HI
Questions de politique et de sociabilité.
Pour les héritiers et les bénéficiaires de la révolution de 1789 il y a donc d’importantes questions à fouiller et à résoudre ? Au nom de quoi , pourquoi cette révolution a-t-elle été faite? qu’a-t-el le renversé, laissé debout, ou remis sur pied? quels pouvoirs, quel ordre politique et social a-t-elle enfantés?
Est-ce pour les droits, les devoirs, la régénération d’un peuple, d’une société , d’un pays, d’une classe, et selon des principes relatifs à un époque , à une circonstance, à un progrès, que la révolution de 1789 a été accomplie ? ou bien pour les droits, les devoirs, la régénération de l’universalité des hommes , des peuples et des sociétés , à travers le temps et l’espace , selon les principes absolus et les lois éternelles de l’humanité?
A-t-elle tendu, dans ses développements successifs, à rétablir et à maintenir l’homme dans lés droits nés de l’essence constitutive de sa double nature? Ses institutions ont-elles eu pour principe et pour but, suivant la belle définition de M. Émile de Girardin, « l’a- « planissement immédiat ou graduel de tout ce qui « fait obstacle au développement et à la plénitude de « la puissance individuelle? » ou, au contraire, a-t-elle été conduite et développée en vue de l’état politique
ENQUÊTE SOCIALE
plus que de l’état social , pour le citoyen plus que pour l’homme, pour les droits conventionnels et variables du premier, plus que pour les droits naturels et immuables du second , pour, caresser les vanités bruyantes de l’un , plus que pour satisfaire aux besoins indispensables de l’autre?
Est-ce au bon ou au mauvais côté de la nature morale, aux larges sentiments de liberté faits de dévouement, d’amour et découragé, ou seulement aux étroits instincts d’égalité faits d’égoïsme, d’envie et de haine qu’elle a demandé son principe de gouvernement et les assises de la société?
Ses gouvernements et ses législateurs, depuis soixante années, ont-ils eu plus de souci de constituer la liberté en pouvoir efficace pour l’armer contre le retour des réalités de l’usurpation et du despotisme des hommes ou des lois, quede proclamer emphatiquement les principes illusoires de l’égalité contre le retour des fictions nominales de hiérarchies disparues et de castes éteintes?
Après avoir annoncé L’avénement du règne de la raison et du droit, a-t-elle fait dériver l’autorité de la liberté, ou la liberté de l’autorité? fait mesurer celle-ci par celle-là , ou celle-là par celle-ci , comme il en était avant 1789? A-t-elle livré la société à la raison et au droit, ou, au contraire, en mettant le fait à la place du droit, la fiction légale à la place de la réalité légitime, n’a-t-elle pas abandonné la société à tous les déplacements de la force?
ENQUÊTE SOCIALE
L’homme et le citoyen, après la déclaration de leurs droits, ont-ils été constitués, maintenus, garantis dans leur personnalité souveraine et libre contre l’action absorbante et dominatrice de la société et de l’État ; leur a-t-il été seulement restitué ce que la société et l’État leur avaient indûment pris sous les régimes anciens? ou les pouvoirs publics, au contraire, n’ont-ils pas continué à diminuer les droits et à augmenter les devoirs de l’homme et du citoyen , pour augmenter les droits et diminuer les devoirs de l’État et de la société ? .
Est-ce le triomphe du droit individuel qui aurait ouvert les portes par où se précipitent toutes les anarchies? ou, au contraire, la prépotence du droit social qui aurait constitué cette surface égale sur laquelle, en tout temps, ont été assis l’unité et l’exercice facile d’un pouvoir absolu, imposé ou consenti , une dictature ou un despotisme, ùne hache ou une épée, Sylla ou César, Robespierre ou Napoléon ?
Dans la société et dans l’Étal, les faits de l’administration et du gouvernement ont-ils été en harmonie avec les principes écrits dans les chartes et dans les lois? ou aux principes les plus larges, l’administration et les gouvernements n’ont-ils pas toujours apporté les restrictions les plus tracassières , et fait ainsi des apparences de la liberté un instrument de plus pour les réalités du despotisme?
Après 1789, y a-t-il eu plus qu’avant des principes et des droits qui, changés en pouvoirs et en institutions, aient par la seule force de leur mécanisme,
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non pas même fait échouer, mais seulement découragé, empêché la pensée et la tentative d’usurpations d’autorité et de reconstitutions de privilèges ? ou, au contraire, après 1789 comme avant, n’y a-t-il eu que des principes-lettre-morte, que des droits-fictions qui, à un moment donné, peuvent disparaître dans un tour de gobelet, ou sous un coup d’audace, et que les peuples qui s’en désintéressent « comme de vaines « ombres et de frêles images » laissent reprendre par mépris et par lassitude de ces amusettes d’enfant, qui ne produisent rien pour le bien-être de tous , niveau légitime à passer, dans l’état social démocratique, sur le luxe des uns et sur la misère des autres?
En proclamant la suppression des titres et des droits de la noblesse , des maîtrises et des privilèges de toute nature, la révolution a-t-elle opéré l’extirpation radicale, absolue du privilège et du monopole? ou, après les avoir arrachés à certaines classes, à certains intérêts de la société aristocratique , n’a-t-elle fait qu’en faciliter, sous d’autres noms, le rétablissement et l’expansion dans certaines classes et pour certains intérêts de la société démocratique ?
A-t-elle organisé la société de telle sorte que tous et chacun y peuvent trouver le libre exercice, le plein emploi de leurs facultés physiques et morales, naturellesetacquises?ou, au contraire, n’en est-il sorti qu’une société livrée à l’antagonisme, à l’exploitation , à la haine et à la peur entre ceux qui ne possèdent pas et ceux qui possèdent, entre ceux qui
EXOCÈTE SOCIALE.
n’ont que les bras et l’intelligence et ceux qui accaparent les richesses, entre un peuple d’affamés et un peuple de Sybarites?
Les institutions en lesquelles s’est constitué le triomphe plébéien de 1789, ont-elles, non pas accompli , mais seulement préparé l'affranchissement du travail-intelligence, ou, au contraire, activé sa subordination de plus en plus absolue au capital-matière?
Le servage antique de la glèbe, où du moins était toujours le pain , ne s’est-il pas ainsi transformé en servage moderne de l’atelier, où, parle chômage, est trop souvent la faim ?
Le vassal du château-fort où était l’oppression, mais aussi le secours , n’est-il pas ainsi devenu le tributaire du coffre-fort où est la tyrannie et, de plus, l’abandon ?
Les humiliations de la domination de l’homme par l’homme n’ont-elles pas été remplacées ainsi par les duretés de la domination de l’homme par l’argent ou par la misère?
La société sortie de 1789 n’est-elle point précipitée ainsi, de plus en plus, chaque jour et d’une manière visible, vers les temps où elle sera livrée , comme la société romaine et comme la société monarchique, aux monopoles des Grandes-Compagnies : — Jurandes et Fermes nouvelles qui, sous la garantie de l’État, «fravaillent en finances » non-seulement « la maliere des grains, » mais tous les éléments de la production et de la consommation ?
ENQCÈTE SOCIALE.
Sous les pouvoirs divers qui se sont succédé depuis 1789, et qui se sont vantés plus ou moins d’en sauvegarder et d’en appliquer les principes , les classes dominantes se sont-elles montrées plus favorables qu’avant àl’accession des classes dominées vers la pratique des droits et des libertés, si illusoires qu’ils fussent? ou, au contraire, n’ont-elles pas perpétué comme une tradition les efforts de l’ancienne oligarchie bourgeoise pour tenir le peuple éloigné de toute participation aux affaires de l'Étal non moins que de la cité, de pour qu’il ne se servit de ces fictions mômes de droits pour en faire des réalités à son usage?
Après avoir eu seules la société et l’État depuis soixante années, ont-elles conduit le peuple de France à la liberté et au repos ? ou n’ont-elles fait qu’inventer et glorifier pour lui de nouvelles formes de servitude et perpétuer ainsi les vieilles et éternelles causes des bouleversements?
Dans cette révolution, préparée insciemmentparles grands et par les riches , mais envahie , conduite et accomplie par la volonté et le courage des petits et des pauvres, ont-elles persisté à ne voir qu’une question politique de suprématie entre les trois Ordres , le triomphe définitif d’une classe sur d’autres classes? ou ont-elles fini, au contraire, par reconnaître et par avouer que le peuple y avait mis une question sociale, le droit absolu de travailler et de vivre?
Ont-elles ainsi fait servir leur omnipotence politique et sociale à diminuer de plus en plus le prolétariat
ENQUÊTE SOCIALE. 375
de tout ce qui , par l’intelligence et par le travail , peut monter dans les rangs de la bourgeoisie? ou, au contraire, à diminuer la bourgoisie de tout ce qui, parla concurrence et par la prépotence du capital, est réduit à descendre dans les rangs du prolétariat?
Ont-elles ainsi travaillé à résoudre, à amoindrir, ou, au contraire, à obscurcir et envenimer chaque jour davantage le terrible problème de celte Plaie secrète que Châteaubriand, près de mourir, a vue et montrée béante.
L’éducation et l’instruction, cette échelle de l’exr haussement continu du milieu intelligent et moral des sociétés humaines, cette lumière préventive des échafauds, des bagnes , des prisons , des cours de justice, ont-elles été depuis 1789 « tout ce qu’elles peuvent x être pour que l’homme et le citoyen, comme dit « M. Émile de Girardin, soient tout ce qu’ils doivent « être. »
Pour donner le dernier mot des aspirations et du but final qui sont au fond des grands principes de 1789, les pouvoirs, les institutions, les lois, les hommes qui en ont été le développement, les résultats, la représentation et les gardiens , ont-ils hâté ou retardé le jour où, selon la belle formule de M. Pierre Leroux , « l’homme complet sera constitué dans la « société complète? »
Enfin, « est-ce, comme le dit M. P. -J. Proudhon, « une nation qui déchoit , une société qui s’en va , « une civilisation supérieure qui commence? »
ENQUÊTE SOCIAL*
SIiv.
La société depuis H89.
Produit et héritière des sociétés et des civilisations antérieures, de pouvoirs, de droits , d’institutions, de gouvernements , de mécanismes tour à tour , depuis soixante années, dominants, disparus ou transformés, que la société actuelle réponde !
Suivant ce qu’elle aura répondu, Napoléon , Chateaubriand , Lamennais et les autres grands esprits de notre âge auront bien discerné les signes des temps, ou ils ne seront que des visionnaires ; les générations qui ont dévéioppé 1789 auront fait fausse route, ou elles auront marché dans la vraie ; leur œuvre sera à continuer, ou il faudra la reprendre ; l’avenir sera clair et facile, ou sombre et chargé d’orages; et les deux révolutions de 1830 et de 1848 seront comme des appendices et des redressements de 1789, car elles auront eu leur raison d’être et leur légitimité, ou elles ne seront que des folies et des crimes de l’esprit d’anarchie.
La parole va être aux publicistes, aux économistes, aux historiens, aux philosophes, aux professeurs de l’Académie , aux lauréats de l’Institut , aux hommes d’État, à tous ceux dont l’intelligence, cette lampe divine qui sonde Dieu même, a pu pénétrer le plus
ENQUÊTE SOCIALE
avant dans les profondeurs de la société de ce temps; à ceux qui, par leur position et par leur fortune, personnelle ou de famille, ont le plus d’intérêt à en déguiser ou mettre à nu les mystères ; à ceux enfin qui, par le milieu de leur vie, de leur pensée , de leur action, touchent à la fois aux deux extrémités sociales des joies et des douleurs , de la force et de la faiblesse, de la fortune et de la misère , des droits et de l’ilotisme.
Juges de la société , qu'ils en soient aussi le verbe !
Que ce verbe, retentissant aux points les plus opposés de l’horizon intellectuel, soit ou non un acte d’accusation , qu’importe? s’il est vrai. — « On ne guérit « point, a-t-il été dit, les maux qu’on n’ose regarder « en face. » Et il a été dit aussi : — « Lorsque l’élite « des esprits les plus divers se trouvent d’accord « dans un jugement, aucune admiration, factice ou « sincère, aucun arrangement des faits, aucun sys- « tème imaginé après coup, rien ne saurait infirmer « la sentence. »
L’un de nos plus célèbres économistes, Horace Say, a dit : « Dans les pays que nous nommons florissants , « il y a un riche à peine sur cent mille habitants, « et il n’y a pas une personne sur mille qui jouisse « d’une honnête aisance. »
Aux mains des classes et des pouvoirs qui, depuis soixante ans, ont eu la conduite et l’exploitation de larévolution de 1789, les faits ont été en raison si inverse des principes, que le plus brillant des historiens de cette révolution, l’un des plus intelligents et des plus
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habiles ministres qui aient mis la main aux réalisations de l’idée bourgeoise, M. Thiers, par application à la France de cet axiome du célèbre économiste, a été forcé de convenir que : « Dans un pays comme la « France, où l’on suppose douze millions de familles , « on sait qu’il en est deux millions qui ont à peine « le nécessaire , et souvent même en sont privées; six « millions qui ont le nécessaire; trois millions qui « ont l’aisance ; près d’un million qui ont un com- « mencement d’opulence , et tout au plus deux ou « trois centaines qui possèdent l’opulence même. »
Moins optimiste encore et plus vrai dans ses aspirations démocratiques, M. Émile de Girardin a pu dire : « La France possède55, 000, 000 d’hectares de-super- « ficie, dont 22,000,818 sont en terres labourables ; « à peine cependant un tiers de la population mange- « t-elle du pain ; lorsque 4,000,000 d’hectares bien « cultivés en froment suffiraient pour nourrir saine- « ment et substantiellement tous les habitants. »
Désillusionné par les fautes d’un pas^é qu’il aima, révolté par les impuissances du présent qu’il jugeait, et prêtant l’oreille aux grondements qu’il entendait dans l’avenir, Châteaubriand, près de s’éteindre , a dressé, contre la stérilité des principes déviés de la révolution, ce bilan accusateur et gonflé de menaces prophétiques :
« Un État politique où des individus ont des mil- « lions de revenus, tandis que d’autres individus « meurent de faim , peut-il subsister quand la reli-
ENQUÊTE SOCIALE
« gion n’est plus là avec ses espérances hors de ce « monde pour expliquer le sacrifice? Il y a des en- « fants que leurs mères allaitent à leurs mamelles « flétries, faute d’une bouchée de pain pour susten- « ter leurs expirants nourrissons. Il y a des familles « dont les membres sont réduits à s’entortiller en- « semble pendant la nuit, faute de couverture pour « se réchauffer. Celui-là voit mûrir ses nombreux a sillons; celui-ci ne possédera que les six pieds de « terre prêtés à sa tombe par son pays natal. Or, « combien six pieds de terre peuvent-ils fournir d’épis « de blé à un mort ? »
Si du quotient des résultats présents de l’organisation de la terre on passe au quotient des résultats actuels de l’organisation de l'industrie, l’infécondité sociale de 1789 apparaîtra bien plus poignante encore. « Pourma part, a dit M. A. Blanqui de l’Aca- « démie des sciences morales et politiques, je regarde « que cette révolution a été tout à l’avantage des « maîtres, qui ont été déchargés de la responsabilité « qui pesait sur eux autrefois , relativement à leurs « apprentis et ouvriers, qu’ils devaient, les premiers « du moins, nourrir et soigner aussi bien en maladie « qu’en santé. Aujourd’hui , la concurrence des tract vaiileurs a réduit tous les salaires, et Tentrepre- « neur ne paye plus que le travail qu’il reçoit effec- « tivement. Tous les liens qui l’attachaient jadis à ses « compagnons et à ses élèves sont brisés; il n’y a « plus, d'une part, qu’unjcapilaliste qui fait des con-
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« ditions, et de l’autre des ouvriers, ne possédant que « leurs bras , qui les aeceptent. »
Voilà les causes pour lesquelles on trouve des villes où des commissions d’enquête sur la situation de deux cents familles de travailleurs, prises au hasard , font des rapports dans le genre de celui-ci? — « A Lille, la « population de ces deux cents familles s’élève à 1,212 « individus; 596 seulement travaillent et pourvoient « aux besoins de tous. Ils gagnent à peine 600 fr., « c’est-à-dire 362 fr. de moins que ce qu'il faudrait « pour avoir le strict nécessaire. Sur cent chefs de fa- « mille, soixante-trois et près de la moitié des mères « sont atteints de maladies chroniques , la plupart « incurables. Lesquartiers qu’ils habitent sont infects « et putrides; on les nomme une petite Irlande. » (C’est bien certainement une injure et un tort faits à l’Irlande. ) « Les habitations ne sont que des cloa- « ques d’impureté, d’infection, de promiscuité, sans « air, ni lumière, ni instruction, ni moralité. Et pour « un grand nombre, la paille sur laquelle ils cou- « chent n’est pas seulement renouvelée tous les ans; « elle est humide, pourrie, fétide comme la toile qui « la recouvre. »
Dans un rapport postérieur, le même économiste de regrettable et illustre mémoire, M. A. Blanqui, constatera qu’au sein des villes manufacturières, sur 21,000 nouveau-nés, 20,700 périssent avant l’âge de cinq ans; que sur 1,078 ouvriers enrôlés dans les filatures, 1,056 ne peuventratteindre leurquaran-
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dème année, et, comme l’a si douloureusement dit M. Eugène Pelletan , « ne passent à peu près devant « leur métier que le temps de filer leur suaire? o Aussi, qu’arrive-t-il de toutes ces misères ? c’est que, malgré tous lesgrands principesdefraternitéetd’amour proclamés en 1789 au milieu de l’enthousiasme et des transports de toutes les classes de citoyens, le quotient des sentiments de fraternité humaine et des éléments d’ordre développés au sein de la famille nationale par les soixante années de l’organisation moderne de l’industrie , a pu être résumé en ces termes par M. Michel Chevalier, une célébrité de l’économie politique, du Conseil d’État et du Collège de France : « La concurrence illimitée, qui est l’unique loi de « l’industrie et qui rend les maîtres ennemis les uns « des autres, contraint aussi l’ouvrier de regarder sou « voisin comme un rival qui lui dispute son pain. Il « semble que le géuie de la guerre ait cherché à se « ménager dans l’industrie un dernier asile et qu’il « ait réussi. »
Le même économiste établit comme suit le quotient des rapports qui existent entre le capital et le travail , entre le maître et l’ouvrier : « Que le pain « baisse de 5 centimes le kilogramme; avec laconsti- « lution actuelle de l’industrie, il ne faudra pas six « mois pour que les salaires aient subi une réduc- « lion à peu près équivalente. »
Et à cette demande : «Quand le pain augmente, le salaire augmente -t-il dans la même proportion? »
ENQUÊTE SOCIALE
le célèbre professeur ne donne pour réponse que le fait des coalitions d’ouvriers, formées pour obtenir cette augmentation sans laquelle ils ne peuvent vivre? « Or, ajoute-t-il, une coalition d’ouvriers en o Europe ne peut signifier que l’une de ces deux alter- « natives : — Augmentez nos salaires, sinon nous « nous laissons mourir de faim, nous, nos femmes et « nos enfants; ce qui est absurde. — Augmentez nos n salaires, sinon nous prenons nos fusils; ce qui est « un défi de guerre civile. Et il n’y a pas d’autre « traduction possible. »
Qui ne sait , hélas ! que la loi, faite par les commentateurs des principes de l’égalité moderne, la loi elle-même est complice de cet écart énorme entre la subsistance et le salaire. « D’un côté, a dit A. « Blanqui, elle menace d’une peine sévère toute a coalition des ouvriers contre le maître, fort dan- « gereuse en effet pour la société; et, d’un autre « côté, elle ferme presque les yeux sur la coalition « des maîtres, si facile, si fréquente, si déplorable? »
Législateurs et bénéficiaires de 1789, qui donc a été et sera responsable du sang versé jusqu’ici eldu saug qui peut être versé encore pour la solution de cette question, restée insoluble, des rapports entre le travail et le salaire, entre le salaire et la subsistance?
Les classes dominantes, les pouvoirs qui les protégeaient et qu’elles soutenaient, n’ont certainement pas trouvé dans le principe de fraternité proclamé par la révolution, dont ils ont accaparé les bénéfices, lesélé-
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méats de ces deux portraits faits sur nature, l’un par un économiste dont l’Académie a couronné l’ouvrage, l’autre par un membre de nos assemblées législatives , grand ami des pouvoirs publics?
« Les intérêts satisfaits et vainqueurs n’ont à op- « poser, pour s’absoudre devant l’histoire, que leur « ignominie et leur aveuglement. Fanatiques de leur « chose, et accoudés sur leurs droits acquis, ils sont « durs et intraitables comme l’avare auprès de son « trésor menacé.
« Assis par hasard au banquet de la vie , ils s’irri- « tent qu’on les y troublé, et sont implacables contre « qui veut y prendre place en nouveau convive. Ils « se croient des saints, lorsqu'ils sc contentent de « leur part et qu’ils n’ont ni dettes ni procès, que la « patrie et les gendarmes les laissent libres , et que « nul ne peut leur dire avec la loi : Fripon!
« Pour eux, pauvreté, c’est vice; vertu, c’est niai- « sérié ou hypocrisie; enthousiasme, dévouement et « sacrifice, c’est folie!
« La patrie, c’est leur famille, leur champ, leur « boutique; l’humanité, c’est leurs enfants; et leur « famille, leurs enfants, ils les aiment à la manière « des loups : tout pour soi et pour ses petits. Ils ont « perdu le sens des choses sociales, et n’ont retenu « des prescriptions morales que celles qui s’adaptent « à l’égoïsme. Ils ont des droits et pas de devoirs. « Sans la menace du porteur de contraintes et de la « force armée, ils ne payeraient pas leurs impôts.
ENQUÊTE SOCIALE
« Sans la peur des émeutes et des assassinats, ils ne « voudraient ni gouvernement, ni police, ni hospices, « ni aumônes, ni bureaux de bienfaisance, parce que « tout cela coûte cher. »
Après M. Pecqueur, le lauréat de l’Académie des sciences morales et politiques, voici M. de Carné, le député des assemblées législatives, sous la monarchie bourgeoise de 1830 et sous la république également bourgeoise de 1848 :
— « Les réformateurs actuels touchent, par tous « les points, à des réalités douloureuses. Ils écrivent « avec une plume trempée dans les larmes, et des « cris d’angoisse répondent à leurs voix. Et comment « n’en serait-il pas ainsi dans une société aussi cruelle « envers ses enfants? Voyez donc comme elle les « traite. Voici un homme qui se présente à la société « et lui dit :
— « J’ai ma part d’intelligence, de savoir, de zèle, a de force physique à vous consacrer ; occupez- « moi!
— « Je ne puis vous occuper ; cela ne dépend pas « de moi. Cherchez ! les uns ou lés autres vous don- « neront bien du travail.
— « J’en ai cherché partout inutilement.
— « Que puis-je y faire ?
— « Pourquoi donc êtes-vous instituée société?
— « Pour protéger tous les intérêts et faire resa pecter tous les droits.
— « Mais le premier intérêt , c’est bien la conser-
ENQUÊTE SOCIALE
« vation ; et le droit le plus sacré , c’est bien Je droit « de vivre, celui de satisfaire sa faim.
. « La société ne répond pas.
— « Vous voulez donc que je demande l’aumône?
— « Si vous le faites, je vous condamnerai à la « prison ; car la mendicité est un délit.
— « Alors je vais me jeter contre une borne; a peut-être quelque passant aura pitié de moi et me « ramassera.
— « Si vous le faites , je vous condamnerai à la « prison encore; car vous aurez commis le délit de « vagabondage.
— « Ali! société! vous.êtes stupide autant qu’a- « troce. Vous voulez me faire mourir. Eh bien! donc, « guerre entre nous deux ! »
S’il est vrai que les principes d’égalité acclamés en 1789, et inscrits depuis au frontispice des chartes et des lois, aient été à l’application autre chose qu’une lettre morte; s’il est vrai que les anciennes distinctions de races et de castes aient été à jamais, sous les coups de la raison et du ridicule, balayées de nos institutions et de nos mœurs, comment se fait-il que le conseiller d’État, l’économiste du Collège de Franco éclaire de cette lumière accusatrice les deux tableaux tracés par le lauréat et par le législateur : — « Il y a un « abîme entre le bourgeois d’une part, le paysan et « l’ouvrier de l’autre. Le bourgeois ne sent rien de « commun entre lui et le prolétaire. Il est convenu de « regarder ce dernier comme une machine qu’on loue,
KKQOÊTK SOU AI. K.
it dont ou se sert et qu’on pnve tout juste pendant le « temps qu’on en a besoin.» — « H y a des hommes « juxta-posés; il n’y a plus de sentiment commun si « ce n’est peut-être la haine du régime auquel l’ou- « vrier est astreint. » — « Nous, bourgeois, fils d’af- » « franchis, nous croyons que les prolétaires, fils d’es- « claves, sont d’une autre nature que nous. Nous « avons encore au fond du cœur un reste du vieux « levain païen. Nous ne professons pas avec Aris- « tote qu’il y a deux natures distinctes, la nature « libre et la nature esclave, mais nous faisons comme « si nous étions nourris de cette doctrine. De même, a aux yeux d’un grand .nombre de prolétaires, le « bourgeois est un ennemi dont on n’accepte la supé- « riorilé que parce qu'il est le plus fort. »
Dans un livre qui a pour titre : Œuvres de Louis- Napoléon Bonaparte , et qui , réimprimé sous le litre d’ Œuvres de Napoléon III, montre que les pensées de la captiv ité sont restées les pensées du règne, et que lê souverain affirme l’économiste, on trouve aussi lerésumé suivant de l’organisation industrielle de nos jours. C’est une accusation irrécusable de la déviation que les classes dominantes ont fait subir aux principes et aux causes même de la Révolution, qui les a faites pourtant ce qu’elles sont. — « L’industrie, cette source « de richesse, n'a aujourd’hui ni règle, ni organisais lion, ni but; c'est une machine qui fonctionne « sans régulateur. Peu lui importe la force motrice « qu’eileemploie! Broyantégalementdaus ses rouages
KNQÜÊTK SOCULK.
« les hommes comme la matière, elle dépeuple les « campagnes, agglomère la population dans des es- « paces sans air, affaiblit l’esprit comme le corps, « et jette ensuite sur le pavé, quand elle ne sait plus « qu’en faire , les hommes qui ont sacrifié pour l’en- « richir leurs forces, leur jeunesse, leur existence... » — « La classe ouvrière est comme un peuple d’ilotes a au milieu d’un peuple de Sybarites... » — « La ré- « tribution du travail est abandonnée au hasard ou à « la violence; c’est le maître qui opprime, ou l’ou- « vrier qui se révolte... » — « Corruption d’un côté, « mensonge de l’autre et haine partout , voilà notre « état! » — « Véritable Saturne du travail, l’industrie » dévore ses enfants et ne vit que de leur mort. » De bonne foi, ce Saturne, qui dévore ses enfants, peut-il espérer qu’il vivra longtemps encore de leur mort? Ce bourgeois, dont la supériorité n’est acceptée que parce qu’il est le plus fort, peut-il croire qu’il gardera longtemps sa supériorité?
A ces questions il a été fait trois réponses venues de points opposés de l’opinion ; elles n’en sont pas moins identiques dans leur dernier mot.
La première est de Chateaubriand.
« La trop grande disproportion des conditions et « des fortunes, disait l’illustre écrivain , a pu se sup- « porter tant qu’elle a étécachée; mais, aussilôtqu’elle « a été généralement aperçue, le coup mortel a été « porté. Recomposez , si vous le pouvez , les fictions « aristocratiques; essayez de persuader au pauvre,
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« lorsqu’il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu’il >< possédera la même instruction que vous; essayez « de lui persuader qu’il doit se soumettre à toutes « les privations, tandis que son voisin possède mille « fois le superflu. Pour dernière ressource, il vous le « faudra tuer.... »
La seconde est de M. Michel Chevalier.
n 11 suffit en France de regarder autour de soi , dit « ce célèbre professeur d'économie, pour reconnaître « que, si la bourgeoisie oisive représente en totalité « l’élément d’ordre , ce n'est qu’à l'aide et par l’in- « termédiaire de 400,000 baïonnet tes, non compris les « baïonnettes bourgeoises. Ce qui démontre claire- « ment que cette bourgeoisie ne conserve plus la « prédominance qu’en opposant aux masses la force « des masses elles-mêmes : position critique à faire « frémir ! et qu’il est impossible de faire durer , car « toutes les baïonnettes commencent à être intelli- « gentes... »
Position critique, en effet! La société bourgeoise est dans la position où se sont trouvées ses devancières, qui en sont mortes.
Quand la société romaine n’eut plus pour soldats
que les Barbares, dont le nombre dans les légions allait toujours croissant , les Barbares, las de défendre Rome, la prirent , et, fatigués de donner l’empire , ils le gardèrent.
Quand la société aristocratique , tombée de féodalité bardée de fer en noblesse bigarrée de soie et de velours,
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eut besoin des classes bourgeoises pour la défendre, celles-ci, fatiguées de servir le pouvoir sans le posséder, s’écrièrent un jour par la voix de Siéyès : « Le tiers-état, c’est la nation ! » Et, s’emparant tout à la fois du pouvoir et de la société, elles sont, depuis soixante ans, devenues l’État tout entier.
La troisième réponse est du prolétariat lui-mème; il la lit en 1848 , dans ces sanglantes journées de juin où, éperdu, ilmiten action les paroles dont Necker avait fait une accusation contre la politique de son temps : « Après avoir établi des lois de propriété, de jus- « lice, de liberté, on n’a presque rien fait pour la « classe la plus nombreuse de citoyens. Que nous « importent, dit-elle, vos lois de propriété ? nous ne « possédons rien; vos lois de justice? nous n’avons cf rien à défendre; vos lois de liberté? si nous ne « travaillons pas, demain nous mourrons! »
C’est sans doute comme issue pacifique à cette position pleine de périls et de menaces que M. Michel Chevalier a donné ce conseil, qui emprunte aux événements qui se pressent un caractère impératif : a — Il va eu trois ordres avant 1789; il y avait c« deux classes avant le 2-4 février 1848, il ne boit
Cf PLUS V AVOIR qu’un ORDRE, QU’UNE CLASSE. »
Il a été un temps ou, ne pouvant récuser l’exactitude des détails et de l’ensemble de ces tableaux , mais voulant à tout prix défendre, commeun progrès sur l’ancien régime, la société moderne telle que les divers régimes de nos soixante dernières années
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l’ont extraite de la révolution de 1789, le parti politique qui avait accaparé le surnom de conservateur affirmait résolûment que la masse générale était plus heureuse qu’au quinzième siècle. Certainement ce ne serait pas prouver beaucoup en faveur des organisa» teurs de la Révolution ; mais que sera-ce donc si, d’un travaiLcomparé du quinzième et du dix-neuvième siècle, écrit par le savant et vénérable auteur de ta Science sociale, il ressortau contraire les faits suivants?
Au quinzième siècle la population était de 17 millions d'àmes. Au dix-neuvième elle est de 34 millions, au plus bas minimum des statistiques.
Au quinzième siècle la classe noble et cléricale ou exploitante était de 1 million , soit les 0,06 de la population, et elle possédait les 0,12 de la richesse territoriale.
Au dix-neuvième siècle la classe bourgeoise ou dominante est de 9 millions, soit les 0,27 de la population ; et elle possède les 0,73 de la richesse générale.
Au quinzième siècle la classe bourgeoise et ouvrière, ou asservie, était de 16 millions, soit les 0,94 de la population, et elle possédait les 0,88 de la richesse territoriale.
Au dix-neuvième siècle la classe ouvrière ou dominée est de 2o millions, soit les 0,73 de la population, et elle ne possède de la richesse générale que les 0,27.
D’où il suit que le nombre des maîtres, du quin-
EXQUÊTB SOCIALE.
zième au dix-neuvième siècle , a augmenté dans le rapport de 6 à 27, et que celui des asservis a diminué dans le rapport seulement de 94 à 73 ; que la richesse des maîtres a augmenté dans le rapport de 12 à 73, quand la richesse des esclaves a diminué dans le rapport de 88 à 27 ; qu’ainsi le bien-être de la classe exploitante, au quinzième siècle, était au bienêtre de la classe exploitée comme 2 esta 0,93, tandis que le bien-être de la classe exploitante, au dix-neuvième siècle , est au bien-être de la classe exploitée comme 2,70 est à 0,37.
Ce qui signifie : — 1° que le bien-être de chaque individu de la classe exploitante, au quinzième siècle, était au bien-être de chaque individu de la classe exploitée comme 2 est à 0,93 ; — 2° que l’individu do la classe exploitée était plus malheureux que l’individu de la classe exploitante dans le rapport de 2,15 à 1 ; — 3° que le bien-être de chaque individu de la classe exploitante , au dix-neuvième siècle , est au bienêtre de chaque individu de la classe exploitée comme 2,70 est à 0,37 ; — 4° que l’individu de la classe exploitée est plus malheureux que l'individu de la classe exploitante dans le rapport de 7,30 à 1.
Par conséquent : Les exploités actuels sont , en masse, plus malheureux que les exploités du quinzième siècle daus le rapport de 7,30 à 2,15, et l’individu est plus malheureux dans le rapport de 3,40 à 1.
Si l’on passe à la quotité de l’impôt, on trouve que la classe exploitée, au quinzième siècle, payait 1 , et
KNgUÈTE SOCIALE-
qu’au dix-neuvième elle paie 5. Donc la classe exploitée est maintenant plus malheureuse qu’elle ne l’était au quinzième siècle dans le rapport de 3,40 multiplié par 5 à 1 .
Ce qui signifie que l’exploité du dix-neuvième siècle est plus malheureux que l’exploité du quinzième siècle dans le rapport de 17,20 à 1.
Si l’on passe à la répartition de l’impôt, on voit que l’impôt indirect du quinzième siècle ne frappait proportionnellement que comme 1 , tandis qu’au dixneuvième il frappe proportionnellement comme 4. La situation de l’exploité au dix-neuvième siècle , comparée à la situation de l’exploité au quinzième siècle, sera donc exprimée par le rapport de 17,20 multiplié par 4 à 1 , ou 68,80 à I .
L’augmentation de misère dans le prolétariat étant ainsi le résultat forcé d’un plus grand nombre dans la classe exploitante et d’un plus petit nombre dans la classe exploitée; — cette situation ayant pour bilan final : Hausse continue du profil et baisse continue du salaire , le progrès social, dont se vantent les publicistes et les hommes d’État de la bourgeoisie conservatrice , se résume et se résumera de plus en plus dans ces axiomes des économistes de nos jours donl,avanll’étatco'mparédu quinzième et du dix-neuvième siècle, le phénomène semblait inexplicable : — « La misère fait tous les jours des progrès en « France. » — « La misère publique est un grand fait « social particulier aux temps modernes, et qui se
KNÿtiÉTK SOCIALK.
« manifeste (le plus en plus à mesure que la civilisa- « lion se répand. » — « L’accroissement de la ri- « chesse et de la misère se fait sur deux lignes pa- « rallèles. » — a II n’y a nulle part plus d’indigents « que chez les nations qu’on appelle opulentes. » — « Jamais les classes laborieuses de la société n’ont été « plus malheureuses. » — « Tous les ans, une partie « de la population doit mourir de besoin au sein de « la nation même la plus prospère. » — « Il y a au- « jourd’hui deux natures ennemies, la nature bour- « geoise et la nature prolétaire. »
Les preuves de la vérité de ces axiomes de l’économie moderne se trouvent éparses dans les écrits et dans les livres des Carné, des abbé Gaume, des Charles Loudon, des Watteville , des Eugène Rendu , des Léon Faucher, des Eugénie Michel, des La Farelle, des Blanqui , des Villermé , des Louis Blanc , des Marbeau , des Horace Say, des Moreau de Jonnès, des Bourgoing, des Vié, et dans une foule de statistiques, de rapports, de tableaux et d’enquêtes, demandés et reçus par les ministres et autres chefs des services publics.
Ces preuves forment le fonds des études publiées dans divers journaux sur le Prolétariat français au dix-neuvième siècle par M. Pierre Vinçard , l’un de ces dévoués et intelligents écrivains des classes laborieuses, dont nous disions déjà en 1847 : « Dansleurs « foules et dans leurs ateliers surgissent des poètes « qui se lamentent sur leurs misères, dontils les ven-
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m gent, des publicistes qui les éclairent et les défendent « dans leurs droits, des historiens qui rétablissent la « vérité sur leur légitime part d’action et d'influence v sur la marche de la civilisation , des écrivains de « toute sorte qui viennent prendre leur place et « apporter leur tribut à ce magnifique banquet de « l’intelligence et du progrès auquel Dieu convie « l’humanité tout entière. »
Dans ces études, où les chiffres de la statistique parlent le langage éloquent de la vérité et de la commisération humaine, on apprend à connaître : — le sort abandonné de la plupart des enfants trouvés ; — l’insuffisance de l’éducation et de l’instruction que reçoivent lesenfants des classes papyrus ; — la part énervante de travail qui leur est faite avant l’âge dans les ateliers et dans les fabriques; — l’insuffisance du salaire attribué au travail des femmes et au travail des hommes, aux ouvriers dans les villes et aux paysans dans les campagnes, à Paris et dans les départements; — le déficit toujours croissant fians le budget des familles laborieuses, sous la pression de la hausse continue des bénéfices du capitaliste et de la baisse nou moins continue des salaires du travailleur; — l’impuissance radicale de l’épargne et de l’économie, dont, en présence de la cherté toujours croissante des logements et des subsistances, le conseil, en vue des mauvais jours du chômage, de la maladie, des infirmités et de la vieillesse, n’est plus qu’une ironie odieuse; —enfin les caractères désolés que celte sorte
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de condamnation à perpétuité du prolétariat à la misère prend chaque jour dans les départements de la France.
Ces grandes douleurs physiques et morales ne sont combattues, après 1789 comme avant, que par la charité publique et par la charité privée, ces deux institutions de la primitive organisation de la société chrétienne. Bien des fois, cependant, la société et les pouvoirs nés de la révolution de 1789 ont été sollicités et mis en demeure de choisir entre les deux termes de cette question de vie ou de mort : — « Faut-il soulager ou extirper le paupérisme? »
Comme sa devancière , la société bourgeoise s’est prononcée pour le soulagement.
L’empereur Napoléon avait pourtant affirmé la nécessité et aussi la possibilité de l'extirpation ! L’impuissance de toutes les institutions de prévoyance et de secours , de la charité publique et de la charité privée, est pourtant démontrée aussi chaque jour par les faits, et attestée par toutes les recherches des slatisticiens et des économistes de i’officialité gouvernementale elle-même! Ces désolantes paroles n’ontelles pas été écrites, sous la monarchie bourgeoise des d’Orléans, par M. le professeur Rossi, qui était célèbre en France dans sa chaire d’économie sociale avant de l’être à Rome par sa mort tragique ?
— « La charité est une source qui n’a pas tari, di- « sait-il ; mais que peut-elle au milieu de ce flot d’in- >< digents? Elle donnera à tous quelque chose ; elle ne
396 BNQOtiTK SOCIALK.
« pourra donner le nécessaire à personne ; et, malgré « ses nobles efforts, elle verra les souffrances, les « maladies , la mort dévorer une population toujours « croissante... Comptez- vous sur la charité publique « légale? sur cette charité toute matérielle que les « uns donnent toujours avec indifférence, souvent « avec dureté, et que les autres reçoivent sans re- « connaissance ; car les uns la regardent comme un « encouragement à la fainéantise, les autres comme « un droit? sur cette charité nécessairement sans pu- « deur ni réserve, et qui, par les registres officiels, « vous abaisse en faisant de vous des assistés?
« Cela s’appelle, de l’autre côté de la Manche, la « Taxe des pauvres.
« Informez-vous, pour savoir si cette taxe est ho- » norable pour l’espèce humaine, quels sentiments « elle excite, quels rapports elle établit entre les * pauvres et les riches. Demandez si les cinq mil- « liards de francs que l’Angleterre a dépensés en se- « cours dans l’espace de trente ans ont été un sou- « lagement durable pour la misère, et s’ils ont fait « disparaître le paupérisme! »
Près de vingt années se sont écoulées depuis que ces paroles désolantes ont été écrites, et, loin de disparaître, le paupérisme n’a fait qu’augmenter. En France, comme en Angleterre, il donne raison à la conclusion de M. Rr ssi contre l’inefficacité de l’aumône.
Dix ans plus tard, en 1847, on comptait en France 1 ,329,659 individus inscrits sur les rôles des bureaux
ENQUÊTE SOCIALE. 397
de bienfaisance. Ces bureaux étaient au nombre de 9,336, et distribuaient des secours pour 47,311,237 francs , qui se composaient de rentes et de propriétés pour une somme de 6 millions de francs , et d’un peu plus de 11 millions de francs de renies éventuelles. Mais, sur ces 9,336 bureaux, 1,062 ne possédaient rien , et jouaient ainsi le rôle d’indigents venant en aide à l’indigence; plus de 2,000 autres n’avaient pas cent francs de revenus. Les frais généraux absorbant du sixième au tiers de ces ressources, que restait-il donc pour les pauvres?
Pas plus après la Révolution que sous Sa Majesté Louis XIV lescommunesne se peuvent imposer au delà de ce qui leur est permis pour venir en aide à l’indigence ; le voudraient-elles qu’elles ne le pourraient pas; car la §omme de 12,800,000 francs que les 36,820 communes allouent aux établissements de charité représente le onzième de la totalité de leurs revenus. Il en résulte que dans les 9,336 communes où il y a un bureau de bienfaisance , les secours annuels sont, ou, hélas ! devraient être, en moyenne, de 12 fr. 70 c. par tête d’indigent, ou plutôt del0fr.42c. grâce à la défalcation de 2 fr. 28 c., en moyenne, qu’il faut faire subir à cette modique somme pour les frais généraux d’administration. C’est toujours l’histoire des administrateurs charitables dont parle Gil-Blas.
‘ Mais tous les indigents ne reçoivent même pas cette aumône modique. Comme s’il était possible d’ajouter à cette moqueuse insuffisance de la charité , l’inégalité
ENQUÊTE SOCIALE
la plus flagrante dans sa répartition vient lui donner un caractère marqué de vexation et d’injustice. « La « quantité des sommes annuelles distribuées aux in* « digenls, dit M. de Watteville , varie de un centime à « huit, cent qaatre-vingt-dioo-neuf francs cinquante et « unccnttmes, c’est-à-dire que les uns n’ontrien quand a les autres regorgent de secours ; ou bien de graves <t abus (ce qui est plus déplorable encore) existent « danslesétablissementsdontlesdistributions s’élèvent « à des sommes qui peuvent donner l’aisance aux « familles qui lesreçoivent. Quanta la moyenne géné- « ralede 10 fr. 42 c., déduction faite de2fr. 28c. pour « frais généraux d’administration, elle est tout à fait « insuffisante, et l’on peut dire hardiment que, si la « moyenne dont il s’agit n’était pas distribuée aux « pauvres, ces derniers n’en seraient pas plus mal- « heureux. Aussi regarde-t-on généralement comme « inefficace ce qu’on appelle l’assistance à domicile.
« Que peuvent produire , en effet , quelques cen- « times dépensésen achat de viande , de vin, de véte- « ments, de combustible, etc.? Rien; et l’on peut « affirmer que l’indigent ne souffrirait pas davan- « tage si ces secours dérisoires , distribués si unifor- « mément et avec une complète inintelligence , ces- « saient de lui être donnés mensuellement.
« Depuis soixante ans que l’administration de l’as- « sistance publique à domicile exerce son initiative, « on n’a jamais vu un seul indigent retiré de la « misère, et pouvant subvenir à ses besoins par les
ENQUÊTE SOCIALE. 399
" efforts et à l’aide de ce mode de charité. Au coti- « traire, elle constitue souvent le paupérisme a l’état « héréditaire!..
« Avec le système actuel , on dépense dans le
« cours d’une année dix-sepl millions , pour venir en
« aide à quatorze cent mille indigents, dont le nombre
« se trouve exactement le même le 31 décembre de *
« chaque année. »
Telle qu’elle est l’organisation de la bienfaisance ne peut même embrasser tous ceux qui souffrent de la pauvreté. L’inscription officielle dans la misère est l’épouvante et la douleur d’une portion notable de la classe ouvrière. Le temps qu’il faut perdre , les sollicitations qu’il faut employer pour obtenir l’inscription, l’espèce d’abaissement attaché à l’aumône légale, et surtout son exiguïté réelle, font que beaucoup d’ouvriers très-pauvres, indigents dans toute l’acception du mot, aiment mieux souffrir et mourir lentement de l’insuffisance des salaires que de se résigner à demander et à recevoir un secours qui humilie et ne secourt pas.
Que dire de l’éducation du peuple ? D’après le résumé fait par M. Pierre Vinçard sur cette partie de nos misères sociales, l’éducation manque aux prolétaires. Ils se la donnent plutôt à eux mêmes qu’ils ne la reçoivent. — « La misère de leur famille est souvent si grande que, dès qu’ils commencent à avoir l’âge de raison, ils n’entendent que des plaintes ; leurs propres souffrances venantencore aggraver cette triste
ENQUÊTE SOCIALE
situation , leur caractère s'aigrit et devient irascible. Le moindre événement les met en révolte ; et il serait impossible qu’il en fût autrement. Leur éducation est dans le résultat du hasard, le plus mauvais de tous les guides; et, si parfois les enfants des prolétaires ne peuvent voir le précipice béant devant eux , s’ils succombent à l’entraînement des mauvaises passions, on doit les plaindre plus que les accuser. Si l’on sait comment s’écoule leur enfance, combien elle est douloureuse , ce qu’il leur faut d’énergie pour résister à • la pauvreté qui les étreint dès leur naissance, on avouera que nous n’exagérons rien. Les enfants du pauvre, pour conserver leur honnêteté , ont une lutte si longue , si difficile à soutenir, qu’il se faut étonner non que tant y succombent, mais qu’un si grand nombre en sorte victorieux. »
Quant à l’instruction du peuple, elle se compose de deux éléments : 1° les écoles gratuites ; 2° les institutions privées ; encore, pour ces dernières, il faut que le prix n’en soit pas trop élevé ; le gain des travailleurs manuels n’y pourrait subvenir.
La majeure partie des enfants va donc soit aux écoles mutuelles, soit aux écoles dirigées par les Frères de la Doctrine chrétienne. Les parents les moins pauvresenvoieut leurs enfants dans ces écoles jusqu’à l’Age de douzeans; mais ilenest beaucoup qui, ne pouvant plus les nourrir, sont contraints de les mettre en apprentissage ; et c’est à peine alors si ces enfants possèdent quelques connaissances préliminaires et essentielles.
ENQUÊTE SOCIALE
En 1850, d’après le Bulletin de /’ Instruction primaire , il y avait, pour les 36,820 communes de France, 39,390 écoles pour les garçons et 21,189 pour les filles; ce qui donne un total de 60,579 écoles primaires, publiques ou privées, élémentaires ou supérieures. Ces écoles réunissaient 3,335,639 élèves, dont 1,803,363 garçons et 1,532,276 filles.
En France, dans l’année 1850, d’après le même Bulletin de l'Instruction primaire , il y avait encore 2,780 communes privées d’écoles primaires élémentaires, et, sur les 321 communes devant entretenir une école primaire supérieure, 91 en étaient dépourvues.
« Dans le pays qui prétend marcher à la tête de « la civilisation européenne, dit M m '' C. Gauthier- « Coignet, dans un travail fort estimé sur VEnseigne- « ment public, 2,780 communes dépourvues d’écoles « primaires! un million d’enfants(nous ne parlons pas a ici de la population bien plus considérable des « adultes), un million d’enfants privés de toute « instruction ! et, pour la grande majorité du reste , « cette instruction restreinte à des limites si étroites, o portant sur des sujets tellement abstraits, tellement « en dehors de la vie pratique, donnée selon des « méthodes si vicieuses et par des maîtres si inca- « pables, que les élèves n’en retirent presque aucun « profit réel et sérieux ! L’enseignement des filles est à peu près nul »
« — Il faut bien qu’on le sache , écrivait dernière-
iOU KNyr ÉTK Sbèlllfe.
ment M. Eugène Rendu, ail leur d’un Mémoire remarquable sur l’ Enseignement obligatoire ; — dans « la France du dix-neuvième siècle, ett l'année 1855,
<* plus de 400,000 jeunes garçons et plus de 450,000 « enfants de six à treize ans ne recevaient auCuné « espèce d’instruction. »
La statistique judiciaire se eharge chaque année d’apporter la preuve et de fournir la conclusion de cette situation faite à l’instruction dü peuple en France . D’après le Compte général de V administration de la justice criminelle pendant l'ûnAêe 1853 , le nombre des individus qui, eh 1851, ont comparu devant les tribunaux, était de7, 07 1 . Sur ce nombre, 2,544 étalent complètement illettrés, et 360 seulement savaient lire ou écrire, oü lire imparfaitement. — En 1852 , sur 7,000 accusés, 3,204 étaieht illettrés, et 452 savaient lire et écrire imparfaitement. — Eh 1853, sur 7,317 accusés, 3,307 étaient illettrés, et 542 savaient lire et écrire imparfaitement.
La pauvreté et l’ignorance sont donc deux sœurs que la société bourgeoise, pas plus que la société aristocratique, n’a vouluoupu détruire dans les classes laborieuses. L’éducation et l’instruction légale sont insuffisantes contre l’ignorance, comme la charité publique l’est contrôla pauvreté. Elles continuent ainsi à s’engendrer l’unede l’autre : qui est ignorant resté paüvre; qui est pauvre reste ignorant. Mais, quoi! après 1789, ce n’est plus seulement la misère qui natt dé l’ignorance, et l’ignorance qui naît de la misère ; c’est le crime
KNQitfcffc sôeiAt.k. 405
qui est engendré, multiplié et perpétué par elles. « El « comment, s’écrie avec ralsonM. Émile de Girardin,
« avec le bourreau à la base, empêcher le tyran âù « faite? »
La société démocratique, telle que nos soixante dernières années de régimes , de constitutions et d’institutions de tout genre nous l’ont faite, est-elle en voie d’affranchir, plus ou moins prochainement, le prolétariat de cette machine pneumatique de l’ignorance et de la misère, qui l’abrutit et lui prendtoutesa substance ?
L’homme a-t-il été mis en position de réaliser l’avenir annoncé dans ces magnifiques aspirations de l’auteur du livre de La Liberté :
« L’homme, pour s’affranchir de tous les esclavages « corporels, de tous les servages intellectuels, de toutes « les servitudes légales, de toutes les tutelles publi- « ques l’homme, pour mettre fin à toutes les misères im- « méritées, à toutes les barbaries invétérées , à toutes « les erreurs démasquées , à tous les abus dévoilés ; « l’homme, pour s’assurer contre tous les risques sus- « oeptibles d’être prévus, diminués, anéantis, répa- « rés; l’homme, pour universaliser la civilisation; « l’homme, enfin, pour devenir tout ce qu’il peut être, « tout ce qu’il doit être, n’a qu’à se mouvoir dans « son intelligence; il n’a qu’à exercer la puissance, « la souveraineté qui est en lui ! »
La société démocratique , au contraire; n’est-elle
pas sur une route où, par la misère et par l’ignorance,
'*04 ENQUÊTE SOCIALE
l’homme et le prolétariat doivent être fatalement conduits à l’abrutissement et à l’asservissement les plus absolus? Et, pour poser la question dans les termes où elle l’a été déjà, est-ce la bourgeoisie qui tend à s’accroître de tout ce qui monte du prolétariat, ou le prolétariat qui tend à se grossir de tout ce qui descend de la bourgeoisie ?
En 1847 , déjà , frappé des effroyables développe, ments que prenait la suprématie du capital secondée par l’association de la commandite et de la société anonyme, voici en quels termes l’auteur de ce livre signalait le danger social dans son Introduction à l'histoire des Révolutions de Paris.
■< Les noms anciens et les noms nouveaux, les « gentilshommes et les parvenus , les grands et les « enrichis ne se pressent-ils point pêle-mêle, comme « sous le Bas-Empire , dans le milieu social et polio tique de l’administration et du capital , pour s'ache- « miner de concert vers cette exploitation à outrance u des forces sociales qui, dans le quatrième siècle, « aboutit à l’appauvrissement du peuple et à l’as- « servissement des pauvres? La commandite et laso- « ciété anonyme ne cachent-elles pas la jurande ro- « maine dans leurs grandes associations commerciales « et industrielles, qui bientôt ne laisseront plus aux « classes plébéiennes que le travail romain du troi- « sième au cinquième siècle, avec le patronage de « ces affranchis , de ces grands capitalistes qui four- « nissent le plus de sénateurs , de comtes et de ducs,
ENQUÊTE SOCIALE. VOS
« au patricial abaissé de uos jours , et dont les noms « servent d’enseigne au monopole de tous les grands « travaux publics? Quelle différence sérieuse y a-t-il « donc entre le privilège meurtrier de la curie et de « la jurande romaine, monopolisant tous les produits « du travail et de la consommation, et le privilège « de ces grandes compagnies anonymes, industrielles « et financières, qui dominent la société et le pouvoir, « et tiennent dans leurs coffres la liberté , le travail , « la vie, la paix et la guerre?....
« Le jour est-il donc si éloigné où , appliquée à la « 'grande culture, dont les chemins de fer favorisent « les débouchés, l’association des capitaux s’en ira « écraser de sa concurrence sur tous les points du « territoire les produits de la petite propriété, comme « elle y écrase déjà les produits de la. petite indus- « trie? Les petits propriétaires , comme les petits in- « dustrieis, comme tous ceux qui spéculent et qui « travaillent avec leurs propres ressources, ne s’en « vont-ils pas, jour à- jour, s’éteindre dans le registre b ouvert aux faillites par les tribunaux consulaires et « devant les feux allumés pour les enchères de l’ex- « propriation forcée? N’y a-t-il pas déjà jusqu’à ces « bazars modernes de la mode et de la confection , o cités dans des cités, où la commandite accapare « cette iufinie variété de produits dont , hier encore , « vivaient cent petites boutiques fermées aujourd’hui, « et dont les propriétaires déchus sont réduits, de « maîtres qu’ils étaient, à se placer ouvriers et com-
406 enquête socjami.
« mis dan» les magasins et dans |ps ateliers de la « commandite qui les a ruinés?N’y a^t-il point là déjà a le germe de cette lamentable société romaine dans « sa décrépitude au quatrième siècle , si douloureuq sement décrite par Salvien , alors que les petits « propriétaires, les petits industriels, les travailleurs « libres, mais pauvres, se virent forcés d’abandonner a leur champ , leur industrie , leur échoppe, pour s’al- « 1er offrir comme colons et comme ouvriers sur les « terres et dans les ateliers des grands et des riches, « dont la concurrence les écrasait et dont le patro- « nage, qui « les reçut libres, les renvoya esclaves ? »
Depuis dix ans que ces lignes ont été écrites, quelque graves événements qui se soient accomplis, malgré le formidable problème si nettement posé sur les barricades de 1848., malgré les efforts teptés par le prolétariat et parla petite bourgeoisie, ce germe fatal de leur appauvrissement et de leur asservissement continu par la prépotencedu capital a-t-il été étouffé, extirpé du milieu social qui a commencé son incubation? ou, au contraire, n’est-t-il pas entré dans la pbased’un épanouissement aussi progressif que rapide ?
Qui osera dire, à celte heure, que l’inquiétude prophétique de 1847 p’est point devenue le fait acçpmpli du flqiUésimç pù nous vivons?
4 qui donc devront s’eq prendre aujourd’hui de la perte de leurs illusions, de leur prépotence et de leurs dynasties, les hommes des classes dominantes, qui, malgré les terribles enseignements et l’action du peuple
KîfQüÿTE spcf^LE. M)7
dans la révolution de t789 , n’ont cessé de mettre le salut social dans les constitutions, les formules et les droits de la politique, si, en présence et sons la presT sion de leur fnjsère toujours croissante, malgré trois révolutions faites blep certainement par elles, et aussi, prétendait-qn, pour elles, les plasses prolétaires ont fini par reconnaître que ces constitutions, ces formula, ces' droits, pur lesquels on les a passionnées, agitées, à qui elles ont toujours loyalement et bravement donné leur liberté, leur pain, leur sang, n’qqtété pur elles, après comme avant 1789, que des fictions et des « amusetles d'enfai}l » avec lesquelles on les a fait jouer, tandis que les monopies lesexploitaien t ; que ces mjrages trompeurs du désert qui fuient toujours devant la faim et Ifi soif des eptrailles ; que ces fruits décevants de la mer Asphal(ite, brillantes enveloppes de cendre et de pu$sjèrp; quq des vêlements de rencontre, dont les plus amples, les plus hauts en couleur eux r même§ ne fqjsaipnt 9 ue rec 0n vr * r et parer la Plaie seçrète qqj |e$ ronge, et qui étendait d’autant plus au-desspus ses pavages qu’elle était mieux déguisée pu qu'pq estimait lq sentir moins?
Est-pe donc elles qu’il faut accuser aujourd’hui si, tombées daps l'indifférence et le dédain d e s « hérésies , politiques » du temps présent, qon moins que des hér résies religieuses du tpmp s passé , elles se disent que celles-là aussi bien que celles-ci ont fait leur temps Psi, lasses de bayer à des « ombres glissant sur l(i blancheur d’un linceul, » elles prétendent que, pour la vie, le tra-
ENUÜETE SOCIALE.
vail et le bien-être des hommes dans l’état social , il doit y avoir des questions bien autrement importantes à résoudre dans l’intérêt de ceux qui ont faim , qui sont nus, et qui disent, non plus comme la plèbe esclave de Rome : « Du pain et des jeiuc ! » mais, comme le peuple affranchi de 89 : Du travail et du pain!
Bourgeoisie triomphante du dix-neuvième siècle, à qui vous en prendrez-vous si, dominé par ces aspirations prolétaires , l’économiste qui a un siège au Conseil d’État et une chaire au Collège de France a pu dire , et non sans raison : « Que sont des droits élec- « toraux ou municipaux pour des hommes enchaînés « à la misère?... Pour la démocratie, la plus dure « servitude, ce n’est pas la privation de certaines « franchises politiques; le joug qu’elle porte, celui « dont elle est le plus impatiente de se délivrer, c’est « celui de la misère. »
Est-ce la faute du prolétariat ou la vôtre , organisateurs de la révolution de 1789, si l’impuissance et le mauvais vouloir de votre empirisme politique ont arraché les paroles qui suivent à un ami des formes et des garanties constitutionnelles : « Pourquoi dissimu- « 1er un sentiment qui se produit aujourd’hui dans « les intelligences élevées et jusqu’au sein des masses? « a dit M. de Carné. Pourquoi ne pas avouer qu’en « effet la foi publique est ébranlée dans l’ensemble u du principe constitutionnel, et que les principes du « gouvernement représentatif, tel qu’il a été défini et
KNyUtfTK SOCIALE. ’»09
« pratiqué jusqu’ici, cessent d’être applicables à notre « situation ? »
A qui la faute, après tant de patience et de mécomptes, si, au-dessous de la phraséologie politique, multiforme, changeante, pressurée par les partis jusqu’à la rendre vide, il se murmure, plus qu’en aucun autre temps et pour votre plus grande épouvaute, dans « ces multitudes sans nom qui s’agitent comme « les associations populaires du moyen âge, » des mots éternels comme l’humanité, sacrés comme le droit, impérieux comme la vérité et la justice? Si ces tnultitudes , qui se les sont transmis de génération en génération , veulent que celte transmission s’arrête â elles; si elles prétendent que les maîtres de la société cessent de passer devant sans les entendre, ou sans avoir la volonté et le pouvoir d’en résoudre les problèmes ; enfin, si elles demandent qu’après avoir tant travaillé à les affranchir des servitudes de la politique on songe un peu à les soustraire aux servitudes de la misère... à qui est la faute? Oui, à qui est la faute?
Qui est coupable et responsable d’avoir, malgré les enseignements et les principes de 1789, età travers tant de régimes , de chartes , de constitutions et d’ébranlements, depuis soixaute années, laissé s’accumuler, comme des nuages chargés de tonnerres, prêts à crever sur notre époque, ces masses de griefs, de dédains, de douleurs, de colères dont les races laborieuses ont demandé trois fois le redressement, et dont les livres
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des pqbjicjsles, c(es philosophes, des savants, des historiens, des hommes d’État, des Chateaubriand > des ^çpile de Gjrarc(in , des THjers, des Louis-Napoléon Popaparte, des Colins , déS PrQpdhon , des Hlanqui , des Lamennais, des Michel Chevalier» des ViUprptté, des La Farefle , des Pierre Yipçprd, des Mojogues, des Pprenl-l)uçhâie|et, des Walteville, ne sonique |ps reflets et les échos?
La Pl*ie secrète.
L’auteur de ce livre a voulu, par l’étude des causes sociales qui ont nécessité la révolution de 1789, aller au fopd des. causes permanentes des révolutions dans le monde, et, si on ne les extirpe,, de leur retour inéluctable en France.
I| Ipi a fallu pour cela , quoiqu’il ait pu en coûter à ses préférences secrètes, n’ètre d’aucun des partis qui ont agité ou gouverné la société française. Aristocratie, Église, Bourgeoisie, Monarchie, République même, qu’importe! ce ne sont là que des façons d’éfre passagères et relatives, touchant à l’humanité par la forme plus que par le fond. Il a été Hopttpe et Peuple, façons d’être éternelles et absolues, pt pour qpi le cotps est plps que le vêtement dont les constitutions le recouvrent. Pu haut dé ce critérium
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peu usité en recherches et en synthèses d’histoire , il a pu exposer et juger d’après eux-mêmes, et non d’après des idées préconçues , les pouvoirs , les institutions, les choses, les actes et les hommes de la société française. Eclairé par ses études qui ont fait sa foi politique et sociale, enseigné, mûrj, mais non découragé par les mécomptes qui ont suivi les luttes de son temps, dont il a pris sa part, il est arrivé, par la lor gique et par l’histoire, à cette double affirmation : i° Avant 1789, comme depuis, sous tous ses gouverr nen»ents,^quels qu’aient été leurs formes et leurs mé* canismes, leurs "hommes et leurs lois, laFranee n’a jar mais été mise en possession que de droits-fictions, avec lesquels les gouvernements et les partis qui en partageaient l’exploitation ont amusé le peuple , ou de droifs-priviléges, avec lesquels ces mêmes gouverv nements et ces mêmes partis l’ont asservi et exploité.
2° Pour les écrivais monarchiques de la noblesse , du clergé, de la bourgeoisie, et trop souvent aussi pour les écrivains de Topimon républicaine , la révolution française serait sortie de questions politiques de droits, de pouvoirs, de réformes, de déplacement ppur cerlaipes classes , pour certains intérêts, plus encore que de questions sociales d’universalisation do liberté, d’égalité, de dignité, de bien-êtrej pour niveler ce qui était monté à la surface plus que pour aider à monter ce qui était resté au fond ; pour donner accroissement et force à lacolleclivifé dominante, audroit social , plus que pour venir en aide et préparer le»
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voies à l’individualité militante , au droit humain.
Étudiée dans ses causes, au critérium Homme et Peuple qui a été affirmé par le Fondateur du christianisme entre le monde ancien et le monde nouveau, entre le principe d’autorité, qui avait fait son temps et dont le dernier mot était esclavage, et le principe de liberté, qui allait commencer le sien et dont le dernier mot doit être individualisme, la Révolution française, selon l’auteur de ce livre, est sortie, au contraire, des entrailles profondes d’une question d’économie sociale, pour la réintégration de droits dévolus à tous par les lois constitutives de la nature morale et physique de l’homme, et répartie seulement à quelques-uns par les institutions de la politique et de la société.
C’est par cette question, demeurée insoluble, depuis l’origine sociale, aux mains des empereurs, des rois et des pontifes, qu’ont fini et que doivent finir les dynasties et les empires; c’est par elle que les sociétés s’en vont, d’une civilisation fastueuse et inintelligente des droits et des besoinsde l’homme, à toutes les dépravations de la prépotence du droit social, jusqu’à ce que des principes nouveaux et des. races nouvelles viennent régénérer les mœurs , les races et les idées, comme il arriva au monde romain sous le double couraut de l’invasiou simultanée des Barbares et du christianisme, comme il est arrivé au monde d’avant 1789 sous le double courant des idées de la philosophie et de l’action inattendue des classes plébéiennes.
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D’après les historiens, les philosophes, les économistes, les publicistes, les professeurs et les législateurs des classes dominantes de la Révolution , il vient d’être prouvé que la régénération par les droits, les libertés, les principes, les pouvoirs et les idées qui ont amené 1789, est demeurée aussi inféconde pour la question économique qui se débat depuis l’origine des sociétés, que l’avait été, durant dix-huit siècles, la régénération par les Barbares, par le christianisme et par les droits , les principes , les idées et les institutions de l’ancienne monarchie.
La Plaie secrète qui ronge l’ordre social, et dont, au dire de Chateaubriand, la découverte a porté le coup mortel , existe dans le temps présent comme elle a existé dans les temps passés; seulement elle a un autre nom.
Dans la sociétéantique elle s’est appelée l’Esclavage , le Servage dans la société aristocratique ; dans la société moderne elle s’appelle le Paupérisme. Toujours, sous ses noms divers et dans ses formes successives, après 1789 comme avant, aujourd’hui comme hier, elle a été, elle’ est engendrée et perpétuée par l’audace et l’habileté du plus petit nombre, par l’ignorance et la faiblesse du plus grand. Cette ignorance et cette faiblesse ont éternellement la même origine et amènent fatalement les mêmes résultats.
Les religions mettent la Plaie secrète sous la sanction de la volonté divine. La politique la dissimule avec l’organisation factice et les droits illu-
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soirefi de la cité. Les philosophies l’ehdorment dans la stérilité et dans les ténèbres des questions sur la nature des âmes, des dieux, et des choses. Mais, esclavage, servage, paupérisme, religion, politique, philosophies , toujours et partout la Plaie secrète a eu pour terme unique et suprême l’exploitation des masses. Sous son nom nouveau, dans sa forme moderne (que ceult qui ont intérêt à la perpétuer osent dire être un progrès), elle est moins apparente , mais plus sensible ; moins cruelle , mais non moins dure. Elle est emmaillottée dans toutes les fictions possibles de la liberté sans avoir rien perdu au fond des réalités de la servitude. Elle n’a pas affranchi l’homme de la mort par le travail, mais elle lui a apporté en surcroît la mort par le chômage. Elle a diminué les devoirs domestiques du fort et du riche sans Oonserver les droits individuels du faible et du pauvre. L’homme ne possède plus l’homme; mais s’il estriche, il le fait posséder, lui et lessiens, s’ils sont pauvres, dans leur corps, dans leur intelligence, dans leu r volonté, dahs toutes les carrières ouvertes devant edx, par la prépotence des instrumentsdu travail dont il dis 1 pose. Enfin, si la domination domestique n’existe plus, la domination sociale s’est agrandie ; la sujétion et la redevance envers le féodal ou envers le roi se sont converties en sujétion et en redevance envers l’État, Aussi A. ülanqui l’économiste a-t-il pu dire : « Il « n’y a pas si loin de l’économie politique grecque « et romaine, cruelle, insatiable, inexorable, à l’é-
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« conomie politique de plus d’un pays d’Europe. » Si, dans la luttedes idées et des faits, ouverte soUS l’ancienne monarchie, contihiiéé depuis la Révolution, entre le capital et le travail, entre la propriété privée et la propriété collective* étitrë l’individu et l’État, fc’est l’absorption du travail par le capital , de l’ihdividu par l’État, de la propriété privée par la propriété collective qui triomphe , il n’y a plus d’illusions à se faire^ Il n’y a plus ni sophismes, ni orgueil, ni miroitements d’une civilisation supérieure qui puissent masquer le fond de la pehte Forcée sur laquelle nous roulons avec une vitesse qui va s’accélérant, chaque jour, de plus en plus. La société française est emportée par delà même cette économie politique « si cruelle , si insatiable, si inexorable » de Rome et de la Grèce. Le travail , la propriété et l’individu sont précipités fatalement Vers les deux termes de l’économie politique de l’ancienne Égypte : Pharaons et Fellahs.
Dans ses luttes contre la souveraineté personnelle du Roi, la bourgeoisie eutl’écottomismeetses inintelligentes frayeurs des libertés plébéiennes pour promoteur de la première étape de ce mouvement eu arrière imprimé à la civilisation et à l’humanité. Dans ses colères contre les exploitations et les déviations bourgeoises qui* au moyen de la souveraineté impersonnelle de l’État, ont faussé 1789, la démocratie a pour pionnier de la seconde étape le socialisme de l’État lui-même, avec l’inflexibilité de ses dédains pour la liberté humaine.
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Napoléon , Chateaubriand , Lamennais ont donc bieu discerné les signes des temps où nous vivons, quand , de la Plaie secrète qui ronge l’ordre social et que la révolution de 1789, par insuffisance ou par déviation, n’a pu ni amoindrir ni extirper, ils ont vu sortir la nécessité de la formation d’un ordre nouveau et l’ébranlement de tout un monde.
Les Révolutions de 1830 et de 1848, si inintelligemment rabaissées, par les partis qui en ont souffert, au rôle de révolutions du trône, ne seraient donc plus simplement des catastrophes.
Elles auraient eu leur raison d’être, leur légitimité, leur place providentielle dans la marche progressive de l’humanité et dans le gouvernement divin du monde.
Elles seraient bien les premiers efforts accomplis parle peuple pour dégager ses destinées de la pétition de principe que lui ont faite ses pères, auteurs et continuateurs de 1789.
Elles seraient bien les deux premières étapes de la route retrouvée sur laquelle doit s’avancer « la grande révolution allant a son terme , » c’est-à-dire allant au parallélisme du droit individuel et du droit social, mise en œuvre et satisfaction des deux éléments constitutifs de la perfectibilité humaine : l’individualité et la sociabilité.
Il n’v aurait donc plus à se demander, avec un étonnement réel ou simulé, ce qu’après les ruines de la société aristocratique , régime ancien , il peut en-
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core y avoir à faire, après 1789, dans la société bourgeoise, régime nouveau.
A qui plaira-t-il, à qui profitera-t-il, ce livre, écrit ainsi en dehors et au-dessus des opinions des partis et des pouvoirs qui, depuis 1789, se sont disputé la direction ou la compression des faits et des idées ?
Il ne plaira, il ne profitera à personne, peut-être ; car il fait la nuit sur des illusions, et le jour sur des impuissances et sur la course aux abîmes.
Il ne plaira même pas aux droits que, par la force des choses, il doit pourtant servir; car il ne les sert pas comme d’ordinaire ils veulent être servis : jusque dans leurs rancunes , dans leurs convoitises, dans leurs injustices, dans leurs appétits de violence et de tyrannie , sources éternelles de réactions après des révolutions, de révolutions après des réactions , de despotismes après des anarchies , et d’anarchies après des despotismes.
Mais l’auteur a écrit ce livre parce qu’il a cru remplir un devoir, et il s’est appris à sacrifier beaucoup à cette conviction.