LA POÉSIE PROVENÇALE
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Mais celle des littératures modernes qui a exercé la plus profonde influence sur Auzias March comme sur ses prédécesseurs, est la poésie provençale, Nous en avons déjà indiqué quelques preuves. Îl convient maintenant de rechercher, d’une manière plus précise, jusqu’à quel point il a été un imitateur des troubadours.
C'est d’abord une vérité pour ainsi dire à priori qu'aucun des auteurs de cette époque ne saurait être parfaitement original. M. A. Jeanroy (1) a fait observer, avec beaucoup de raison, qu'au Moyen âge la méthode de l'autorité s'impose, non pas seulement à la philosophie et à la théologie, mais encore à la poésie et dans toutes les manifestations artistiques. Tous les poètes, surtout parmi ceux qui font partie de corporations comme celles de Toulouse et de Barcelone ou qui gravitent autour d'elles, s’attachent à écrire suivant des règles communes, conformément à des modèles obligatoires. On ne peut donc connaître Auzias March sans avoir dressé une liste au moins sommaire de ses emprunts au trésor provençal où tous ses contemporains se piquaient de puiser à pleines mains.
Parmi les quelques livres que mentionne l'inventaire de ses biens situés à Valence, deux se rapportaient, nous l’avons vu (2), au Gay Saber, et l’un d’entre eux, en parchemin, commençait par ses mots : Mesire Miquel de la Tor es de la Gaya Sciencia. Peut-être est-ce le chansonnier, aujourd’hui perdu, où ce notaire de Nîmes, doublé d’un troubadour, avait recueilli bon nombre d'œuvres de ses prédécesseurs (3). Même si cet incipit vise un autre de ses ouvrages sur les vies des troubadours, il nous apprend qu'Auzias March a lu les biographies de la plupart des poètes provençaux de la période clas-
(1) Origines de lu poésie lyrique en France, 22 éd., p. 303. (2) Ci-dessus, p. 114.
(3) CHaBaneau, dans fist. de Lang., X, 212.
DID CHAR. 111. —— AUZIAS MARCH PTITES STROUEADOURS
sique (1), ainsi que celle de Peire Cardenal par lequel terminait Miquel de la Tor et qui marque déjà le début de la décadence. Comment, dès lors, ne pas admettre qu'il a poussé plus loin sa curiosité, alors surtout qu'il déclare lui-même « avoir feuilleté maint volume du Gay Saber » ? Dans la bibliothèque de son père figuraient aussi un Cancçconer presque sûrement provençal, ainsi que le Breviari d'amor de Matfre Ermengau de Béziers. On ne peut douter qu'Auzias March a consulté chez ce dernier «le périlleux traité de l’amour selon la doctrine des anciens troubadours » qui n’est qu’un vaste recueil d'extraits de chansons provençales (2).
De tous les troubadours anciens et modernes, Arnaut Daniel et Pau de Bellviure sont cependant les seuls qu'il ait nommés. Il les met en bonne place dans le martyrologe de l'amour, sur lequel il rêve sans doute d’être inscrit à son tour. A l’un la passion a fait perdre la parole, à l’autre la raison.
Milà y Fontanals (3), entraîné malgré lui par une tradition plusieurs fois séculaire à rattacher notre poète à l'Italie, suppose qu’il n’a connu Arnaut Daniel que par le célèbre passage de l'Enfer (4) où Dante place le troubadour périgourdin audessus de Guiraut de Bornelh. Cette hypothèse ne serait acceptable que si l’on séparait les vers d’Auzias March de leur contexte où 1l affirme que l'Amour l’a rendu muet. — Ne criez pas au miracle, ajoute-t-1l. Rappelons-nous ce qui est arrivé à Arnaut Daniel et à d’autres poètes qui ne sont plus. L'Amour ne leur a-t-1l pas ôté la parole ?
Amor li plau que perda lo parlar.
Envers alguns aço miracle par, mas si ns membram d’En Arnau Daniel e de aquells que la terra Is es vel, sabrem Amor vers nos que pot mostrar….