CXVI. — CERT ES DE MI QUE NO M’EN CAL FER COMPTE
Bev°3510; Sobre neu veig maravellosa flama, peut être mis en regard de cet autre de la Sextine 2 :
Vedrem ghiacciare il foco, arder la neve…
(Giovene donna...).
C’est une nouvelle preuve de la relation commune d’Auzias March et de Pétrarque avec les troubadours chez qui abondent les antithèses de ce genre.
On pourrait multiphier ces rapprochements sans obtenir des résultats plus satisfaisants, susceptibles de mériter vraiment à Auzias March le titre de « Pétrarque de l'Espagne » dont on l’a pompeusement affublé. Aussi est-ce avec quelque raison qu'avant et après l'étude d’Amador de los Rios tant d'excellents esprits n’ont admis qu'avec regret l'imitation de Pétrarque par Auzias March, mais sans avoir fait une critique minutieuse et directe des faits sur lesquels s’était fondée au cours des siècles la tradition contre laquelle ils se sont élevés. C’est un peu de cet embarras que trahit le livre récent de M. Bernardo Sanvisenti. Imbu des idées brillamment exposées par J. M. Quadrado et reprises, avec quelques variations, par J. Rubi6 ÿ Ors, M. Menéndez y Pelayo et J. Rubié y Lluch, il n’a dû lire qu'assez tard le travail d'Amador de los Rios dont les apparences de rigueur scientifique lui ont fait impression — et il soutient à la fois l’absolue originalité d’Auzias March et sa parenté avec Pé-
trarque. Méthode de conciliation qui a le grand avantage de contenter tout le monde. Mais il ne reste pas longtemps dans cette attitude si commode et reprend malgré lui position dans l’un des camps adverses en fournissant aux partisans de l’imitation un nouvel argument qui d’ailleurs a bien dû les surprendre.
On sait que Pétrarque joue parfois avec le nom de Laure. M. Sanvisenti croit avoir découvert deux badinages de ce genre dans les poésies d’Auzias March. Tous les deux porteraient, non sur le prénom, mais sur le nom patronymique de sa dame, Boy. suivant les uns, Bou, suivant les autres :
entre amor aB oy desacordant..
diu que menjant carn de Bou o de Ilebra.. (1) (CXIX, 72).
Le malheur est que le nom de Monbohi où Monboy dont, au xvi£ siècle, on a fait à tort Bou et Boy, et qui ne figure qu’une fois dans les œuvres du poète, ne s’appliquait aucunement à sa dame, comme nous l’avons démontré. On se demande, en outre, pourquoi il l'aurait appelé tantôt Bou, tantôt Boy, à moins que M. Sanvisenti ne voie encore là quelque jeu de mots qui nous échappe tout à fait.
M. A. Farinelli est plus conséquent et moins éclectique. On ne peut pas, d’après lui, rejeter les conclusions auxquelles est arrivé Amador de los Rios. Il croit encore, mais plutôt par ouïidire, qu'Auzias March à connu et imité Pétrarque. Il signale cependant, lui aussi, mais en passant, un autre thème commun à Pétrarque et à Auzias March (2). C’est la description du printemps que nous offre le début de la pièce Lo temps es tal. Elle lui paraît provenir de Pétrarque. Mais, si nous relisons les sonnets 10 et 270, nous remarquons que leurs traits de ressemblance avec la chanson d’Auzias sont dus à des modèles identiques qui ne sont, ici encore, que les troubadours.
Il semble enfin qu'Auzias March ait aussi imité Pétrarque en chantant sa dame pendant sa vie et après sa mort, in vita ed in morte, et, toutefois, il a pu concevoir cette idée sous l'influence
(1) Op. cit., p. 387. — Les majuscules sont de M. Sanvisenti. (2) Op. cit., p. 51, note.
des Provençaux. On sait, en effet, que Gavaudan (1), Pons de Capduelh (2), Aimeric de Pegulhan (3) et plusieurs autres, écrivirent des chansons funèbres, des planhs, en l'honneur de leur dame.
IAE
Si done nous recherchons dans Auzias March, comme on l’a fait jusqu'ici,des thèmes manifestement empruntés à Pétrarque, des passages pour ainsi dire calqués sur ses Aime, il faut avouer qu'ils se réduisent à presque rien. Deux ou trois traits prouvent simplement qu'il a connu Pétrarque. Quant aux autres rapports d'idées ou de forme, ils proviennent de ce que les deux auteurs ont puisé aux mêmes sources, et ils mettent en lumière non le Pétrarquisme d’Auzias March, mais, au contraire, sa dépendance vis-à-vis de la poésie provençale. Il représente même par rapport à Pétrarque un retour assez marqué vers l’amour vertueux, purement spirituel, qu’avaient chanté les troubadours de la décadence. Pétrarque s'efforce de s'affranchir du Moyen âge: il est à La fois un chrétien très convaincu et un humaniste hostile à la Scolastique, très épris des beautés de la forme païenne. Auzias March, au contraire, reste presque entièrement un homme du Moyen âge, bien qu'il ait vécu longtemps après Pétrarque, à l'aurore de la Renaissance. Pétrarque annonce l'avenir, Auzias March nous ramène au passé. C’est un retardataire.
Ces différences se manifestent avec plus de netteté, dès que l’on compare leur plastique de la femme et leur conception de l'amour.
Pétrarque a célébré les perfections physiques de Laure presque à l’égal de ses qualités intellectuelles et morales. Sans doute, le portrait qu'il nous en fait reste encore un peu vague. Mais il nous dit cependant que ses yeux sont noirs, ses dents blanches, ses cheveux blonds, ses épaules belles. Il aime à la voir
(4) Ravn., Choix, III, 167.
(2) Ibid., p. 189.
(3) Ibid., p. 428.
AM. Pacès. — Auzias March. 18
274 cHAP. 1V.— DANTE, PÉTRARQUE ET AUZIAS MARCH
s'asseoir « parmi l'herbe comme une fleur », ou « presser sur son sein eandide un vert rameau (1) ». Une fois même, il l’aperçoit «nue dans une source où elle se tenait à l'heure où le soleil est le plus ardent ». La baigneuse lui jette de l’eau à la figure, et il s’enfuit «comme un cerf solitaire, errant de forêt en forêt (2) ».
Quelque peu caractéristiques que soient ces traits, ils sont plus précis, plus objectifs et surtout plus nombreux que ceux qu'Auzias March attribuait à sa Thérèse, À peine savons-nous d'elle qu’elle avait un corps émacié, une voix douce, des yeux ardents, une démarche, un maintien, des gestes empreints de la plus haute noblesse. Toutes les autres beautés de sa personne nous sont soigneusement cachées. I ne veut pas voir, il passe sous silence tout ce qui peut inspirer de coupables pensées. Elle est belle, et cela doit suffire à un cœur pénétré des ardeursimmatérielles et pudiques de l'amour honnête, préoccupé d'acquérir la vertu parfaite dont elle ui paraît être la personnifieation.
À ce fantôme indistinct et sans contours correspond chez Auzias March l'expression de désirs qui n’ont rien de charnel. Ce qu'il voudrait d'elle, c’est son intelligence à laquelle tend la sienne, [I réclame, comme les troubadours, sa « merci », c'est-àdire un amour aussi pur,aussiexempt de sensualité que le sien (3). Un regard lui suffirait, pourvu qu'il l’assurât de sa «bienveillance » et lui fit connaître cette réciprocité d'affection qui doit être pour lui le suprême bonheur. Pétrarque, au contraire, rêve parfois de posséder Laure tout entière. Pygmalhion et Endymion ont été plus heureux que lu (4), et il voudrait être seul avec elle « une seule nuit et que jamais ne vint l'aurore (5) ». Il reconnaît, il est vrai, dans d’autres pièces plus nombreuses, que l’amour de Laure à supprimé en lui toute pensée mauvaise, tout entraînement corporel (6).
Ces deux tendances, ces deux formes de l’amour ont coexisté chez Pétrarque et chez Auzias March. Ils sont l’un et l’autre d’une complexion très amoureuse et en même temps très dési-
(1) Son. 127. Amor ed 1.
(2) Canz. 1, Nel dolce tempo.
(3) A MARCH, X XV, 35 LIX 395 XI, 255 XV "etc. (4) Son. 58, Quando giunse ; S.xt. 7, Non ha tanti.
(5) Sext 1, À qualunque.
(6) Voy. Son. 64, Io amai sempre ; et 1214, Le stelle.
reux de réaliser la perfection morale dont leur dame est le SYmMbole. C’est par là qu'ils se rejoignent véritablement. Nul n’a exprimé avec plus de force que Pétrarque le bienheureux mariyre que produit en l’homme cette double nature, les: incertitudes, les angoisses, les alternatives d’espoir-et de crainte par où passe l'âme d’un amoureux qui aspire à posséder, à travers l'enveloppe éphémère, mais séduisante, du corps féminin, l'intelligence qui l’anime, C’est de ces chants désespérés qu'Auzias March s’est inspiré en homme qui, cherchant à réaliser vraiment lFidéal rêvé, est inrité par les obstacles que lui oppose non seulement son tempérament, mais encore celui de la femme qu'il aime. H déplore ses propres faiblesses, mais plus encore peutêtre l'inconstance, les « trahisons » desa dame, qui, loin d'exercer sur lui une influence purement morale, réveille: ses désirs: sensuels et le fait retomber dans les délices empoisonnées du « fol amour ». L'idée de ce calvaire de l'amour pur que l’homme et la femme ne peuvent gravir qu'’ensemble et sur lequelils tombent l’un par la faute de l’autre, est l’origine profonde du lyrisme de Pétrarque. C’est aussi d’elle que dérive la poésie d’Auzias March. On sent, chez les deux écrivains, une irrémédiable tristesse : ils aiment à se redire à eux-mêmes les raisons qu'ils ont de se plaindre et de souffrir. Mais, dans Pétrarque, les vraies causes en sont cachées sous les voiles d’une langue riche, colorée, où l’on découvre déjà, à côté de l'influence des troubadours, celle de Virgile et des élégiaques latins. Auzias March en donne une vision plus claire, mais moins concrète. C’est un pessimiste qui observe avec complaisance les douleurs de l'amour et en expose les différentes vicissitudes dans une forme souvent abstraite, aride et scolastique.
Bref, Auzias March nous apparaît très éloigné du chantre de Laure par le style, en prenant ce mot dans son sens le plus large. C’est cependant par là qu’on a prétendu les rapprocher, sous le prétexte futile qu'il en a reproduit quelques détails. En fait, nous n’y trouvons ni l'abondance des ornements mythologiques, ni surtout le sentiment de la nature que Pétrarque associe à ses joies et à ses douleurs et par lequel il innove ou plutôt revient « à la voie royale du naturel et du simple (1) ». Le Pétrarquisme
(1) A. JeanRoy, La poésie prov. au M. A. (Rev. des Deux Mondes, 1€ fév. 1903, p. 691).
d’'Auzias March porte sur le fond plutôt que sur la forme. Il a voulu dépeindre en vers, à l'exemple du poète italien, les contradictions dans lesquelles vit l’homme, l’éternelle tentation qui le porte vers le péché et l'éternel attrait qu’exerce sur lui la vertu. Jamais ces conditions tragiques de l'existence n’ont été mieux aperçues que par ces lettrés qui, à la veille de la Renaissance, s’efforçaient de concilier avec l’ascétisme chrétien les tendances païennes de leur nature terrestre. Pétrarque et Auzias March ont senti vivement ces difficultés, elles ont inspiré leurs chants, mais l’un les a exprimées en artiste raffiné, en poète amoureux des belles images et des sentiments délicats ; l’autre, plus respectueux de la tradition et plus savant, en a fait, à l’aide du vocabulaire et du répertoire poétiques des troubadours, une analyse plus sèche, mais plus approfondie, où la Scolastique et la Philosophie tiennent toujours, comme parfois dans l’œuvre de Dante, la place principale.
GHAPITREN
LES POÉSIES AMOUREUSES (Suite). LEURS SOURCES SCOLASTIQUES ET PHILOSOPHIQUES : SAINT THOMAS ET ARISTOTE
La poésie s’est à toutes les époques inspirée et préoccupée de la science et de la philosophie. Rien de plus naturel. Les notions rationnelles et les problèmes métaphysiques, comme les sentiments, ont leurs racines au plus profond de notre esprit. La science et l’art, puisant à la même source, doivent exprimer les mêmes idées, chacune par les moyens qui lui sont propres. Par la science, l’homme dégage les conditions et les lois fondamentales de l’existence et les traduit en formules exactes et abstraites ; par l’art, 1l les manifeste d’une manière sensible, en ne s’adressant pas tant à la raison qu’au cœur et aux sens (1). Le désir d'exposer musicalement et poétiquement la vérité, comme l’avaient fait de nombreux poètes moralistes ou didactiques du Moyen âge jusqu'à Dante, est évident chez Auzias March. Mais s’il songe à unir la poésie à la science et à la philosophie, deux puissances qui à son époque sont encore confondues, c’est qu'il ne veut pas se contenter de célébrer les plaisirs frivoles et les tourments éphémères des passions. L’amour est pour lui une science, un art qui a ses règles précises et ses lois. Ce qu'il prétend en faire connaître, ce sont les secrets qu'il ui a révélés, c’est ce qu'il y a en lui d’éternel, l'aspiration qu'il implique vers l’Absolu et l’Infini avec ses défaillances inévitables. À cet égard, sa poésie est déjà scientifique ou plutôt philosophique, au sens où l’on prend d'ordinaire ce mot quand on l’applique à des poètes comme Alfred de Vigny ou Leconte de Lisle. Dans ses
(1) Voy. Taie, Philosophie de l’art, 3° éd., Paris, 1879, in-18, p. 72.
chansons d’amour proprement dites, il cache souvent sous un brillant tissu de symboles, dans la musique du verbe poétique, les vérités que lui montre la psychologie de son temps. Maisilest une autre forme de poésie scientifique dans les œuvres d’Auzias March. C’est celle dont ses dissertations sur l’Amour et ses poèmes moraux ou religieux nous offrent les exemples les plus remarquables. L'auteur, soucieux comme tous ses prédécesseurs et ses contemporains d'enseignement moral et même de prédication, ne craint pas de formuler en vers quasi-mnémotechniques les principes philosophiques qui l’intéressent et dont la connaissance importe le plus au genre humain.
Au xvit siècle, ce caractère de haute gravité lui avait été reconnu par tous les éditeurs qui le qualifiaient de « profond philosophe ». A la même époque, un chanoine de Barcelone, Luis Juan Vileta, professeur de philosophie à l'Université, qui avait déjà commenté plusieurs ouvrages d’Aristote, exerçait son érudition et sa pénétration philosophiques à l’interpréter savamment, mais il ne nous est rien resté de son travail. De son côté, l’évêque d'Osma, Honorato Juan, disciple de Luis Vives, le faisait servir, dit-on, à l'instruction de son royal élève Don Carlos, fils de Philippe IT. Dans les siècles suivants, ce côté de son talent a été tout à fait négligé. On ne considère plus en lui que le poète érotique, ou, plus exactement, le rival de Pétrarque. Quel- ‘ques critiques contemporains, tels que D. M. Menéndez y Pelayo ‘et D. À. Rubié y Lluch, mentionnent cependant les tendances scolastiques de son œuvre, mais sans préciser aucunement. Le premier, Mor J. Torras y Bages, évêque de Vich, en a nettement mis en lumière la source principale dans un excellent chapitre de sa Tradiciô Catalana (1). Mais il est possible de le compléter et de reconstituer en quelque sorte la doctrine philosophique dissimulée dans les œuvres d'Auzias March, en commençant par ses poésies amoureuses.
On se rappelle que les études d'Auzias March nous ont semblé
(1) Barcelone, 4892, ‘in-8, pp..533-574.