CHAPITRE PREMIER
DIVISION DES ŒUVRES D AUZIAS MARCH. SENS GÉNÉRAL DE SES POÉSIES AMOUREUSES
Nous avons étudié les origines paternelles et la vie d’Auzias March, l’œuvre de ses prédécesseurs et la société littéraire où il vécut : voyons ce que fut Le poète.
Il nous reste de lui cent vingt-huit poésies ou dictats, comme il les appelle lui-même dans la pièce XXXIX Qu no es trist de mos dictats no cur, dont l'éditeur de 1543 et ses successeurs ont fait la préface de toute l’œuvre. On a pris l'habitude de les désigner du nom de chansons (1), et ce terme n’est pas inexact, si l’on songe qu'il était appliqué par les troubadours au genre noble par excellence (2). Et pourtant quelques réserves sont nécessaires. La chanson était composée, suivant les Leys d'amors, d’un nombre déterminé de strophes bien rimées. Or
(1) Canticas, dans l’éd. 1539, Cantos, en 1555, et Cants en 1560, ainsi que
dans les éditions du x1x® siècle.
(2) A. JEanroy, La poésie provençale au M. À, dans Revue des Deux-Mondes,
1er fév. 1903, p. 661.
Am. Pacs. — Auzias March. 13
il y a, dans Auzias March, plusieurs pièces de longueur variable et beaucoup d’autres à vers libres ou estramps. Les unes et les autres ont un caractère didactique bien marqué et ne méritent guère qu'à cause des sujets élevés qui y sont traités le titre de chansons. On peut les comparer à cet égard aux deux ensenhamens constitués par une codolada et une pièce de noves rimades qui terminent notre édition et qu'il est manifestement impossible de comprendre dans le genre de la chanson.
En outre, quelques poésies, qui ont l'amour pour sujet, appartiennent à ce genre de sirventés qui prit en Catalogne le nom de maldit et où excellèrent les Masdovelles. C’est dans cette catégorie que rentre la pièce XLIT Vos qui sabeu de la tortra L costum où Auzias March prend à partie une courtisane de bas étage. Mais il semble bien qu’on ait employé aussi (1) le mot de sirventés pour toute poésie identique par la forme à la chanson, mais dont le fond était moral et didactique, si bien que la plupart des œuvres morales d’Auzias March devraient être appelées des sirventés.
Enfin les Demandes (2) et la Resposta (3) qu'il a adressées à quelques beaux esprits de son temps, vers la fin de sa vie, se conformant ainsi à un usage qui s'était généralisé en Espagne, comme le prouve le Cancionero de Baena, et, d'autre part, ies épitres au roi d'Aragon (4) sont des œuvres de circonstance qui ne sauraient prétendre au titre de chanson, quelque place qu'v tienne l’amour.
Ce n’est donc pas sans raison que certains éditeurs ont simplement appelé obres les pièces d’Auzias March. Le nom général de poésies leur convient cependant davantage, et nous réserverons le terme de chanson à celles qui remplissent véritablement les conditions du genre.
Suivant quel ordre examinerons-nous les poésies de notre auteur ?
Dans une précédente étude (5) nous avons essayé de montrer utilité qu'il ÿ a pour la critique à classer les pièces d’Auzias
(1) Voy. ci-dessus, p. 136.