‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 160 sur 302 · STRICT · texte numérisé non relu

STRICT

(3) Même rapprochement dans À. FARINELLE, L. c. (4) Cf. le premier vers de la Canzone :

Voi che intendendo il terzo ciel movete.

Saint Thomas avait déjà distingué trois cieux, Sum. Th., I, 68, 4.

ses chants. Ce mérite, peu apprécié de nos jours (1), faisait, au contraire, le régal des lettrés du xv® siècle. Aucune tentative de poésie scientifique n’avait obtenu un aussi vif succès. Elle hanta sans doute l'imagination d’Auzias March et il s’efforça, lui aussi, comme nous le montrerons, de couvrir d’un vêtement poétique les arides abstractions de l'Ecole.

Ce caractère didactique de l’œuvre d’Auzias March par lequel il se rapproche de Dante avait été entrevu au xvr® siècle, mais il ne tarda pas à être négligé. On continua à le comparer à Dante, mais plutôt pour le faire valoir que pour le faire comprendre. Ses ressemblances avec Pétrarque finirent par devenir l'unique objet de l’attention générale ; on ne vit plus en lui qu’un pétrarquiste, que dis-je ? «le Pétrarque catalan » ou tout au moins « Valencien ».

Cette idée s'impose maintenant encore avec une autorité indiscutée. Il est temps d'examiner quels sont ses titres de créance.

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Il est curieux de constater que Juan Boscän, le premier imitateur espagnol d'Auzias March, plus grand imitateur encore des Italiens, n’a considéré notre poète que comme un descendant des Provençaux et n’a rien dit de ses rapports avec Pétrarque, bien connu cependant de son ami Garcilaso et de lui-même. Le passage où il émet cette opinion mérite d'être cité parce qu'il a été, à notre avis, l’origine d’une singulière confusion qui a duré plusieurs siècles, et a fait prendre au problème littéraire qui nous occupe un aspect inattendu. On sait que Boscän a dédié à la duchesse de Soma le second livre de ses poésies. Dans l’épîtrepréface qu'il lui écrit, il montre comment il a été amené à composer à la manière des Italiens, puis, recherchant qui a commencé à user de l’hendécasyllabe, il ajoute : « Pétrarque fut le premier qui, dans cette province (l'Italie), acheva dele mettre au point, et, depuis, il y est resté et y restera, je crois, pour toujours. Si nous revenions en arrière, Dante en fit un très bon

(4) Voy. Prerre-Gauruiez, Dante, Paris, 1908, in-8, p. 261.

emploi, mais autrement que Pétrarque. A l’époque de Dante et un peu auparavant fleurirent les Provençaux dont les œuvres, par la faute de leurs contemporains, sont en peu de mains. De ces Provençaux sortirent plusieurs excellents auteurs catalans. Le meilleur d’entre eux est Auzias March. Destos Proençales salieron muchos authores eccelentes catalanes. De los quales el mas ecelente es Osias March (1).» Ces quelques phrases prêtaient à l'équivoque. L'auteur semblait faire d’Auzias March un contemporain de Dante. Des lecteurs superficiels ne manquèrent pas d'en conclure tout naturellement qu'il avait tout au moins précédé Pétrarque. Aussi, dès qu'apparut peu après (2) la première édition complète des œuvres d’Auzias March, quelques-uns voulurent-ils voir en lui un des modèles du poète italien.

Il était d'autant plus facile de flatter ainsi l’amour-propre national qu'on ne savait plus au juste, au milieu des affirmations contradictoires venant de toutes parts, à quelle époque avait vécu notre poète. En 1555, Juan de Resa reproduisait dans son édition une biographie suffisamment exacte le faisant vivre sous le règne d’Alphonse le Magnanime et le pontificat de Cahixte IIL Mais, dès 1562, Diego de Fuentes parlait de lui comme d'un auteur très ancien (non moins renommé en son temps que François Pétrarque dans le nôtre, en nuestros tiempos (3) », et, en 1579, le maître de Cervantes, Juan Lépez de Hoyos prétend que, suivant les plus érudits de ses contemporains, Pétrarque lui a pris ses pensées les plus délicates (4).

La thèse de limitation d’Auzias March par Pétrarque eut dès lors ses partisans et ses adversaires. Les premiers furent longtemps les plus nombreux.Citons parmi eux, outre Lépez de Hoyos et Dieco de Fuentes, Luis Tribaldos de Toledo, Beuter (5), Vicente Mariner, les italiens Pomponio Torelli (6) et Giacopo An-

(1) Las obras de Boscan, Barcelona, Carles Amoros, 18 février 1543, in-4% 10110;

(2) Le 22 décembre 1543, chez le même imprimeur. Voy. l’Introd. à not. éd. CTICAID 02:

(3) Las obras de. Mossen Ausias March. traduzidas…, por Jorce DE Mon- TEMAYOR, Saragosse, 1562. Cf. l’Introd. à not. éd. crit., p. 91. — Fr. Pelayo Briz a imprimé en otros liempos, dans son édition de 1864, p. VII.

(4) Dans la traduction Montemayor et Romani, imprimée en 4579.

(5) Cités par V. Mariner.

(6) Trattato del debito del Cavalliero, Parma, 1596, 4°, p. 118.

tonio Buoni, le portugais Odoardo Gomez (1), Diego de Saavedra (2),etc. Eugenio de Salazar, dans sa Silva de poesia, le place résolument avant Pétrarque (3). Vicente Mariner, qui a traduit en distiques latins toutes les œuvres d'Auzias March, est, à vrai dire, fort embarrassé. On lui a dit qu'il était contemporain de Jacme le Conquérant. Pétrarque a done pu l’imiter. Bien mieux, ne lui a-t-on pas rapporté qu'à Florence on possédait, écrites de la main même de Pétrarque, des poésies d'Auzias March ? Cela lui suffit, et, aussitôt, il ajoute qu'il a bien pu les copier lors d’un voyage à Lombez dans les Pyrénées ! Mais, d'autre part, Juan de Resa affirme qu'Auzias March a vécu au milieu de xv® siècle du temps de Calixte IT. À qui ajouter foi ? Décidément, conclut-il naïvement, il est bien difficile de savoir la vérité (4).

Aïnsi, faute d'esprit critique, la plupart des écrivains du XVIIe siècle voient dans notre auteur l’inspirateur de Pétrarque, Jusqu'à ce qu’un éditeur du Canzoniere, Alessandro Tassoni, raillant ceux qui veulent «faire d’Auzias March une antiquaille d'Egypte », mette fin à leurs anachronismes. Après lui, J. Rodriguez (5), Fr. de Sarmiento (6), et Ant. Sänchez (7) se rendent à l'évidence.

A la fin du xvrrre siècle la discussion est close. Maïs, en dehors de Tassoni, qui s’est efforcé d'établir quelques rapprochements entre Pétrarque et Auzias March, tous s'en sont tenus dans les deux camps à des affirmations gratuites ou à de purs racontars.

Il faut arriver à la deuxième moitié du xix° siècle pour trouver en Espagne un essai de démonstration, avec preuves à l’ap-

(1) Cité, ainsi que Buoni, par Aressanpro Tassonr, Rime di Fr. Petrarca.…. con le consideraziont rivedute e ampliate, Modène, 1711, in-4, p. xxxr.

(2) Republica Literaria, 1670, p. 32.

(3) Cité par A. Farinezzs, op. cil., p. 46, d'après GazLarDo, Ensayo, IV, 339.

(4) Vincentii Marinerit Valentini opera omnia, Tournay, 1633, 80, p. 512 et suiv. (Cf. l’Introd. à not. éd. crit., p. 93).

(5) Biblioteca Valentina, 1747, 49, p. 68.

(6) Memorias para la hist. de la poesia y poetas españoles, Madrid, 1775,

(7) Poesias Castellanas anteriores al siglo XV, Madrid, 1779, TI, 56, note 151.

pui, de l'influence de Pétrarque sur Auzias March. Il est l'œuvre d'Amador de los Rios (1) et ne porte que sur les chansons d'amour traduites en castillan par Georges de Montemayor. Plus complet que Tassoni, Amador de los Rios envisage cependant les mêmes exemples, mais tous deux sans aucun effort pour en faciliter le contrôle, avec des références insuffisantes. C’est une raison de plus pour en faire une étude attentive, mais en suivant le classement de notre édition.

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