SES RAPPORTS AVEC L'ITALIE
Cette seconde partie de son œuvre nous offre plus que la première de précieux renseignements biographiques (1).
Auzias March nous ÿ apparaît d’abord au courant des premiers travaux de la Renaissance en Italie. Il s'intéresse aux tables Eugubines découvertes en 1444 près de Pérouse et en fait l’objet d’une de ses plus curieuses comparaisons (CIV, 247). Vers la même époque, un de ses amis, Antoni Tallander (+1446), plus connu sous le sobriquet de Mossèn Borra, bouffon de la cour d'Aragon, lui fournit l’occasion d’une spirituelle poésie, la CVITE, où il nous le dépeint vieux, décrépit et ayant peur de mourir, Notre auteur ne résiste pas au plaisir de taquiner, pour mieux le rassurer, cet impitoyable railleur redouté des courtisans, et qui tremble maintenant à l'idée de la mort ! |
Il ne semble pas avoir fait partie du cortège de poètes et de savants dont était entouré en Italie le roi Alphonse V ; mais, comme eux, 1l célèbre les vertus de son «bon seigneur ». Déjà, dans la pièce CVIII, No m clam d'algu qu’en mon mal haja colpa, 1l fait très probablement son éloge et vante, à la tornada ou à l'envoi, sa passion, qu'il considère comme purement intellectuelle, pour une femme qui ne peut être que la belle Lucrèce d’Alagno ; et, comme c’est en 1448 que le conquérant de Naples s’est épris d'elle, on peut fixer avec assez d’approximation la date à laquelle Auzias March a écrit ces vers.
Mais ce sont surtout les pièces CXXIT et CXXIT bis qui nous renseionent sur les relations qu'il eut de nouveau, vers la fin de sa vie, avec son ancien suzerain, le roi d'Aragon, de Naples et de Sicile.
Le poète est vieux. Les plaisirs corporels lui sont désormais interdits. Une seule distraction lui reste, celle de la chasse. Aussi adresse-t-il au roi, dont il a été jadis le grand fauconnier, une épître en vers pour lui demander un faucon. Simple prétexte, en réalité, pour lui décerner de nouvelles louanges et s’attirer les bonnes grâces de son ambitieuse maîtresse.
Avec tous les auteurs de son temps, il croit ou feint de croire à la pureté de leurs relations. À l'entendre, jamais union plus chaste ne fut mieux assortie, et il crie au miracle parce que le
(1) Voir sur ce point notre première Etude sur la Chronologie des poésies d'Auzias March, dans Romania, XX XVI, 211 et suiv., et le chap. VIT de l’Introduction à notre édition critique.
110 GcHAP. VIII. — VIEILLESSE D’'A. MARCH. DERNIÈRES POÉSIES
vaillant roi a trouvé dans une femme « l'exemple de tout bien ». Il ajoute que cette femme a eu l'honneur d’être reçue par le Saint Père, qui a d’ailleurs opposé un refus à sa requête,
D'un Sant merex proposit revocat,
(CXXII bis, 31).
Or, on sait que Lucrèce d’Alagno (1) avait, dans une audience solennelle, sollicité de Calixte [IL, ancien évêque de Valence, son consentement au divorce du roi et de Marie de Castille, afin de pouvoir épouser ensuite son royal amant. Lucrèce chez le pape ! Cet événement, qui était bien de nature à frapper l’imagination des contemporains, eut lieu le 13 octobre 1457, et c'est entre cette date et le 27 juin 1458, jour où mourut le roi Alphonse, qu’Auzias March a écrit ses deux pièces, «en deçà du Phare », comme il le dit, c’est-à-dire à Valence.
Il n’a lui-même que peu de temps à vivre. Ses cheveux sont blancs depuis longtemps (2), sa figure et ses prunelles ridées. Mais peu importe. Tel qu'il est, 1l prétend n'être pas trop déplaisant. N'est-1l pas bien fait de sa personne ?
Ja la edat a mi no’s cominal.
Seré jutjat de tots per galant vell, y a dones plau l’hom quant es jovencell !
Totes sôn carn y en carn es lur cabal :
Tant quant a ço recapte ls donaré ; dels membres so bé proporeionat ; mas es lo mal que l’ull tinch ja ruat,
y en Îlur esguart vell me reputaré !
C’est le seul portrait authentique qui nous reste d'Auzias March, à défaut de celui de Juan de Ribalta qui paraît avoir été perdu (3). Il est vrai que l'œuvre du peintre valencien, exécutée
(1) G. FrzanGrer1, Nuovi documenti intorno la famiglia, le case et le vicende di Lucrezia d’Alagno, dans Archivio Storico Napoletano, XI, 92.
(2) Si ans de temps so vist blanch e ruat.…
(3) Dans son Exposiciôn à la Academia de S. Carlos, F. Xavier Borrull y Vilanova mentionne, en 1821, l’existence de ce tableau au monastère de la Murta, près d’Alcira. Il aurait été, suivant Fuster, Bib. Val., 1, 253, 489, transporté à l’Academia de Nobles Artes, de San Carlos, à Valence.
SON PORTRAIT. SA RÉPUTATION (a
au début du xvr£ siècle, ne pouvait guère nous en donner qu'une image peu ressemblante. Imaginons-le, d’après ses propres paroles, comme un vieillard encore vert, bien découplé, dont le temps a blanchi la tête et plissé le visage, mais respecté le cœur.
Comment s'étonner dès lors qu'il ait pu prendre part, jusque dans ses dernières années, au Jeu quelque peu innocent des Demandes et des Réponses, aux devinettes poétiques d’où sont sorties les pièces à Johan Moreno, à Na Tecla de Borja, nièce du pape Calixte LIT, et à Mossèn Fenollar. C’est un bel esprit, précieux et raffiné, qui ne veut pas renoncer à lui-même. Au surplus, ce petit cénacle, au milieu duquel il vit à Valence, lui prodigue des témoignages de vénération agréables à son orgueil de chevalier autant qu’à son amour-propre d'auteur. Mon mestre y senyor, lui dit Johan Moreno, son écuyer, qualifié aussi d’«étudiant» (1); Sou de tots lo més entès, lui déclare Na Teela (2), dont «on dit des merveilles » ; Vos, magnifich, que sou molt avisat, s’écrie enfin le jeune abbé Mossèn Fenollar (3).
Sa réputation a d’ailleurs dépassé depuis longtemps les frontières du royaume de Valence. Le marquis de Santillana, retiré à Guadalajara et écrivant entre 1445 et 1449 (4) sa célèbre lettre à D. Pedro, connétable de Portugal, le cite parnu les grands maîtres de la poésie limousine, et dit de Lui : « Mossen Ausias March, el qual aun vive, es gran trovador é ome de assaz elevado espiritu (5). » Jugement fort précis d’un poète espagnol contemporain qui connaissait l’Aragon et l’apôtre valencien Vicent Ferrer et avait bien pu lire quelques-unes au moins des pre-
mières œuvres de notre auteur.
(1) Romania, XVII, 193 et 203. Cf. Trobes en lahors de la Verge Maria, p. 44-46.
(2) Née probablement à Gandie, elle habita Valence d'assez bonne heure et y mourut en 1459, un peu après Auzias March, âgée d’environ 28 ans. Voir la notice que lui a consacrée le R. P. Fidel Fita, dans le Boletin de la Real Academia de la Historia, X, 2 21-228, et qu'il a réimprimée dans Estudios histôricos, Madrid, 1886, VI, 194-200.
(3) Voyez Trobes, pp. 24-33.
(4) M. Scnirr, La bibliothèque du Marquis de Santillane, p. xzur.
(5) Obras del Marqués, p. 11.
1412 cirap. VIII. — VIEILLESSE D’A. MARCH. DERNIÈRES POÉSIES
IT
Dans Valence, non loin de l’église Saint-Thomas, il vit en gentilhomme bourgeois, honoré de ses concitoyens, bien qu'il les soupçonne (1), non sans quelque amertume, de lui préférer les jeunes. Jetons un coup d'œil dans son intérieur en nous aidant de l'inventaire de ses biens. La maison comprend deux corps de bâtiment, placés probablement l’un derrière l'autre et séparés par une cour. Le premier est l’alberch, à un étage : il se compose, d’un côté, de la maison d'habitation proprement dite, de l’autre de l'écurie, chacune de ces parties ouvrant par une porte sur la rue des Avellanas (2). Le second est le palau baix, un simple rez-de-chaussée.
Dans la maison proprement dite, une grande salle, la sala, s'offre d’abord à nous. C’est là que le chevalier-poète reçoit ses visiteurs ou tient bureau d'esprit. Quatre coffres verts et un vermeil, à ferrures (landat),sont rangés le long des murs : ils renferment des fourrures, des vêtements et du linge. Quelques-uns de ces effets appartiennent à Johan March, fils du maître de céans, et à Català, son écuyer de maison. Sur le sol, un tapis (drap de peus) vermeil, d’une grande finesse {molt sotil). Un bahut fartibanch) à deux compartiments et deux banes en bois, sont placés à côté d’un dressoir {tinell) décoré des armoiries de la famille. Le blason de Pere March a huit marces d’or placés sur huit croix d’or potencées, à champ de gueules ; celui d'Auzias, huit mares et croix d’or potencées, écartelé des armes de Catalogne (35).
Voici la salle à manger. On y voit une table à moulures et à pieds se relevant (ab frontises e peus leadiços), longue de
KACETIERIERC ONCE)
(2) Actuellement Calle de Cabilleros. Le 23 janvier 1878, une plaque commémorative a été placée sur la maison portant le n° 7, construite sur l’emplacement probable de celle d’Auzias March.
(3) Voy. la planche hors texte du début. Elle représente ces blasons d’après un armorial que Joseph Tastu croyait peint sous Philippe IT, tandis que
M. A. Morel-Fatio le rapporte au xvut siècle seulement. Au-dessus du pre-
SA MAISON DE VALENCE Ta
14 palmes, un banc de la même longueur, une table ronde, trois chaises pliantes, une sculptée {mostrada) et une conque de milieu avec ses pieds de cuivre,
Dans la cuisine, la batterie et la vaisselle paraîtraient sommaires à notre époque : deux chaudrons d’airain, trois pots (gibrells) de terre, une demi-douzaine de plats et douze écuelles en terre, deux ustensiles en fer.
A côté de la cuisine, le fournil {pastador) renferme une grande jarre à farine et un coffre vermeil, peint en blanc et vermeil. Plus loin, la tuerie {masador), dans laquelle ouvre une chambre.
De l’autre côté de la salle à manger, une autre chambre où nous remarquons, avec divers objets de literie, de lingerie ou d'ameublement, un caisson plein d’écritures, une salade, une cervelière rase, un écu en cuir de bœuf, un camail de fer avec sa chaîne, deux bancs scellés, deux lanternes en fer, deux nattes en sparterie,une caissette à écritures où se trouvent des accessoires de faucons. Dans l’alcôve (recambra), un coffre vermeil sur lequel sont peintes des perdrix, un grand lit et un petit lit, un caisson de trois palmes contenant une cuirasse et un devant de cuirasse, et cinq manoples {mayopes) ou gantelets.
Au-dessus, à mi-escalier (en la casa de mija scala), est l'appartement privé d'Auzias March. C’est là qu’il se tient d’ordinaire et où 1l rendra le dernier soupir. Le mobilier se compose d’un lit, avec deux matelas, une couverture de laine et trois coussins, de trois tables, quatre escabeaux, deux chaises sculptées {mostrades), une pliante, cinq accoudoirs (?) en toile d'Arras (recolsadors de Raç), deux seaux en cuivre, quatre carafes, une bouteille, trois tasses en verre, trois verres, dont un en cristal avec son couvercle, un candélabre en cuivre à une branche, et un éventail à plumes.
Notons parmi les vêtements — les derniers qu'a dû porter Auzias March — une cloche de damas en drap noir fourrée de peau blanche, une gonelle de bure fourrée de peau blanche, un manteau de bure. Signalons encore une Jaquette de futaine
mier, on lit la mention Marque; au-dessus du second, Osias Marque. Mais avec J. Tastu, nous pensons que l’écusson simple appartenait bien au père d’Auzias, qu’il nomme ainsi dans la note inédite où il décrit ses armes : » Pedro (Mosén) March, tesorero del duque Real de Gandia », Cf. Romania, XVII, 191, note 3, et Llorente, Valencia, IT, 703.
Am. PacÈs.#— Auzias March. 8
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blanche, une paire de brodequins blancs placés ailleurs, et un tapis de Berbérie long de 16 palmes.
Tout près du lit, comme s’il voulait l'avoir même la nuit à la portée de sa main, le manuscrit probable de ses poésies, « deux livres in-folio, dit l'inventaire, non reliés, avec des strophes ».
Un peu plus loin, un bahut à deux compartiments contient, outre les pièces d’un procès de Na Damyata de Scorna contre Mossèn Julia, sept livres qui attirent plus particulièrement notre attention
1. ITEM, HUN LIBRE EN PREGAMI, CUBERTES DE FUST CUBER- TES DE ALUDA NEGRA, PARLA DEL Gay Saber € DE la Sciencia d’'En Luil.
On peut reconnaître, dans la deuxième partie de cet ouvrage, l’Arbre de Sciencia (1), de Ramon Lull,
2. ÎTEM ALTRE LIBRE EN PAPER, CUBERTES DE FUST AB ALUDA VERMELLA. ComMENÇA Cum proverbium sit breuis propositro.
C’est le Liber proverbiorum, de Ramon Lull (2).
3, ÎTEM HUN LIBRET EN PAPER, CUBERTES DE FUST AB ALUDA VERMELLA. DON LES Costums de Espanya.
4. ITEM HUN LIBRE EN PREGAMI, CUBERTES DE FUST AB ALUDA VERMELLA. ComEença Mestre Miquel de la Tor es de la Gya Sciencia.
Miquel de la Tor, de Clermont en Auvergne, vivait vers 1300. Poète lui-même, 1l a écrit la vie de plusieurs troubadours, notamment de Peire Cardenal, et recueilh leurs œuvres (3).
5. ÎTEM HUN LIBRE EN PAPER, CUBERTES DE FUST, AB ALUDA GROGA, EN PLA, DON Ésposicions dels Salms.
On sait que le dominieain Johan Romeu avait traduit, sur la demande de Berenguer March, maître de Muntesa, le Commen- Larium in seplem psalmos poenitentiales du pape Innocent HI,
(1) C’est sous ce titre que D. Mateu Obrador y Bennassar espérait en publier une édition en deux volumes (Ter Congrés Internacional de la Llengua Cat., Barcelona, 1908, in-89, p. 506). Le catalogue de la bibliothèque du roi Martin mentionne deux livres, n°5 109 et 117, intitulés de la Sciencia den Lull (Rev. Hispanique, XII, 429, 430).
(2) Hist. Lit, XXIX, 568.
(3) Hist. générale de Languedoc, 2e édit., VI, 948, X, 212, 366. — Barnier, Dell’ origine della poesia rimata, Modena, 1790, p. 120. Dans la préface, Tiraboschi dit que Miquel de la Tor véeut « au plus tôt après les premières années:
du xrv® siècle ».