JÀMBÀL A
— Fangeux —
Le bienheureii.x Buddha (1).. . étant entré à Vaiçâlî, résidait sur le bord de Tétang des singes (Markatahrada), dans une salle de la maison à étages (Kutâgâra-çâlà) .
Or, en ce temps -là, à Vaiçâlî, dans un fossé, habitaient cinq cents Prêtas, vomissant leurs aliments, rendant ^ leurs aliments, vivant d’excréments et d’urine, horribles. Leur nature était de souffrir, et ils disaient : Nous vomissons ce que nous mangeons, nous rendons ce que nous mangeons, nous vivons d’excréments et d’urine, notre nourriture est faite de pus et de sang, notre nature est horrible : c’est la souffrance.
Or, dans cette ville de Vaiçâlî, résidait un brahmane qui épousa une femme de même tribu que lui (6)... Mariage fécond.
L’épouse devint enceinte, et une mauvaise odeur s’exhalait d’elle. Ce Brahmane fit venir des devins et les questionna. Ils répondirent : « C’est l’induence de l’enfant qu’elle porte dans son sein. » Après neuf mois écoulés, elle accoucha : un fils naquit, d’une vilaine couleur, d’un aspect repoussant, désordonné dans ses mouvements^ (?), le corps souillé d’impuretés, puant. En cet état, son père et sa mère, unis à lui par les cordages de l’amour, l’élevèrent avec le plus grand soin, quoiqu’il fut un objet de suprême dégoût ; il se plaisait dans les lieux impurs, il choisissait le tas d’ordures, le réceptacle d’immondices, pour j 'mettre sa chevelure en désordre ; il enfonçait dans sa bouche des saletés. Aussi donna-t -on à cet enfant le nom de « Fangeux » (Jâmbâla).
Pendant qu’il vaguait çà et là, Pûrana Kâçyapa l’aperçut et se dit : « S’il se plaît en de tels lieux, ne serait-ce pas parce que c’est un homme privi-
* Ujritâ{^... tib. : vor-pa.
2 Avahotimaka, tib. ; hyed Aan-po,
AVADÀNA-ÇATAKA V, 10, (50)
légié; si je l’initiais? » Et il l’initia. (Jàmbâla) alors, courut le pays tout nu, s’appliquant à de bonnes actions.
En parcourant le pays, il aperçut les cinq cents Prêtas dans le fossé de Vaicâli. En raison de l’identité du fruit de ses anciennes actions, il descendit dans le fossé de la ville, se rencontra avec les Prêtas, se réjouit avec eux et se lia avec eux d’une amitié intime.
Dans la suite, le jeune Jâmbâla, les ayant quittés pour une affaire quelconque, était entré dans Vaiçâlî ; et Bhagavat arriva à ce fossé de la ville. Les Prêtas aperçurent le bienheureux Buddha (16)... Description physique du Buddha.
Aussitôt qu’ils le virent, ils tombèrent aux pieds de Bhagavat. Bliagavat leur dit : « Qu’est-ce qui vous tourmente^ ? » Ils répondirent : « Bhagavat, nous avons soif. » Alors Bhagavat fit jaillir de ses cinq doigts cinq filets d’une eau douée de huit qualités, et les cinq cents Prêtas s’y désaltérèrent.
Puis ils moururent après avoir éprouvé de bonnes dispositions envers Bhagavat et renaquirent chez les dieux purs, (les dieux) Trayastriihçat.
Or c’est la règle (13)... Renaissance chez les dieux et visite au Buddha.
Ces dieux, anciens Prêtas... {22), obtinrent le fruit de Srota-âpatti. Après avoir vu les vérités, semblables à des marchands qui ont fait des bénéfices, à des laboureurs qui ont rentré leurs grains, à des héros vainqueurs dans le combat, à des malades délivrés de tout malaise, conservant la même majesté avec laquelle ils étaient venus en présence de Bhagavat, ils firent trois fois le pradaxina autour de Bhagavat et retournèrent dans leur demeure.
Or, Jâmbâla, de retour au fossé de la ville, ne vit plus les Prêtas et se mit à leur poursuite ; il se fatigua à les chercher sans pouvoir les atteindre.
Cependant, rien n’échappe aux Buddhas (18)... Pénétration, puissance et miséricorde des Buddhas.
Alors Bhagavat, en vue du bien du fils de famille Jâmbâla, s’étant levé de bon matin, ayant pris son vase et son manteau, entouré d’une troupe de Bhixus, suivi de la confrérie des Bhixus, entra dans Çrâvastî pour les aumônes. En avançant toujours dans sa tournée pour les aumônes, il se trouva dans une (certaine) rue ; Jàmbâla, qui rôdait çà et là sans savoir où il allait.
1 Ou * vous manque » kim... vâdhata ici; tib. ; cis '^ihoàs. Comparez p. 39, note 4.
ANNALES DU MUSEE OUIMET
SC trouva en face de Bhagavat. Alors il vit le Buddha (16)... Description physique du Buddha.
En même temps qu’il le vit, son esprit fut rempli de bonnes dispositions envers Bhagavat ; en vertu de ces bonnes dispositions, il tomba au.v pieds de Bhagavat en faisant l’anjali et dit : « Bhagavat, s’il y a pour des êtres tels que moi une initiation à la loi (et à la) discipline, puissé-je recevoir Fini tiation à la loi (et à la) discipline bien enseignée ! » Alors Bhagavat, dont le cœur était pénétré d’une grande compassion, qui connaissait les pensées et les sentiments des êtres, sachant parfaitement l’heureuse destinée de ce personnage, étendit son bras (de la couleur) d’or, semblable à la trompe de l’éléphant; et lui dit : « Viens, Bhixu, pratique la pureté. » A peine ces paroles furent-elles prononcées que, en sept jours, ses cheveux^ étaient rasés ; il se tint dans l’attitude d’un Bhixu qui aurait été reçu depuis douze ans^, les mains occupées par son vase à aumônes et son pot à eau.
Au mot « Viens » prononcé parle Tathâgata, rasé, le corps enveloppé du double vêtement -
il se tint là à l’instant même, les sens rassis, se tenant sous ce costume avec les pensées d’un Buddha^,
Alors Bhagavat lui donna (une leçon) à fixer dans son esprit. Lui donc (23)... Arrivée à Vôtat d' Arhàt.
Bien que Arhat, Use plaisait dans les ordures. Alors Bhagavat, s’adressant à ses Bhixus dit : « Bhixus, voici le premier d’entre ceux de mes Bhixus auditeurs qui ont du goût pour les ordures ; il n’est autre que Jâmbâla. »
Alors les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui ôte tous les doutes : « Vénérable, quelle action le Sthavira Jàmbâla a-t-il faite pour subir une telle douleur ? »
1 « Et sa barbe », ajoute le tibétain.
2 Le tibétain dit ; « cent ans ».
3 Ou bien « n’ayant pour parure que les désirs d’un Buddha. »Le texte est nevasthito buddhomanorathena, écrit ailleurs népathyasthito huddhamanorathena, qui a l’inconvénient d’avoir une syllabe de trop, mais est plus intelligible. Nepathya désigne un costume riche et appartient à la langue du théâtre (!), en sorte qu'on pourrait entendre que le personnage en question « jouait le rôle d'un Buddha. » La traduction tibétaine est : sans-rgyas-kyi ni dgons-pas (= Buddhamanorathena); go vgosnas.z= népathyasthito). — Go a bien des sens, entre autres, celui de « cuirasse, armure » ; (70 vgos-nas signifierait donc « ayant revêtu une cuirasse », et je traduirais volontiers : « cuirassé par les pensées d'un Buddha (contre les désirs mondains) ». — Ces mêmes vers se retrouveront dans le récit 61.
AVADÀNA-ÇATAKA V, 10, (50) 193
Bhagavat dit : « Bhixus, Jâmbàla, dans ses naissances antérieures (12)... Le fruit des œuvres et la transmigration.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, dans ce Bhadrakalpa où nous sommes (encore), alors que les créatures vivaient quarante mille ans, le parfait et accompli Buddha Krakucchanda (14)... Apparition d’un Buddha ancien..., parut dans le monde. Etant venu dans la ville royale de Çobhâvatî, il y résidait. Dans cette capitale, un maître de maison avait fait faire un vihàra où les Bhixus habitant différentes régions pouvaient aller, venir, séjourner comme il leur semblait bon. Dans ce vihâra était à demeure un Bhixu du commun qui était au plus haut degré avare et égoïste à l’endroit de sa résidence; quand il voyait un Bhixu de passage, il le maudissait, se mettait en colère, le vexait, se montrait malveillant, manifestait de l’humeur. Quand des Bhixus quittaient ce vihâra, il éprouvait une joie intense en les voyant partir et, rentré chez lui, il glosait sur eux.
Par la suite, un Bhixu Arhat arriva de la campagne. Or, le propriétaire du vihâra était un Anâgâmî; il reconnut (l’étranger) à son maintien ; « C’est un Arhat », dit-il, et, pénétré de bonnes dispositions envers lui, il l’invita pour le lendemain au repas du matin et au bain de vapeur^, avec la confrérie des Bhixus ; le Bhixu résident y fat aussi. Le lendemain, tout ayant été arrangé pour le hain, le repas étant prêt, le Bhixu résident arriva. Entré dans la salle de bain, il voit le propriétaire du vihâra vêtu d’une simple langouti^ qui s’empresse autour du Bhixu de passage pour le servir. Alors l’égoïsme naquit en lui et, d’un esprit pervers, il se livra aux actes d’une parole violente : « Il vaudrait mieux que ton corps fût tout enduit d’impuretés, Bhixu, que de te voir accaparer ainsi les bons offices d’un seigneur de la libéralité tel que celui-ci. » L’ Arhat accueillit ces paroles par le silence : Que ce malheureux, peiisa-t-il, n’ait point part (aux conséquences) de cet acte extrêmement grave! Puis, quand on fut venu au ' lieu et à l’heure de la réunion générale le Bhixu résident entendit ces paroles : « Tu as perverti ton esprit à l’égard d’un Arhat. » A l’ouïe de ces mots, le repentir se produisit en lui. Alors, frappé (intérieurement), il tomba
1 Jentâkasnâtra, mot qui revient plusieurs fois, toujours avec des variantes.
2 Voir ci-dessus, p. 127, note 1.
3 Sâmagrîdeçakâle.
Ann. g. — XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET
aux pieds du Bliixu et lui dit : « Pardonne la parole violente que j'ai pro férée contre toi. »
Alors, pour accroître les bonnes dispositions de ce Bliixu, l’ Arhat s’éleva dans l’air et se mit à faire voir divers prodiges. Par suite, le repentir se développa chez le (Bhixu) avec une intensité nouvelle, en sorte que, en présence de l’(Arhat), il raconta sa transgression, la déclara ouvertement, la proclama bien haut. Toutefois, il ne tenta pas d’atteindre à la connaissance suprême (naisthikam jnânam). Mais plus tard, il se mit à faire un vœu : « Si j’ai souillé mon esprit envers un Arhat, si j’ai proféré (contre lui) une parole violente, puissé-je ne pas ressentir le fruit de cette action ! si, au contraire, j’ai lu, murmuré les textes, fait des dons et rendu de bons offices à la confrérie, puissé-je, par la maturation de cet acte, m’attacher aux Buddhas et ne pas m’éloigner d’eux !»
Que pensez-vous, Bhixus? Celui qui en ce temps-là, à cette époque-là, fut le Bhixu résident, c’était ce Jàmbâla.
Parce qu’il avait commis l’acte d’une parole violente contre un Arhat, il a, par la maturité de cet acte, subi dans le Samsâra une douleur incessante, et c’est encore par la puissance de cet acte qu’il a, dans sa dernière existence, une mauvaise odeur, une odeur extrêmement mauvaise, et une tendance si forte à habiter les endroits remplis d’excréments et de saletés.
Au contraire, parce qu’il a lu, murmuré les textes, médité la science des Skandhas, la science des éléments, la science des Ayatanas, la science de l’enchaînement des causes et des effets, la science du lieu et du non-lieu, à cause de cela il s’est fait initier à mon enseignement et a rejeté tous les Kleças, en sorte que l’état d’ Arhat s’est manifesté pour lui.
En conséquence, Bhixus, voici ce qu’il vous faut apprendre, c’est qu’il faut faire tous ses efforts pour renoncer à l’égoïsme; par ce moyen on n’aura pas les torts de Jàmbàla, homme du commun, tandis qu’on aura la multitude des qualités de ce (même) Jàmbâla arrivé à l’état d’ Arhat. Voilà, Bhixus, ce qu’il vous faut apprendre.
Ainsi parla Bhagavat, les Bhixus ravis ainsi que les autres, Dêvas, etc.
AVADÂNA-GATAKA V, 10, (50)
Rapprochements et remarques
I. Le récit de l’existence passée de Jâmbâla, sa jalousie à l’égard du Bliixu de passage ressemblent beaucoup au récit d’une des existences passées de Lolakatisja, le héros du quarante- deuxième jâtaka pâli.
II. Le quarante-troisième récit du Pêfa-Vatthu (Gûdhakhàda) est dans un rapport étroit avec le récit qu’on vient de lire, malgré les différences de détail et d’arrangement. Ainsi la scène y est mise à Çrâvasti. Le Buddha n’y figure comme précédemment qu’en dehors et à la suite ; tout l’épisode des cinq cents Prêtas en est absent. La scène se passe entre le Prêta et Maudgalyâyana ; seulement, il y a une complication étrangère au récit de l'Avadâna-Çataka par la présence d’un autre Prêta, qui remplace pour ainsi dire les cinq cents du récit sanskrit. Voici l'histoire :
Un propriétaire fait construire un Vihâra et y logo un Bhixu de ses amis ; le Vihâra, ouvert à tous les allants et venants, est très fréquenté. Le bhixu résident voit d’un mauvais œil tous ces étrangers; il en parle avec mépris au propriétaire fondateur qui, partageant ces mauvais sentiments, maltraite en paroles le résident et les étrangers. — Ces injures consistaient à leur dire qu’ils n’étaient bons qu'à manger des excréments.
En punition de ces méfaits, le Bhixu résident meurt et renaît Prêta dans les latrines du Vihâra; le propriétaire-fondateur meurt à son tour et renaît Prêta, il est posé sur la tête de l’autre ; il reçoit les déjections des habitants du couvent pour sa nourriture, et ses propres déjections nourrissent le patient placé sous ses pieds.
Maudgalyâyana, apercevant celui des deux qui est au-dessus, le questionne et le Prêta lui explique sa situation, celle de son compagnon et la cause de leur supplice. Maudgalyâyana va tout raconter à Bhagavat qui fait une belle et salutaire instruction ; mais on ne la reproduit pas. Il n’est pas non plus question du relèvement des deux Prêtas.
Le récit suivant (quarante-quatrième du Pêta-Vatthu) est identique à celui-ci, si ce n’est que les héros en sont un Upâsaka et une Upâsikâ.