‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 45 sur 302 · ENFANCE ET JEUNESSE D'AUZIAS MARCH · texte numérisé non relu

ENFANCE ET JEUNESSE D'AUZIAS MARCH

Une petite ville, enserrée dans de hautes murailles qui la défendent encore contre les révoltes toujours possibles des musulmans, à moins d’une lieue de la Méditerranée avec lacçuelle elle communique par une platja ou grau que fréquentent les barques catalanes. Dans cette forteresse (1), sur un des bords de la rivière d’Alcoy, dont les méandres se déroulent au milieu de l’orta la plus riante, le palais où Alphonse, marquis de Villena et due de Denia, reçoit l'hommage de ses vassaux. C'est Gandie où Auzias March naît, vers 1397, probablement dans une maison du Carrer major (2), peut-être même dans une de celles que son quadrisaïeul avait reçues, en 1249, de Jaeme [er le Conquérant.

Aucun texte n'affirme expressément que notre poète à vu le jour à Gandie. Mais ses parents y étaient installés à l’époque de sa naissance, et, comme nous le verrons, il y a passé luimême son enfance et sa Jeunesse. Si donc il se nomme valencien dans une de ses dernières poésies :

La velledat en Valencians mal prova e no sé com yo fassa obra nova,

(1) Voy. la description de Vicrana, Segunda parte de la Crôn. de Val., pp. 24

et suiv.

(2) Romania, XVI, 196.

GANDIE 55

c'est qu'il est né dans le royaume de Valence et valencien par cela même ou qu'habitant la ville de Valence vers la fin de sa vie, au moment où il écrit ces vers, il a pu la considérer comme sa seconde patrie.

Gandie est presque entièrement habitée par des chrétiens et jouit des libertés communales depuis le 127 novembre 1323, de par la volonté de Jacme II (1) ; mais la population des environs est, sauf de rares exceptions, composée de Sarrasins réduits à une sorte de servage. Excellents agriculteurs, ils continuent à faire, par leur travail opiniâtre, la prospérité de cette région (2). Leurs maîtres seuls ont changé, car ils jouissent, sous la domination chrétienne, du libre exercice de leur culte et de leurs lois. Comme le dit Auzias March lui-même :

Tenir sa ley, e, si es moro, Çuna, e Deu ladonchs lo farà segur d’ell.

Le marquis de Villena, duc de Denia, comte de Ribagorça, ete. ne réside que rarement dans ce pays. [Il préfère ses possessions du Nord. Mais, depuis 1370 environ, son vassal, Pere March, dont il a déjà apprécié la valeur sur les champs de bataille, le représente, en vertu d'une procuration générale, dans toutes les villes, châteaux, lieux et seigneurie qui sont en son pouvoir sur le territoire de Valence. C’est un chevalier sans peur et sans reproche, un administrateur habile, et aussi, à ses moments de loisir, un écrivain qui admire les troubadours et croit à l’éminente dignité de la science et de la poésie.

Marié une première fois, 1l a eu, comme nous avons cru pouvoir l'induire de plusieurs faits, quatre fils, dont l'aîné devait porter le même prénom que lui et est mort en bas-âge.

Devenu veuf, il épouse, à Valence, le 2 septembre 1379, Elionor de Ripoll, avec l'espoir d’avoir un autre fils qu'il appellera Pere, comme le premier qu'il a perdu. Mais, si la date du mariage indiquée par D. A. Paz y Mélia est exacte, 1l semble que les joies de la maternité aient été refusées pendant longtemps à sa seconde femme.

(1) EL Archive, IV, 323.

(2) Cronica del rey en Pere, per B. Descror, ch. 1, éd. Buchon, p. 605.

56 cHAP. IV. — ENFANCE ET JEUNESSE D'AUZIAS MARCH

Une fille lui naît, Il lui donne le prénom de Peyrona, la plagant ainsi sous la protection de saint Pierre, auquel étaient voués les fils aînés dans sa famille. Il doit renoncer au rêve qu'il avait fait, une seconde fois, de transmettre son patrimoine, avec ses Litres et dignités, à un enfant mâle qui lui succéderait entièrement. Sa déconvenue se change en la plus profonde affliction, lorsqu'il s'aperçoit que sa fille est sourdemuette de naissance.

Un autre fils vient heureusement atténuer sa douleur. C’est Auzias, né, avons-nous dit, vers 1397, mais plutôt avant qu'après. Cette date reste simplement probable parce qu'elle résulte du rapprochement de deux faits, l'un certain, mais indéterminé, l’autre déterminé, mais invoqué dans un acte de procédure. Disons cependant. qu'il faut renoncer définitivement à le faire naître, en 1381, comme l’a proposé D. Ant. Paz y Mélia, s'appuyant uniquement sur la date du mariage de son père avec Elionor de Ripoll. D. Ant. Paz y Mélia nous apprend, d'autre part, que Pere March a émancipé son fils le 8 janvier 1409, en même temps qu'il lui a fait donation de la seigneurie de Beniarjo et autres lieux. Il est facile, dès lors, de reconnaître que la date de 1381 est trop avancée, car, à ce compte, Auzias March n'aurait été émancipé qu’à 28 ans.

Un des renseignements de D. A. Paz y Mélia lui-même nous permet d’entrevoir tout au moins la vérité. Si Pere March émancipe son fils Auzias, c’est pour qu'il puisse, avant sa mort qu'il sent proche, lui céder tous ses droits. Or il est à présumer qu'il a accompli cet acte dès que son fils a atteint l’âge requis, c'est-à-dire 12 ans. En plaçant sa naissance aux environs de 1397, il avait donc 12 à 13 ans au moment où son père rédigeait ses dernières volontés (1). Cette date est encore confirmée par le Memorial de la Audiencia de Palma qui fixe à 1422 la reddition par Elionor de Ripoll des comptes de tutelle de

(1) Remarquons que, d’après les Furs (liv. V, rubr. VI, fol. 3, 10, 14), la majorité de 15 ans fait cesser la tutelle pour les deux sexes. Auzias March, soumis en 1409 à la tutelle de sa mère, n’avait donc pas enoore 15 ans. D'autre part, la substitution que son père fait en faveur de Pere March junior nous permet d'aboutir à la même conséquence, car le fils qui n'avait pas 15 ans ne pouvait pas tester (Furs, liv. VI, rubr. IV, fol. 43, 102) : d’où la nécessité de cette substitution. Cf. Cx. DE Tourrouzox. op. cit., II, 262 et suiv.

SAINT AUZIAS DE SABRAN 57 son fils (1). D'où il est possible de conclure qu'à cette date Auzias March avait dépassé sa majorité.

Auzias, prénom nouveau, inconnu jusque-là en Catalogne et qui à longtemps exercé en vain la curiosité des biographes. Il faut y voir, comme je l’ai établi ailleurs (2), le nom vulgaire de saint Elzéar de Sabran, dont l’histoire singulière mérite d'être contée. Né en Provence, près d’Apt, en 1285, ce riche seigneur, ils du comte d’Ariano, Hermengaud de Sabran, épouse, à l’âge de dix ans, Delphine de Glandenez. Mais la jeune fiancée à voué à Dieu sa virginité, et, le soir de ses noces, exhorte son mari à suivre son exemple, lui citant pour modèles sainte Cécile et saint Valérien, saint Alexis et sa femme et d’autres saints et saintes qui ont gardé la continence monastique sous le toit conjugal. Elzéar, touché de la grâce, fait alors le même vœu, et, pour s’aider à le garder, se soumet, aux côtés de sa femme, à la discipline la plus austère et au jeûne le plus rigou-

reux. Îl meurt à Paris en 1325 et est canonisé en 1369. Quant

à sa femme, elle fut simplement béatifiée (3).

La renommée de saint Auzias dépassa les limites :de la Pro-

(1) « E l’altra excepcio que s diu per la part altra es que la dita Na Elionor de Ripoll fonch tudriu de Mossen Auzias March, son fill, de la qual administracio no donà compte, e perco restà deutora al dit son fill, lo qual deute hauia de pagar la dita Na Peyrona com a hereua de la dita Na Elionor Ilur mare. — La qual excepcio no obsta, car la dita Na Elionor, en apres fet major son fill mossen Auzias, fonch per aquell diffinida, e restà aquell deutor en.VIITI. milia y tants sous, los quals lo dit Mossen Auzias March li confesà deure ab contracte de resta de finament de comptes. E no obsta dirlo que diu la part altre, que ladita Na Elionor, apres de formar lo dit debitori dels dits .VIIT. milia DLXXX VI sols IL. diners, aquella hauria administrat e rebuts los fruyts del dit Mossen Auzias, los quals prenien tanta sumaque pa gauen los dits .VIIT. M. DLXXX VI sols II, e restaua en poder de aquella la major cantitat ; al que satisfent, se diu que en l’any.X XII. fonch lo dit compte e format dit debitori, e en apres cessà esser ver que la dita Na Elionor de Ripoll rebes fruyts ni rendes. algunes de dits lochs, e si alguna cosa rebe ho rebe com a procuradriu del dit Mossen Auzias March, son üll, per lo qual altre vegada fonch diffinida ab carta rebuda per en Frances Dalmau a XXXI. de Maig any mil CCCCXXIV ; e de aqui auant no rebe pus res per que, en l’any XXV., Mossen Auzias March hauia fet procurador a Lluch Pons notari per a que li rebes ses rendes. E per ço no obsta tal excepcio…. »

(2) Romania, XVII, 189.

(3) DE FormiN p'OPPÈDE (la marquise), La Bienheureuse Delphine de Sabran, Paris, 1883, in-80, p. 44 et suiv.

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