XXI
Et, comme toujours, il menace de se donner la mort, si sa dame lui refuse sa bienveillance {henvolenca).
Quant au plaisir secret que lui eause cet attachement mutuel, nous savons avec quel soin :l s’efforce d’en cacher les manifestations, non pas seulement pour dépister les jaloux, mais encore parce qu une affection purement intellectuelle réclame en quelque sorte l'impassibilité absolue. Mais c’est une condition difficilement réalisable, déclare Auzias March, en raison de l'union de l’âme et du corps :
Ladonchs lo foch d’amor bé no s’amaga
e los meus ulls püblich lo manifesten.….
Ces mêmes rapports du physique et du moral l’exposent aussi à chaque instant aux tentations de l'amour humain. C’est un autre aveu utile à retenir. « Ma chair, dit-il, inchine telle-
(1) CE XXXVIX, 25-26 ; XCEV: 99:
Gran es o poch l’amador segons l’altre.
ment vers le plaisir que je soupire après toute femme qui me plaît, cherchant à la posséder sans fin... Quant à ma raison, Je la perdrais volontiers, si elle me fait observer que Je pourrais perdre l'amour » (LXXXVII, 245-247, 249-250). Aussi faut-1l
renoncer à aimer les femmes d’un amour pur :
Assats a mi es causa descuberta que pur ‘amor no pot en dona caure...
À cette imperfection dont il souffre correspond naturellement celle de la femme qui lui cause aussi de vifs tourments. N'est-elle pas composée, comme lui, d'une âme et d’un corps et sujette à aimer autre chose que la vertu ? C’est pourquoi il faut ajouter aux passions que nous avons analysées la jalousie (1) qui est un effet nécessaire de l'amour. C’est le besoin de lutter contre tout ce qui s’oppose au bien de notre ami (2).
La femme, être charnel, a des désirs charnels.
Totes son carn y en carn es lur cabal...
D'une intelligence moins vigoureuse, moins lucide que l’homme, comme le croyait déjà saint Thomas (3), plus incapable encore, suivant maints troubadours et Boccace, de résister à ses désirs, elle manque de la fermeté et de la constance nécessaires à l'amour pur (4). C’est une raison de plus invoquée “par Auzias March pour expliquer son impuissance à réaliser l'amitié spirituelle qui exige des deux parts perfection et bonne volonté.
L'origine profonde de la douleur qu'Auzias March exprime pour ainsi dire à chaque vers est done dans la nature de l’âme humaine nécessairement unie à un corps dont elle est la forme,
(1) CXVI, 71-80 ; CXXIT bus, 68 ; CXXVI.
(2) « Zelus, quocumque modo sumatur, ex intensione amoris provenit.. Quum igitur amor sit quidam motus in amatum,.. intensus amor quærit excludere omne id quod sibi repugnat. » (Saint Tnomas, S. Th., I-IT, 28, 4).
(3) S. Th., IT-IT, 149, 4 ; 165, 2. — Aristote voyait aussi dans la femme un être incomplet, qui n’a pas atteint son entier développement.
(4) VII, 39 ; XIII, 55 ; XXII, 12 et suiv.