‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 254 sur 302 · AU XVI® SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XVI® SIÈCLE

Qu'on rapproche ces vers de ceux que nous avons cités ou traduits au chapitre précédent, et l’on n’hésitera pas à affirmer que, si Romeu Lull est digne, comme le croyait Milà (1), d’être comparé à Auzias March, c’est surtout parce qu'il en est un écho, bien faible, il est vrai, et incomplet,

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Avec le xvi® siècle l'influence d’Auzias March va atteindre son apogée et s'étendre peu à peu de la Catalogne à la Castille et jusqu'en Portugal.

À Barcelone, d’abord, Johan Boschà, plus connu sous son nom castillan de Juan Boscän, peut bien abandonner sa langue maternelle pour celle de la Cour, ses poésies n’en contiennent pas moins, comme nous le verrons, des éléments empruntés à Auzias March, dont son ami Gareilaso et lui ont connu les œuvres bien avant leur publication.

À Valence, la langue castillane est définitivemet implantée. Le «limousin» n'est plus qu'un dialecte dont on se sert dans les concours de poésie rehgieuse. Encore faut-1l noter dans ce genre le nombre de plus en plus croissant de pièces écrites en castullan (2). La plupart des écrivains se piquent de louer la Vierge dans les deux langues. Seul, ou presque seul, Juan Fernändez de Heredia (41549) (3) compose en catalan des chansons érotiques à la manière d’Auzias March, al modo de las de Ausias March en

(1) Resenya, p. 189 ; Obras, IIT, 228.

(2) J. M. Pure Tonrazva y F. Marti GRagazes, Estudio histérico-critico de los poetas valencianos de los siglos XVI, XVII y XVIII. Valencia, 1883, petitin-#.

(3) Ses œuvres « asi temporales como espirituales » ont été imprimées à Valence, chez Joan Mey, 1562, in-80. Cf. F. Cerpa y Rico, Notas al canto de Turia, éd. 1802, p. 328.

lengua lemosina. l'a certainement imité, comme le prouve cette

strophe d’ailleurs indigne du modèle :

Amor no s pot clamar de mien res :

que no aja fet en mi quant ha pogut en fer me torts, per on so conegut per ell qui so, com ell per mi qui es ?

Yo comportant y ell fent, puix he fet mes, guanye l’onor qu’ell per mi ha perdut.

Y axis veura l’estat d’on es caygut, y on so assumpt, soffrint sos desplaers.

Be crech qu’Amor, si en lo comte cayguera

de be tan gran, que nunca mal me fera.

(Ed. Valencia, 1562, fol. 143).

Mais, à Valence et à Barcelone, on se préoccupe désormais d'imprimer ou de traduire les œuvres d’Auzias March plutôt que de les imiter. C’est une autre manière de lui rendre hommage.

Nous avons retracé ailleurs (1) l’histoire de cette publication. Rappelons simplement que le valencien Baltasar de Romani a fait connaitre le premier, dès 1539, de nombreux extraits de ses poésies accompagnés d’une traduction en vers castillans. Un des protecteurs de Boscän, l'amiral de Naples, Fernando Folch de Cardona les lit, et, saisi d’admiration, veut les connaître toutes. Sur ses ordres, on recherche tout ce qu'a écrit Auzias March. Trois copies, dont une seule complète, en sont exécutées de 1540 à 1543. Elles fournissent le texte de la première édition proprement dite parue à Barcelone en 1543 et réimprimée peu après en 1545.

Valence ne veut pas rester en arrière dans la glorification d'un de ses meilleurs écrivains. Sur l'initiative de son bailli, Luis Carroz de Vilaragut, on amende en 1546 les précédentes éditions, mais ce travail sans grande valeur reste heureusement inédit. Quelques parcelles en sont cependant recueillies par Juan de Resa dans son édition publiée en 1555 à Valladodid, au cœur même de la vieille Casulle. En 1560, une nouvelle édition paraît à Barcelone, toujours sous les auspices de Folch de Cardona. Mais c'est la dernière qui ait vu le jour avant le

xix° siècle.

(1) Introd. à notre éd, crit., pp. 55-78.

PERE SERAF!{ 405

Une fois répandues un peu partout, ses œuvres ne semblent plus offrir pour les Catalans le même attrait. Ils les lisent, mais ne lui demandent guère leurs motifs d'inspiration. À vrai dire, ils le comprennent de moins en moins. On éprouve je besoin de le commenter, et c’est à quoi s'emploie vers 1565 un savant professeur de philosophie de l'Université de Barcelone, le chanoine D. Luis Juan Vileta.

: Pere Serafi et Joan Pujol sont les deux poètes catalans du xvi® siècle en qui la lecture de ses œuvres ait laissé une impression durable et manifeste.

Serafi, peintre et poète à la fois, pour mieux ressembler sans doute à Michel-Ange, n’exprime pas seulement dans la première partie de son œuvre (1) les eux communs de l’amour conventionnel : il y moralise aussi quelquefois en un style moins philosophique, il est vrai, mais par contre, moins vigoureux que celui d’Auzias March. Le reste est consacré à des sujets presque uniquement religieux. Cette division en poésies érotiques et spirituelles est un premier emprunt au poète valencien qu'il avait loué dans un sonnet-préface à l'édition de 1560. Il le loue encore dans son propre recueil paru en 1565,et le place à côté de Dante et de Pétrarque :

Ausias March qu’4 Spanya tant prospera nos ha mostrat per obres molt eletes

que par a ells mereix portar corona.….

(Son. XXI, Tres son latins, p. 17).

Toute son ambition semble avoir consisté parfois à moderniser Auzias March, à transposer pour ainsi dire en sonnets, quatrains et tercets, les chansons ct les huitains du vieux poète,

Cantant del gran Poet’ Ausias March

Quant dix d’amors ab destra fantasia.

(Puix vostre cant., p. 42).

On le retrouve presque à chaque page de son «libre de À mors». Le sonnet Vull comencçar ab veu de amor quexosa rappelle nettement les strophes de la chanson Qui no es trist. Le troisième,

(1) Obras poeticas, de Pere Serafi. Barcelona, Joseph Torner, 1840, in-49. Quelques-unes ont été imprimées sous le titre de « Cançons de Pere Serafi ».

Barcelona, La Ilustracié Catalana (s. d.), pet. in-4°.

Ojan aquells que ver’ amor los tira (p. 8) fait penser à la pièce Hoyu, hoyu tots los qui bé amats. Un madrigal Fortuna m'a portat en tal estrem (p. 30), un autre sonnet Ya fuy gran temps et surtout la chanson en quatrains Puix vostre cant, sont de vraies mosaïques d'idées et de vers d’Auzias. S'il pleure la mort d'une dame (Obra en mort de una señora, p. 46), il prend à sou devancier le principal motif de ses chansons de mort. La (sätira à la contrarietat de les temporades » Quant pens y mir als fets del temps present reproduit au début les thèmes et les expressions mêmes de la pièce Qui ne per si d'Auzias March, et, vers la fin, sa théorie de l’amour bestial par opposition à l’amour noble :

L’amor dels mes es inracional, Que sols al cos procuran lo delit, Amor gentil tenen en gran despit ;

Son enfangats d’un amor bestial.

De même, le « capitol moral » : Qui vol segur passar aquesta sida commence par abréger son Cant spiritual et s'achève par quelques phrases de ses chansons d'amour.

Mais on ne retrouve pas chez Serafi la sombre tristesse où se complaît le poète de Valence. C’est une mélancolie plus douce, qui n'a rien de tragiqué. Les mètres plus courts qu'il emploie, à l'exemple des castillans (1), contribuent à lui enlever un peu de sa gravité. Ce n'est plus la chanson provençale, c’est presque la chansonnette. On sent même dans telle ou telle de ses Canços (« De un desesperat de amor ». — Qui vol ohir la gesta..) l'influence des chansons populaires de l'Espagne. D’autres modèles tels que Pétrarque et les poètes italiens de la Renaissance l'amènent enfin à faire une part plus grande, dans quelques-unes de ses œuvres, au sentiment de la nature, et, si ses analyses psychologiques sont plus superficielles que celles d’Auzias March, elles n'en ont pas du moins l’aridité.

Joan Pujol a moins de grâce. C’est un écrivain un peu fruste. Son poème épique sur Lépante supporte difficilement la lecture. Il a eu toutefois le mérite de mieux comprendre Auzias March

(1) Il tombe aussi dans la trivialité et le mauvais goût du temps. C’est ainsi qu'il dit (p. 35) en parlant de sa femme :

Acompanyat ab ma costella cara…

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