‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 237 sur 302 · LE VICE · texte numérisé non relu

LE VICE

Plusieurs vers bien frappés nous montrent l’homme voulant le mal, parce qu'il le prend pour le bien :

Lo mal volem, cuydant que bé gran sia.…..

(CXIIT, 175).

Par d’éloquentes apostrophes et quelques images saisissantes, le poète-philosophe met en relief la vanité de notre savoir et de nos efforts. Qui peut connaître le sort que les Destins assignent à l’homme ? C’est un navigateur « qui s’avance la nuit, sans boussole ni carte, dépourvu de pilote, dans le canal des Flandres (1) » :

Qui pot saber que d’ell los Fats ordenen, quant, com e hon finarà los seus dies ?..

— Ell vâ de nit sens bruxola o carta, menys de pilot, en la canal de Flandes..

(CXIIT, 201-202 ; 205-206).

Cependant il arrive parfois qu'on agit contrairement à ce que l’on sait. Auzias March explique encore cette anomalie, à la manière d'Aristote et de saint Thomas (2), par la distinction de deux sciences de la conduite humaine, l’une universelle, l’autre particulière. On sait bien que tel genre d’acte est mauvais ; mais on ne sait pas, en fait, que tel acte particulier est de ce genre. L’ignorance ou l'erreur porte sur l'espèce particulière ou sur le fait singuher. De là cet aveu :

Yo sé lo bé, mas fas lo mal, perquè l’entench en general, no’n singular.

Lo mal he volgut praticar ; sabut e sentit [l’] he molt clar, y el bé’n confüs….

Mais comment abandonner de gaîté de cœur le plaisir qui

(1) La Manche, que les Anglais appellent encore Channel. — On sait que des marchands de France frétaient des navires catalans pour le voyage de Flandre, (DEsDevisEs pu Dezerr, dans Hist. gén., III, 500),

CIESNTR, EM,77,2

accompagne le vice ? C’est une tâche de nature à nous faire reculer que l'acquisition de la vertu contraire. Il faut pour cela, non seulement comprendre le mal, mais encore en souffrir, de façon que la douleur s'oppose au plaisir (CXXI, 57-88).

Nombreux sont les vices ou les péchés signalés par notre poète à propos des vertus qu'il recommande ou décrit. Certains rappellent bien la peinture qu'Aristote avait faite des quatre âges. C’est ainsi qu'il s'étonne de ce qu'à son époque les jeunes sens avares et cupides sont tenus en haute estime :

No’s deshonrat per ser avar l’hom jove

e que passäs Tantalus en cobea...

Aux savants il oppose les ignorants, aux vertueux, sains d'esprit, les fous, les méchants, oi gadlot (Aristote), insant (Stoïciens). L’ignoranee, l'incontinence, l’intempérance, l’avarice et l’orgueil nous sont dépeints (CVI, 289-352) avec des traits pris au Stagirite.

Une de ses plus longues poésies, Qui ne per si, nous présente un tableau énergique et hardi des vices de son temps, une satire morale et sociale où, sous la forme facile des estramps, il reprend quelques-uns des thèmes de Peire Cardenal. Là se retrouve, plus encore qu'ailleurs, ce fonds de pessimisme commun à la plupart des troubadours et qu'on a fait remonter avec assez de vraisemblance à l'hérésie albigeoiïse (1).

Il s'attaque d’abord aux prélats, aux papes et aux rois. « Personne, dit-il, ne remplit son office. Ne sais-je pas que les prélats (Dieu pardonne mes soupçons !), que les papes et les rois, Jusqu'au fonctionnaire le plus infime, font ce qui leur plaît et non pas ce qu'ils doivent ? Dieu qu'il faut aimer par intention première est adoré et honoré de seconde intention » (2) (CIV, 12-16).

Plus loin, voici quelques traits à l’adresse des seigneurs : On ne peut trouver qu'en soi ou en Dieu la récompense de la vertu, a dit Auzias March. Le monde n'accorde que faux honneur ou vaines richesses. « [ei-bas, ajoute-t-1l, n'ayant rien à craindre

(1) VossLer, op. cit., p. 3-4.

(2) Ces expressions sont de saint Thomas (S. Th., I-IT, 4,6).

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