‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 213 sur 302 · DIFFICULTÉS DE L'AMOUR PUR · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DE L'AMOUR PUR

nécessairement condamnée par là même à retomber dans les plaisirs de l'amour mixte. L'homme n'est pas seulement un corps asservi à l'instinct, ni une âme pure et simple qui risquerait de nous élever trop haut. C’est un composé d'esprit et de corps. Son amour ne peut pas être un fait purement intellectuel tel qu'en éprouverait un pur esprit ou un ange, C’est un sentiment où le corps a, quoi que nous fassions, une importante part.

L'homme ne peut pas toujours faire l'ange, pas plus qu'il ne doit faire la bête. Qu'il se contente d’être un homme complet !

Aquell qui sent d’esperit pur’ amor per angel pot anar entre les gents.

Qui d’arma y cos junts ateny sentiments

com perfet hom sent tota la sabor.

(CXXII bis, 53-56).

La théorie de l’amour conduit done notre poète, dans une de ses dernières poésies, aux mêmes résultats que l’analyse de ses passions, à une morale qui n’est plus purement ascétique et dont un souffle païen tempère déjà le christianisme ardent.

Nous sommes au terme des variations auxquelles donna lieu, au Moyen âge, la théorie de l’amitié vertueuse d’Aristote conçue comme l'idéal de l'amour entre deux personnes de sexe différent. À partir de la découverte de Platon, avec Marsile Ficin et les platonisants de l'Italie, ce sentiment entrera dans une phase nouvelle.

Par un travail obscur, souterrain, dont nous saisissons à peine quelques traces dès le xr° siècle, à l’époque classique des troubadours, l’amitié aristotéticienne est devenue un élément intéorant de l’amour chanté par les poètes. Cette synthèse de l'amitié vertueuse et de l’amour semble achevée au début du x1r1e siècle, au moment où la poésie prend en Provence un caractère moral et que l’amour devient, pour la plupart des poètes, un principe de vertu. L'amitié d'Anstote avec ses conditions et ses différentes espèces inspire désormais les Arts d'aimer. La Philosophie et la Théologie font comme la poésie. Albert-le-Grand et saint Thomas recourent à la même doctrine pour expliquer l'amour réciproque de Dieu et de l’homme et

l'affection qui unit les anges les uns aux autres et à Dieu même. Cette conception mystique réagit à son tour sur la poésie et rajeunit, en Italie, le « style » poétique. Sous son influence, la femme devient une créature parfaite, un ange descendu sur la terre. Dante et Pétrarque lui-même éprouvent pour elle un amour éthéré qui n’a presque plus rien d’humain.

Pendant ce temps le culte de la Vierge Marie est plus que jamais en honneur parce qu’elle symbolise les mêmes idées de pureté. Sept bourgeois de Toulouse s'associent pour rimer ses louanges. La Catalogne adopte, avec leur code poétique et leur Académie, l'esprit qui les anime. C’est aussi l’époque où l’amour chaste fait de nouveaux miracles. La Provence, l'Italie et la Catalogne célèbrent à l’envi le touchant exemple qu’en ont donné deux jeunes époux, Delphine et Elzéar de Sabran. Le vieux Pere March, qui se pique, lui et les siens, de gai savoir, place son fils sous la protection du gentilhomme provençal récemment canonisé.

On comprend dès lors comment Auzias March devait être tenté par le rêve que tout chevalier avait fait avant lui. Est-l possible d'éprouver pour une femme jeune et belle une affection parfaitement pure, où n'entrerait rien de sensuel, et qui n'aurait pour mobile chez les deux amants que le désir de s’encourager mutuellement par le spectacle de leurs propres perfections ? Une telle gageure n'avait rien de chimérique pour les hommes du Moyen âge. De même qu'ils cherchaient à transformer en or le métal le plus vil, ils prétendaient faire de l’union de l’homme et de la femme une liaison spirituelle, dégagée de tout alliage, semblable à celle que, d'après Aristote, les amis vertueux doivent avoir l’un pour l’autre dès ici-bas, semblable aussi à l'amour réciproque que les élus de Dieu ressentiront, suivant la doctrine chrétienne, durant la vie future.

Au début du xv€ siècle, cette théorie est depuis longtemps fixée dans ses lignes générales. Auzias March la trouve un peu partout, non pas tant dans les romans bretons, bien qu'il les ait cependant connus (1), que dans André le Chapelain et chez les troubadours. Dante et Pétrarque lui en offent aussi une expression, plus philosophique chez l’un, plus humaine chez

(1) Voy. ci-dessus, p. 230.

Page 1