle ne seconde pas ses efforts vers l’amour pur (XXIT).
Il nomme enfin sa dame par son prénom de Thérèse. Elle joint à la beauté physique la plus parfaite l'intelligence la plus fine (XXIIT).
Mais voilà que les désirs impurs du fol amour le taurmentent, et il supplie sa dame de lui pardonner en raison de la confiance qu'il a en elle (XXIV). Il souhaite qu'elle l’aime encore d’un amour pur et ne lui sache point gré de l'avoir attirée un matin dans les plaisirs sensibles (X XV). Il déplore
la corruption de son temps et ne sait comment louer sa dame dignement : aussi s’abstient-il de le faire (XX VI). Il souffre perpétuellement, soit qu'il la désire, soit qu'il ait peur de lui adresser la parole (XX VIT). Rien ne l’empêchera de tomber publiquement dans les rets d'Amour (XXVIII). Il veut s’éloioner de sa dame pour ne pas succomber (XXIX).
Et, en effet, les trois poésies suivantes (XXX-XXXHT[, sont des sirventés où il n’est plus question de l'amour. D’autres pensées le préoccupent. Il célèbre d’abord le courage devant la mort et le mépris du monde et de la fortune, sans faire aucune allusion à sa dame, sans même la nommer par sa devise. Puis, après avoir décrit les caprices de la Fortune ou disserté sur le Mérite et la Vertu, il s'adresse encore à Lis entre chardons pour lui renouveler l'expression de son désir incessant et de sa douleur impérissable.
Revenant entièrement à la chanson d'amour, il déclare de nouveau à Pleine de sens l'affection honnête et pure qu'il a conçue pour elle et dont la source inépuisable est l'esprit (XXXIIT) Pourquoi lui laisse-t-1l encore ignorer l'amour qui le torture ? (XXXIV). Il en vient à détester l'amour qui est sa vie même, parce qu'il l'a cru inaccessible (XX XV). Il implore la mort, appelle, puis refuse la pitié de sa dame et c’est quand il n'en parle pas que se révèle le mieux l'existence en lui des souffrances de l'amour (XXX VI). Il est coupable de ne pas lui avoir dévoilé son amour et il se complaît dans la douleur que lui cause cette affection non partagée. Il y voit la condition même de son bonheur (XXXVIT). Si elle connaît son amour dont l’objet est infini, qu'elle lui montre celui qu'elle éprouve en retour. Il a tout fait pour le mériter, mais elle veut qu'il vive et meure à la fois (XXXVIIT),. Au milieu de ses douleurs se cache le plaisir de se plaindre et celui de l'amour vrai. Il souhaite que Dieu fasse connaître à sa dame que son amour l’a mis à toute extrémité (XX XIX).
Dans les poésies qui suivent, le poète se montre à nous, tantôt cédant aux tentations du fol amour, tantôt faisant de nouveaux efforts pour rester au service de l'amour pur. Quelquesunes seulement ont pour devise Plena de Seny ou Lir entre carts. Certaines sont de véritables sirventés personnels ou maldits.
L'Amour et la Haine luttent en lui et il fait des vœux pour
le triomphe de la Haine qui se rapproche plus de la Raison (XL). Il dénonce les vices de son temps et vante la crainte de la mauvaise renommée, se plaignant de ne plus pouvoir goûter les mêmes plaisirs qu'autrefois (XLI). Il attaque ensuite avec violence les pratiques malhonnêtes en matière d'amour d’une certaine Na Monbohi (XLIT).
l'a honte de l'amour qu'il a éprouvé jusque-là et voit, dans ce sentiment, un symptôme du fol amour (XLIII). I supplie: sa dame de lui faire savoir ce qu'elle et: Amour ont décidé de lui (XLIV). Il y a trois sortes d'amour : le corporel ou bestial, l'humain ou mixte, et l’intellectuel ou angélique. C'est de ce dernier qu'il est animé et c’est lui qui triomphe de la Mort (XLV). Il est prêt à prouver par la mort l'intensité de son amour (XLVI). Mais sa dame éprouve des désirs charnels et il exprime son mécontentement à l’égard de sa dame et de Fol Amour (XLVITI). Elle revient à de meilleurs sentiments et 1l jure de l’aimer jusqu’à la fin de ses jours (XL VIIT). Amour lui fait endurer des maux étranges, lui inspirant désir et crainte en même temps. [Il est tout entier en son pouvoir (XLIX). Son intelligence ne contemple que les qualités divines de sa dame et 1l souhaite assez de loisir pour ne pas faire autre chose. C'est son esprit et son bienveillant accueil qui la fontaimer (L).Qu'elle. ne l’accule pas à la mort par son dédain, mais qu'elle le laisse vivre pour qu'il continue à la louer (LI). Il redoute déjà l'inconstance de l'amour (LIT). Poussé par des désirs contradictoires, il demande que sa dame soit honnête et malhonnête à la fois (LIIT). Joie et douleur, espérance et peur, audace et crainte, telles sont les passions que lui impose l'amour (LIV). L'’espérance l’abandonne. Né pour l'amour et profondément amoureux, il souffre de ne pas être aimé (LV). Il est heureux et souhaite que son bonheur puisse durer (L VIT).
La mort peut être quelquefois, comme pour Caton d'Utique, le moyen de conserver les plus hautes vertus morales (L VIT).
Il ne peut se résoudre à abandonner sa dame que nul ne saurait mieux louer que lui et qu'il aimera sans espoir d’un amour infini et éternel (LVIIT). Pour échapper à un péril, il s'expose: à un autre. La peur de perdre sa dame en se donnant la mort le pousse à implorer sa pitié et à essuyer un refus qui lui sera mortel (LIX). Si son âme est satisfaite, son corps se révolte, mais il luttera avec confiance contre lui, avec l’aide de Dieu et
de sa dame (LX). Il renonce à mourir, mais condamne son entendement à la douleur, parce que sa dame ne peut avoir pour lui qu'un amour impur et grossier (LXI). Bien qu'elle soit intelligente et possède une grande honnêteté, elle reste indifférente à l’amour infini qu'il a pour elle et il se plaint encore de Fol Amour (LXII). Il regrette le temps où il souffrait au service d'Amour. Le mal d’aimer n’est autre que la connaissance et le désir d’un bien qui nous fait défaut, et il se repent d’avoir injustement accusé Amour d'ingratitude (LXIIT). Incompris de sa dame qui ne voit ni la nature ni la force de son amour, il cesse d'aimer et se prépare à la mort (LXIV).
La Colère et l'Amour se disputent son cœur. Son salut ne peut être que dans un autre amour et il se réjouit que les maux de la vieillesse puissent dès maintenant le soustraire à la servitude de Fol Amour (LXV). Un nouvel amour, plus fort encore que le précédent, s’est emparé de lui un Vendredi-Saint. Il souhaite qu'il soit partagé (LXVI). Son âme désire ne faire qu'un avec celle de sa dame et il brûle d'amour pour son esprit sans savoir encore quels sont ses sentiments (LXVIT). Il sert volontairement le plus puissant et le plus sévère des seigneurs et voilà pourquoi il ne tolère en lui que les pensées les plus nobles (LXVIIT). Nul n’a ressenti plus que lui l'amour et ses douleurs. À la vue de sa dame 1l se trouble et la peur l'empêche de parler. Amour est injuste à son égard (LXIX). Amour lui inspire des sentiments contradictoires et lui refuse la récompense qu'il mérite, parce qu'il ne voit point clair en lui (LXX). Sa dame ne sait point résister aux désirs de la chair, et les femmes, en général, sont incapables d'atteindre l’amour durable. Aussi renonce-t-1l à les aimer et maudit-il le temps de ses folles amours (LXXT).
Et, de fait, il consacre la poésie qui suit à l’éloge de Jésus- Christ. Comment louer d’après ses mérites cet Etre éternel en qui réside toute perfection, ce Juste qui a étendu son empire à toute la terre, sans avoir recours aux biens de la Fortune ?
Puis, repris par l’amour, il déclare en parler sans exagératon. Il en aime jusqu'aux souffrances, car il s’y mêle toujours quelque plaisir, et il né veut point guérir des plaies qu'il fait. C’est se couvrir de gloire que d'aimer autrui pour ses vertus, suivant celui des trois amours qui est impérissable (LX XIII).
Il souffre de songer que sa dame, comme d’ailleurs lui-même, n'agit plus par réflexion, mais par instinct (LX XIV).
Nous ne trouvons plus désormais la devise Plena de Seny ni Lir entre caris, mais Amor Amor et plus souvent Foll Amor. Un tout petit nombre de pièces présentent encore cependant des pseudonymes analogues aux premiers, Senyal de bé, Mon derrer bé et Bell’ab bon seny.
Il ne peut qu'aimer et penser à l’amour. Chacun suit le plaisir le plus conforme à sa nature. Nous voici revenus aux temps du paganisme où les désirs étaient divinisés. C’est Vénus qui a le plus de serviteurs. Diane, quoique célébrée, compte peu de fidèles (LXXV). Puisqu'il n’est pas aimé de sa dame, où trouvera-t-1il le bonheur ? La vie n’a plus de prix pour lui. On ne saurait avoir pour aucune femme un amour fondé sur la vertu (LXX VI). Un regard de sa dame pourra seul le consoler et il s'en contentera (LX XVII). On ajoutera foi à ses paroles si, sur le point de mourir, 1l dévoile les maux et les faux biens de Fol Amour (LXXVIIT). Blessé à mort par la dernière flèche d’or d'Amour, 1l ne voit chez les autres et surtout chez sa dame que des plaies superficielles produites par des flèches d'argent ou de plomb, comme celles de Fol Amour (LXXIX). Il attend depuis seize ans la récompense de son amour (LXXX). Sa dame est orgueilleuse, insensible à ses souffrances (LXXXT). Ni l'expérience n1 le jugement ne sauraient lui révéler comment prendra fin cette situation (LXXXII). Affaibli par Amour, il ne saurait lui résister (LXXXTIIT). il en vient à ne plus aimer, car l’amour ne peut vivre que par un autre amour et nul n'est capable à son époque de comprendre son affection. D'autre part, la honte et la peur l’ont empêché de la manifester et il a été tenu pour un amant grossier et sans intelligence. Aussi a-t-il blanchi avant l’âge et proclame-t-1l Amour impuissant ou ingrat (LXXXIV). Dieu le préserve des maux de Fol Amour (LXXXV) ! ;
Tout étonné de vivre encore malgré l'ingratitude de sa dame, il continue à l'aimer parce qu'elle lui fait accomplir des progrès dans la voie du bien (LXXX VI). Parmi les trois formes de l’amour dont le poète veut révéler les secrets, il éprouve l'amour spirituel malheureusement dédaigné par les femmes. De là tous ses tourments (LXXX VII). Déçu dans ses espérances par sa dame qui ne répond point à son affection, 1l se refuse
dorénavant à tout nouvel amour et se défie de Fol Amour où il ne trouve pas les mêmes plaisirs qu'autrefois et dont il connaît maintenant les douleurs (LXXXVIIT). Ce n'est que par sa dame qu'il atteindra le souverain bien, mais il faut que leurs volontés soient parfaitement unies et qu’elles s'élèvent vers lui ensemble et d’un commun accord. Jaloux de Dieu même, si elle a pour lui un grand amour, il ne peut souffrir qu'elle soit heureuse ou malheureuse sans lui (LXXXIX), Rien n’est plus triste que de se rappeler le bonheur d'autrefois en un temps de misère et il ne prévoit pas d’autres plaisirs pour l'avenir, à moins qu'il ne se donne un autre entendement et de nouvelles habitudes, ce qui est impossible de son vivant. Le jeu et les femmes ne réservent que déceptions (XC). Il regrette l’instabilité et les vicissitudes d'Amour (XCI\.
Après la mort de sa dame sur laquelle il verse des larmes
poétiques dans les six pièces suivantes, il traite d’autres sujets
que l’amour. Mais 1l revient encore de temps en temps à son thème favori.
Ses griefs contre Fol Amour sont les mêmes et le temps n’a pas adoucei ses souffrances (XCVIITI). S'il n’est plus l’amoureux d'autrefois, c’est qu'il n’a trouvé dans les femmes que des êtres changeants (XCIX).
Il aime Belle au bon sens d’une folle affection qui stimule son désir et affaiblit son intelligence. Il en est tout bouleversé. Tout son bonheur est auprès d’elle (CI;. Il a suffisamment décrit autrefois les secrets de l’amour. Maintenant il nv a plus en lui qu’amour corporel et il en montre les divers effets (CI).
Le bonheur est dans l’amour pur qui n’est autre que le triomphe de la raison sur nos appétits inférieurs, et le roi Alphonse. V, à qui il s'adresse, montre mieux que tout autre comment on peut à la fois aimer et garder intacte sa raison (CNIIT).
[Il avait renoncé à l'amour, mais à la vue de Man “ernier bien, en qui l'esprit domine l'appétit, il s'est résigné à souffrir de nouveau pour elle tous les maux d'autrefois (CIX).
Il ne veut aimer que la Vierge, tant les autres amours lerendent malheureux (CX).
Il a dit un adieu éternel à l'amour, et il en souffre à en mourir, Il ne peut adresser ses vers ni à Amour à qui il ne parle
plus depuis longtemps, ni à une dame, car il n’en est pas qui s’aperçoive de sa tristesse (CXT).
Obligé de renoncer à Amour, auquel il tenait par-dessus tout, 1l souffre, mais sa souffrance est tempérée par un plaisir. Toutefois, pour rester digne du nom qu'il porte, il quittera le monde sans regret (CXIV).
Désespéré de n'avoir pas trouvé une âme qui répondit à la sienne, il s’est abandonné à l’amour impur contre qui sa raison ne peut plus rien et que tout homme doit redouter jusqu'à sa mort (CXV).
Impuissant à résister à l'horrible désir que lui inspire Amour, il aime sa dame et la déteste à la fois. En lui luttent l'amour et la colère, mais l'amour l’emporte, et il s’y abandonne, quelque danger qu'il y ait à le faire (CX VD).
L'amour qui subsiste en lui, ce n’est n1 l'amour bestial, ni l'amour angélique, mais celui qui est propre à l’homme et résulte à la fois de l’âme et du corps, c’est-à-dire l'amour mixte. Après s'être porté tantôt vers le corps, tantôt vers l'âme, il finit par n'être plus qu'une simple habitude intellectuelle, absolument désintéressée (CX VIT).
5 il recherche le plaisir d'aimer, c’est parce qu'il tient à ce qu'il y a de plus profond dans notre cœur, à l’amour de soi. Mais tandis que l’amour de soi est permanent chez l’homme, l'amour de la femme est passager et variable. Sa puissance n'est due qu’à l'habitude (CXVIIT.
Ce qu'il aime aujourd’hui en sa dame, ce n’est point ce qu’il peut voir ou toucher, mais l’expression de son corps pris dans son entier, son attitude {gest). Aussi ne tient-1il pas à en être aimé (CXIX).
Il se décide à ne plus songer à l'amour et peu à peu Amour perdra tout pouvoir sur lui. La vertu qu'il manifestera ne sera pas pure tendance, mais habitude, et le plaisir honnête sera toujours à sa disposition. Il prie la Vierge Marie de l'aider à considérer ce monde comme un lieu d’exil (CXX).
Il est difficile de se défaire promptement des tendances qui résultent d'habitudes invétérées, afin d'acquérir les vertus opposées (CXXT).
Il demande au roi Alphonse V un faucon pour qu'il puisse oublier à la chasse la galanterie et l'amour (CXXIT). Dans une seconde rédaction de la même pièce, plus longue que la précé-
dente, il ajoute qu’à Naples se trouve la femme capable d’un amour autre que l'amour sensuel, et c’est Lucrèce d’Alagno, digne objet de l'affection du Roi. Ils sont rares ceux qui connaissent l’amour humain, participant à la fois de l’âme et du corps (CXXIT bus).
Il y a trois espèces d'amour, si l’on en considère la fin l’honnûte, l’utile et l’agréable, Il commence par le corps, puis l'âme s’y mêle étroitement au point qu'on ne saurait distinguer leur rôle respectif. S'il se complaît encore dans les pensées d'amour, c’est pour d'autres motifs qu'auparavant (CXXIIT).
Son âge l’a fait renoncer à l'amour. Mais est-ce par chasteté que Johan Moreno lui résiste ? (CX XIV).
Il demande à Na Tecla, nièce du pape Calixte ITT, de trancher le débat qui s’est élevé entre ses yeux et ses oreilles sur ce point : Vaut-il mieux la voir ou l'entendre ? (CXXV).
À une demande de Mossèn Fenollar, il répond que les querelles des amants ont pour cause la crainte que chacun a de voir l’autre attiré par d’autres qualités et que l’amour ne se transforme en amitié (CXX VI).
On voit que les incidents de la vie amoureuse du poète ne sont ni très nombreux ni variés. C’est un roman, mais où l’analyse psychologique tient plus de place que l'intrigue. C’est plutôt la confession des efforts douloureux qu'a faits l’auteur pour atteindre le véritable amour.
Sa passion, telle qu’elle résulte de ses chansons d'amour, présente deux aspects et donne lieu à deux thèmes généraux.
Dans un grand nombre de pièces, surtout dans les premières, il exprime son affection inconnue de tous, même de celle qui en est l’objet. Comme dans le célèbre sonnet d’Arvers, il chante
Un amour éternel en un moment conçu,
et, comme lui, 1l pourrait ajouter :
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.
De là ses griefs, ses lamentations contre Amour qui ne fait souffrir que lui, contre sa dame insensible à l'attrait qu’exercent sur lui ses qualités intellectuelles et morales. Il crie à l’in- Justice, puisqu'il aime sans être aimé, contrairement aux lois mêmes de l'amour, et il répète souvent qu'une telle inégalité ne tardera pas, si elle dure, à le pousser à la mort.
Dans les autres poésies, il en arrive vite à accuser sa dame de ne pas lui témoigner un amour aussi constant et aussi pur que le sien. D'incessantes tentations s'offrent à lui et le font ou tout au moins risquent de le faire retomber dans les plaisirs dangereux de Fol Amour, et ce sont encore pour le poète de nouvelles occasions de souhaiter la mort.
La monotonie de ces élégies, où les mêmes sentiments sont exprimés avec une insistance qui touche parfois à la manie, est interrompue de temps en temps par quelques poèmes d'un caractère différent. L'auteur dépité contre l’amour y renonce un instant et s’abstient même d'en parler pour aborder des sujets purement moraux ou religieux. Plus loin, c’est l’amour pur qu'il abandonne, s'adressant alors soit à l'Amour proprement dit, soit même à Fol Amour. Ce sont done des envolées vers les hautes sphères de la religion et de la morale où s’épanouit la forme suprême de l’Amour, ou, au contraire, des chutes dans les basses jouissances de là passion.
Enfin 1l disserte pesamment çà et là, mais en particulier vers la fin de son œuvre, sur les trois genres d’amour et en discute l’origine et la nature. Au contraire, les pièces de circonstance, par lesquelles nous avons terminé notre revue de ses poésies amoureuses, sont de simples amusements, des jeux d'esprit sur certains points de casuistique amoureuse. Le caractère en est moins grave et elles se rattachent moins facilement pour le fond au reste de l’œuvre.
En un mot, si nous avons bien compris le sens parfois un peu sibyllin des chansons d’Auzias March, nous ÿ trouvons, aussitôt après l’aveu de l’amour purement intellectuel qu'il professe pour sa dame, de fréquentes plaintes sur les souffrances que lui fait endurer Amour. Les unes viennent de ce que ses sentiments ne sont ni partagés, ni même connus ; les autres de ce que la liaison des deux amants n’est pas assez
vertueuse, et il accuse sa dame de l’entraîner parfois à rechercher les plaisirs égoïstes et vicieux de l’amour sensuel.
Cette affection innocente ou coupable fut-elle réélle et quelle part de sincérité est-il possible d'y découvrir ? C'est ce qu'il importe maintenant de nous demander.