‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 188 sur 302 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

Les larmes et les gémissements adoucissent la tristesse, dit saint Thomas (1), parce qu'en manifestant la douleur au dehors ils la diminuent et aussi parce que l’homme triste sent vaguement, en raison de l’union de l’âme et du corps, que l'expression extérieure de la douleur convient à son état (2).

Ce sont surtout les douleurs de l'amour qui procurent à notre poète cette singulière délectation, au point qu'il voudrait augmenter sa souffrance afin d'accroître son plaisir. Plus on aime, plus on souffre et plus on éprouve de plaisir. Telle est la genèse de cette « douleur délitable » (XIX, 6), de ce sentiment complexe dont il examine les degrés successifs dans sa chanson No pens algu que m'allarch en paraules :

Poch es amant qui dolor lo turmenta

si que volgués menyscabar (— manquer) de aquella. Dins la dolor es una maravella,

que no sé com lo delit s’i presenta.

Dolor d’amor a mi tant no turmenta qu’exir volgués de son amargés terme...

(1)NS TR EIES87?2 (2) Cette explication a été reprise par le cartésien Pourchot, d’après Bourc- LIER, Op. cit., p. 148. M. Ribot déclare (op. cit., p. 65) qu’il ne la comprend pas,

LES PASSIONS IRASCIBLES HHeaUL

S'il se complait dans sa douleur et refuse toute consolation ‘ (conort), c’est qu'il éprouve du plaisir à penser à sa dame et que ce souvenir mêle de la joie à ses larmes. C’est aussi qu’il perçoit en même temps l'affection vertueuse et indéfectible qu'il a pour elle. Saint Thomas avait déjà exprimé les mêmes idées. Auzias March les formule d’une manière plus explicite :

No es al môn tan gran delit de pensa

com lo pensar en la person’ amada.

Dins si mateix véu gran gloria junta

qui de amor bé ne mal no espera,

altre amant ab voluntat sancera,

per ses virtuts, sens passié conjunta.

Nostr’esperit sols béns e virtuts guarda,

quant solament usa de sa natura,

amant per si aquella creatura,

que les virtuts als vicis li son guarda..,

(LXXIIT, 29-30, 49-56.)

En d’autres termes, la conscience de la supériorité de son amour et de la douleur qui en est la conséquence est accompaonée d’un surcroît d'activité qui est un plaisir. M. Ribot n'’explique pas autrement ce qu'il appelle le plaisir de la douleur.

Auzias March analyse aussi les passions de l'appétit irascible, les mouvements que suscite en lui tout ce qui est contraire à sa

nature ou plutôt à son amour.

C’est d’abord l’espoir qui a pour conditions, ou, suivant son expression, pour échelons, l'amour, le plaisir et le désir,

Esper vinent per tots aquests graons…..

L'amour et le désir sont, en effet, une cause d'espoir. Pour

B02 cHAP. V. — POÉSIES AMOUREUSES. SOURCES SCOLASTIQUE :

espérer un bien futur, il faut l'aimer d’abord, le désirer ensuite (1). Aussi espère-t-1l malgré tout être aimé de sa dame :

Esser no pusch d’esperança lançat,

car yo us desig segons mon major bé...

Le désespoir suppose le désir comme l'espérance,

Car pas desig sens esperanç’ haver,

tal passié jamés home sostench.

Per als damnats nostre Deu la retench, sols per aquells qui moren sens esper..

Mais il faut, en outre, que l'expérience fasse ressortir l'impossibilité d'atteindre le bien souhaïté. Tous ces ‘éléments, mis en lumière par saint Thomas (2), sont réunis dans les vers suivants :

Qui es l’ hom viu tal dolor sufertant que desig ço de que se desespera ?

Aytant es greu que no par cosa vera desijar ço de qu’es desesperant.

No so’nganat de mon mal estament :

tot quant pratich tornar me sent en dan. Menys de poder me trob havent lo gran, car no m'esforç per mostrar mon talent.

Mon primer mal es mon esperdiment..

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