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CONCLUSION

Enquête sociale*

Les signes des temps.

Dans le monde moral comme dans le monde physique, les temps ont leurs signes; qui les observe au lieu de les nier les reconnaît également. C’est pour cela qu’il a été écrit : — « Hypocrites, vous savez « bien juger de l’apparence du ciel, et vous ne « pouvez pas discerner les signes des temps où vous « vivez. » L’antiquité avait dit aussi : « Quos vult u perdêre Jupiter dcmentat. »

Les signes précurseurs de la révolution de 1789 avaient échappé aux. races qu’elle allait transformer ou engloutir. Ce cataclysme inouï devait briser des trônes, emporter des dynasties, ébranler des nations, changer les moeurs, les lois, les institutions, les usages, la langue, mettre sur le monde le niveau d’une idée et d’une épée , précipiter les sociétés humaines dans des voies de régénération entr’ ouvertes depuis dix-

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huit siècles, et, au moment encore où il fit entendre ses premiers craquements et sentir ses premières secousses , les peuples et les rois , à l’étranger et en France, ne virent venir que l’une de ces phases de la politique et de la société qui avaient si souvent et si inutilement agité notre pays pour finir toujours par tourner au profit de la prépotence royale. Les esprits les plus avancés eux-mêmes n’allaient pas, dans leurs prévisions et dans leursespérances, au delà du triomphe définitif du tiers-état dans ses luttes contre la noblesse et contre le clergé. Pour eux, c’était le mouvement des communes et des bourgeoisies qui, après six siècles, allait enfin dire son dernier mot et sortir son suprême effet. A peine si, dans cette fièvre ardente de rénovation, quelques hommes, par instinct d’épouvante plus que par lumière d’équité, soupçonnaient qu’après avoir fait compte les uns avec les autres la noblesse, le clergé, le tiers-état, le trône lui-même pourraient avoir à faire compte avec le peuple. Mais personne, bien certainement, après le fameux pamphlet de Siéyès, ne pensait qu’un ordre nouveau de citoyens actifs allait surgir pour s’ajouter aux trois ordres déjà existants, prendre la tête du mouvement social pôur finir par les absorber en leur imposant l’unité et la force de son nom.

Ainsi qu’il arrive toujours à la veille de ces événements formidables que, pour se consoler par en médire, les contemporains qu’ils surprennent et renversent appellent des catastrophes, et que l’histoire,

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qui pénètre dans les enchaînements nécessaires des choses, appelledes révolutions, le mouvement oscillatoire des affaires courantes, désintérêts particuliers, des ambitions personnelles, cachait à la foule la gravité des circonctances. Les rides à la surface dissimulaient la profondeur des flots; elles ne la diminuaient pas.

Parce que , depuis vingt ans , la royauté s’épuisait en efforts de tout genre pour développer la prospérité publique; parce que le bien-être matériel

avait grandi au sein d’une partie considérable de

la nation; parce que, au moyen do son système financier de rentes et .d’emprunts, il y avait enchevêtrement continu des intérêts de la fortune privée dans les intérêts de la fortune publique; parce qu’elle s’ingéniait à multiplier les ressources de sa charité pour les mettre au niveau de la multiplicité des misères, la royauté se croyait assurée contre les mécontentements et les haines qui amènent les agitations, ébranlent et affaiblissent les empires. Et elle ne voyait pas que ces agitations étaient précipitées par toutes ces choses mêmes.

Les efforts pour développer la prospérité publique et soulager les misères au moyen de la création de travaux , d’ateliers de charité , de secours et d’encouragements , obéraient de plus en plus les finances de l’État; ne faisant pas monter les recettes à la hauteur des dépenses, ils élargissaient l’abîme du déficit que l’art ministériel de grouper les chiffres ne suffisait pas à combler. Le bien-être et la richesse de

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quelques-uns ne pouvaient, selon les lois de la vieille économie sociale, se faire que sur une ligne parallèle à la détresse et à la pauvreté du plus grand nombre. L’enchevêtrement de la fortune privée dans la fortune publique rendait celle-là co-partageante et solidaire des fluctuations et des calamités de celle-ci , et changeait ainsi les espérances et les joies de la veille en mécomptes et en colères du lendemain.

Parce qu’imbus des principes de la philosophie qui a pris dans l’histoire le nom de son siècle, et cherchant à reconquérir en influence morale tout ce que la royauté leur avait dérobé en domination politique et sociale, messieurs du clergé, de la noblesse et du tiers faisaient étalage, dans les brochures, dans les salons, dans les académies, et jusque dans la chapelle du roi, d’une grande sensiblerie pour les pauvres, « les meilleurs amis de mon Dieu , » disait le Père Bridaine, ils croyaient que les pauvres prendraient toujours les mots pour les choses, l’honneur d’être plaint pour l’avantage d’être sauvé, et les enquêtes sur les charges de la misère dans les campagnes et dans les villes pour dqs édits d’exonération et d’enrichissement.

Parce que les ministres, les intendants, les cours de justice, les municipalités, tous les pouvoirs royaux voyaient dans chacun de leurs rouages respectifs la machine administrative fonctionner sans trop d’encombre, ils disaient que tout allait pour le mieux. Le trône, qui ne voyait, n’entendait, ne savait que par eux, se croyait ferme et stable dans cette salle du festin

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où les voix rieuses des convives couvraient les gémissements étouffés de Lazare étendu à la porte. Prenant le talent d’administrer pour la science de gouverner, le gouvernement ne se doutait pas qu’il ignorait complètement ce qui passait dans l’esprit et dans les profondeurs des masses, dont les secrets sentiments ne 6e laissent ni traduire en chiffres de statistique, ni emprisonner dans des cartons, en lettres mortes de rapports.

Parce que, depuis la Fronde, qui avait été sa dernière et stérile intervention dans les mouvements de la politique , le peuple ne s’était manifesté que par quelques émeutes de la faim , on le croyait maté , vaincu , résigné , abruti , insensible. Ët on ne voyait pas que, s’il fermait les yeux, c’était pour méditer, et non pour dormir ; que son silenee était le silence de l’attente , et non celui de l’oubli et de l’abdication; et qu’enfin, s’il se ramassait sur lui-méme, c’était, non pour s’asseoir, mais pour bondir.

Témoins et prophètes.

Plus heureux que leurs pères d’avant 1789, les hommes d’aujourd’hui peuvent discerner les signes des temps ou iis vivent. Ces signes ont été aperçus et annoncés par les plus hautes intelligences et les plus

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puissantes voix de notre âge : par tes de Maistre, les Bonald , les Humboldt, les Chateaubriand , les Napoléon, les Lamennais, les Lamartine, lesÉmile deGirardin,les A. Blanqui, les Colins, les Michel Chevalier, les P.- J. Proudhon et autres grands esprits et libres penseurs.

— « Le vieux monde est a bout. » — « Tout s’en « va. » — « Il ne sort pas un enfant des entrailles de « sa mère qui ne soit un ennemi de la vieille société. » Telles sont les prophéties et les affirmations dont ces hommes ont fait le thème usuel en quelque sorte de leurs enseignements en politique et en sociabilité, en religion et en philosophie, en morale et en histoire, sur le trône comme dans l’exil , dans les journaux comme dans les livres, de leur vivant comme dans leurs mémoires d’outre-tombe.

Quand leur vie s’écoule entre la fin d’un temps et le commencement d’un autre temps, les hommes de savoir, d'indépendance et de génie, sont placés comme à une halte de l’humanité; leur vue plonge à la fois sur la route parcourue la veille et sur la roule à prendre le lendemain. Illuminée des dernières lueurs crépusculaires du soir qui l’a précédée et des premières lueurs de l’aube matinale qui va la suivre, leur nuit d’étape est visitée par le souvenir et par la prévision. Aux heures pénultièmes de la vie , ces deux facultés intuitives et corrélatives de l’homme sont portées chez eux à leur suprême puissance par cette sérénité de l’esprit et de l’âme que donnent l’âge, l’expérience, l’étude des temps et des hommes, et,

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par-dessus tout, les désenchantements et les inanités qui désintéressent de toutes les choses d’ici-bas, de la vie elle-même.

Témoins et prophètes alors, avec ce qui a été ils disent ce qui sera. Sans doute Dieu seul connaît les causes, et, parce qu’elles sont éternelles, voit de toute éternité ce qui doit en sortir; mais, tout borné qu’il est dans le temps comme dans l’espace, l’homme, par le souvenir, remonte des effets aux causes ellesmêmes, et par la prévision il découvre les effets qu’elles reproduiront fatalement un jour. Il y a vingtneuf siècles que la loi de l’histoire, succession vivante à travers l’humanité de l’éternité des effets par l’éternité des causes, a été écrite dans ces paroles : « Ce « qui sera, c’est cela même qui a été. » Aussi un grand écrivain do ce siècle a-t-il dit : « L’histoire n’est « qu’une répétition des mêmes faits appliqués à des « hommes et à des temps divers. » L’histoire a aussi été appelée par M. Michelet « une résurrection. »

Voilà comment il se fait que les hommes qui ont discerné les signes du temps qui s’en va sont les mêmes qui ont reconnu les signes du temps qui doit venir. Disant à quel berceau conduisait cette tombe, ils ont montré du doigt l’issue qui s’ouvre sur le chemin par lequel « des générations fatalement condam- « nées tirent l’ancien monde vers un monde inconnu. »

— « L’Europe, disait Napoléon à Sainte-Hélène , a l’Europe attend et sollicite ce bienfait ( un nouvel « ordre social ). Xe vieux système est à bout , et le

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« nouveau n’est point assis, et ne le sera pas sans « de longues et furieuses convulsions encore. Je pou- « vais marcher paisiblement à la régénération uni- « verselle; elle ne s'exécutera, désonnais qu'au Irait vers des tempêtes j'amalgamais, peut-être extirpe - « ra-t-on. »

— « L’Empereur, dit Chateaubriand, nous a laissés « dans une agitation prophétique. Nous, l'État leplus s mûr et le plus avancé , nous montrons de nouveaux « symptômes de décadence. Comme un malade en péril « se préoccupe de ce qu’il trouvera dans sa tombe , « une nation qui se sent défaillir s’inquiète de son « sort futur. Le vieil ordre européen expire. Nos dé- « bats actuels paraîtront des luttes puériles aux yeux « de la postérité. •> — « Il n'existe plus rien. » — « Des « multitudes sans nom s’agitent sans savoir pour- « quoi, comme les associations populaires du moyen « âge. » — « A mesure que l’instruction populaire « descend dans les classes inférieures, celles-ci dé- '« couvrent la Plaie secrète qui ronge l’ordre social... « Et le coup mortel est porté.

— « D’un bout de la terre à l’autre, s’écrie Lamen- « nais, rien gui ne soit ébranlé ; rien dans les instilu- « tions de quelque ordre qu’elles soient, dans les choses « du passé, dans les systèmes divers sur lesquels se « fondait l’Etal social des peuples, rien que chacun ne « sente devoir s’écrouler prochainement , et il est vrai « encore que, dans ce temple, il ne restera pierre sur « pierre. »

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Si la besogne de rénovation politique et sociale faite par la révolution de 1789 et par son terrible appendice de 93 a été aussi radicale qu’on le dit, d’où a pu naître ce besoin nouveau de régénération universelle qui, selon Napoléon, ne s’exécutera qu’au travers des tempêtes et peut-être par l’extirpation ?

Qui a causé d’un bout de la terre à l’autre cet ébranlement que doit suivre un écroulement si complet que dans ce temple encore, dit Lamennais , il ne restera pierre sur pierre ?

Quelle est-elle? d’où vient-elle celte Plais secrète qui ronge tellement au vif l’ordre social qu’après avoir formulé cette affirmation : « Oui, la société périra, » et s’être posé cette question : « A quelle époque disparaltra-t-elle ? » l’Isaïe moderne, Chateaubriand, s’écrie : « Et cependant les illusions surabondent , et plus on « est près de sa fin et plus on croit vivre. On aper- « çoit des monarques qui se figurent être des mo- « narques, des ministres qui peusent être des mi- « nistres, des députés qui preuuent au sérieux leurs « discours, des propriétaires qui, possédant ce matin, « sont persuadés qu’ils posséderont ce soir... Auprès « des mesquines loteries contingentes, le genre hu- « main joue la grande partie. Les rois tiennent encore « les cartes, et ils les tiennent pour les nations. Cel- « les-ci vaudront-elles mieux que les monarques? « Question à part, qui n’altère point le fait principal. . . « Quelle importance ont des amusettes d'enfant , des « ombres glissant sur la blancheur d'un linceul? »

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— « On touchera sans doute à des stations pé- « nibles : le monde ne saurait changer de face sans « qu’il y ait douleur, » écrivait-il encore le jour où , comme il le dit lui-même, il ne lui restait plus qu’à s’asseoir au bord de sa fosse et puis à descendre hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité ; « mais, « encore un coup, ce ne seront pas des révolutions à part; ce sera la grande révolution allant à son terme. » Ainsi, pour les Napoléon, les Chateaubriand, les Lamennais, pour ces hommes souverains par la gloire et par le génie, la révolution de 1789, dont ils furent les témoins et les héritiers, n’aurait pas été une révolution à part, la grande révolution, fin de tout, dernier mol de tout. Si puissante qu’elle ait été, qu’ils l’aient vue et qu’on l’ait dite, elleneseraità leurs yeux qu’une des stations pénibles auxquelles doit successivement toucher la Grande Révolution allant à son terme. Ils en prévoient , ils en prophétisent d’autres non moins douloureuses. La société qui en est sortie garderait donc, fatalement attachés à ses flancs, quelques-uns des germes de dissolution qui ont emporté la société précédente, et cette Plaie secrète que la révolution de 1789 n’aurait pas suffi à extirper et à guérir?

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