VERTUS INTELLECTUELLES
Les vertus intellectuelles, sagesse, science et intelligence, ne sont pas longuement décrites par Auzias March, mais opposées plusieurs fois à l’ignoranee et à la folie. Nous en avons cependant relevé une définition précise dans les vers 65-68 de la pièce € déjà cités. Une autre allusion nous est offerte par le Vers :
L'’hom que virtut ab sol entendre toca.… (CIV, 265).
Cette science nous fait connaître l’avenir, mais imparfaitement, et soustrait notre vie à la Fortune et au Hasard (Fortuna y Cas, LXXXILI, 8). Nous lui devons aussi la démonstration de l'existence de Dieu :
Esser un Deu l’enteniment ho mostra,
en lo restant es mester la fé nostra… (CXIII, 129-130).
Mais ces vertus peuvent exister sans vertu morale, car l’esprit peut connaître la vérité et en faire un mauvais usage. Mieux vaudrait, en somme, la vertu morale, qui implique d’ailleurs la prudence, que ces habitudes d'esprit tournées uniquement vers les hauteurs métaphysiques. C’est ce savoir pur qu'Aristote reproche à Socrate d’avoir confondu avec la vertu. Auzias March en fait aussi la critique, sur un ton familier, dans
son dernier Ensenhamen :
Car, per saber en gran eccés, sens lo voler bé arreglat,
tal hom [es] sabent e malvat.
E valgra més que fos grocer, car no aguera tant poder d’exir en obra de malfet !
Saber indiferent se met,
car mo termena l’om a bé...
C'est le commentaire de cette idée d’Aristote que la scrence peut être mise indifféremment au service du bien ou du mal (f).
(1) Eth. Nic. V, 1, 1129 a, 11.
C’est encore à l’Ethique à Nicomaque qu'Auzias March emprunte sa théorie du vice. « Puisque, dit-il, la vertu nous recommande au plaisir et aux biens, pourquoi la vertu nous déplaît-elle, tandis que le vice nous charme ? La volonté s’élance vers le bien et le plaisir ; l’entendement ne demande qu'à entendre la vérité. Mais nous ne voulons pas goûter à cet aliment, car il n’offre au début aucune saveur » (C, 185-190). En d’autres termes, comment l’homme qui connaît positivement le bien fait-il le mal ?
La volonté, qui va au bien par un mouvement naturel (a bé y a delit salta), ne tend au mal que parce que la raison est dans l'ignorance ou dans l'erreur. Voilà pourquoi Auzias March consacre à l'ignorance et à la faiblesse humaines tout le poème CXIII : La vida’ s breu e l’art se mostra longa, où, après avoir traduit le premier aphorisme d’Hippocrate, il s'inspire de l'Ethique à Nicomaque (1), comme l'avait déjà fait saint Thomas (2), pour répondre à la même question.
Nous ne connaissons par notre entendement n1 Dieu en luimême (3), miles choses dans leur individualité, n1 nous-mêmes. Nous ignorons jusqu'à notre âme, sujet de notre connaissance (4). L’entendement est tellement dominé par l'appétit et la passion qu'il prend le faux pour le vrai et le mal pour le bien :
Puys l’apetit a si l’entendre s porta tant que lo ver en falsia li torna.…
— Afeccié l’entendre desordena ; tots som estrets ab aquesta cadena.…..