APPRÉCIATION GÉNÉRALE
écrire pour le € vulgaire ». Quand il a pris pour modèle, noi pas’
Arnaut Daniel, mais tout autre troubadour moins alambiqué, il a prouvé, par exemple dans la chanson No m fall recort, et dans quelques autres œuvres de sa première manière, que la poésie catalane pouvait rivaliser avec celle des Provençaux. Le mal est qu'il a trop souvent recherché les formes d’art les plus contournées, et son obscurité a fini par lui nuire auprès des lecteurs modernes avides de lumière et de simplicité.
IT était cependant capable d'écrire avec clarté. Ses poèmes didactiques ou puremeñt philosophiques, même ceux qui sont rimés suivant les formules un peu étriquées des Leys d’amors, présentent souvent, trop souvent même, la précision de la prose la plus scientifique. Si ses raisonnements sont parfois mal ordonnés, ses idées difficiles à suivre, il a su exprimer avec netteté quelques-unes des conceptions les plus profondes de la philophie scolastique ou péripatéticienne. Mais on n’y trouve guère plus les symboles dont il les avait revêtues dans la chanson. L'œuvre reste trop abstraite et d’une trop grande sécheresse poétique. S1 bien que là où Auzias March est poète, al est difficlement compréhensible, et, là où 1l est accessible à tous, 1l tombe dans le prosaïsme.
Tel a été Auzias March, avec ses qualités que je me suis efforcé de mettre en évidence, et ses défauts que je n’ai pas essayé de dissimuler. [l ne semble pas qu'il ait été, dans toute la force du terme, un poète original. Îl a manqué d'imagination créatrice. Cela tient en partie à la race catalane, essentiellement positive et amoureuse du réel. Voilà pourquoi elle n’a fait que répéter, en fait d’amour, parfois avec talent, mais sans un accent de réelle sincérité, la vieille chanson provençale. La poésie philosophique, qui demande plus de rigueur et plus d’exactitude, aurait pu lui convenir davantage, et c’est ce qu'avait compris Auzias March, mais il n’a pas su se créer, comme Dante, un style susceptible de donner à sa pensée l’éternité des belles choses.
« C’est un poète incomplet, mais un grand poète », a dit M. Milà y Fontanals (1), un de ceux qui, en Espagne, l'ont jugé le plus impartialement, sans l’indulgence excessive qu'entraîne parfois le patriotisme littéraire. C’est, sans doute, le plus remar-
{1) Resenya, p. 198 (Obras, III, 238).
quable des poètes catalans, mais, si nous le comparons aux écrivains de toutes les nations vraiment doués du génie poétique, 1l doit être placé parmi les poetae minores, qui, dans quelques-unes de leurs œuvres ou dans un grand nombre de vers, s'élèvent audessus d'eux-mêmes et rencontrent la vraie beauté.
Par les plus claires de ses poésies à la façon provençale, 1l a exercé une influence considérable, non seulement sur ses successeurs en Catalogne, mais encore sur la plupart des ciseleurs de sonnets castillans au xvi® siècle. On a pris plaisir à lire et à imiter en lui surtout le poète de l'amour, mais il mérite encore d’être étudié pour les idées morales et philosophiques qu'il a su exprimer parfois avec bonheur et toujours dans une langue bien catalane, sonore, cadencée et vigoureuse.
Vu, le 44 juin 1911 :
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, A. CROISET.
ALES et permis d'imprimer :
Le Vice-Recteur, de l’Académie de Paris, L. LIARD.