‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 234 sur 302 · VERTUS ÉTHIQUES JU · texte numérisé non relu

VERTUS ÉTHIQUES JU

Parmi les vertus morales, il en est une à laquelle il attache le plus haut prix, c’est le courage contre la mort. Dans cette préférence reparaît le chevalier sous le commentateur d’Aristote. Deux sirventés (XXX, LVII) et deux poèmes moraux (CVIT, CXIT) traitent ce sujet et présentent un intéressant parallèle entre la morale païenne et la morale chrétienne. — Les preux, dit-il en substance dans le premier des sirventés, se révèlent les armes à la main, et c’est en face de la mort que l’on découvre le couard. Ni le lâche ni le téméraire ne sont vertueux : celui-là seul mérite ce titre qui sacrifie sa vie pour un grand bien et dans l'intérêt de tous. Le mépris du monde et de la fortune est, avec l’obéissance à la loi, le meilleur moyen de rester ferme devant la mort. — Dans le second, il oppose à Caton qui se donna la mort sous prétexte de prouver sa liberté, mais en réalité, à son avis, par crainte de la servitude ou de la honte (1), Jésus-Christ qui, sur la croix, triomphe de ses bourreaux par sa fermeté, et 1l loue ceux qui saerifient leur vie présente pour mériter la vie éternelle. Enfin les deux poèmes, dont l’un est une épître à Antoni Tallander, plus connu sous le nom de Mossèn Borra, bouffon d’Alphonse V, et l’autre une longue invocation à la Mort, exposent cette idée que le sage, détaché dès 1ci-bas des plaisirs corporels, ne redoute pas la mort.

« Cette peur que les sens ont de la mort et les raisons qu'on fait valoir contre elle, tous les écrits des anciens en sont remplis. C’est pourquoi je ne dis pas les maux par lesquels elle nous mine, ni les consolations {conforts) auxquelles l'homme vertueux a recours dans ce cas. Je ne rapporte pas non plus ce que J'ai lu dans Sénèque (2) et dans beaucoup d’autres gestes (gestes), car il fortifie le cœur de l’homme contre la mort... »

Yo no recit ne coses per mi lestes de Seneca e moltes altres gestes,

que 1 cor de l’hom contra mort fortifica… (CXII, 226-228),

(1) Cf.Saint Thomas : « Sed quandoque aliquis ex timore servitutis vel ignominiæ exponit se morti, sicut Augustinus in 1 de Civ. Dei, cap. 24, narrat de Catone, qui, ut non incurreret Cæsaris servitutem, morti se tradidit.» (S. Th.,, II-II, 125, 2.

(2) Presque dans tous les ouvrages de Sénèque et dans beaucoup de lettres

Ces idées dont se contentaient les anciens ne suffisent pas, d'autant plus que le sage, de l’aveu même d’Aristote (1), jouit de plaisirs purs qui lui font aimer la vie plus qu'aux autres :

Qual ser’ aquell que la mort més l’agreuje, o qui n virtuts morals volch son bé metre, donant-li més que 1 mén no pot prometre, viure sens por, assegurat de greuje, o qui'n delits sensuals molt abunda, ab altres molts honors grans e riqueses mescladament ab dolors entorn meses, d’hon torn atràs lo qui molt s’i profunda ?

Yo prech a tots que m vullau d’affany traure : a qual d’aquests la mort deu més desplaure ?...

(CXTII, 271-280).

— À cette question notre poète n'hésite pas à répondre avec Aristote :

Donchs, puix delit major lo savi prenga

en son obrar, per conseguent en viure,

en major grau de dolor deu assiure

que 1 menys perdent e menys delit atenga...

C'est qu’en effet le sage qui met tout son bien en lui-même voit, à l'heure de la mort, tout son bien disparaître.

E qui dins si e per si actes obra, vinent la mort, tot lo seu bé véu perdre...

Cette critique de la sagesse antique, faite du point de vue chrétien, se termine, comme 1l est naturel, par cette affirmation que seule l'espérance en Dieu et en la vie future peut nous rassurer efficacement contre la mort (CXIT, 349-390).

est exprimée l’idée du mépris de la mort. Mais il semble que ce soit à ses Consolationes (Consolatio ad Helviam, ad Marciam, ad Polybium) qu'Auzias March fasse allusion, à en juger par le mot conforts du v. 295.

(1) Eth. Nic., II, 12, 1117 b, 9. CF. Saint Thomas, S. Th., III, 46,6.

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