‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 208 sur 302 · L'AMOUR MIXTE · texte numérisé non relu

L'AMOUR MIXTE

Sous le nom d'amour utile, il comprend l'instinct de nutrition qui se manifeste dès notre naissance par le besoin de téter (CXX VIII, 372-381). C’est aussi l'instinct de reproduction (Tbid., 435 et suiv.), l'amour de l'espèce commun à tous les animaux et qui était considéré au Moyen âge comme la fin unique du mariage. De là probablement le rang inférieur qu'il lui assigne. On sait d’ailleurs que le mariage était aussi destiné à accroître la fortune. Peut-être enfin faisait-il rentrer dans le même genre d'affections l’amour mercenaire ou vénal qu'il a critiqué comme l'avait fait André le Chapelain, et l’on se rappelle ses violentes invectives contre Na Monbohi.

Son analyse porte principalement sur les deux autres formes de l'amour. Elles seules présentent à des degrés différents l’affection, la bienveillance réciproque, condition imposée par Aristote à l'amitié.

L'amour mixte (amor mixte, CX VIT, 151), appelé aussi humain {hkomenivol) ou agréable f{delitable), provient de l’union de l’âme et du corps. C’est’un désir mêlé {voler mesclat) qui dure autant que leur accord :

Ladonchs ells junts mesclat voler componen que dura tant com d’aquell se consonen..

C’est un état confus où l’entendement a peu de part,

Tal voler naix en part per ignorança.….

Qui n’es plagat la rah6 té molt fosca….

(Ibid, 21, 168).

un feu aveugle (cech foch, Tbid., 174), par opposition à l’amour spirituel qu'il qualifie de feu perpétuel et sans fumée {sens fum continuu foch, IE, 5). C’est, en un mot, le fol ou faux amour. Son objet est le plaisir pour le plaisir, la délectation de la chair qui naît du contentement des sens et qui disparaît quand les sens sont satisfaits. On reconnaît aisément celui qu'a défini André le Chapelain : Mixtus vero amor dicitur ille qui omnt carnis delectalioni suum præstat effectum et in extremo Veneris opere termina- Had)

(1) Op. cit., p. 182.

C’est lui que chantent les troubadours et il est l’origine de leurs souffrances mortelles

D'aquest voler los trobadors escriuen e per aquest dolor mortal los toca….

Il ne saurait, en effet, satisfaire n1 l’âme qui aspire à l'infini, ni le corps entraîné par l’âme même à s’élever au-dessus de sa nature. L'âme se laisse attirer par les plaisirs du corps et le corps aspire de son côté aux plaisirs de l'esprit. La chair veut voler, dit Auzias March, et l’âme se poser à terre :

La carn volar vol e l’arma s’aterra.

(Tbid., 89).

Explication subtile et profonde des passions et de leur caractère insatiable. Le plaisir de Vénus ne se produit que si l'âme et le corps restent d'accord tout en se stimulant l’un l’autre. L'âme tend à l'infini et le corps suit cette impulsion. De son côté, l'âme retenue par le corps évite tout excès.

Ce qui fait la durée de l’amour mixte, c’est précisément l’influence secrète que l’amour spirituel, honnête, exerce sur l’homme. Il est comme la pierre philosophale qui donne de la valeur à ce qui n’en à pas :

Aquest’ amur es philosofal pedra que Ila hon cau ço que res no val medra.…

(Ibid, 159-160).

Mais l’accord de l'âme et du corps reste toujours précaire. Fatigués ou oublieux de leur rôle, ils cherchent à l'emporter l’un sur l’autre. Ainsi disparaît l'amour mixte. Alors l'appétit concupiscible et l'appétit irascible se font sentir dans l’homme avec les passions qui en dérivent (CX XIII, 9-16).

« Le cœur honnête » lui-même éprouve souvent les joies et les Ltourments que l'amour réserve à ses sujets et le poète nous dépeint en quelques traits intéressants le trouble intellectuel qui les accompagne (LX XX VII, 165-168), le désir ardent, la fureur

qui pousse l’amoureux à délaisser, à l’école de Vénus, la vie con-

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