AUZIAS MARCH POÈTE-PHILOSOPHE
est inspiré. Comme Dante, il a une prédilection pour l’Ange de l'Ecole, bien qu'il ne le nomme pas, et, comme lui, il tire de la Somme les analyses psychologiques et la plupart des idées qui forment la base de son œuvre. Par là, il se rattache vrai-. ment à l'Italie. [l est plus près de Dante et de ses prédécesseurs que de Pétrarque en qui la Scolastique avait rencontré un de ses premiers et plus ardents adversaires.
Philosophe, il l’est, d’abord, mais d’une façon discrète et pour ainsi dire subconsciente, dans ses Chansons d'Amour. Au premier coup d'œil, on n’'aperçoit que leur parenté avec la poésie provençale. Mais, qu'on les examine de plus près et peu à peu se révèle toute la terminologie thomiste. Puis, ce sont les principales passions représentées avec les caractères que leur prête le Docteur Angélique. Il n’y a presque pas un des traits par où il peint l’amour et ses dérivés qu’on ne puisse, en cherchant bien, retrouver dans quelque coin de l'immense édifice théologique. Les Cants d’amor d’Auzias March sont la psychologie de saint Thomas mise au service de la lyrique provençale par un troubadour tellement imbu de scolastique que ses conceptions en sont le plus souvent comme des réminiscences ou des applications.
Philosophe, 1l l’est plus nettement dans ses poèmes sur l'amour et dans ses élégies sur la mort de sa dame, où, un des premiers, il s’est affranchi, pour mieux disserter, des règles un peu étroites de la chanson, et, plus qu'aucun provençal, des entraves de la rime. Mais ici interviennent, pour expliquer sa doctrine de l'amour et ses diverses espèces, non seulement saint Thomas, pour qui l’amitié vertueuse d’Aristote et l'amour angélique ne font qu'un, mais encore bon nombre de poètes ou de théoriciens de l’amour courtois qui avaient, à la manière de Guiraut de Calanso ou d'André le Chapelain, approprié aux mœurs de la Chevalerie les théories de l’Ethique à Nicomaque sur l’amitié.
Philosophe, il l'a été encore et surtout dans ses poésies morales sur le Courage, la Crainte de la Mort, le Bonheur, le Mérite et la Vertu. Si parfois il s’en tient à des lieux communs, ainsi que l'avaient fait ses ancêtres Jacme et Pere March, dans d’autres pièces, il est un vulgarisateur de la morale d’Aristote, conciliée avec le Christianisme, suivant le formule de saint Thomas et du prince de Viane. Mais là où il est entièrement,
sinon un penseur, du moins un historien de la philosophie, c’est lorsqu'il expose et critique du point de vue d’Anistote les principales théories sur le Bien et le Bonheur. Sa poésie devient alors véritablement scientifique et didactique.
Philosophe, doublé cette fois d’un théologien, Auzias March l’est enfin dans son unique poésie religieuse où 1l traite les plus graves problèmes de la Prescience divine et de la Grâce, à peu près comme le faisaient, à la Cour de Castille, certains poètes du Cancionero de Baena. Ce n’est pas la chanson rehgieuse, conforme aux préceptes de l'Ecole de Toulouse, le cantique ou l'hymne, dont Arnau March nous a laissé quelques spécimens. C’est une méditation sous forme de prière, une confession qui présente un tel accent de vérité et une telle élévation que Romeu Lull, cherchant à l’imiter à la fin du xve€ siècle, ne pourra qu'en reproduire les principales beautés.
C’est le couronnement de son œuvre, où le poète nous montre, sous ses diverses faces, notre double nature s’efforçant, mais en vain, de réaliser l'amour pur, la perfection intellectuelle et la charité chrétienne. Nul n’a eu un sentiment plus vif des misères de l'homme, retenu 1c1-bas par le corps, appelé par son âme à une vie supérieure. De 1à toutes les tristesses d’Auzias March ; de là son pessimisme raisonneur et pénétrant. On n'en comprend la véritable origine que s1 on ne le regarde pas comme un héritier pur et simple de la poésie provençale, mais encore comme un penseur à qui la fréquentation d’'Aristote et sa propre expérience ont montré la difficulté de réaliser dans notre vie l'idéal de sainteté que propose le Christianisme.
Auzias March est un noble devenu clerc, un seigneur qui ne s’est pas seulement nourri de romans et de chansons, mais de la science à peu près telle qu'on la connaissait de son temps, et en a rapporté une notion plus complète et plus vraie de la nature humaine. Ce n'est pas encore un homme de la Renaissance, ni un humaniste, mais il laisse l'impression d’un esprit à qui l’édifice intellectuel et social du Moyen âge ne suffit déjà plus.
Ce qui fait l'originalité et le mérite même d’Auzias March est aussi la souree de ses imperfections. En transportant la philosophie dans la chanson provençale, il est arrivé à superposer les subülités de la scolastique aux raffinements élégants de l’amour courtois. C’est le trobar clus plus compliqué, la poésie fermée à double tour. On ne peut que regretter qu'il n'ait pas voulu