HUITIÈME DÉCADE
PRÉAMBULE
Tous les héros de la huitième décade sont des femmes qui parviennent à l’état d’Arhat. Aussi ce chapitre pourrait-il être intitulé : Gomment on devient Arhati (Aidiat-femelle). A une exception près, ces héroïnes sont toutes des jeunes filles qui, à une exception près également, sont toutes des filles de bonne maison. Il y a, en effet, trois filles de rois (0, 9, 10), une fille de brahmane (4), deux filles de Çre.sthîs (1, 7), la fille d’un riche Çâkya (3), celle d’un maître de maison qui est le célèbre Anâthapindada (2). La jeune fille qui fait exception est une danseuse (5) et l’héroïne qui n’est pas une jeune fille est une pauvre vieille esclave décrépite (8).
Parmi les huit jeunes filles de bonne maison, une des filles de roi ne se distingue que par sa laideur ; toutes les autres se distinguent par quelque particularité ou perfection soit physique, soit morale. Trois ont un signe en naissant, savoir : un joyau fixé à la gorge (1), un vêtement blanc enveloppant le corps (3), une guirlande de perles à la tête (7); deux autres ont le privilège, la première, de parler en naissant pour encourager le don (2), la deuxième, d’acquérir toute jeune une science extraordinaire (4). Les filles de rois sont les moins bien loties, sans parler de la laide ; l’une a pour elle sa grande beauté (0), l’autre n’a rien d’extraordinaire que de naître au camp, pendant la guerre (9).
A une exception près, toutes les jeunes filles de bonne maison ont un trait commun : l’horreur pour le mariage, et une horreur invincible. Quand vient le moment de prendre un époux, ces demoiselles regimbent et se montrent récalcitrantes. Elles diraient volontiers comme Armande : « Ah ! fi ! ». Cependant leur aversion se manifeste avec moins
ANNALES DU MUSEE GDIMET
d’éclat: mais elle n'en est que plus sincère et plus profonde. Enfin, elles réussissent à esquiver le lien conjugal, pour devenir nonnes. Celle qui fait exception, c’est la laide (10) ; elle ne repousse pas le mariage, mais tout le monde la repousse : aucun épouseur ne veut d’elle. Elle trouve pourtant un mari, grâce à la dignité royale et surtout à une ruse de son père; ce qui ne l’empéche pas de devenir nonne et Arhati, tout comme celles qui étaient mieux partagées qu’elle.
Restent la danseuse et la vieille. La danseuse (5) a toutes les séductions qui sont le propre des personnes de sa condition ; elle aurait rendu fous tous les hommes du pays, si le Buddha ne l’avait soudain convertie avec la troupe de danseurs dont elle faisait partie. Quand à la vieille (8), elle est prise, en voyant le Buddha, d’un accès de tendresse maternelle inattendu et si violent que deux ruisseaux de lait jaillissent de ses seins.
Le Buddha donne l’explication de tous ces phénomènes extraordinaires : des ornements dont une femme s’était dépouillée pour décorer un Stûpa (1), des dons de vêtements à la Confrérie (3), une guirlande de perles mise sur la tête d'un Buddha (7) avaient valu à trois de ces héroïnes, le joyau à la gorge, le vêtement blanc, la guirlande de perles : la libéralité exercée largement en faveur de la Confrérie avait valu à une quatrième le don de parler en naissant pour la prêcher. La savante (4) devait à une initiation suivie d’études approfondies le don de si bien apprendre ; une initiation qui n’avait pas eu des suites aussi brillantes n’avait assuré à une autre héroïne que l’avantage de devenir nonne et Arhati (9). Quant à celle qui avait la beauté en partage, c’était la récompense du don d’un vihâra fait jadis à un Buddha (G). L’injure « laid ! » jetée à un Pratyekabudda était la cause des difl’ormités de la laide (10).
Les séductions de la danseuse n’étaient que la continuation d’avantages anciens, de même que sa conversion définitive reproduisait une conversion opérée autrefois au milieu d’une danse (5). Quant à la vieille, son étrange manifestation venait de ce qu’elle avait été la mère du Bodhisattva ; mais elle avait compromis cette haute fortune en ne remplissant pas tous les devoirs qu’elle lui imposait (8).
L’histoire de la danseuse (5) se classe naturellement parmi les Jâtakas : on pourrait, à la rigueur, en dire autant de celle de la vieille (8) : mais il n’y a pas de raison pour classer de même l’histoire de la « belle de Kâçî » qu’une mention, quelque peu obscure et incorrecte d’ailleurs, comme nous le montrerons, semble attribuer au groupe des Jâtakas (6).