‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 128 sur 302 · CVIII · texte numérisé non relu

CVIII

Quant à Lucrèce, elle est l'exemple de tout bien :

Aquesta es l'exemple de tot bé.

Qui serà donch qui la puga’ stimar ?

E rey valent se jaqueix rahonar, mas, dona tal, en maravella vé !

(CXXII bis, 33-36).

Si merveilleux que ce soit, en effet, Auzias March a cru, avec Pere Torroella et les auteurs du Cancionero de Stuñiga, Juan de Tapia, Juan de Andüjar et Carvajal, à la pureté de l’affection qui unissait le Roi à la séduisante Napolitaine. Les mémoires ou les correspondances du temps prouvent que cette opinion était généralement partagée (2). Imaginaire ou réel, cet amour « platonique » était bien fait pour exciter l’enthou-

(1) CXXII bis, 29-30.

(2) Voir notre étude sur la Chronol. des poésies d'A. M., dans Romania, XXXNI/21321V:

290 cxHAP. II. — LES IDÉES D AUZIAS MARCH SUR LES FEMMES

siasme de notre poète, surtout après ses expériences malheureuses, Aussi ne tarit-1l pas en éloges sur l’un et l’autre amant :

Un fenix hom dona semblant requer e Deu permet que Amor aquests juny….

(Tbid., 37-38),

et, pour mieux caractériser la nature de leur haison, il nous fait voir, dans l’endreça, le Roï en contemplation devant sa dame, comme en présence de Dieu :

Dona, que vos haveu sovint davant, satisfaent vostres senys e rah6.

(Tbid., 77-78).

Lucrèce d’Alagno prend déjà, avec Auzias March, la physionomie de ces Italiennes qui, à l’époque de la Renaissance, furent les amies des princes et des artistes. On sait qu'elles se plaisaient à entendre les déclarations d’amour idéal que leur adressaient les poètes, et leur loggia était le rendez-vous des beaux esprits passionnés de musique et de philosophie (1).

À ces femmes C savantes » et chastes, qui se piquaient de connaître les belles choses et représentaient plus ou moins parfaitement l'idéal conçu par Auzias March, s'oppose l'impudique Na Monbohi. C’est une entremetteuse en qui le poète a voulu incarner l’amour grossier et vénal. Deux traits sont à relever dans son portrait. Elle est velue et comparée à une nourrice qui allaite son enfant, probablement parce qu'elle a les seins accusés et pendants. Ce symbole de la maternité, qui prendra plus tard tant d'importance dans les peintures de la Vierge elle-même, est, pour Auzias March, comme pour ses contemporains, un des signes de la laideur (2). Na Monbohi est

(1) Voy. E. Ronocanacnr, La femme italienne à l’époque de la Renaissance, p. 281.

(2) Un poète italien du xvr£ siècle, Niccolo Campani, cité par E. Rodocanachi (Grande Revue, XXXIV, 15 juin 1905, p. 538), représente encore la femme laide «poilue et avec des seins pendants, comme on le voit aux chèvres ». Déjà, au x1v® siècle, l’auteur anonyme du facet catalan lui donnait un corps de chèvre (Romania, XV, 220 b), tandis qu’il attribue à la femme belle de si petites « mamelles »

Qu'en la ma d’un pauc infant Cabrien molt verayamant. (Ibid., 209 à).

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