LE DOMAINE DE BENXYARJO
d'introduire la canne à sucre dans le royaume. Gandie ne saurait rester en arrière, et, le 9 décembre 1430, F « honorable » chevalier Mossèn Galceran de Vich s'engage à payer au chevaher Auzias March cinq sous par « francada » de terre plantée de « cannemelles » dans les limites de Beniarjé, mais à condition que les produits en seront portés et traités au moulin à sucre ou trapig que le premier de ces gentilshommes campagnards a fait édifier à Gandie (1).
Plus tard, Auzias March ordonne de construire pour son propre compte un de ces moulins dont Viciana, fier de ce qu'à son époque l'industrie sucrière ne fleurissait encore qu'à Valence, nous a laissé une description pittoresque (2). Le duché de Gandie en comptaït sept au moment où 1l éerivait, et un des premiers avait été certainement celui de Beniarjé qui, avec tout son outillage, avait coûté à son propriétaire 16.569 sous (3).
En 1456, les plantations d’Auzias March sont en pleine production. Il s’est retiré à Valence, et, le 24 avril, il vend sur pied sa récolte de sucre 577 livres 10 sous royaux de Valence, à raison de 19 livres 5 sous la charge (carrica), c’est-à-dire les 125 kilogrammes, prévoyant donc 30 charges de suere environ. La somme convenue lui est versée le 20 mai de l'année suivante (4).
A la même époque, il améliora ses terres par un remarquable travail d'irrigation dont les bienfaits se font encore sentir aujourd'hui. Il fit creuser un canal, connu sous le nom d’acequia de Berniza et destiné à conduire et à répartir à travers la campagne de Beniarjé l’eau de certaines sources se déversant dans la rivière d’Alcoy, sur le territoire de Palma. Le 28 mars 1457, un accord est conclu et signé, par devant Francesch Rubert, notaire public de Valence, entre Dona Isabel de Proxida, seigneu-
(1) Arch. de Osuna, Gandia, n° 1210. Prot. P. Belsa, ad an. 1430. Les protocoles de 1434 mentionnent, le 9 août, un achat de sucre fait par Galceran de Vich, de Gandie, à deux sarrasins. — Sur ce Galceran de Vich, et, en général, sur la récolte du sucre dans le royaume de Valence, voir El Archivo, I, 43, 53.
(2) M. pe Vicrana, Seg. parte de la Crénica de Valencia, Valencia, 1881, p. 26.
(3) Mem. de Palma.
(4) Valence. Arch. gen. del reyno. Prot. Berenguer Cardona, ad ann. 1456 {{ol. 3 du 4° cahier).
100 cHAP. VII. — FORTUNE D'A. MARCH. PREMIÈRES POÉSIES
resse de Palma et Ador, les représentants de ces deux villages, d’une part, et le (très magnifique Mossèn Auzias March, chevalier», l'aljama de Beniarj6, d'autre part. Le seigneur de Beniarjé est autorisé à faire passer ce canal à travers le territoire de Palma. Sur ce dernier, l'usage de l’eau sera permis un jour seulement ; il appartiendra le reste du temps aux cultivateurs de Beniarj6. D’autres clauses visent la réglementation de l’arrosage et les pénalités à appliquer à ceux qui seront surpris en flagrant délit de vol dans les vergers et les vignes de Palma. Quiconque dégradera le barrage (azut) ou la prise d’eau de Palma sera condamné, qu'il y ait abondance ou disette d’eau, à la perte du poing.
La ville de Gandie ne tarda pas à vouloir profiter des avantages de ce canal. A la suite d’un autre arrangement, elle en partagea les frais avec Auzias March, mais trois jours furent réservés à Gandie pour l’arrosage et trois autres à BeniarJ6 (1).
Auzias March a dépensé pour ces travaux, ainsi que pour la reconstruction d’un moulin à Palma prévue dans un article de l'accord primitif, la somme de 5.100 sous (2).
Une partie de ce canal est encore désignée dans le pays par l'expression d’azut ou azuteta d'En March. C'est un hommage auquel eût été sensible notre orgueilleux chevalier qui a vraiment contribué à accroître la fertilité d’une région où les Arabes avaient déjà réalisé d’intelligentes œuvres du même genre. Même souci de l'intérêt général et particulier à la fois lorsqu'il fait réparer pour la somme de 17 livres sa maison seigneuriale de Beniarjé et jeter, vers la fin de sa vie, un pont sur la rivière aux environs du village. S'il n'a chanté nulle part, comme Viraile, les joies du laboureur, nul n’en a mieux connu les besoins. Aussi bläme-t-1l à juste titre et en homme compétent le seigneur qui administre mal son domaine et le paysan incapable par ignorance de reconnaitre pour l’ensemencer le terrain le plus favorable
(1) Ces deux conventions et d’autres postérieures jusquen 1508 sont à l’Archivo de Osuna, Gandia, 564-309.
(2) Mem. de Palma.