LE MAL D'AMOR
Il l’engage enfin à ne pas aimer longtemps un homme, « si grand qu'il soit », dont elle ne saurait pas qu’il l'aime « loyaleet sans mensonge » et à lui faire connaître son amour, s’il ne le connaît pas. Qu'elle le quitte promptement, lorsqu'il n’a pas les mêmes sentiments, « car il n'appartient pas à une femme de requérir un homme d’amour ». — Mais l’homme ne continue à aimer que s’il éprouve le contentement parfait ({joy complit} accordé par Amour aux fins amants. € Aussi faut-il lui faire savoir que vous l’aimez. S'il vous envoie un bel anneau pour vous rappeler son affection, donnez-lui un ruban {cordonet) qu'il puisse porter sur son bacinet, quand il entreprendra quelque fait d’armes »,
e vos qu'aurets l’anell en gatge en senyal que son cor tenets, aytan com uos lo gardarets
no serets de mal angoxada, pessan en aycella jornada
que vostr'amich tendrets denan, per far co que us venra’n talan, amorosamen e gentil.
(Tbid., fol. 22 vo b ; v. 284-291).
C’est un conseil sincère et pur {veray e pur), conclut enfin le poète, pour mieux caractériser le remède qu'il préconise, et 1l termine en priant le Saint-Esprit de donner à Madona Roger de Castellé tout ce qu’elle peut souhaiter.
Quel était le chevalier dont cette dame s'était éprise ? Je ne serais pas étonné que ce fût le poète lui-même. Le cas d’une femme amoureuse prenant conseil de celui qu’elle aime sans qu'il s’en doute a été souvent mis à la scène dans le théâtre moderne : il devait former naturellement un des chapitres de la psychologie érotique du Moyen âge. Il nous montre de toutes façons que l'amour poétique, pour Pere March comme pour Jacme, n’était qu’un simple jeu de société sans importance auquel les maris eux-mêmes se prêtaient volontiers, un élégant badinage de raffinés pour qui le flirt était devenu un art se suffisant à lui-même.
Il faut attribuer à Pere March une autre pièce de noves rimades, bien qu’elle soit sans indication d'auteur dans le
manuscrit (1) et ne soit séparée de la Joyosa Garda de Jacme March que par un signe alinéaire un peu plus important que les autres. Elle comprend quatre-vingt quatorze vers de six syllabes, si l’on fait entrer en ligne de compte les vers 52 et 56 qui manquent certainement et sont peut-être l'indice de lacunes plus considérables. Le titre qui lui convient est Lo compte final de Mossen Pere March.
En voici le début :
[Mjon car senyor Namros, er vull contar ab uos com fay bon seruidor, quan ha seruit senyor, ne tengut longamen per luy aur ne argen, ne granda mesios.
E-s es ma’ ntencios
de far lo comite tal
que l tengren per egual tots aycells quil veyran.
(Ms. Est. Aguilé, fol. 49 v° 8 : v. 1-14).
Ce « cher seigneur » auquel s'adresse l’auteur ne peut être qu'Alphonse, due de Gandie, au service duquel Pere March a été, comme nous l'avons vu, pendant près de quarante ans en qualité de procureur. Remplacé à la fin de sa vie dans ses 1mportantes fonctions, 1l semble en avoir éprouvé quelque mécontentement. Aussi établit-1l moitié riant, moitié sérieusement, un état peu poétique des dépenses et des recettes qu'il a effectuées pour son maître. Parmi ses dépenses, il place en première ligne le temps qu'il a consacré entièrement à son maître, sans Jamais vouloir accepter les offres plus avantageuses qu'on lui faisait ailleurs. C'est avec lui qu'il a fait ses enfances fab vos me suy criat, v. 35), qu'il a combattu sur terre durant toute la dernière guerre, probablement, comme nous l'avons dit, contre Pierre le Cruel, de 1356 à 1365, qu'il a traversé la mer, ce qui ne lui souriait guère. I a employé, jusqu'au dernier sou, plus de 900 florins à l'équipement des gens de son
(1) Ms. Est. Aguiïlé, de Palma (fol. 19 vo-20 vo).