PRIÈRE À DIEU. LA GRACE
Une comparaison appropriée fait mieux comprendre comment Dieu est la fin suprême :
Si com los rius a la mar tots acorren, axi les fins totes en tu s’en entren.…
Ce qu'il réclame, c’est la charité. Il veut aimer Dieu et non le craindre :
Puys te conech, esforça m que yo t’ame.
Vença l’amor a la por que yo t porte...
Né avec de bons penchants, il a faussé sa nature. Que Dieu l’aide à la redresser ! Revenant sur les thèmes qu'il a déjà développés dans ses poésies morales, il ne sollicite de Dieu ni les biens de la nature, ni ceux de la Fortune, mais seulement cette impulsion que le premier moteur communique à toute créature et d'où naissent les bonnes œuvres (CV, 151).
Que Dieu descende en lui, comme 1l l’a fait pour de plus coupables ! Sa foi « vacille », son espérance « tremble ».
Catholich so, mas la fé no m'’escalfa.….
C’est que ses sens et son corps font obstacle à son esprit. Des doutes l’obsèdent. Le problème de la prédestination et de la prescience divines le tourmente, et il le pose avec la plus grande fermeté (1) :
«Tu m'as créé pour que je sauve mon âme et peut-être saistu déjà qu'il en sera autrement. Dans ce cas, pourquoi donc me créais-tu, puisque la connaissance que tu as eue de mon sort était infaillible, Rends mon être au néant, je t'en supplie, car il vaut mieux pour moi que l’éternelle prison obscure. Je comprends que tu aies consenti à dire de Judas qu'il aurait été bon
qu'il ne fût pas né homme (2) » (CV, 193-200).
(1) Sainr Tuomas, S. Th., I, 14,15.
(2) Sarvr Marw., Evang., XXVI, 24 : « Væ autem homini illi per quem Filius hominis tradetur ; bonum erat ei, si natus non fuisset homo ille. »
Il consent à expier dans son corps sa grande erreur. Pourvu que Dieu raffermisse en lui la Foi et l'Espérance, la Charité ne lui manquera pas.
Il attend avec impatience le jour où 1l versera « les douces larmes de contrition », de parfait repentir. Pour le moment ce ne sont que des « larmes amères d’attrition » (1), qui proviennent de la crainte du châtiment plus que de l’amour de Dieu. Mais heureusement les unes précèdent les autres et y préparent :
Puys sôn cami e via per les altres.
Ainsi s'achève par une distinction subtile de la théologie, mais sous laquelle se cache une espérance, cette oraison rythmée, cette œuvre « de contrition », comme dira plus tard Romeu Lull. C’est une confession parfois touchante que nous fait l’auteur de ses faiblesses. Elle nous émeut et nous intéresse plus que ses dissertations froides et impersonnelles, purement didactiques, sur l'amour ou sur le bonheur. C’est là seulement qu'il est vraiment poète et manifeste quelque personnalité.
Les poésies morales et la poésie religieuse que nous venons d'analyser se complètent. Les unes définissent le bonheur terrestre qu'elles font dépendre de l'exercice des facultés humaines ; l’autre la béatitude éternelle à laquelle conduit la pratique des vertus théologales. Elles offrent, non pas un traité suivi de philosophie, mais les éléments épars d’une morale rationnelle et d’une théologie révélée que nous avons rapprochés et présentés dans un exposé systématique pour mieux en mon-
(1) La contrition est le regret d’avoir offensé Dieu, l’attrition celui que causent les péchés et surtout la crainte d’être puni. C’est une contrition imparfaite. Sarnr Tomas (S. T'h., III, suppl. 1, 2 et 3), dit que la première est une crainte filiale, la seconde une crainte servile, et il déclare que l’attrition conduit à la contrition parfaite : « Attritio dicit (ducit ?) accessum ad perfectam contritionem. »