COMPTE FINAL DE MOSSÈN PERE MARCI
maître, Car (vous voulez qu'ils aillent bien habillés, pour qu'ils vous fassent honneur » :
Qui uolets uostra jen que uagen bellamen, per que us facen honranca.
(Ibid, fol. 19 vo b : v. 57-59).
Bref, s'il ne reconnaît pas tous ces services, il éloignera de lui ceux qui ont commencé à l’aimer du vivant même de son père, et le vieux chevalier-poète lui rappelle malicieusement, à la fin de sa lettre, cette parole de l’infant Pierre : « Ne te tiens pas pour satisfait d’un maître qui, dès que tu l’as servi, t’oublie pour un nouveau serviteur » :
Ja no t pachs de senyor que, com l’ajes seruit, per nouell seruidor te meta en oblit.
(Ibid., fol. 20 v° a ; v. 91-94).
On sait que, le 31 mars 1412, Pere March a abandonné ses fonctions. Ce jour-là, il obtient du duc de Gandie, en récompense de ses longs services, le privilège de juridiction civile et criminelle sur Beniarj et autres lieux (1). Les raisons qui justifiaient cette faveur correspondent assez à la plupart de ses griefs, si bien que la date de son placet peut être exactement établie.
Ces trois poèmes offrent la même facilité un peu banale que les Debats et les noves rimades de Jacme March. Mais on n'y trouve ni la même vigueur de pensée ni le même coloris de style. En revanche, les expressions prosaïques ou triviales y sont moins abondantes.
Les plus remarquables de ses œuvres sont certainement parmi ses poésies à sirophes, ou cobles. Aucune d'elles n’est, à proprement parler, une chanson d'amour. On ne saurait évidemment classer dans ce genre la « cobla equivocada » Blanxa y bella n'es la costa (2) qu'il a écrite en réponse à celle de Jacme
(1) Voy. ci-dessus, p. 41.
(2) 4 str. de 10 v. de 7 syllabes ABBABABABA, 1 tornada de 4 BABA et 1
-endreça de 4 BABA, Canç. de Paris, fol. 104.
March. Plaisanterie obscène, amusement de rimeurs utilisant de la pire façon leur connaissance des homonymes, et peut-être aussi revanche de la chair sur des esprits qui ont trop joué à l'amour pur.
Ce n’est pas le même reproche que l’on peut faire à la pièce Dompna m platz ben arreada (1), malgré un couplet rappelant quelque peu, si le texte en est bien établi, la sensualité des premiers troubadours. Elle nous fait connaître, sous la forme d’un sirventés manifestement inspiré de Bertran de Born (2) ou du Moine de Montaudon (3) et peut-être des deux à la fois, les préférences du poète, ses amitiés pourrait-on dire, comme d’autres sirventés nous révéleront ses haines. |
Une autre strophe « sparça»: Dona val tan com de far mal s’esta (4), se rapporte à la femme, mais pour en exposer, avec une réelle concision, les principaux devoirs. En voici les der-
niers vers :
E que be s guard de tot’avinentesa
e d’avol gest e de mal perlamen,
e tema Dieu e 1 marit examen,
e qu’en bondats pensa mais qu’en bellesa.
Quelques-unes des pièces qui précèdent, surtout le Mal d'amor ou la chanson Dompna m platz, méritent d'être qualifiées « d’assez gentilles choses». C'est ainsi que s'exprime le marquis de Santillana, dans la première partie de son jugement sur Pere March : Mosen Pero March el viejo, valiente é honorable cavallero, fiço assaz gentiles cosas, et il ajoute, é entre las otras escriviô proverbios de grand moralidat (5).
Ces (proverbes de grande moralité » se rencontrent presque à chaque vers dans toutes les autres œuvres. Ce sont des sirventés moraux auxquels conviennent parfaitement les maximes exprimées en peu de mots, les formules nettes et précises comme celles qui résument la sagesse populaire. Nul genre ne
(1) 5 strophes de 7 vers de 7 syllabes unissonants ABABABA : Mrra, Poëles lyriques cat. p. 24 (Obras, III, 462).
(2) Barrsen, Chr. prov., 159.
(3) Raynouarp, Choix, III, 451.
(4) 8 vers décasyllabes ABBACDDC : Mira, Obras, L c., p.23 op. cit.
(5) Obras del marqués, p. 10.
semble avoir eu plus de succès à la Cour de Pierre IV et de ses fils. Le Roi lui-même en a écrit plusieurs. Son fils Joan en ayant reçu un de Pere March, en 1374, lui répond sur le même ton, fait copier les vers de notre poète et les siens et les communique à ses parents et aux écrivains professionnels ou amateurs de son entourage (1). C'est le cadre préféré de l’enseignement moral auquel tous les lettrés, princes, chevaliers et bourgeois prétendent se consacrer, à côté du clergé dont ils deviennent, à certains égards, les auxiliaires. La morale ne se sépare d’ailleurs pas pour eux de la religion, et la plupart de leurs sirventés sont. d'inspiration chrétienne ou terminent tout au moins par des invocations à Dieu ou à la Vierge, conformément à l'usage de l’école de Toulouse. Mais on y voit poindre déjà, sous l'influence de la philosophie ancienne mieux connue, les premiers rayons d’une morale humaine qui se suffit à elle-même,
Celui des sirventés de Pere March, qui a été le plus souvent copié dans les vieux chansonniers, est une méditation sur la mort et sur la faiblesse de l’homme qui s'ouvre par ce vers : Al punt c'om naix comence de morir (2). Il n’y a pas dans l’ancienne poésie catalane d'œuvre plus achevée, où le fond et la forme soient mieux adaptés, où le retour des mêmes rimes à chaque strophe contribue davantage à ramener l'esprit vers la même pensée. Pere March ne s’y perd pas dans de subtiles analyses. Développant un des lieux communs de la morale chrétienne, 1l sait lui donner une forme concrète, vivante, vraiment personnelle, malgré quelques ressemblances avec Gaucelm Faidit (3), et en tirer des accents qui vont au cœur et
(1) Rusré x Liucn, op. cit., p. 252-254.
(2) Croada unissonant, 8 str. de 8 v. décasyllabes ABBACDDC, 1 tornada de 4 CDDC et 1 endreça de de 4 CDDC : T. Amar, op. cit., p. 371 ; Mira, Jahrb. f. rom. u. engl. Lit., V, 137 (Obras, TIT, 318), Resenya dels ant. poet. cat., p. 128 (Obras, III, 159) ; BasecGa, Canc. de Zar., p. 48. (3) Cascus hom deu conoisser et entendre Que riguessa (Corr. riquessa), ni sens ni cortesia, Que sia el mon, no ns pot de mort defendre ; C’al jorn c'om nai comensa a morir, E qui mais viu plus poigna de fenir ; Donces ben es fols cel q’en sa vidas fia, Si be s pensa de prion sa foillia ; Car nos es tost lo gentils cors faillitz D'una valen comtessa Biatritz.
(G. Favpir apud Rayn., Choix, IV, 56).
atteignent parfois à la vraie poésie. S'il veut nous montrer que la mort est inévitable et que, quoi que nous fassions, nous n’y échapperons pas, il écrit ces vers clairs et bien frappés :
Trop es cert fayt que no podem guandir a la greu Mort e que no y val metgia, força ne giny, rictat ne senyoria, e trop incert lo jorn que deu venir, com, quant ne hon, que tot ernes trespassa ; e no y te prou castell, mur ne fossat ; e tan leu pren lo nici co 1 cenat, car tots hem {corr. sem) uns e forjats d’una massa.
(Paris., B. N. Esp. 225, fol. 126, v. 9-16).
Mais avec quelle véhémence digne d'un prédicateur populaire, avec quels traits empruntés à la vie familière, à la réalité même la plus vulgaire, il s'attaque à l'indifférence des hommes devant la mort :
O vell pudrit, e que poras tu dir, qui t veus naffrat tot jorn de malaltia ?
Missatge cert es que la Mort t’envia, e tu no | vols entendre ne hoyr, mas, com a porch qui jats en la gran bassa, de fanch pudent tu t bolques en peccat, disen, tractan, fassen tot mal barat, ab lo cor falc e la ma trop escassa.
(Ibidem, v. 33-40).
Dans la pièce Cest false de mon no Ll'prest hun puges (T), le poète exprime des idées analogues sur le danger des biens et des Joies de ce monde et sur la nécessité de penser à la mort, et à notre salut. Les biens terrestres sont des instruments dont il faut se servir, mais qui n’ont pas de valeur pour eux-
(1) Croada unissonant, 8 str. de 8 vers décasyllabes ABBACDDC, 1 tornada de 4 CDDC et 1 endreça de 4 CDDC : BasezGA, op. cit., p. 51.
mêmes. Ne leur accordons pas trop d'importance et résistons à nos trois ennemis, Satan, la chair et le monde :
Que 1 Satan vol ergull, hira, falsia,
la carn menjar e femnes e dormir,
e | mon tressaur e pompes e gaudir.
Parduts es l’oms qui voll seguir Ilur via.
Usem dels bens que Dieus nos ha comes, entendimen, rayso e franch talan, degudament, los mandaments guardan, e cossagrem lo joy que ns ha permes.
Préceptes puisés à la pure doctrine du Christianisme, mais suivis un peu plus loin de quelques commentaires où l’on perçoit comme un écho affaibli des paradoxes de la morale stoicienne tempérés par la fameuse théorie des préférables :
Reys es tots homs qui per dretura s guia e çell caytiu qur peccats vol saguir ; e cell es richs qui domda son desir, e paubre cell qui sech ço: que volria.
Alguns diran que z eu: dic bell no res, que l’aur es bos e la digmitat gran Eu dic qu’es ver als qui be n’usaran 3 Le 2? 3 qu'esters millor fora c’om no n’agues.….
Un tel mélange d'éléments chrétiens et païens ne pouvait qu'être favorable à la diffusion des idées morales par les poètes en langue vulgaire, surtout à l’avant-veille de la Renaissance. Dante n’en avait-il pas donné, le premier, l'exemple le plus remarquable ?
Les trois autres sirventés se rapportent plus particulièrement à des questions de morale sociale et professionnelle.
Le premier, Yo m meravell com no veu qui hulls ha (1), est un
(1) Croada unissonant, 7 str. de 8 décasyllabes ABBACDDC, 1 tornada de 4 CDDC, 1 endreça de 4 CDDC : Canç. de Paris, fol. 125 ; Canç. de l’Ateneu de Barcelona, fol. 123 ; Basezca. op. cit., p. 46. Nos citations sont empruntées au Chansonnier de Paris, sauf pour le premier vers, corrigé d’après celui de l’Athénée de Barcelone.
« dictat », suivant l'expression même de l’auteur, où chacun prendra ce qui répond le mieux à ses aptitudes afin de devenir
meilleur :
Prengue xascus, segons la su’abtesa, d’aycest dictat algun milloramen.
Il y énumère tous les défauts dont souffrent les hommes. Les premiers mots de chaque strophe expriment une idée de bläme, une critique, comme dans une des précédentes pièces ils formulaient un éloge. C’est un procédé usité aussi chez les troubadours, notamment par le Moine de Montaudon (1). A la manière encore de Peire Cardenal (2), il affecte de commencer tous les vers d’une strophe par une négative, pour mieux englober dans la même réprobation les diverses classes de la so-
ciété qu'il y passe en revue :
No m'asalt d’om qu’aja us d’elacra, ne de senyor qu'a tort vulla I meu pendre, ne d’atvocat qui tot plet vol empendre, ne de vassall que m renye com a qua, ne servidor altiu ab nessiesa ne metge foll, no pratich, ni scient, ne confessor grosser o necligen, ne gran estat no vulles ab pobresa.
I indique, avec la même énergie de style, dans la pièce Tots grans senyors qui be vol avenir (3), quels sont les devoirs du bon seigneur. C’est la seule des œuvres de Pere March qui soit désignée, dans les manuscrits, sous le titre de sirventesch. Pour cette raison et aussi à cause du sujet qui y est traité, on peut y voir les vers qu'il avait composés pour l’infant Joan.
Le dernier sirventés de Pere March Cest qui so fay d'on li
(1) Barrscn, Chr. prov., 130.
(2) Zbid., 170.
(3) Croada e appariada la meytat, uniçonant : 7 str. de 8 décasyllabes ABBACCDD, 1 tornada de 4 CCDD. (BasEeLaa, op. cit. p. 53, 381).
deu seguir dan (1) expose ses idées sur l’organisation de la société. Il n'y a pas de conservateur plus attaché que lui aux institutions établies. Il raille ces réformateurs qui, faisant la critique de tout ce qui existe, s'imaginent tout savoir et veulent tout régenter :
el pauch saben cugen regne regir ; cuiar es mal, sobrecuiar salvatge.
Per foll cuiar se presa 1 pages tan com lo burges, e 1 nici co 1 cenat, e z al pillart co 1 cavaller honrat, e l nan petit se cuyd’estar gegan.
De cette outrecuidance fsobrecuiar), qui empêche les hommes de rester chacun dans sa sphère, dérive le malaise social. Le monde se compose nécessairement de cleres, chevaliers, laboureurs, ouvriers et marchands (2) :
Clerchs, cavallers, lauredors e marchan e manestral es lo mon ordenat.
Clergues pregon per la comunitat, e cavallers la guardon garreian.
Lauredors fan pa, vi e companatge, e manestrals cansen (Ms causer) per tots fornir. Li mercader trahon e fan venir co qu’es mester per diners e bon guatge.
Au-dessus doit se placer un roi, duc ou potentat, bon, ferme et juste, pourvu d'une grande autorité, et, l'idée est curieuse et mérite d'être signalée, en lui doivent s'unir toutes les quali-
tés des autres classes :
Rey deu haver tot bon cor de paratge, sauber de clerch per los fayts descernir, cos de pages per tot affany soffrir.
— Ffay mal trencar 4’ytal rey homenatge !
(1) Croada unissonant, 5 str. de 8 décasyllabes ABBACDDC, 1 tornada de 4 CDDC : Canc. de Paris, fol. 127 v° ; T. Amar, op. cit, p. 372 a publié les v. 1-8, 25-32, 41-44, Nos citations sont faites d’après le Chansonnier de Paris.
(2) Cf. une page de Sidrach reproduite dans l’Hist. lit, XXXT, 297. On sait que le livre de Sidrach figurait dans la bibliothèque de P. March.
Auzias March. AlAl
Am. PAGES.
L'examen que nous venons de faire des œuvres de Jacme et de Pere March, — parmi lesquelles plusieurs étaient entiè-, rement inconnues jusqu’à présent —, nous permet de mieux nous rendre compte de la place que ces deux écrivains occupent dans la poésie catalane du xrv® siècle.
Le roi Pierre IV avait le goût de la poésie française et provençale. Ses fils Jean et Martin, son cousin Alphonse, marquis de Villena, la cultivent aussi ou favorisent son expansion. Jacme March, à la Cour ou près de la Cour, Pere March, dans le royaume de Valence, où il introduit un des premiers la langue limousine, ne font que suivre leur exemple. Ils sont les ouvriers de l’action morale que les lettrés prétendent exercer sur leur pays. La littérature ne doit pas être pour eux un simple passetemps, mais un moyen de réformer les mœurs. On sait que l’empereur Auguste avait chargé Virgile d’inspirer par ses vers le retour à la vie des champs et aux divinités nationales. Pour les rois et pour les princes ou hauts barons de la Catalogne, c’est aussi un but utilitaire que doivent se proposer les poètes. Dans leur manifeste aux pays de langue d’oc, les premiers mainteneurs du Consistoire de Toulouse l'avaient hautement proclamé. Le Roi lui-même se conforme à ce principe et ses successeurs ne se lassent pas de célébrer les vertus bienfai- ‘santes de la science et de la gaie science.
Dans leur œuvre, plus importante encore, malgré ses la- ‘cunes, que celle des autres poètes contemporains, Jacme et Pere March se modèlent sur les goûts de leurs maîtres et protecteurs.
La langue qu'ils emploient est encore le provençal, mais elle tend visiblement à se rapprocher du catalan. Ce sont aussi Les mètres familiers aux troubadours et surtout ceux de l’école toulousaine qu'ils utilisent. Mais, pour les noves rimades, lorsqu'ils appliquent cette forme au genre narratif proprement dit, ils subissent le plus souvent l'influence de la France du Nord, comme dans Joyosa Garda où dans le Mal d'amor.
Les romans de la Table Ronde ont contribué, avec les dermières théories des troubadours codifiées par les Leys d'amors, à épurer leur conception de l'amour. Mais Jacme March a plus de penchant pour les problèmes curieux et compliqués de la psychologie amoureuse. Sa dame n'a, en outre, presque pas de contact avec la réalité et reste le pur symbole de toutes les per-