LA FEMME LÉGITIME
tout le contraire de la femme blanche, délicate et sans poitrine qu'il a dépeinte sous le nom de Thérèse. Loin de pouvoir la confondre, comme on l’a prétendu jusqu’à présent, avec Lir entre caris, on pourrait dire, suivant une expression familière, qu'elle lui sert de repoussoir.
Des deux femmes qui ont été unies à lui par les liens du mariage, Auzias March ne dit rien, pas plus d’ailleurs que des servantes-maîtresses qu'il a eues du vivant et après la mort des premières. Les enfants que lui ont donnés les unes et les autres prouvent cependant qu'il ne s’est point contenté de deviser avec elles de l’amour idéal. Il avoue lui-même, dans la première rédaction de son épître au Roi et à Lucrèce d’Alagno, qu'il éprouve pour le beau sexe des ardeurs qui n’ont rien d’immatériel :
Tant quant a ço recapte Is donaré !
Mais le rôle d’une épouse ou d’une servante est d’assurer en silence la perpétuité de la race et de vaquer aux occupations du ménage (1). C’est ainsi qu'il nous les montre encore, dans un passage fort obscur, prenant soin du chevalier brave aux approches de la mort (2). Mais elles n’ont guère hanté son esprit, quand 1il courtisait les Muses. Tout au plus pourrait-on en soupçonner l'influence dans la peinture qu'il nous fait des tourments de l’amour physique ou dans les jugements sévères qu'il porte sur les femmes en général.
Parmi toutes ces figures de femmes, celles qui ont le plus de relief sont celles de Lucrèce d’Alagno et de Na Monbohi. Ce sont des images concrètes, de véritables portraits. Il n’en est pas de même de Thérèse, ni d'aucune des dames qu’a célébrées Auzias March sous ses divers senyals. Il ne nous en offre nulle part une forme complète et définitive. Ce sont deux ou trois traits, toujours les mêmes, une série d’attitudes dont on ne fait, quand on les réunit, qu'un profil vague, une sorte de schème abstrait sans vie et sans couleur.
Devons-nous en conclure qu'il s’agit dans ces poésies de
222 cHAP. 11. — LES IDÉES D'AUZIAS MARCH SUR LES FEMMES l’amour de la Sagesse ou du souverain Bien plutôt que de laffection pour une personne humaine ? Certes, une telle interprétation se présente d'elle-même à l’esprit, quand on lit certaines analyses psychologiques obscures et compliquées, où, seules, la tornada et la devise nous ramènent dans le monde réel. Nous avons envie de lui crier avec Molière :
Ce n’est que jeu de mots, qu’affectation pure, Et ce n’est pas ainsi que parle la nature !
D'aussi subtiles déclarations ne sauraient convenir qu'à des abstractions poétiques, non à des femmes vivantes.
Mais, outre que le poète donne à une de ses dames le prénom de Thérèse, qui, différent en cela de celui de Béatrice et de Laure, n’a rien de symbolique, et reconnaît qu’elle est mariée, — ce qui semble bien indiquer qu'il ne s’agit pas d’une « dame poétique » purement imaginaire, il fait allusion à un fait mystérieux qui se serait accompli certain matin (1) et ne laisse aucun doute sur l'existence de relations réelles entre les deux amants. Enfin, après être resté longtemps sans s'occuper d’amour, c’est-à-dire sans écrire en vers, il ne sait plus à qui adresser sa chanson, une des dernières qu'il ait écrites :
No sé a qui adrec mon parlament
q Ç P perqu'’es lonch temps no m parlé ab Amor, e don’al môn no sent de ma tristor….