CXIII
Dans la pièce Puys que sens lu il s'adresse à Dieu lui-même pour qu'il lui accorde la grâce à l'heure de la mort. C’est le morceau le plus inspiré, le plus soutenu qui nous reste d'Auzias March. Malgré l’emphase avec laquelle 1l exprime parfois sa terreur de l’éternelle damnation, on sent une âme réellement
aux prises avec le redoutable problème de la mort. C'est le testament poétique d'un disciple de saint Thomas.
Il implore la grâce divine : mais, pour la mériter, il faudrait des efforts dont il est incapable. Que Dieu l’aide à quitter le monde et à changer sa nature corrompue par le péché !
« Aide-moi, à mon Dieu ; mais ma prière est folle, car tu ne secours que celui qui s’aide lui-même. Mais tu ne saurais manquer à ceux qui viennent à toi, comme le prouvent tes bras (grands ouverts). Que ferai-je, moi qui ne mérite point d’être aidé, puisque je ne fais point, je l'avoue, tous les efforts possibles.» — « Pardonne-moi si je te parle en insensé ; mes paroles proviennent de ma souffrance. J’ai peur de l'Enfer vers lequel je fais route. Je veux rebrousser chemin et je ne change point de direction. Mais il me souvient que tu récompensas le bon larron, et, autant qu'on peut le savoir, ses œuvres ne s y prêtaient guère. Ton esprit souffle où il veut. Aucun homme vivant ne sait ni comment ni pourquoi » (CV, 19-32).
« Aide-moi, Ô mon Dieu, car sans toi Je ne puis me mouvoir, parce que mon corps est plus que paralysé. Les mauvaises habitudes sont en moi si invétérées que la vertu n’a plus pour moi qu'une saveur amère » (CV, 49-52).
« Aide-moi, Ô mon Dieu, puisque tu vois en moi si grande hâte. Je suis au désespoir si tu examines mes démérites et je suis inquiet de ce que ma vie se prolonge. » (CV, 99-101).
Le poète traduit en des formules concises et vigoureuses sa conception de la nature de Dieu et de la destinée humaine :
Tu est la fi hon totes fins termenen e no es fi, si en tu no termena.
Tu est lo bé hon tot altre s mesura e no es bo qui a tu, Deu, no sembla.
AT qui t complau tu aquell Deu nomenes.. (1)
(1) Saint Thomas explique en quel sens le nom de Dieu peut être attribué aux créatures : € Est nihilominus communicabile hoc nomen, Deus, non secundum suam totam significationem, sed secundum aliquid ejus per quamdam similitudinem, ut di dicantur qui participant aliquid divinum per similitudinem, secundum illud Psalm. 81, 6: Ego dixi, dit estis. » Il semble bien que ce soit à cette parole du Psalmiste qu'Auzias fait allusion.